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Full text of "Maurice Rajsfus - Des Juifs Dans La Collaboration L U.G.I.F. 1941-1944"

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Maurice Ra i sf us 

DES JUIFS 





COLLABORATION 

L'U.G.I.F. 1MH944 

Préface de 
Naquet 



Madame 
Sr.ployèa de 

ru- .liiil p<i» Mrr iiu|ulét«' m 1* qj«IH* El' 
imt cl un Unu rn rttfior> d êvrdiuelln 
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s'i-ltiul 4 u Ta ml Ile d*meurinl avec lui. 
'■" Jir^iBrtp^Uùrti: de l/|tllm»ti«» *« 
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De 1941 à 1944, certains notables juifs français 
ont-ils servi la politique de Vichy ? Ont-ils facilité la 
politique d'extermination conduite par les nazis ? Ces 
deux questions trouvent une réponse dans ce livre dont 
l'auteur, alors adolescent, a vécu cette période drama- 
tique qui devait voir ces notables « bienfaisants»» parti- 
ciper à la mise en place d'une organisation (l'UGIF), 
qui permettra l'intensification de la répression antijuive. 
Au nom de la politique du moindre mal, les dirigeants 
de l'UGIF vont accepter la loi raciste et appliquer les 
directives de Vichy. Pendant ces dures années de l'occu- 
pation, ce sera la recherche constante du compromis : 
tant avec le régime de Pétain qu'avec les Autorités 
nazies. Pour ces légalistes, la loi ne devra jamais être 
remise en cause. Cette politique dont le but essentiel 
était d'éviter que la répression ne frappe les juifs fran- 
çais permettra, dans un premier temps, d'isoler les Juifs 
étrangers et de mieux les désigner aux coups des nazis 
et de la police française. Par la suite, cette attitude ira 
jusqu'à la collaboration active, pour certains, sans pour 
autant protéger les principaux animateurs de cette orga- 
nisation qui seront, à leur tour, arrêtés et déportés. 
Après la « Libération », l'affaire sera étouffée et le 
procès public évité. Un jury d'honneur sera pourtant 
constitué mais il se réunira à huis clos et ses conclusions 
ne seront jamais connues. Près de quarante ans après 
ces événements, il n'est que temps de rouvrir le dossier 
de l'UGIF : non pour juger les Hommes mais surtout 
pour tenter de comprendre leur motivation. 



Maurice Rajsfus, journaliste, est né en 1928 de parents juifs 
polonais morts en déportation à Auschwitz. Il avait qua- 
torze ans à l'époque des faits. 



( Atelier Pascal Vercken ) 



V 

Diffusion Maspero/CDE-SODIS 



vis 






Maurice Ba i sffus 

DES JUIFS 

DANS LA 
COLLABORATION 

L'U.B.I.F. 1941-1944 

Préface de 
Pierre Wdal-Naquet 

Madame 

Employée de ; 

1J.U*.G.*.I...E* - 

ne doit pas être inquiété en sa qualité de 
Juif et sera tenu en dehors d'éventuelles 
mesures d'internement. Cette protection 
s'étend à sa famille demeurant avec lui. 
La prég c nt ii "Carte de Légitimation est 
probatiori des Autorités 

pour i, ComwUioir. oénérol, 

| U O* •» •• bi,, • , • 




Maurice RAJSFUS 



DES JUIFS 

dans la 

COLLABORATION 

I/UGIF (1941-1944) 

précédé d'une courte étude 
sur les Juifs de France en 1939 

Préface de Pierre VlDAL-NAQUET 



V 



Copyrigth by E. D. I. 

Paris 1980 Paris 1980 

Etudes et Documentation Internationales 

ISBN 2-851-39057-0 ÉTUDES ET DOCUMENTATION INTERNATIONALES 



« ... Rétrospectivement, il ap- 
paraît très clairement que seul un 
refus total de collaboration de la 
part des Juifs aurait pu contraindre 
Hitler à une solution différente. Cette 
conclusion n'est pas une condamna- 
tion des Juifs morts ou vivants mais 
une constatation empirique de l'his- 
toire. Le nier ou l'ignorer, c'est ris- 
quer d'ouvrir la voie à l'extermina- 
tion d'autres races ou d'autres grou- 
pes minoritaires... » 

Bruno Bettelheim, 
dans Survivre. 



« ... La collusion avec les Alle- 
mands des notables juifs constituant 
le Judenrat est un fait connu qui se 
comprend aisément : en tous temps, 
en tous pays — à de rares excep- 
tions près — les notables collaborent 
avec les vainqueurs : affaire de 
classe... » 

Simone de Beauvoir 
Préface à Tréblinka 
de J. F. Steiner. 



A la mémoire de mon père et de 
ma mère livrés aux assassins nazis, 
en 1942, par la police française. 



PREFACE 



LA CORDE ET LE PENDU 

par Pierre VlDAL-NAQUET 



Le livre de Maurice Rajsfus n'est pas de ceux qu'on se 
« réjouisse » de présenter au public. Dès le moment où son 
auteur — que je ne connaissais pas — m'a donné le titre de 
son ouvrage, Des Juifs dans la collaboration et son sujet : 
« L'Union générale des Israélites de France », VU GIF, il m'a 
paru clair qu'il allait au devant de risques terribles et pas 
seulement celui d'être mal compris, celui au contraire d'être trop 
bien compris ; c'est dans la mesure où il s'agit d'un ouvrage non 
gratuitement injurieux mais compromettant, au sens fort du 
terme, que j'ai accepté — en dépit de certaines divergences sur 
lesquelles je reviendrai — d'écrire quelques pages au seuil de 
son ouvrage. 

La loi du 29 novembre 1941 a donc créé dans les deux 
zones de la France d'alors, une « Union » qui était censée 
représenter face aux pouvoirs publics — c'est-à-dire les 
occupants nazis en zone nord et le gouvernement de Vichy dans 
les deux zones — l'ensemble de ceux, français ou étrangers, 
qu'on appelait les « Juifs ». Le fait lui-même n'est pas original. 
Partout où s'établissait leur pouvoir, les nazis ont créé de tels 
organismes : ce fut le Judenrat (Conseil Juif) à Varsovie, dont 
le premier président, l'ingénieur Adam Czerniakow se suicida 
le 23 juillet 1942, lorsqu'il eut compris que ce Conseil était un 
instrument de la machine exterminatrice, ce fut le Joodsche 
Raad de Hollande et /'Association des Juifs de Belgique à 
Bruxelles. Ce qui distingue cependant l'UGIF de ses associa- 
tions-sœurs, si l'on peut dire, est qu'elle fut créée, après de 
longues négociations où intervinrent aussi bien les notables juifs 
que les nazis, par un texte français publié au Journal Officiel. 
Lors de son procès, en décembre 1947, Xavier V allât put 
présenter à bon droit l'UGIF comme sa fille. Cet étrange « éta- 
blissement public », qui ne disposait pourtant que de ressources 
privées, devait fonctionner jusqu'à la Libération de 1944, date 
à laquelle son dernier président, Georges Edinger, fut incarcéré 



10 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



à Drancy par les hommes de la Résistance juive. Etrange 
« fonctionnement » pourtant que celui d'un organisme dont 
les instances dirigeantes ont vécu dans la menace très réelle et 
très effective de la déportation à Auschwitz. Le plus connu de 
ces dirigeants, André Baur, devait aussi disparaître en 1943. 

Les hommes de la Résistance n'ont guère eu de doute sur 
ce que représentait l'UGlF : les nombreux tracts et journaux 
clandestins que cite Maurice Rajsfus le prouvent abondamment : 
ils ont perçu VU GIF comme une des formes du piège dans 
lequel les nazis ont enfermé les Juifs et ses dirigeants comme 
des « Collaborateurs » auxquels des comptes devraient être 
demandés après la Libération. De fait, lors de l'arrestation 
symbolique de G. Edinger, de tels comptes ne furent pas exigés, 
ni l'accusation ni la défense n'eurent la possibilité de s'exprimer 
pleinement. Des plaidoyers furent rédigés, dont fait largement 
et honnêtement part l'auteur de ce livre, ils ne furent pas 
publiés. Les archives de l'UGIF demeurèrent pratiquement 
inviolées au Centre de documentation juive contemporaine. Ce 
livre est le premier ouvrage à en avoir entrepris l'exploitation 
systématique. 

Entre-temps, l'opinion avait évolué. En témoignent par 
exemple ces phrases de Georges Wellers dans son beau livre, 
L'Etoile jaune à l'heure de Vichy (1) : « // est légitime de se 
demander si, en 1941, il fallait obéir aux ordres et fonder cette 
organisation. A l'époque, je n'hésitais pas à prendre catégori- 
quement une position hostile mais, pendant les années de ma 
détention, j'eus connaissance d'un nombre considérable de cas 
où l'UGIF avait agi avec courage et abnégation en faveur des 
gens traqués, sans moyens et qui autrement eussent été irrémé- 
diablement perdus. Il est très regrettable qu'après la Libération 
une enquête honnête et sérieuse n'ait pas été faite, pour tirer 
au clair le rôle de l'UGIF pendant ces quatre années de persé- 
cution féroce, mais aujourd'hui je ne suis pas absolument sûr 
que ce rôle ait été réellement favorable aux Allemands. » 

Maurice Rajsfus a voulu mener à bien cette « enquête 
honnête et sérieuse » que réclamait Georges Wellers, et ses 
conclusions sont, c'est le moins qu'on puisse dire, beaucoup 
moins optimistes que celles, anticipées, de Georges Wellers. 
Elles rejoignent dans le cas particulier de la France, les conclu- 



(1) Georges Wellers, L'Etoile jaune à l'heure de Vichy, de Drancy 
à Auschwitz, Paris, Fayard, 1973, pages 57-58. Les expressions soulignées 
le sont par moi. 



PREFACE 



11 



sions générales qu'avaient déjà tirées Raul Hilberg ou Hannah 
Arendt : la politique hitlérienne d'extermination a été facilitée 
par la coopération d'une fraction des Juifs — les notables sin- 
gulièrement — à leur propre destruction (2). 

Savoir si un autre comportement aurait été possible et 
efficace est une hypothèse d'école : en tout état de cause, la 
France n'était pas le Danemark et il n'était pas possible d'em- 
barquer en une seule nuit la quasi-totalité des Juifs pour les 
diriger sur la Suède. Du jour où les Allemands étaient à Paris 
et où les Juifs ne disparaissaient pas sous terre, il était inévitable 
qu'il y ait des « contacts » entre les bourreaux et leurs futures 
victimes ; le tout est de comprendre la nature et l'enjeu de cette 
< coopération ». 

Sans doute qualifiera-t-on l'enquête de Maurice Rajsfus 
d' « inopportune ». A peine avais- je ouvert ce dossier que 
j'entendais dire ceci : « Est-ce vraiment le moment ? ». La 
réponse est : « C'est toujours le moment. » On objecte la 
renaissance — indiscutable — de l'antisémitisme mais on ne 
voit pas quel aliment peut apporter à l'antisémitisme, un livre 
dont toute la thèse vise à démontrer que les notables juifs se 
sont — en gros — comportés comme les bourgeois français et 
que, s'ils ont été finalement victimes de la politique d'extermi- 
nation, c'est simplement parce que les nazis ne faisaient pas le 
détail. On objectera aussi la campagne abjecte que mène contre 
la réalité du génocide un petit groupe où voisinent quelques 
pervers, quelques paranoïaques et quelques flagellants ; mais 
Maurice Rajsfus ne nie pas — et pour cause — l'ampleur du 
massacre ; il cherche simplement à comprendre comment, dans 
le cas de la France, il a été possible. 

On pourra juger étrange et symbolique notre rencontre 
à l'occasion de ce livre. Tous deux, sans doute, nous pouvons 
être dits « Juifs », tous deux nous avons perdu nos parents dans 
cette abominable aventure, lui en 1942, moi en 1944, tous 
deux, je pense, nous cherchons à comprendre et à expliquer les 
drames du monde contemporain. Mais à côté de ces rapproche- 
ments que de différences ! Maurice Rajsfus est un fils d'immigrés 
en provenance de l'Europe de l'Est, immigrés qui ont fourni 
l'essentiel du prolétariat juif entre les deux guerres, de langue 
viddish et parfois, pas toujours, de culture proprement juive, 



(2) Raul Hilberg, The Destruction of the European Jews. W. H. 
Allen, Londres, 1961. Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, Rapport 
sur la banalité du mal, traduction A. Guérin, Gallimard, Paris, 1966. 



12 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



ces immigrés ont été, dans l'ensemble, assez mal accueillis par 
leurs « coreligionnaires » français de souche qui voyaient en 
eux une provocation à l'antisémitisme et acceptaient volontiers 
de les aider à gagner l'Amérique ou la Palestine. J'appartiens, 
pour ma part, à une famille comtadine qui a reçu la citoyenneté 
française de la Constituante et n'était entrée en contact — par 
mariage — avec le judaïsme alsacien ou européen de l'Est qu'à 
la fin du siècle dernier, une famille où le patriotisme, voire le 
chauvinisme français étaient devenus en quelque sorte une 
seconde nature. Il n'est que de lire la célèbre lettre de Pierre 
Masse au maréchal Pétain. Pour le milieu d'où je viens, ce texte 
où le sénateur et avocat juif s'honore d'être d'ascendance stric- 
tement française et demande s'il doit retirer de la tombe de son 
aïeul la médaille de Sainte-Hélène, est un titre de gloire, pour 
Maurice Rajsfus il sonne comme une gifle. 

Il n'est pas douteux en effet que, dans son livre, les notables 
juifs français font figure d'accusés. Ils sont accusés d'avoir, en 
complicité avec le régime de Vichy et notamment avec le premier 
Commissaire aux Questions juives, Xavier Vallat, contribué à 
livrer aux nazis ceux qui ont fourni l'essentiel des victimes, 
en France, de la politique d'extermination : les Juifs « étran- 
gers ». Là même où la complicité n'a pas été directe il y a eu, 
pour le moins, indifférence, et je dois le dire, je trouve dans ma 
propre tradition familiale et la preuve de cet aveuglement et 
heureusement aussi celle qu'il n'a pas été partagé par tous. J'ai 
déjà eu l'occasion de citer en partie une page, pour moi mémo- 
rable, du journal de mon père à la date du 25 janvier 1943, 
après des rafles à Marseille qui sont évoquées ainsi : « ... Jour- 
nées où la police française, hélas ! obéissant aux ordres de 
Berlin, a procédé à des réquisitions massives, à des arrestations 
destinées à procurer au Moloch nazi le contingent de chair 
humaine dont il avait fixé le montant : des ouvriers, des femmes, 
des enfants, qui ont été arrêtés sans discernement et précipités 
dans des wagons plombés, expédiés à destination des travaux 
forcés de Pologne et de Russie [...] Je n'ai jamais compris 
comme aujourd'hui ce que peut contenir de tragique ce simple 
mot de "terreur" ». Et Lucien Vidal-Naquet d'ajouter : « Mais 
certains, qui poussent la prudence jusqu'au point où elle change 
de nom pour devenir lâcheté, n'en persistent pas moins contre 
la plus aveuglante évidence, à déclarer qu'il ne s'agit que de 
mesures "normales" n'ayant affecté que des étrangers. C'est 
faux, matériellement faux, de la fausseté la plus criante. J'ajoute 
que, si cela était vrai, le crime n'en serait pas moins éclatant. 



PREFACE 



13 



Je demande qu'on m'explique en quoi nous nous trouvons sauvés 
parce que Mme Arn, Jacqueline Lang, le jeune Rosenblitt ont 
été arrêtés et jetés à la bête allemande. Sont-ce là les indésirables 
dont la presse de ce matin déclare que l'opération de police 

— la plus importante, paraît-il, à laquelle ait jamais procédé la 
police française — glorieux record — a purgé la ville et dont 
tout Marseille — la Marseille honnête — se réjouit ? » 

Entre Maurice Rajsfus et moi, il y a, dois-je ajouter, une 
autre différence. Je suis, il n'est pas, un « historien de profes- 
sion ». Faut-il le dire, en la circonstance, je ne me sens pas 
tellement plus fier de ma profession que de mon ascendance 
française et je comprends l'auteur de ce livre quand il estime, 
en parodiant la formule célèbre, que l'histoire est une matière 
trop sérieuse pour être confiée aux seuls historiens. Après tout, 
tes dossiers existent et le moins qu'on puisse dire est que les 
historiens français les ont négligés. S'agissant du régime de 
Vichy, la seule histoire synthétique et scientifique est due à un 
Américain, Robert Paxton. C'est encore Robert Paxton qui, en 
collaboration avec l'historien canadien Michael Marrus, prépare 
en ce moment une étude d'ensemble sur Vichy et les Juifs (3). 
Si l'on excepte les travaux déjà anciens de Léon Poliakov, aucun 
historien français de l'Université n'a travaillé sur la politique 
hitlérienne d'extermination — seules la Résistance et le système 
concentrationnaire au sens le plus général du mot ont fait l'objet 
de thèses d'Etat (4). La meilleure étude d'ensemble sur la 
déportation des Juifs de France est due à Georges Wellers, qui 
n'est pas, par sa formation première et son activité principale, 
un historien. Mieux, un colloque réunissant historiens et témoins 
sous l'égide de la Fondation nationale des Sciences politiques 
a pu être organisé sur le gouvernement de Vichy, entre 1940 
et 1942, en laissant systématiquement de côté sa politique 
« raciale (5) ». 

Il y a parfois à discuter sur la façon dont Maurice Rajsfus 
aborde le matériel historique mais « Messieurs les Historiens » 

— et je ne m'excepte pas du lot — auraient dû commencer. 



(3) A paraître chez Calmann-Lévy dans la collection Diaspora que 
dirige Roger Errera. L'ouvrage de Paxton a été publié au Seuil. 

(4) Dues respectivement à Henri Michel et Olga Wormser-Migot. 

(5) Le Gouvernement de Vichy, 1940-1942. Institutions et politiques, 
Paris, Armand Colin, 1972 : sur les sujets exclus du débat voir l'intro- 
duction de René Rémond. 



14 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Mais il est sans doute temps d'aborder le problème au fond. 
Pour soutenir son argumentation, je dirais presque, son accusa- 
tion, Maurice Rajsfus a dépouillé des milliers de documents, 
interrogé de nombreux acteurs et témoins de l'époque, et 
comme il appartient à l'espèce des scrupuleux et des honnêtes, 
si forts que soient ses « pré-jugés », il n'en donne pas moins, 
le cas échéant, tous les éléments du dossier qui permettront 
éventuellement de discuter ses affirmations. Mettons en évidence 
le noyau de sa thèse : à partir de l'ensemble que les nazis et 
Vichy appelaient « les Juifs », Maurice Rajsfus constitue deux 
sous-ensembles symétriques et opposés. L'un est formé par les 
Juifs français dans l'ensemble intégrés dans la bourgeoisie 
française, patriotes et aimant l'ordre, religieux et formant les 
cadres du « Consistoire ». De même que Léon Blum s'est 
demandé si le capitaine Dreyfus, s'il n'avait pas été Dreyfus, 
aurait été « Dreyfusard », on peut se demander si nombre de 
ces « PIAF » (Patriotes-Israélites-Antisémites-Français) n'au- 
raient pas été d'ardents vichyssois si Vichy n'avaient pas été ce 
qu'il a été. Et du reste, certains ont été d'authentiques Vichyssois, 
ainsi M e Edmond Bloch, qui fut un des principaux témoins à 
décharge de Xavier V allât. Faut-il rappeler que lors du vote du 
10 juillet 1940, Pierre Masse a voté les pleins pouvoirs au 
maréchal Pétain et qu'il a convaincu — je tiens ce détail de 
mon père — plusieurs de ses collègues d'agir comme lui ? 

Face à ce groupe, Maurice Rajsfus en campe un second : 
celui des « étrangers », dans leur grande majorité originaires 
de Pologne et de Russie, ayant leurs propres partis politiques, 
avec une influence marquée des tendances de gauche, prolétaires 
ou petits-bourgeois, voire anticléricaux. Dans la tragédie des 
années 1940-1944, les uns et les autres fourniront leur contingent 
de victimes, les uns et les autres auront leurs « collaborateurs » 
— à la collaboration « politique » des notables, Maurice Rajsfus 
oppose la collaboration « économique » des ouvriers fabricants 
de canadiennes — mais dans l'ensemble, le doute n'est pas 
permis ; les notables du Judaïsme français sont entrés dans le 
jeu dangereux de la coopération avec l'ennemi ; ils sont entrés 
dans une politique qui visait, suivant l'expression de Sartre, à 
« sérialiser » les Juifs, à laisser s'opposer les uns aux autres, 
« français » et « étrangers », anciens combattants irréprochables 
et immigrés récents, français de « souche » et naturalisés. Les 
notables ont fourni l'armature de VU GIF et l'UGIF, quelles 
qu'aient été les intentions et le destin de ses fondateurs, a 
contribué — ne serait-ce qu'en tenant des dossiers en ordre et 



PREFACE 



15 



en groupant les enfants au lieu de les disperser et parfois après 
une première dispersion — à alimenter la machine à tuer les 
Juifs. 

Tout n'est pas indiscutable dans cette argumentation et je 
ferai tout de suite deux remarques préalables. Je ne crois pas 
qu'on puisse identifier sérieusement la bourgeoisie juive fran- 
çaise avec les croyances religieuses. Je ne crois pas non plus 
qu'on puisse qualifier d'athée la majorité des « étrangers ». 
Tels que je les ai connus, les bourgeois juifs français étaient 
fort peu religieux : l'athéisme commence dans ma tradition 
familiale avec mon arrière-grand-père et inversement les « étran- 
gers », s'ils fréquentaient fort peu les synagogues « consisto- 
riales » dont ils tenaient les rabbins — non sans raison — pour 
des curés pour Juifs, avaient eux aussi leurs propres oratoires. 

Ma seconde remarque met peut-être plus radicalement en 
cause le propos de Maurice Rajsfus : celui-ci, à la limite, estime 
que les Juifs ne constituent pas une communauté, que les deux 
sous-ensembles que j'ai définis ne forment pas un ensemble. 
Mais s'il a raison, doit-on sérieusement reprocher aux Juifs 
français de n'avoir pas accueilli « fraternellement » des hommes 
qui n'étaient pas leurs frères ? 

Reste pourtant, me répondra Maurice Rajsfus — et sur ce 
point son argumentation est forte — , que s'ils ne les ont pas 
accueillis fraternellement, ils ont accepté de les contrôler. Qu'on 
lise le chapitre V du livre, le plus passionnant d'un ouvrage 
qui l'est souvent. On y verra que les notables qui dirigent 
l'UGIF ont reproduit jusqu'à la caricature le modèle des rapports 
de classe dans une société bourgeoise contrôlée par une entre- 
prise totalitaire : séparation des dirigeants et des dirigés, des 
penseurs et des exécutants, des patrons et du prolétariat. On 
voit même s'esquisser ce qu'on pourrait appeler un « culte de 
la personnalité » des dirigeants de l'UGIF. A la limite, on n'est 
pas tellement loin de l'exemple caricatural de Chaïm Rum- 
kowky, le dictateur paranoïaque du ghetto de Lodz qui obtint 
de ses maîtres nazis le droit de battre monnaie — oh une bien 
pauvre monnaie — avant de connaître lui aussi le sort commun. 

Mais plutôt que de résumer un livre que le lecteur tient 
entre ses mains ou de marquer d'autres points de désaccord, 
mieux vaut peut-être reprendre et élargir le débat, tant sur le 
plan de la méthode historique que sur celui de la place de ces 
années, et plus précisément celle de l'UGIF dans l'histoire 
générale du judaïsme français. 

La méthode d'abord ; un ensemble d'archives comme celui 



16 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



qu'a dépouillé Maurice Rajsfus est doublement codé, il est codé 
dans le rapport entre l'événement et l'écrit, il est codé dans 
son rapport avec ce qui, par définition, ne peut pas y figurer. 
Il s'agit de documents écrits sous la contrainte totalitaire de 
Vichy et des nazis. Maurice Rajsfus le rappelle : le Commis- 
sariat aux Questions juives (CGQJ) avait décidé que l'UGIF 
ne pouvait pas même recevoir directement le courrier qui lui 
était adressé. Tout procès-verbal devait pouvoir être lu par les 
nazis. Bien entendu, et l'auteur de ce livre le signale à bon 
droit, cela rend certains de ces rapports, susceptibles de fournir 
à l'ennemi une information dont il avait besoin, proprement 
criminels. Parce qu'ils se sont conduits en honnêtes bureaucrates, 
en gratte-papiers consciencieux, des fonctionnaires de l'UGIF 
ont été les informateurs des nazis ; parce qu'ils ont exigé de 
tels rapports, les dirigeants de l'UGIF ont souvent été propre- 
ment inconscients des services qu'ils rendaient à l'entreprise 
hitlérienne, mais une analyse en profondeur reste à faire de 
ce qui informait authentiquement l'ennemi et de ce qui n'était, 
peut-être, que faux-semblant. On perçoit parfois dans quelle 
direction s'orienter en lisant les rapports de ces assistantes 
sociales chargées de ramener, pour les livrer au monstre, des 
enfants, et qui font établir par force certificats que ces enfants 
étaient absents, ce qui n'était certainement pas toujours le cas. 
On a, il est vrai, parfois, le sentiment inverse... 

Et ceci me conduit à une seconde observation. Les docu- 
ments archivés témoignent de la coopération entre l'UGIF et 
les nazis parce qu'ils n'existent qu'en fonction de cette coopé- 
ration. L'UGIF, création conjointe des nazis et de Vichy est 
une structure de coopération. Il en résulte, bien entendu, que 
les activités clandestines — il y en eut — , les activités destinées 
à contrecarrer l'entreprise hitlérienne, ne peuvent, par définition 
même, figurer dans les archives de l'UGIF. Maurice Rajsfus 
a parfaitement compris le problème. Comme je l'ai signalé, il 
a reproduit nombre de documents rédigés après la Libération 
et qui contiennent la tentative de justification de dirigeants de 
l'UGIF. Il a d'autre part interrogé ceux des acteurs et des 
témoins directs qu'il a pu retrouver. On ne saurait dire 
que l'entreprise soit achevée : il y a encore beaucoup à cher- 
cher et à trouver. Il y a aussi beaucoup de choses que nous? 
ne saurons jamais : trop de témoins de premier plan sont morts, 
happés par la machine nazie ou, naturellement, depuis la guerre. 
A lire les documents rassemblés, il est clair que certains « résis- 
taient » la nuit, qui « collaboraient » le jour. S'il est proprement 



PRÉFACE 



17 



scandaleux de présenter, comme cela a été fait, l'UGIF comme 
la principale organisation juive de résistance, la question des 
responsabilités individuelles ou collectives reste extraordinaire- 
ment difficile à franchir et, pour ma part, je ne me sens pas 
face à ces hommes et à ces femmes l'âme d'un juge. Avant de 
juger, il faut du reste comprendre et, pour comprendre, refaire 
un peu d'histoire générale du judaïsme français. 

Les Juifs, en France, en 1939 constituaient non pas une 
communauté, ni même deux communautés (ou deux sous-ensem- 
bles) mais un ensemble pluriel dont les limites, les frontières 
sont, étaient proprement indéfinissables. Naturellement, les 
idéologues avaient leur définition qui excluaient les uns ou les 
autres. Les sionistes se considéraient et considéraient les autres 
Juifs comme les exilés d'une patrie à retrouver et rêvaient de 
devenir Juifs dans une Jérusalem juive comme Londres était 
anglaise. Les religieux consistoriaux s'en tenaient à la définition 
napoléonienne du culte et on les verra du reste, pendant l'oc- 
cupation, s'opposer de façon très nette à toute définition non 
religieuse du judaïsme, et se tenir de ce fait relativement à 
l'écart de la création de l'UGIF. (Maurice Rajsfus signale loya- 
lement ce fait qui entre assez mal dans son schéma). Les socia- 
listes les plus ardents excluaient volontiers de leur conception 
du judaïsme les bourgeois, et du reste certains sont socialistes 
ou communistes et Juifs tandis que d'autres sont des socialistes 
juifs, voire des Juifs socialistes ou des Juifs communistes. Le 
rapport au culte traditionnel constitue un axe de référence, et 
le rapport à la patrie française en constitue un autre. Il n'y a 
pas des « Français » et des « étrangers » mais un rapport plus 
ou moins étroit, suivant l'ancienneté de la présence en France, 
l'idéologie personnelle, l'accueil du milieu non juif, etc., avec 
la communauté nationale française. Un troisième axe est préci- 
sément le « Judaïsme international ». Certains pensent et se 
pensent en fonction de Paris et de Paris seulement (voire de 
Vincennes ou de Montreuil) tandis que d'autres se réfèrent 
aussi à Varsovie, à New York, à Tel-Aviv, à Moscou. 

Naturellement, les rapports de classe et la lutte de classe 
existent, même si elle est parfois atténuée, comme le note du 
reste Maurice Rajsfus, avec regret, par une sorte de sentiment 
commun d'appartenance qui est propre aux minorités. Natu- 
rellement aussi, il y a, entre les différentes façons d'être Juifs, 
des interférences : un militant sioniste socialiste comme Marc 
Jarblum est lié d'amitié avec Léon Blum qui est, lui, socialiste 
aussi français que possible. On peut être bourgeois et proche 



18 DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 

du Consistoire, athée et nationaliste français, athée et nationa- 
liste juif, rabbin et sioniste. C'est dans cet ensemble complexe 
qu'il faut insérer les « notables » qui allaient jouer dans VU GIF 
un rôle si important. Ils sont certes des bourgeois juifs, ils ne 
sont pas les bourgeois juifs et même pas les bourgeois juifs 
français. On ne peut, en réalité les comprendre sans faire 
référence aux origines même de la communauté juive française, 
telle qu'elle s'est constituée, autour des notables, au temps du 
roi Louis-Philippe. Il faut même, peut-être, remonter plus haut, 
comme l'a senti avec profondeur Hannah Arendt, jusqu'à ces 
« Juifs de cour » du XVIII e siècle dont les Rothschild ont été 
un exemple tardif, de demandeurs de privilèges et familiers des 
princes et des ministres (6). A la limite, on pourrait suggérer 
que la communauté juive française a une double origine : à la 
base et jusque dans la bourgeoisie, la pression assimilatrice 
issue de la Révolution française, au sommet des Juifs de cour 
qui se sont maintenus sous forme de notables. Je le répète : les 
« installés » sont des bourgeois, de grands bourgeois même, ils 
ne sont pas les bourgeois. Ceux d'entre eux qui accepteront de 
continuer, pendant l'occupation, à jouer leur rôle de notables 

— tous ne le feront pas — manifesteront par là — quelles que 
soient leurs fautes et même leurs crimes — une fidélité qu'il 
faut bien constater, même si elle s'accompagnait d'un appétit 
d'honneurs, voire d'un effondrement moral devant ce que Chris- 
tian Rakvosky appelait « les dangers professionnels du pouvoir ». 
Après tout, il aurait été aisé à un André Baur, à un Raymond- 
Raoul Lambert, de gagner des deux plus cléments, comme l'on 
fait tant de bourgeois (cela aussi, je le sais par tradition fami- 
liale). 

Mais revenons précisément à la période de l'occupation 
et à VU GIF. L'occupation est justement le moment où le 
judaïsme cesse d'être pluriel pour être unifié sous le regard 
inquisiteur et despotique de l'autorité de Vichy et de la Gestapo. 
On peut alors dénombrer les Juifs. Comme l'a montré Richard 
Marienstras, on ne peut « se compter » que dans le désert 

— c'est le cas du livre des Nombres — ou sous le recensement 
imposé par l'ennemi (7). Certes, le dénombrement tel que le 
pratique Vichy est différent de celui que mettent en œuvre la 



(6) Hannah Arendt, Sur l'antisémitisme, traduction Micheline 
Pouteau, collection Diaspora, Calmann-Lévy, Paris, 1973. 

(7) Richard Marienstras, « le lieu où l'on peut se compter s. dans 
Etre un peuple en diaspora, Maspero, Paris, 1975, pages 41-60. 



PREFACE 



19 



Gestapo et la SS. Pour Vichy, mise à part une infime minorité 
d' « aryens d'honneurs », les Juifs constituent effectivement 
deux ensembles : les Français, exclus de la fonction publique et 
de nombre de métiers mais dont l'existence est tolérée, et 
les « étrangers », y compris les naturalisés récents que l'on 
peut remettre aux nazis sans se demander le moins du monde 
ce qu'ils en feront. Dans l'esprit de Xavier V allât, l'UGIF sera 
un organisme contrôlé par des notables français, qui fera régner 
l'ordre, y compris au besoin contre les « étrangers », et même 
contre les entreprises directes des agents au service des Alle- 
mands, Juifs ou non. Les nazis pensent autrement : ils ne font 
aucune différence fondamentale entre André Baur et un petit 
tailleur juif polonais. Quelles qu'aient été les étapes de leur 
plan — et il y en eut de complexes — ils se moquent éper- 
dument du clivage entre Français et étrangers, mais ils sont 
décidés pour parvenir à leurs fins qui sont destructrices, à utiliser 
tous les clivages existants, à jouer les étrangers contre les 
Français et Léo Israélowicz — qui fut le chef, à l'UGIF, du 
bureau de liaison avec la Gestapo — contre André Baur, et 
les Français contre les étrangers. L'appui de Vichy devait, 
évidemment, faire pencher la balance de ce dernier côté mais, 
même sans ce dernier appui, il était clair que la communauté 
la moins bien intégrée était aussi la plus menacée (8). 

C'est donc un jeu terrible que celui que se sont contraints 
à jouer les notables à partir du moment — fatal — où ils ont 
accepté leurs fonctions, un jeu où l'ennemi a toutes les cartes 
et où ils n'en ont à peu près aucune, sauf celles qui consistent 
à céder peu à peu à toutes les exigences de l'ennemi, en espérant 
sans trop y croire que cela s'arrêtera un jour et qu'il y aura 
des survivants. Certes, nous avons des connaissances qu'ils ne 
possédaient pas toutes, nous voyons plus clairement un dessein 
nazi d'anéantissement qui ne leur a été révélé que par étapes. 
En analysant ce que fut leur politique, nous ne devons pas 
oublier que 1942 n'est pas 1943 ni 1943, 1944. Mais il est 
clair, et Maurice Rajsfus le montre, qu'en 1943 déjà, ils ne 
pouvaient se faire d'illusions sur ce qui attendait les « trans- 
portés ». Ce qu'il faut comprendre, en effet c'est que ceux des 
Juifs qui vivent au contact de l'ennemi, se trouvent en fait déjà 
dans une société concentrationnaire, non pas à Birkenau ou à 



(8) Ceci, je crois, a une portée générale ; dans le détail, il reste 
vrai cependant que beaucoup d'immigrés avaient une préparation à la 
vie clandestine qui manqua cruellement aux Français. 



20 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Treblinka — cela, à Paris ou à Varsovie, c'est le futur pro- 
chain ■ — mais à Buchenwald, et à Mauthausen, et les rapports 
sociaux qui s'établissent entre la base et le sommet de la hié- 
rarchie des Juifs ressemblent à bien des égards à ceux qui 
existent entre les privilégiés et les couches les plus humbles 
de l'Univers concentrationnaire tel qu'il a été décrit par David 
Rousset, Eugen Kogon ou Paul Rassinier (9). Le kapo le plus 
engagé dans la coopération avec les SS ne souhaitait pas le 
maintien du régime nazi et de l'Etat-SS. Aucun dirigeant de 
l'U GIF n'a, bien entendu, souhaité comme Pierre Laval la 
victoire de l'Allemagne, mais son comportement pouvait, éven- 
tuellement, aider à cette victoire. 

Ce jeu terrible, ce jeu tragique, jeu du pendu et de la 
corde, les notables qui dirigeaient l'UGIF l'ont joué avec leurs 
habitudes sociales et politiques, leur réflexe de classe. Il n'est 
pas en soi criminel d'être un notable mais il est bien vrai qu'en 
l'espèce nombre de ces habitudes ont des conséquences extrê- 
mement lourdes. Hommes de responsabilité et d'ordre, ennemis 
de la « pagaie » respecteux jusqu'à l'absurde de la légalité, ils 
ont réagi en conséquence. Habitués des ministres et des géné- 
raux, il est probable qu'ils n'ont pas perçu, au moins pendant 
les premiers temps de leur mandat, derrière l'officier qui les 
recevait, le gangster et le tueur. Ceux d'entre eux qui ont contré 
l'ennemi — /'/ y en eu tout de même quelques-uns — n'ont pas 
toujours manifesté un héroïsme personnel. Mais l'héroïsme n'est 
pas une obligation. Le docteur Janusz Korczak a accompagné à 
la chambre à gaz les enfants juifs polonais dont il avait la 
garde ; cet exemple ne peut être opposé à personne. Les notables 
de l'UGIF étaient des bourgeois et, tout naturellement, ils se 
sont conduits comme tels, au sein de l'organisme qu'ils diri- 
geaient, tout naturellement aussi, ils ont considéré comme normal 
d'envoyer des Juifs pauvres et étrangers travailler dans les 
colonies agricoles des Ardennes et de mener une vie tout de 
même moins déplaisante à Paris. De même que les concen- 
trationnaires, communistes notamment, employés à Z'Arbeit- 
statistik sauvaient les uns et envoyaient les autres dans un 
kommando mortel, les dirigeants de l'UGIF envoyaient à la mort 



(9) Paul Rassinier a écrit sur l'anéantissement des juifs sous Hitler 
et sur nombre d'autres sujets de véritables infamies, mais il y a beaucoup 
à apprendre de la description des rapports sociaux dans les camps 
hitlériens. C'est pour moi une occasion de plus de rappeler le mot 
d'Henri Marrou : « L'historien utilise tout, même l'ordure. » 



PREFACE 



21 



ceux qu'ils rayaient de leurs listes. A leur charge : le fait qu'il 
était plus facile de se cacher à Paris qu'à Buchenwald. 

On voit que mes conclusions, si elles débouchent d'une 
analyse un peu différente de celle de Maurice Rajsfus, ne sont 
pas substantiellement opposées aux siennes. Il est cependant 
un point sur lequel j'exprimerai mon désaccord comme il me 
l'a libéralement accordé. Il m'est impossible de reprocher à 
qui que ce soit, dans cette atroce aventure, d'avoir voulu sauver 
non pas des « enfants » mais des « Juifs », non pas seulement 
des enfants mais des enfants juifs et destinés à le demeurer. 
Le désaccord est évidemment ici de nature idéologique. Comme 
Marcel Liebman, auteur d'un livre intitulé Né Juif (10), Mau- 
rice Rajsfus estime que le judaïsme relève du passé (et notam- 
ment de son passé), non de l'avenir. Pour toute une série de 
raisons que j'ai eu plus d'une occasion d'exprimer (11), je 
pense tout à fait différemment. Mais par-delà le désaccord 
idéologique , mon opposition est aussi celle d'un historien. Quand 
une communauté — même en partie imaginaire — est menacée 
dans sa substance propre, n'est-il pas, pour le coup, naturel 
qu'elle tente de se ressourcer dans une tradition qui a tout de 
même ses lettres de noblesse, et qui n'en eût-elle pas, est sa 
tradition ? Mille expériences historiques montrent qu'il en est 
régulièrement ainsi. 

Voilà, j'ai achevé la tâche, pas toujours très plaisante, que 
m'ont imposée, par estime, Maurice Rajsfus et les E.D.I. Il me 
reste à dire ce qui, après ce long exposé, va, j'imagine de soi, 
qu'il s'agit d'un livre important, d'un livre qui fut difficile à 
écrire, d'un livre courageux. 

P. V.-N. 



(10) Marcel Liebman, Né Juif, Duculot, Gembloux, 1977. 

(11) Par exemple dans une préface intitulée « Des Musées et des 
hommes » au livre cité ci-dessus de Richard Marienstras. 



Au cours de cette étude, il ne nous a pas été 
possible de prendre connaissance de tous les documents 
concernant les activités de l'Union générale des Israé- 
lites de France (UG1F) durant les quelque trente 
mois de son existence. Nombreuses sont, en effet, les 
archives que l'on peut également consulter aux centres 
de documentation « Yivo » de New York et « Yad- 
Waschem » de Jérusalem. Cela dit, les vastes archives 
qui ont été mises à notre disposition par le Centre 
de documentation juive contemporaine sont d'une très 
grande richesse. 

S'il y a des manques, malgré tout, la démarche 
du chercheur n'en a pas été trop contrariée pour 
autant car les documents consultés sont tout à fait 
éloquents. Nous avons pu compulser au CDJC les 
archives de l'UGIF, celles du Commissariat général aux 
Questions juives (CGQJ), de la Gestapo-France, de 
l'ambassade d'Allemagne à Paris, de l'administration 
militaire allemande (Hôtel Majestic) ainsi que quelques 
fonds d'archives comme celui de la Fédération des 
sociétés juives de France. Bien entendu, parmi les 
dizaines de milliers de pièces que nous avons eu 
l'occasion de consulter, une grande partie ne repré- 
sentait guère que la paperasserie traditionnelle d'une 
administration classique. Pourtant, c'est parfois au 
détour d'une facture de fournisseur ou dans l'inventaire 
d'un vestiaire que l'on a pu trouver une note ou une 
réflexion ouvrant la voie à d'autres recherches, à de 
nouvelles interrogations. Tous les textes consultés au 
CDJC (19, rue Geoffroy-L'Asnier, Paris 3 e ) comportent 
la mention CDJC suivie de la cote du document cité. 
Nous voudrions particulièrement remercier pour leur 
patience à notre égard ; M. Essel, archiviste et 
Mme Halpérine, bibliothécaire, qui nous ont constam- 
ment facilité la tâche. 



INDEX DES SIGLES CITÉS 



CAR 

CDJC 
CGD 

CC 
CGQJ 



CRIF 
EIF 
GTE 
HICEM 

MLN 

OSE 

ORT 

PPF 
RNP 

PQJ 
SD 

SEC 

SIPO 

UGIF 

UJRE 

WIZO 



Comité d'assistance aux réfugiés (organisme de zone 
sud). 

Centre de documentation juive contemporaine. 
Comité général de défense (organisme constitué en 
1944, sous l'égide, semble-t-il, du Consistoire central). 
Consistoire central. 

Commissariat général aux Questions juives. Ce sigle est 
également utilisé pour désigner le Commissaire général. 
(Dans certains documents datés de la fin de 1941, il 
est fait référence au Commissariat aux Affaires juives.) 
Conseil représentatif des Israélites de France. 
Éclaireurs israélites de France. 
Groupements de travailleurs étrangers. 
Organisation pour l'émigration des Juifs étrangers. 
Mouvement de Libération nationale. 
Organisation de secours aux enfants. 
Organisation de reconstruction par le travail (école de 
travail). 

Parti populaire français (dirigé par Jacques Doriot). 
Rassemblement national populaire (dirigé par Marcel 
Déat). 

Police aux Questions juives. 

Sicherheitdienst (Service de sûreté, en fait une section de 
la Gestapo). 

Section d'enquête et de contrôle (police antijuive ayant 
succédé à la PQJ). 

Sicherheitpolizei (Police de sûreté nazie). 
Union générale des Israélites de France. 
Union des Juifs pour la résistance et l'entraide (mou- 
vement d'obédience communiste issu de la résistance). 
Women International Zionist Organization (mouvement 
féminin chargé surtout des problèmes d'assistance 
sociale). 



Préambule 



LES JUIFS DE ERANCE EN 1939 



Il est très difficile de reconstituer avec précision ce que 
l'on a coutume d'appeler la « communauté » juive vivant en 
France avant la seconde guerre mondiale. Les sources sont 
nombreuses, c'est vrai, mais elles sont souvent contradictoires. 
Il y a surtout les travaux effectués par David Weinberg et 
Michel Roblin (1) et qui portent précisément sur les années 
qui nous intéressent ici mais ces recherches ne concernent que 
Paris et sa région. D'autres auteurs comme Bernhard Blumen- 
kranzt et Rabi (2) ont également consacré des ouvrages à ce 
sujet mais la période étudiée est trop ancienne. De plus, la plu- 
part des études ou enquêtes réalisées par le Consistoire de 
Paris, la Préfecture de Police et les fameux fichiers de l'UGIF 
n'apportent pas les renseignements attendus. 

Dans chaque cas, il y a des lacunes graves et inévitables 
qui interdisent de tracer un tableau global, fidèle et sérieux. 
Sans oublier que les données les plus intéressantes concernent 
surtout Paris. Les éléments d'enquête issus du Consistoire sont 
nécessairement incomplets car ils ne prennent généralement en 
compte que les membres de la « communauté » fréquentant 
les lieux du culte. Quant aux chiffres que l'on a retrouvés au 
travers des fichiers de la Préfecture de Police puis de l'UGIF, 
ils souffrent de deux défauts : les premiers sont relativement 
anciens et il devint indispensable de les compléter, en 1942/ 
1943, par les fichiers de l'UGIF qui ne pouvait recenser ceux 
qui s'étaient réfugiés dans la clandestinité, tout comme ceux qui 
avaient eu la clairvoyance de ne pas se déclarer en octobre 1940. 



(1) David Weinberg, Les Juifs à Paris de 1933 à 1939 (Calmann- 
Lévy). Miche] Roblin, Les Juifs de Paris (Picard et Compagnie, 1952). 
Ces deux ouvrages nous ont fourni la plus grande partie des références 
utilisées dans ce préambule. 

(2) Rabi, Anatomie du judaïsme français (Editions de Minuit, 
1962). Bernhard Blumenerantz, Histoire des Juifs de France (Toulouse, 
Privât 1962) 



28 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



De la même façon, la ventilation par groupes socioprofessionnels 
est un peu caricaturale bien que reflétant une situation proche 
de la réalité. 

La plus grande difficulté réside encore dans l'établissement 
d'un tableau à l'échelle nationale. Si l'on estime généralement 
qu'il y avait en France, en 1939, un peu plus de 350 000 Juifs 
dont environ 200 000 dans la région parisienne (soit plus de 
60 %) et 150 000 à Paris même, il est difficile de distribuer les 
150 000 « provinciaux » entre la région de Marseille, Lyon et 
sa banlieue, l'Alsace, Bordeaux, etc. 

Dans les régions, la situation est nettement différente que 
sur Paris et sa banlieue. Si les Juifs originaires de l'Europe cen- 
trale et orientale sont en majorité dans l'agglomération pari- 
sienne, il n'en va pas de même à Marseille, par exemple, où les 
Juifs méditerranéens sont nombreux (Maghrébins, Grecs, 
Turcs, etc.). En Alsace, à Bordeaux, dans la région d'Avignon, 
les familles installées de très longue date dominent mais, sauf 
en Alsace, elles sont relativement peu nombreuses. Si l'on 
cumule certains des chiffres obtenus (Paris et province) les 
résultats font parfois apparaître un total supérieur à l'estimation 
de 350 000 qui paraît la plus sérieuse. De plus, l'échantillon- 
nage n'est jamais aussi intéressant que dans la région parisienne, 
qui concentrait la plupart des phénomènes sociaux, culturels, 
économiques et politiques. C'est surtout pour cette raison que 
nous nous sommes attachés, dans cette rapide étude, à analyser 
les données parisiennes en regrettant de ne pouvoir utiliser par- 
faitement les renseignements issus de la province, qui sont par 
trop fragmentaires. 



A Paris, en 1939, il y a environ 150 000 Juifs que l'on 
peut répartir en deux groupes : les Français (plus ou moins de 
vieille souche dont la plus grande partie est d'origine alsacienne 
et une faible partie sépharade originaire de l'Afrique du Nord) 
et les Juifs d'Europe centrale et orientale qui, presque tous, 
parlent le yiddish. (Les Juifs français, d'origine alsacienne, tout 
comme ceux qui viennent de l'Europe centrale sont de rite 
ashkenase.) 

— Juifs français : 45 000. 

— Juifs sépharades : 15 000. Ce chiffre comprenant les 
Juifs originaires de l'Afrique du Nord comme du Moyen-Orient. 



LES JUIFS EN FRANCE EN 1939 



29 



— Juifs d'Europe centrale et orientale : 90 000. C'est le 
groupe le plus important mais il convient de noter qu'une cer- 
taine diversité existe entre ces immigrés qui proviennent essen- 
tiellement des six pays suivants : 

* Pologne : 45 000. 

* Russie : 16 000. 

* Hongrie : 12 000. 

* Roumanie : 1 1 000. 

* Lituanie et pays baltes : 1 700. 

* Allemagne : 5 000. 

Ce sont, bien sûr, des chiffres approximatifs car nombre de 
ces migrants ont dû traverser plusieurs pays avant de s'arrêter 
en France et l'origine exacte de certains d'entre eux n'est pas 
toujours définie avec la plus grande précision. Une première 
constatation pourtant : le flot des immigrés des années 1920 a 
submergé les Juifs français qui, au sein de la communauté 
juive de Paris, représentaient 90 % de l'effectif en 1880. 
Selon Roblin, les Juifs français ne sont plus que 15 % de l'en- 
semble en 1940. Weinberg, plus précautionneux, estime qu'ils 
représentent encore 30 % en 1939. Dans tous les cas, si le 
nombre des Juifs français a relativement diminué, leur rôle 
économique est resté le même. 

Quelques chiffres sont particulièrement intéressants à cet 
égard : 

— 75 % des banquiers juifs de Paris sont des Juifs fran- 
çais (3) ; 

— 20 % des Juifs français ont une activité industrielle ; 

— les Juifs français ne fournissent que 5 % de la main- 
d'œuvre juive ; 

— 25 % des Juifs français travaillent dans les professions 
libérales ; 

— 15 à 20 % des Juifs immigrés travaillent dans le sec- 
teur commercial mais plus de la moitié d'entre eux se retrouvent 
dans le colportage ou la brocante. 

— 8 % des Juifs immigrés se retrouvent dans les profes- 
sions libérales ; 

— 60 % des immigrés sont ouvriers dans le secteur arti- 
sanal ou industriel mais plus de 80 % d'entre eux, soit 50 000, 
sont des ouvriers à domicile ou en petits ateliers (le plus sou- 
vent dans la confection, la fourrure ou la maroquinerie). Parmi 



(3) Ce pourcentage devant naturellement être relativisé car en 
nombre absolu, cela ne représente que peu d'individus. 



30 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



ces ouvriers, 10 000 d'entre eux travaillant pour les petits 
façonniers juifs sont férocement exploités. 

— Une autre donnée, plus nuancée, qui concerne aussi 
bien des Juifs français de souche que des enfants de migrants : 
entre 1933 et 1939, environ 50 % des Juifs nés en France et 
résidant à Paris exercent leur activité dans le grand commerce 
(représentants, intermédiaires, grossistes). 

— Enfin, 75 % des commerces de meubles du quartier 
Saint- Antoine sont tenus par des Juifs d'Europe centrale (4). 

Ces quelques chiffres permettent déjà d'opérer une classi- 
fication évidente. A la différence d'origine s'ajoute une différence 
sociale, une différence de classe (le fait que les fils d' im migrés 
rejoindront en partie la classe dominante n'infirme en rien les 
données brutes que nous analysons ici). Sans trop caricaturer, 
on peut dire que les Juifs français, auxquels on peut ajouter les 
Juifs immigrés les plus anciens, constituent une partie de la 
grande et moyenne bourgeoisie. Les Juifs immigrés, dans leur 
écrasante majorité sont essentiellement artisans ou ouvriers. 
Ce groupe, proche de la classe ouvrière française représente 
pourtant une petite bourgeoisie en devenir. 

Nous pouvons constater de nombreuses contradictions au 
sein de cette « communauté » : 

— mis à part les Juifs français et les immigrés de gauche, 
la plupart des Juifs résidant à Paris ne conçoivent pas toujours 
les conflits qui les opposent en termes économiques ; 

— les Juifs français craignent qu'une trop grande concen- 
tration d'immigrés, dans un trop petit nombre de métiers, ne 
contribue à développer l'antisémitisme ; 

— inconscients de cette situation, les Juifs immigrés 
demandent aux Juifs français qu'ils interviennent, grâce à leur 
statut social, pour pousser l'administration à aider les réfugiés 
qui fuyaient le nazisme. David Weinberg situe très bien cette 
dernière ambiguïté quand il note dans son livre : « ... L'opposi- 
tion entre Juifs français et immigrés se fondait bien moins sur 
des conflits d'intérêt économique que sur des différences d'at- 
titude à l'égard de l'identité juive et de la réaction qui devait 
être celle des Juifs devant la menace nazie... » En 1930, 
Edmond Catien titre un de ses livres : « Juif, non !... Israélite. » 
C'est clair, net et sans appel. Des casuistes malintentionnés 
pourraient trouver là des relents d'antisémitisme. 

Un phénomène intéressant doit être souligné : plus de la 



(4) Idem, note précédente. 



LES JUIFS EN FRANCE EN 1939 



31 



moitié des familles juives de Paris (tout au moins les chefs de 
familles) appartiennent à une organisation, quelle que soit sa 
nature (politique, sioniste, entraide, amicale de ville d'ori- 
gine, etc.). Un grand nombre des associations de Juifs immigrés 
d'Europe centrale se regroupent, que ce soit au sein de la Fédé- 
ration des sociétés juives de France, dans le Medem-Farband 
(bundistes) ou au sein du Mouvement populaire juif (dans la 
mouvance du PCF). 

La barrière sociale entre les deux parties de la « commu- 
nauté » passe également par la synagogue. En effet, le Consis- 
toire de Paris qui gère les biens du culte ne rassemblera peut- 
être jamais plus de 6 000 familles mais il s'agira d'une sélection 
évidente. D'ailleurs le Consistoire israélite de Paris est entre les 
mains des Juifs alsaciens. Les trois quarts des membres du 
Consistoire sont de cette origine et ce sont les Rothschild qui, 
de père en fils, dirigent cet organisme. Sur les 22 synagogues 
ou oratoires principaux existant à Paris, un certain nombre sont 
exclusivement réservés aux Juifs français et d'autres aux immi- 
grés récents qui, par réaction, préfèrent célébrer le culte entre 
eux. Le Consistoire qui veut également prendre en compte 
l'éducation (religieuse) de la jeunesse ne pourra jamais rassem- 
bler plus de 1 300 élèves dans 43 établissements. 

Les préoccupations des Juifs immigrés sont souvent éloi- 
gnées de la synagogue et les milieux politiques bouillonnent 
d'activité. Ce n'est pas par hasard si, à cette époque, la presse 
juive est particulièrement riche à Paris. Les journaux presque 
tous politiques sont nombreux : 

— Trois quotidiens en langue yiddish : Naïe Presse (com- 
muniste), Parizer Haint (sioniste, proche de la Fédération des 
sociétés juives de France), Unzer Shtime (bundiste). 

— Les autres journaux dont la majorité s'adressent aux 
immigrés expriment une grande variété d'opinions. Quant aux 
quelques publications s'adressant aux Juifs français elles sont 
toutes plus ou moins classées à droite : L'Univers israélite 
(Consistoire), La Terre retrouvée (sioniste), Unzer Hilf, Le 
Volontaire juif, Yiddisher Arbeiter, Le Journal juif, Affirma- 
tion, Samedi, Hebdo Paritz, Chalom, Kadimah, Arbeiter Wort, 
Handwerker Wort, L'Ancien combattant juif, Bulletin de Che- 
ma Israël, Bulletin de l'Union patriotique des Français 'Israé- 
lites, Archives Israélites (proche du Consistoire). 

Nous n'avons cité ici que les principales publications car 
très nombreuses étaient les petites feuilles politiques ou syndi- 
cales dont la parution était irrégulière. 



32 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Ce bouillonnement d'idées qui passe par le canal de la 
presse est, bien naturellement, le fait d'une situation particulière 
alors que la menace du nazisme se précise. C'est d'ailleurs une 
occasion supplémentaire pour que les différences entre les deux 
grands groupes de la « communauté » éclatent au grand jour. 
En effet, alors qu'une centaine de Juifs immigrés parisiens par- 
tent lutter en Espagne contre le fascisme, le grand rabbin de 
Paris, Julien Weil, déplore le sort des prêtres espagnols passés 
par les armes lors des premiers jours de la révolution... 

Les représentants les plus éminents de la bourgeoisie juive 
française ne se font jamais faute de se poser en maître à penser, 
particulièrement lorsqu'il s'agit de montrer le droit chemin à la 
jeunesse. Les porte-parole de l'establishment espèrent que les 
enfants d'immigrés, nés en France, ou encore suffisamment 
jeunes pour s'adapter, deviendront de bons citoyens soumis et 
dociles. Ainsi, le 20 décembre 1936, six mois après les grandes 
grèves de juin, l'un des dirigeants de l'Ecole du travail (ORT) 
s'adresse en ces termes aux élèves : 



«... Jeunes ouvriers, vous entrez dans un milieu agité 
par des remous divers, où règne une effervescence souvent 
dangereuse. Votre devoir est de n'en rien connaître, de sui- 
vre droit votre chemin, de travailler de votre mieux en 
vous disant que votre avenir tient dans votre volonté et 
votre probité, plus que dans les cahiers de revendications. 
C'est à l'atelier et non dans les cortèges politiques que je 
veux voir les anciens de l'Ecole du travail... » {L'Univers 
Israélite, 15 janvier 1937.) 

De telles prises de position éclairent d'un jour cru les 
intentions des Juifs français vis-à-vis de leurs « coreligion- 
naires » venus de l'Europe centrale. (Les fils de ces grands 
bourgeois ne fréquentent pas l'Ecole du travail. Juifs ou pas 
les jeunes doivent donc apprendre très tôt que durant leur exis- 
tence, il y aura toujours les patrons et les ouvriers et qu'il ne 
faut pas oublier cette différence sociale.) 

Cela va tellement loin que les porte-parole les plus voyants 
des Juifs français (dirigeants du Consistoire, rabbins même) ne 
manquent pas de s'afficher avec les hommes d'ordre de l'époque 
et, particulièrement, les Croix-de-Feu du colonel de La 
Rocque. Jusqu'en 1936, on invitera ces fascistes à participer 
aux offices patriotiques à la synagogue de la rue de la Victoire. 
Il ne s'agit pas là de rencontres de circonstance et l'on verra 



LES JUIFS EN FRANCE EN 1939 



33 



des anciens combattants juifs participer à l'émeute fasciste du 
6 février 1934. D'ailleurs, c'est avec la bénédiction du prési- 
dent du Consistoire de Paris, Robert de Rothschild, que sera 
créée, en juin 1934, l'Union patriotique des Français israélites 
qui ne cachera jamais ses objectifs et, particulièrement, coller 
à la droite française pour que les Juifs français ne puissent pas 
être accusés d'être moins nationalistes que les autres citoyens. 
Pour mieux conjurer l'antisémitisme renaissant en France, on 
va donc s'allier à l'extrême droite. Plusieurs représentants de la 
communauté juive française de Paris seront parmi les dirigeants 
de la section parisienne des Croix-de-Feu. Assistant à une 
réunion des Croix-de-Feu de Paris, le rabbin Jacob Kaplan (5), 
de la synagogue de la rue de la Victoire, ira jusqu'à déclarer : 
« ... Sans avoir l'honneur d'être inscrit à votre association, je 
ne puis m'empêcher de me considérer comme l'un des 
vôtres... (6) » 

Bien entendu, il n'est pas question de généraliser mais ces 
quelques exemples prouvent au moins que les représentants de 
la bourgeoisie juive française ne trahissent pas leur classe. Bien 
au contraire, pourrait-on dire. Il va sans dire, pourtant, que 
cet alignement sur les éléments purs et durs de la droite fran- 
çaise est surtout le fait de certains porte-parole officiels. Nom- 
breux également étaient les bourgeois juifs français qui se 
trouvaient dans le sillage du Parti radical-socialiste d'Edouard 
Herriot. 

Il en va tout autrement dans les milieux ouvriers composés 
d'immigrés. Bien que des nuances importantes se manifestent 
entre les salariés et les artisans, presque tous sont porteurs 
d'une expérience politique ou syndicale vécue dans leur pays 
d'origine. L'influence du parti communiste est très forte même 
si la sous-section juive du PCF ne comporte que 300 membres 
car si le risque encouru est considérable, les dirigeants du parti 
communiste de leur côté ne tiennent pas à gonfler spécialement 
cette structure qui, en définitive, ne sert que de courroie de 
transmission pour faire passer les mots d'ordre communistes 
au sein de l'émigration juive. Par contre, de nombreuses orga- 
nisations parallèles, des amicales de villages, sont proches du 
parti communiste. 

Il est rare qu'un ouvrier juif, originaire de Pologne ou de 
Russie ne se situe pas politiquement à gauche, bien que des 



(5) Actuellement Grand Rabbin de France. 

(6) Dans L'Univers Israélite du 23 mars 1934. 



34 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



divergences parfois fondamentales séparent les individus. Ainsi, 
le Bund, organisation social-démocrate juive qui fut très impor- 
tante en Pologne, compte encore un certain nombre de fidèles, 
bien que le centre dirigeant se trouve encore à Varsovie. Jus- 
qu'en 1940, ces militants n'auront que peu de liens avec la 
SFIO. Il faut également souligner que la plupart des organisa- 
tions révolutionnaires d'extrême-gauche comptent parmi elles 
de nombreux fils et filles d'immigrés : cela va de l'organisation 
des « Faucons rouges » aux mouvements trotskystes. N'oublions 
pas non plus l'influence non négligeable que peut exercer le 
« Linke Poalé Sion » (sioniste de gauche). On peut donc dire 
que la sensibilité des ouvriers immigrés est à gauche, voire à 
l'extrême-gauche. (Cela dit, on est souvent sioniste, à gauche 
comme à droite mais alors que les immigrés d'Europe centrale 
rêvent d'une Palestine socialiste, magnifiée par les pionniers 
des Kiboutzim, les sionistes bourgeois sont bien plus sensibles 
aux doctrines d'extrême-droite des « sionistes révisionnistes » de 
Vladimir Jabotinski que les militants de gauche qualifient car- 
rément de fascistes (7). En fait, si les bourgeois juifs français 
sont sionistes, c'est surtout pour les autres. Le but est clair, il 
s'agit d'expédier en Palestine ces gêneurs qui viennent de l'Est 
et dont il devient chaque jour plus urgent de se débarrasser.) 

Dans les syndicats, la situation est à peu près identique. 
Le réformisme est suspect et ceux qui adhèrent à une centrale 
syndicale choisissent plutôt, avant la réunification, la CGTU 
proche du PCF et non pas la CGT, proche de la SFIO. Dans 
certains corps de métiers, les militants sont relativement nom- 
breux et des sections de langue yiddish sont créées. En juin 
1936, les militants des métiers juifs représentent plus de 
12 000 syndiqués dont 6 à 8 000 dans l'industrie du vêtement. 
Pourtant, avec le recul, puis l'échec, du Front populaire, le 
nombre total ne dépassera plus guère 2 500, soit environ 3 % 
de la main-d'œuvre immigrée juive de Paris. Ce faible taux de 
syndicalisation est surtout dû au fait que nombre des ouvriers 
étaient tiraillés entre les façonniers, les artisans et les petits 
patrons. La crainte de la perte de l'emploi était très forte. Ce 
qui n'empêche pas de nombreuses grèves. 

A partir de 1935, alors que le parti communiste amorce 
sa politique de Front populaire, il y a un effort évident des 



(7) A cette époque les groupes qui suivent Jabotinski n'hésitent pas 
à défiler en chemise brune. D'où l'étiquette de Braune Yidden (Juifs 
Bruns) qui sera reprise quelques années plus tard pour qualifier les 
dirigeants de l'UGIF. 



LES JUIFS EN FRANCE EN 1939 



35 



organisations contrôlées par le PCF à se rapprocher du Consis- 
toire « pour unir les forces démocratiques... ». Cela ne don- 
nera guère de résultats, tout en contribuant à démoraliser davan- 
tage ces immigrés qui sentent monter la menace de la guerre. 
Cessant d'opposer les Juifs de classes sociales différentes, les 
communistes mettent en place un Mouvement populaire juif 
(ou Front populaire juif) qui déclinera en même temps que le 
Front populaire. 

A droite, la bourgeoisie juive s'inquiète, jusqu'à conseiller 
à Léon Blum de ne pas former son gouvernement pour ne pas 
favoriser les campagnes antisémites, mais à gauche, sous la 
pression du PCF, qui va dissoudre sa sous-section juive, on 
cherche le contact avec les bourgeois qui n'ont que mépris 
envers ces immigrés par qui le scandale arrive. Quand la 
seconde guerre mondiale éclate, en septembre 1939, il n'y a 
pas de communauté juive en France. Encore moins à Paris. Il 
n'y a que des groupes d'intérêts différents, contraires même. Si 
les Juifs français ne sont pas particulièrement inquiets, les immi- 
grés d'Europe centrale sont, le plus souvent, désemparés. Les 
Juifs français, dont certains sont décorés et galonnés, s'apprê- 
tent à partir pour une guerre patriotique. Quant aux Juifs « polo- 
nais ■», c'est en grand nombre qu'ils s'engagent pour lutter, 
croient-ils, contre le nazisme... 



AVERTISSEMENT 



Des Juifs dans la collaboration. Ce titre ne fait qu'illus- 
trer une réalité. De 1941 à 1944, il s'est trouvé des notables 
pour participer à l'instauration d'un Judenrat français. Les 
Judenrate étaient les institutions, demeurées tristement célèbres, 
que les nazis devaient mettre en place en Pologne durant la der- 
nière guerre. Ces gouvernements des Juifs n'avaient pour but 
que de permettre aux victimes de seconder les bourreaux dans 
leur tâche. A de rares exceptions près, il se trouvera toujours 
de bonnes âmes, partisans de la politique du moindre mal, 
pour jouer ce jeu. Cette politique des Judenrate ne pourra que 
faciliter la « solution finale » dans les pays de l'Est et permettre 
la déportation de plus de cent mille Juifs de France et de Bel- 
gique. Dans les pays comme le Danemark, où les institutions 
tout comme les représentants de la communauté juive se refu- 
seront à jouer ce jeu, la répression n'aura jamais la même 
ampleur. 

En France, où les concentrations de Juifs sont nettement 
moins importantes qu'en Pologne, où les « nationaux » se dif- 
férencient nettement des « métèques », il faut emprunter une 
voie originale. Si, en 1941, les nazis estiment possible de faire 
appel aux Juifs étrangers pour la réalisation de leurs projets, il 
s'avère très rapidement que cette approche irrite profondément 
les Juifs français de souche tout comme l'administration de 
Vichy. Très vite, les nazis, en accord avec les hommes de 
Vichy, comprendront qu'il convient de réaliser « un Judenrat à 
la française ». Xavier Vallat, Commissaire général aux Ques- 
tions juives, sera chargé de trouver les hommes et les femmes 
adéquats et il les trouvera. Sans trop de difficultés. Les prota- 
gonistes de cette tragédie, qui n'avaient pas encore réalisé qu'ils 
étaient embarqués sur le même radeau que la plupart des Juifs 
résidant en France, devaient prendre leur rôle au sérieux. Tous 
estimaient sans doute qu'ils étaient les représentants naturels de 
ceux qu'ils appelaient leurs coreligionnaires. Tous ces notables, 



38 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



presque tous français de vieille souche, étaient étroitement liés 
au Consistoire israélite. Tous très pratiquants. 

On peut dire qu'à des degrés divers, tant en zone nord 
qu'en zone sud, les dirigeants de l'UGIF ont été, au début de 
l'occupation nazie, un parfait échantillon (au sens statistique du 
terme) de la bourgeoisie juive française. Leur attitude parfois 
proche de la « coopération » avec les nazis et presque toujours 
en conformité de vue avec le gouvernement de Vichy peut 
paraître étonnante avec le recul des années. Pourtant, ces 
grands bourgeois représentaient à n'en pas douter les intérêts 
d'une caste qui, à aucun moment, n'a pu admettre qu'elle se 
faisait berner et qu'il lui faudrait partager le sort commun des 
Juifs immigrés qui leur étaient parfaitement étrangers. 

A rebours, les travailleurs juifs, dans leur grande majorité, 
ne se sont jamais sentis solidaires de ces notables (avocats, 
médecins, financiers, gros commerçants, etc.) sous le prétexte 
hasardeux d'une origine commune. Qu'y a-t-il de commun, en 
effet, entre des individus qui n'ont pas les mêmes racines cultu- 
relles, qui n'ont pas la même base sociale, ni les mêmes intérêts 
économiques et, partant, pas les mêmes aspirations sociales? 
Là résidait l'équivoque. Pour les uns, il s'agissait de protéger les 
intérêts d'une caste (sous couvert d'œuvre charitable) et, pour 
les autres, il y avait un espoir : transformer la société. Non pas 
seulement pour les Juifs mais pour tous les hommes... 

Dès le début de notre travail, les avertissements et les 
désapprobations n'ont pas manqué. C'est un sujet tabou sur 
lequel on a tiré un voile pudique après la Libération. Cela a 
permis aux rescapés de cette aventure de rentrer dans le rang 
sans même que leur activité puisse être dénoncée au grand jour. 
Nous verrons même, en 1945, ces hommes faire appel aux 
nouvelles autorités pour faire taire ceux qui veulent faire toute 
la lumière sur ce scandale. Près de quarante ans plus tard, les 
personnalités de l'establishment juif en France (de droite comme 
de gauche) considèrent toujours qu'il n'est pas bon de relater les 
errements de ces notables sous l'occupation nazie. Les Juifs 
« professionnels (1) » furent les plus ardents à dénoncer la 
rédaction de ce livre, considérant que cela ne pouvait qu'être 
dommageable à la communauté juive dans son ensemble, à une 



(1) Il s'agit de ceux dont l'activité professionnelle s'exerce au 
service des organisations juives les plus diverses. Ce terme humoristique 
est d'ailleurs utilisé par les intéressés eux-mêmes. C'est là une précision 
qui s'impose si nous voulons éviter d'être taxés d'antisémites de complé- 
ment. 



AVERTISSEMENT 



39 



époque où les menées antisémites reprennent parfois une cer- 
taine vigueur. C'est là une argumentation peu sérieuse car, de 
nos jours, l'antisémitisme n'est plus qu'un épiphénomène ren- 
forcé par ceux-là même qui à l'occasion font plus de bruit 
qu'il n'est nécessaire contre quelques forcenés relativement 
isolés. 

Le fascisme et ses séquelles les plus voyantes, comme l'an- 
tisémitisme, ne sont plus indispensables aux Etats forts, sous 
la forme où nous les avons connues et subies durant les années 
noires. Aujourd'hui, le racisme quotidien se déchaîne bien plus 
contre les travailleurs en provenance des pays du Tiers-Monde. 
Les antisémites d'hier n'ont peut-être pas désarmé mais dans 
leur majorité, ils se sont reconvertis dans la chasse aux Arabes. 
Certes, l'antisémitisme n'a pas disparu pour autant et il exerce 
toujours la même fascination sur ceux qui ont besoin d'un 
dérivatif à leur déception. Sur ce plan, il y a bien longtemps 
que l'antisémitisme est banalisé et rien ne pourra modifier cette 
situation. Cela dit, bien que nous prenions au sérieux toutes 
les résurgences de l'antisémitisme, ce n'est pas une raison pour 
nous taire devant la complicité de classe qui s'est traduite par 
la mise en place d'un Judenrat. Bien au contraire même. 

Pour réconforter ceux qui craignent que la publication 
de ce livre serve d'une façon ou d'une autre aux antisémites, 
il est bon de rappeler que l'extrême-droite française a toujours 
applaudi à grand bruit quand les armées d'Israël écrasaient les 
pays arabes du Moyen-Orient. 



La publication dans l'Express, en octobre 1978, de l'in- 
terview de Darquier de Pellepoix (comme ses retombées) prouve, 
s'il en était encore nécessaire, que l'antisémitisme est une plaie 
qui n'est pas totalement refermée. Certes, le phénomène paraît 
moins amplifié que durant l'occupation nazie mais cela tient 
uniquement à un problème d'opportunité. Actuellement, cela 
n'est guère plus voyant qu'avant la guerre de 1939-1945 mais 
le germe ne demande qu'à se réveiller très vite car il a le sommeil 
léger. Braquer les projecteurs sur le vieillard gâteux qu'était 
devenu Darquier de Pellepoix, c'était bien pratique. Cela per- 
mettait de ne pas approfondir la lutte contre le racisme banal 
qui se manifeste chaque jour. Il suffisait de clouer au pilori 
l'ancien Commissaire général aux Questions juives pour avoir 



40 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



la conscience tranquille. Dans la foulée, on dénonçait égale- 
ment un énergumène du calibre du professeur Faurisson qui 
éructait légalement ses hoquets antisémites, c'était bien com- 
mode. !ï 

Nous savons très bien que l'antisémitisme fait partie de 
notre environnement quotidien, même s'il n'a plus les consé- 
quences qu'il pouvait avoir durant la seconde guerre mondiale. 
Citons pêle-mêle les manifestations banales de cette fièvre (qui 
a parfois des périodes de rémission) et qui touche aussi bien les 
notables que les couches populaires, les partis de droite et par- 
fois de gauche. Selon les cas. Il y a les graffiti sur les murs des 
synagogues, les tombes profanées, les rumeurs d'Orléans ou de 
Dijon, pour ne citer que ces deux villes, les opuscules pseudo- 
scientifiques qui réapparaissent de temps à autre, etc. Il s'agit 
là d'exemples classiques d'un antisémitisme rampant qui ne 
demande qu'à exploser plus vigoureusement en d'autres cir- 
constances. Ce ne sont pas les manifestations les plus graves. 

Il y a plus dangereux encore. Ainsi, le 30 mai 1968, 
quand près de 500 000 gaullistes manifestent sur les Champs- 
Elysées, certains groupes ne craignent pas de défiler aux cris 
de : « Cohn Bendit à Dachau » ou même « Cohn Bendit au 
four crématoire. » Devant de telles exhibitions qui expriment 
clairement une idéologie très précise, le MRAP (Mouvement 
contre le racisme, l'antisémitisme et pour la paix, assez proche 
du parti communiste) devait rester étrangement silencieux. Il 
est vrai que quelques semaines auparavant, Georges Marchais 
avait montré la voie en parlant, le 3 mai 1968, de « l'anarchiste 
allemand Cohn Bendit ». La tâche, on le voit, était bien par- 
tagée. Le chef du parti communiste libérait sa hargne xéno- 
phobe et ses sous-ordres fermaient les yeux quand le racisme 
le plus sordide s'exprimait contre un militant que l'on considé- 
rait comme un opposant dangereux. 

L'affaire Darquier de Pellepoix aura également eu le 
mérite de remettre en mémoire la qualité du rôle de la police 
française qui, à 99,99 % de ses effectifs, s'était mise au service 
des occupants nazis et fournissait le personnel indispensable 
aux rafles des Juifs de 1941 à 1944. Des noms ont été jetés 
en pâture à l'opinion publique : ceux de René Bousquet, secré- 
taire général de la police de Vichy et de son adjoint pour la 
zone occupée, Jean Leguay. C'est bien mais c'est tout à fait 
insuffisant. La grande majorité des policiers français (tous 
patriotes depuis le 18 août 1944), qui coulent aujourd'hui une 
retraite paisible, ont du sang sur les mains. Il faut le dire et le 



AVERTISSEMENT 



41 



redire car les successeurs de ces flics, pourvoyeurs des camps 
d'extermination nazis, se défoulent aujourd'hui sur les Arabes 
et n'attendent qu'un signe pour renouveler les exploits de leurs 
anciens. Nous sommes encore quelques-uns à nous souvenir de 
cette police au service de la Gestapo et cela reste gravé au plus 
profond de nous-mêmes. 

Ce n'est pas parce que nous dévoilons ici le rôle de pâles 
comparses (tâche nécessaire, à notre sens, car le travail des 
bourreaux n'aurait pu atteindre sa perfection sans la coopéra- 
tion des comparses) qu'il nous faut oublier les véritables cou- 
pables et leurs principaux auxiliaires. 



CHAPITRE I 



L'ALIBI DE LA BIENFAISANCE 



Depuis vingt siècles, les persécutions antijuives ont connu 
plus ou moins d'intensité mais c'est une pratique qui s'est perpé- 
tuée dans la plupart des pays européens tout comme dans l'en- 
semble des pays du bassin méditerranéen. Régulièrement, la 
chasse aux Juifs a permis de détourner la colère populaire de 
son objet véritable. Dans un passé lointain, les rois pourchas- 
saient les Juifs quand ils avaient besoin d'équilibrer leur bud- 
get : c'était un jeu dont. les règles étaient connues aussi bien en 
France, qu'en Allemagne, en Espagne ou en Angleterre. Selon 
les époques, la chasse aux Juifs s'est déroulée dans des pays et 
des régions différentes et aussi avec des méthodes diverses. 
Ainsi, on ne peut comparer les pogroms russes et le déchaîne- 
ment de haine de l'affaire Dreyfus. Dans un cas, c'est le petit 
peuple qu'on lâche contre les Juifs misérables des petits vil- 
lages, dans l'autre, c'est la grande bourgeoisie qui ne demande 
qu'à suivre quelques maniaques pour conserver ses prébendes 
qu'elle croit menacées. 

Il n'est pas question de réécrire, ici, l'histoire de l'anti- 
sémitisme. Ce n'est pas le lieu. Ce qui nous intéresse plutôt, 
c'est de rechercher les raisons profondes qui ont pu conduire 
des hommes qui se croyaient plus Juifs que les autres à parti- 
ciper durant la dernière guerre au mécanisme meurtrier mis en 
place par les nazis. Pour le régime hitlérien, l'anéantissement des 
Juifs faisait partie d'un programme politique limité mais précis. 
Sur ce point, pourtant, le doute n'était guère permis quant aux 
intentions des nazis. Dès 1933, il ne fallait pas être grand pro- 
phète pour prévoir la suite des événements. 

Le génie des nazis, qui avaient le goût de la mise en scène, 
consistera surtout à faire participer leurs futures victimes à la 
réalisation du spectacle. Ils sont également confrontés aux 
nécessités pratiques d'encadrement et de surveillance en vue de 
l'extermination. Pour ce faire, ils vont mettre en place en 
Pologne, dès 1940, des structures participatives qui vont per- 



44 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



mettre aux représentants des communautés juives de mieux 
faire admettre le processus de destruction qui se prépare. De 
véritables gouvernements juifs sont installés dans les ghettos. 
Ce sont les Judenrâte. 

Ces pouvoirs juifs sont restés tristement célèbres par l'em- 
pressement à servir des hommes nommés à leur tête. Il n'est 
que de citer Rumkowski, dictateur fantoche du ghetto de 
Lodz (1). Certains de ces hommes, à qui les honneurs et la 
confiance dont ils étaient investis étaient montés à la tête, 
devaient se conduire en auxiliaires fidèles des nazis. Ils faisaient 
régner l'ordre fasciste à l'intérieur des ghettos dont ils avaient, 
en apparence, la responsabilité. Bien entendu, une police juive 
veillait au maintien et au respect de la loi. Emmanuel Rigen- 
blum, chroniqueur du ghetto de Varsovie, parle longuement de 
la trahison du Conseil juif du ghetto, de la police d'ordre qui a 
été mise en place, comme de la garde du travail (2). Il y a dans 
les ghettos à Varsovie, Lodz ou Vilno, des hommes qui, eux 
aussi, se sentent le droit de « gouverner » les autres. Sans parler 
des collaborateurs, il y a les nombreux opportunistes, ceux que 
l'on nomme les attentistes également. 

Pourtant, ce qu'il était relativement facile de réaliser en 
Pologne ou en Lituanie où les ghettos sont nombreux, n'est guère 
exportable en France. Cela pour de nombreuses raisons : il n'y 
a pas une communauté mais plusieurs, sans parler de ceux qui 
n'ont pour seul but que l'assimilation. Il y a le phénomène des 
Juifs venus récemment d'Europe centrale et ceux qui n'hésitent 
pas à se proclamer plus Français que les autres : ceux-là ne se 
sentent aucunement solidaires des parias. En France, nombreux 
sont les Juifs qui sont associés en profondeur à la vie écono- 
mique du pays, comme à la vie politique ou culturelle. 

L'antisémitisme est peut-être latent en France mais cela 
ne représente pas une réaction profonde. Alors, il va falloir 
agir en fonction des conditions propres à la société française et 
légiférer. Le problème sera à peu près le même en Belgique car 
l'UGIF ne sera pas, hélas, un phénomène isolé. Dès le mois de 
juillet 1939, les nazis avaient créé une Union générale des Juifs 
d'Allemagne qui devait servir de modèle pour les pays occiden- 
taux. En novembre 1941, est instaurée en Belgique une « Asso- 



(1) Sur Rumkowski, lire dans Les Temps modernes, n° 39, décem- 
bre 1948, l'article de Solomon F. Bloom : « Dictature au ghetto, le 
gouvernement de Chaïm Rumkowski à Lodz. » 

(2) La Chronique du Ghetto de Varsovie, recueillie par Emmanuel 
Rigenblum, a été éditée chez Robert Laffont. 



L ALIBI DE LA BIENFAISANCE 



45 



dation des Juifs de Belgique » qui sera un chef-d'œuvre du 
genre. Un témoin, Madame Liebmann, qui a bien connu les 
méfaits de cette association écrivait après la guerre : 

«... En été 1942, lorsque les grandes rafles commen- 
cèrent, les convocations lancées par l'AJB commencèrent 
à rencontrer des esprits réticents au point que l'AJB publia 
une proclamation invitant les Juifs à se soumettre à l'occu- 
pant et les avertissant des punitions qu'une telle attitude 
négative de leur part risquait d'entraîner pour leur famille 
voire pour l'ensemble de la population juive... » (CDJC- 
CDLXI, 13). 

C'est l'AJB qui devait établir la liste des Juifs de Belgique 
et qui fut chargée de faire remettre à toutes les familles une 
convocation leur enjoignant de se rendre au lieu d'internement 
préparé par les nazis. Cela se présentait sous la forme d'un 
ordre de travail. Trente mille Juifs de Belgique seront ainsi 
convoqués et rassemblés à la caserne Dussin de Malines avant 
d'être déportés vers les camps de la mort. 

En France, la majorité silencieuse est respectueuse des 
lois, surtout quand elle est motivée par la peur du lendemain. 
C'est pourquoi la population acceptera sans résistance les lois 
antijuives. Quant à la grande bourgeoisie, proche du pouvoir 
économique, c'est sans hésiter qu'elle se sentira solidaire du 
déchaînement antisémite des hommes de Vichy qui iront au-delà 
des espérances de leurs maîtres nazis quand ils édicteront les 
premières lois antijuives (3). 



(3) Nombreux sont les analystes politiques qui, depuis 1933, ont 
cherché à mettre en garde contre la montée des périls en expliquant 
la nature profonde de cet antisémitisme resurgi des profondeurs du 
Moyen Age. Cette barbarie n'est que l'expression d'un système politique 
lié à un système économique et non pas le résultat d'une haine séculaire 
comme certains tentaient de l'expliquer. Citons Léon Trotsky : 

— Réponse à une interview, le 18 janvier 1937 : « ... Le capita- 
lisme en déclin a opéré un brusque tournant vers le nationalisme exa- 
cerbé dont l'une des composantes est l'antisémitisme... » 

— Appel aux Juifs américains menacés par le fascisme et l'anti- 
sémitisme, le 22 décembre 1938 : « ... Etouffant sous ses propres 
contradictions, le capitalisme dirige des coups redoublés contre les 
Juifs. Bien plus, une partie de ces coups retombe sur la bourgeoisie juive 
malgré tous les services rendus au capitalisme par le passé... » 

— Manifeste publié le 29 juin 1940, quelques semaines avant son 
assassinat : «... A l'époque de son essor, le capitalisme sortit les Juifs 
des ghettos pour en faire les instruments de son expansion commerciale. 
Aujourd'hui la société capitaliste s'efforce de rejeter les Juifs par tous 
ses pores... » L'avertissement était clair. 



46 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Le 3 octobre 1940 (JO du 18 octobre 1940) est promul- 
guée une loi portant statut des Juifs. Seuls les naïfs pouvaient 
imaginer après les quelques mois de répit qui s'étaient écoulés 
depuis l'entrée des troupes hitlériennes en France que tout allait 
finir par s'arranger. Cette loi interdit aux Juifs l'exercice de 
la plupart des emplois de la fonction publique, tout comme les 
responsabilités dans la presse et l'industrie. Par la même occa- 
sion, le gouvernement de Vichy autorise l'internement des Juifs 
étrangers et annule la loi Crémieux qui avait accordé aux Juifs 
d'Algérie le statut de citoyens français. 

Pour bien faire comprendre les intentions du nouveau 
régime qui ne cache plus sa volonté de plaire à ses maîtres 
nazis, Xavier Vallat, nommé Commissaire général aux Ques- 
tions juives, déclare lors de sa prise de fonction : « ... Il n'y a 
pas imitation de la législation d'un régime totalitaire quelcon- 
que : il y a fidélité à une tradition antijuive d'Etat qui peut 
trouver des précédents aussi bien dans le passé historique de 
notre propre nation que dans celui de la chrétienté... » 

C'est évidemment la hâte de suivre leurs maîtres nazis sur 
leur terrain qui a motivé les hommes de Vichy. En effet, si 
depuis le mois d'août 1940 cette loi était en gestation, c'est la 
publication par les nazis d'une ordonnance en date du 27 sep- 
tembre 1940 qui décide Vichy à agir promptement. Cette 
ordonnance antijuive promulguée par les nazis définit les Juifs 
comme les personnes appartenant à la religion juive ou ayant 
plus de deux grands-parents juifs. Les Juifs doivent obligatoire- 
ment se faire recenser dans les préfectures, les commerçants 
doivent apposer une affiche rédigée en allemand et en français 
désignant l'établissement comme entreprise juive. Comme à 
Vichy il faut faire du zèle, on estime que deux grands-parents 
suffiront pour être considéré comme Juif (4). 

Avant de perfectionner, davantage encore, les mesures de 
coercition contre les Juifs étrangers d'abord puis français par 



(4) Ces mesures surprennent la bonne bourgeoisie juive française 
qui, dans sa majorité, a pris fait et cause pour le nouveau régime ins- 
tauré à Vichy. Cela à tel point qu'en zone non occupée de nombreux 
Juifs anciens combattants font partie de la Légion des combattants, 
bien que cette officine créée par Xavier Vallat, le 28 août 1940, suinte 
l'antisémitisme haineux. Les « Légionnaires », prêtaient le serment sui- 
vant : « ... Je jure de servir la France avec honneur. Je jure de consacrer 
toutes mes forces à la Patrie, à la Famille et au Travail... J'accepte 
librement la discipline de la Légion pour tout ce qui est commandé 
en vue de cet idéal pour le succès de la Révolution nationale... » Dès 
le début de l'année 1941, les « Légionnaires » juifs, même quand ils 
sont bardés de décorations, seront expulsés de la Légion. 



L ALIBI DE LA BIENFAISANCE 



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la suite, il convient de franchir une étape que les nazis consi- 
dèrent comme très importante : faire participer les futures vic- 
times à leur anéantissement. Pour ce faire, le mieux n'est-il pas 
de regrouper tous les Juifs, sinon dans des ghettos car la France 
ne se prête guère à ce type de concentration, tout au moins dans 
une organisation qui permettrait de les contrôler parfaitement. 
Pour que cette organisation fonctionne parfaitement, on en 
confiera la direction apparente à tous ceux qui, depuis des 
années, animent les associations de bienfaisance. 

Cette idée qui a germé dans l'esprit des nazis, ce sera la 
tâche du pouvoir installé à Vichy de la mettre en pratique. 
Comme en France on aime bien légiférer, c'est une loi du 
29 novembre 1941 (JO du 2 décembre 1941) qui institue une 
« Union générale des Israélites de France » qui sera tristement 
connue sous le nom d'UGIF. 



Ce qu'était exactement l'Union générale des Israélites de 
France durant les années de son existence réelle, peu de nos 
contemporains le savent. Encore faudrait-il qu'ils sachent ce que 
recouvrait ce sigle d'UGIF. Il s'agit, répétons-le, d'un sujet 
tabou et les documents concernant cette organisation sont restés 
discrètement protégés dans les archives des centres de docu- 
mentation spécialisés. Les témoins survivants préfèrent se taire : 
les uns se sentent coupables d'avoir plus ou moins coopéré, 
les autres admettent mal leur complicité objective avec les 
occupants nazis. Ceux qui, de bonne foi, ont participé au fonc- 
tionnement de l'UGIF et qui se sont aperçus, un peu tard, 
qu'ils avaient été bernés, parlent encore moins que les autres. 
Pourtant, ces témoins qui ont survécu vont peu à peu dispa- 
raître, l'un après l'autre. Les anciens notables de la communauté 
juive de France sont en effet très âgés. Malades, usés, bourrelés 
d'un remord secret qui parfois les achève, les quelques survi- 
vants de l'équipe de l'UGIF ne se confient qu'avec réticence : 
ils accordent un rendez-vous, puis réfléchissent et annulent le 
contact. Une chape de silence recouvre cette période de l'oc- 
cupation dont il n'est pas bon de parler. Les témoins sont mal 
réveillés du cauchemar vécu de 1940 à 1944 et n'ont pas encore 
compris le rôle que les nazis leur avaient attribué. 

Il reste, bien sûr, les archives dans leur sécheresse qui ne 
déguisent aucune vérité : lettres officielles, décrets, comptes 
rendus de réunion, etc. Il reste surtout un fait notoire : l'UGIF 



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DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



a été créée de toutes pièces par la Gestapo et des représentants 
dûment mandatés par les nazis pour agir au nom de la com- 
munauté juive de France en ont assuré la direction et les acti- 
vités. Souvent perplexes, rarement convaincus totalement, de 
nombreux Juifs qui ont tout à craindre et tout à perdre durant 
les années de l'occupation se raccrochent pourtant à l'UGLF 
comme à un ultime recours. En vain... 



Dès l'arrivée des nazis à Paris, le 14 juin 1940, un per- 
sonnage important de la Gestapo, le capitaine SS Théo Danne- 
cker, est chargé de la répression antijuive. Durant les deux 
années que durera sa mission à Paris, Dannecker sera en com- 
munication directe avec Adolf Eichmann à Berlin. Homme de 
main devenu chef de bureau, il aura pour mission première de 
faire participer les futures victimes à leur élimination. 

A Paris et dans les grandes villes, la Gestapo dispose d'al- 
liés naturels et le personnel disponible est nombreux. Il y a les 
troupes des partis fascistes français (le PPF de Doriot, le RNP 
de Déat, le Mouvement Franciste de Bucard, les nervis d'Eu- 
gène Deloncle, etc.), la milice et bien entendu la police fran- 
çaise qui, dans sa quasi-totalité, se prêtera docilement aux ordres 
de la Gestapo, avec d'autant plus de soumission que Vichy 
aura faites siennes les lois antiracistes des nazis. Il y a égale- 
ment, ne l'oublions pas, les innombrables bénévoles : délateurs 
de tous poils toujours prêts à servir un régime fort et pour qui 
le bouc émissaire idéal est le métèque. 

Le personnel ne manque donc pas mais les fascistes sont 
d'admirables metteurs en scène et les hommes de main ne 
suffisent pas à la réalisation de leur spectacle : il y a la manière 
qu'il est indispensable de respecter. Il convient de graduer les 
effets. Alors, on va créer des organismes officiels et enfermer 
les victimes dans les filets d'une répression légale, facilement 
admise par une population bien plus préoccupée par les diffi- 
cultés du ravitaillement que par les persécutions raciales. 

En mars 1941, le gouvernement de Vichy crée un Com- 
missariat général aux Questions juives qui dépendra directement 
du ministère de l'intérieur (5). Le CGQJ dispose immédiate- 



(5) De mars 1942 à août 1944, quatre personnages vont marquer 
de leur empreinte le CGQJ : Xavier Vallat, Darquier de Pellepoix, Du 
Paty de Clam et Antignac. 



L ALIBI DE LA BIENFAISANCE 



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ment de pouvoirs étendus et peut faire appel aux forces de 
police à chaque fois qu'il Je juge nécessaire. Voilà pour l'orga- 
nisme d'autorité qui, de plus, peut intervenir directement dans 
tous les ministères pour faire respecter les lois antiraciales qui 
vont être décrétées par Vichy. Reste la propagande qui est un 
gros morceau et pour cela on imagine un Institut des Questions 
juives qui est dirigé par un forcené, le capitaine Sézille. Pour 
que cet institut soit plus efficace, on lui adjoint une association 
« populaire » surnommée « Les Amis de l'Institut ». Simulta- 
nément, le gouvernement de Vichy estime qu'il est nécessaire de 
créer une police aux Questions juives (PQJ) qui est en relation 
directe avec la Gestapo dans ses actions ponctuelles et routi- 
nières (6). 

Le décor est planté : il reste à faire appel aux organisations 
juives pour qu'elles facilitent le travail des bourreaux. Alors, les 
nazis vont suggérer à Vichy qu'il est nécessaire de créer un 
organisme officiel chargé de représenter les « Israélites » (on 
ne dit pas Juifs dans le langage diplomatique antisémite). L'exis- 
tence de cet organisme officiel est très important pour les nazis 
qui aiment bien avoir en face d'eux les représentants de ceux 
qu'ils s'apprêtent à exterminer pour jouer avec eux comme 
le chat avec la souris. 

Les nazis aimeraient bien rééditer le système des Judenrate 
qui a fait merveille dans les ghettos de Pologne mais la France 
ne possède pas de communautés juives aussi denses que celles 
existant dans les pays slaves. A l'impossible nul n'est tenu et 
l'on mettra en place une formule originale. 



Il y avait en France, avant 1940, des centaines d'organisa- 
tions juives : politiques, culturelles, de loisir, de jeunesse, de 
bienfaisance surtout. Comme dans toutes les sociétés plus ou 
moins structurées, il y a les riches et les pauvres, les dames 
patronnesses et les assistés. La communauté juive qui vit en 
France n'échappe pas à la règle. Il existe ainsi des œuvres pour 
la jeunesse, des orphelinats, des soupes populaires, des vestiai- 



(6) Dissoute en 1942 parce que certains de ses chefs avaient tri- 
patouillé dans la caisse, la PQJ sera immédiatement remplacée par la 
Section d'enquête et de contrôle (SEC) qui sera rattachée directement 
au CGQJ. 



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DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



res, des hôpitaux, des asiles de vieillards, etc. Et une baronne de 
Rothschild ou une Mme Lazard sont toujours ravies de partici- 
per au sauvetage des familles juives en détresse. 

Pendant quatre ans, les représentants des organisations 
philanthropiques serviront de caution avant de finir, pour la 
plupart d'entre eux, dans les camps de la mort. Devenus inu- 
tiles, il n'était plus nécessaire de les laisser survivre et peut-être 
témoigner. Jusqu'au bout, pourtant, malgré leur amertume et 
la certitude d'avoir été joués, les notables juifs se conduiront 
en hommes d'ordre et feront fonctionner leur administration 
avec la conscience propre à tous les grands commis de l'Etat. 
En juillet 1941, alors que des femmes d'internés à Pithiviers et 
à Beaune-la-Rolande viennent se plaindre au siège du Comité 
de coordination des Œuvres de bienfaisance juives du Grand- 
Paris (qui prélude à l'UGIF) du manque de solidarité à leur 
égard, les responsables présents ce jour-là appellent la police 
à la rescousse pour faire évacuer promptement les lieux (7). 



La vieille droite française au pouvoir connaissait bien les 
hommes, alors les responsables désignés de l'UGIF seront pres- 
que tous des notables. Certains sont Français de très vieille 
souche et ne renient pas plus le nouveau régime à la solde des 
nazis que la moyenne de la bourgeoisie française. Ces grands 
bourgeois philanthropes n'éprouvent sans doute aucune gêne à 
accepter la tâche que leur assignent les nazis par l'intermédiaire 
du pouvoir en place à Vichy. La bourgeoisie française a bas- 
culé dans le camp de Pétain, autant par opportunisme que par 
esprit de revanche car les luttes et les succès du mouvement 
populaire de juin 1936 lui sont restés en travers de la gorge. 
La bourgeoisie juive n'a aucune raison de se trouver en retrait. 
N'oublions pas qu'en juin et juillet 1940, c'est un intellectuel 
juif, Emmanuel Berl, qui va rédiger les premiers discours de 
Pétain. 

Ce serait une étrange prétention que de vouloir assister à 
une solidarité de fait entre tous les Juifs persécutés sans tenir 
compte du fait que, comme dans la société française en général, 
il y a les opportunistes, les passifs et ceux qui dans la résistance 
vont s'opposer à Vichy et aux nazis. Même au cours des pires 



(7) Le récit de cet épisode en annexe 1. 



L ALIBI DE LA BIENFAISANCE 



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épreuves qui peuvent frapper une communauté (8), il y a une 
ligne de partage qui sépare les individus : c'est celle de la classe 
sociale à laquelle ils appartiennent. 

Il n'était pas plus blâmable pour les Juifs fortunés de col- 
laborer avec Pétain au début des années 1940 que de voter 
pour les candidats de la droite en 1936 ou 1978. Dans les deux 
cas, c'est l'appartenance à une classe sociale qui guide le choix 
de ces hommes et de ces femmes. S'ils sont blâmables, c'est au 
même titre que les autres Français appartenant à la même classe 
et c'est déjà suffisant. 



Ces grands notables juifs, qui se vantent de leurs aïeux 
français comme les hobereaux de leurs quartiers de noblesse, 
se considèrent comme étant d'une essence supérieure par rap- 
port aux déracinés venus de Pologne, de Russie et plus récem- 
ment d'Allemagne. Si ces bourgeois se sont institués philan- 
thropes ou dames patronnesses, c'est avec le même esprit de 
supériorité voire de dédain que celui des aristocrates qui orga- 
nisent des ventes de charité pour les pauvres de la paroisse. 

En fait, on méprise ces Juifs du ghetto venus troubler par 
leur présence une quiétude chèrement acquise et, bien souvent, 
ces « Français » intégrés n'auront pas trop de qualificatifs pour 
reprocher à ces indésirables d'être la cause profonde des persé- 
cutions. 

Si des notables consentent tout naturellement à coopérer 
avec Vichy et en fin de compte, qu'ils le veuillent ou non, avec 
la Gestapo, c'est surtout parce qu'ils se croient intouchables. 
C'était là une naïveté digne des parvenus qui oublient un peu 
facilement que l'antisémitisme français, même s'il paraît moins 
virulent que la haine raciale des nazis, est tout aussi tenace. Les 
héritiers des persécuteurs de Dreyfus sont au pouvoir, les suc- 
cesseurs de Drumont ont bénéficié de « la divine surprise > de 
la défaite de 1940 : ils vont se faire les griffes mais se serviront 
des notables juifs pour assurer la réussite de l'opération. 

Le piège est déjà préparé mais les notables n'en ont cure : 
s'il y a des persécutions, cela ne peut toucher que ces Juifs polo- 



(8) Que peut bien vouloir signifier ce mot car, même en 1942, 
il n'y avait aucune communauté d'intérêt entre l'ouvrier ou l'artisan 
juif et ces grands bourgeois qui pouvaient encore se payer le luxe d'être 
charitables avec la bénédiction (et sur ordre) du pouvoir fasciste 
installé à Vichy. 



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DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



nais dont un grand nombre d'ailleurs auraient plutôt des idées 
de gauche. Et l'on continue à plastronner, tout en cherchant 
à assurer ses arrières. Ils sont d'une autre extraction : leurs 
lettres de noblesse, c'est l'ancêtre déjà installé en France du 
temps de Napoléon I", c'est la puissance de l'argent, c'est, ô 
dérision, leur croix de guerre de 1914, leur Légion d'honneur. 
C'est sans doute dans cet état d'esprit que l'avocat Pierre Masse 
écrit à Pétain une lettre tout à fait édifiante (9). 

Si grande est la naïveté de ces notables, bien français. Si 
grande est la naïveté des dirigeants du Consistoire (leurs repré- 
sentants), qu'ils font confiance au pouvoir de Vichy pour qu'il 
respecte les droits des Juifs français. Dans une résolution datée 
du 21 avril 1941, le Consistoire central israélite replié à Lyon 
s'adresse à Xavier Vallat qui vient d'être nommé Commissaire 
général aux Questions juives. Au nom du Consistoire, Jacques 
Helbronner demande que soient prises en considération un cer- 
tain nombre de revendications dans le cadre du statut des Juifs 
français (10). 

On doit apprécier cette page dans les officines de la Ges- 
tapo quand s'effectue la sélection de ces personnalités que Dan- 
necker va recommander à Xavier Vallat pour être désignées 
comme membres du conseil d'administration de l'UGIF. 



Ceux qui se considèrent comme l'élite des Juifs français 
ont beau se conduire avec condescendance vis-à-vis des misé- 
reux, ils sont méprisants à leur égard, comme peut l'être un 
patron envers un manœuvre. Pourtant les nazis qui manquent 
de psychologie n'hésitent pas à ordonner que les premières 
rafles touchent également ces notables plus français que nature 
et, en décembre 1941, environ mille cinq cents avocats, méde- 
cins et autres membres des professions libérales vont connaître 
le camp de Drancy en même temps que les « apatrides ». Même 
dans les camps la cohabitation est difficile et, dans La Vie des 
Français sous l'occupation, Henri Amouroux cite ce témoignage 
d'un interné du camp de Drancy : 



(9) Cette lettre a été citée par Robert Aron dans son Histoire 
de Vichy et par Henri Amouroux dans La Vie des Français sous l'occu- 
pation (voir en annexe 2). Notons, au passage, que le 10 juillet 1940 
Pierre Masse votera et fera voter les pleins pouvoirs à Pétain. 

(10) Voir en annexe 3. 



L ALIBI DE LA BIENFAISANCE 



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« ... Les Juifs français n'étaient pas solidaires de 
nous. Us nous ont considérés comme des Juifs inférieurs et 
ils disaient à qui voulait les entendre que nous étions la 
cause de leurs malheurs... (11) » 

Cette attitude méprisante, qui peut aller jusqu'à la haine, 
explique peut-être partiellement l'engagement de ces notables 
de l'UGIF. De compromis en soumission, ils accepteront de se 
plier à tous les ordres venus de Vichy ou de la Gestapo et cela 
jusqu'à l'ultime minute. Cela n'empêchera pas la répression de 
frapper les dirigeants comme les cadres subalternes et les 
employés de l'UGIF qui, du 18 novembre 1941 au 20 juil- 
let 1944, seront cent cinquante-deux à être arrêtés et déportés 
(parmi eux, cinq membres du Conseil d'administration dont le 
vice-président André Baur. Aucun d'eux ne reviendra). Tous 
possédaient pourtant cette fameuse carte de légitimation que les 
nazis leur avait accordée et qui devait les protéger de toute 
persécution. 

Malgré les épreuves, la solidarité de classe sera souvent 
plus forte que la solidarité tout court (12). On verra donc en 
1 947 des dirigeants rescapés de l'UGIF venir donner des témoi- 
gnages favorables à Xavier Vallat, lors de son procès en Haute- 
cour de justice (13). 



Pendant trois ans, les dirigeants successifs de l'UGIF vont 
servir d'otages volontaires à la Gestapo, bien plus qu'au gou- 
vernement de Vichy, car les dés sont pipés et les naïfs ne veulent 
pas voir ce qui serait même évident à un aveugle. Pratiquement, 
rien des événements tragiques qui vont se dérouler n'est ignoré 
des dirigeants de l'UGIF mais ils jouent le jeu, estimant à 
chaque étape qu'il reste quelque chose à sauver et que leur pré- 
sence peut éviter le pire. Les exemples ne manquent pas de 
cette duplicité. 



(11) En annexe 4, un extrait de la déposition d'Edmond Bloch 
au procès de Xavier Vallat. 

(12) Envers les Juifs étrangers pourchassés par les nazis et la 
police française, les notables de l'UGIF ont confondu charité et soli- 
darité. 

(13) Voir en annexe 5. 



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DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Le matin du 15 juillet 1942, des adhérents de l'UGIF sont 
convoqués par pneumatique au siège de l'organisation, rue de 
la Bienfaisance, où sont centralisés les services sociaux de l'or- 
ganisation. Quelle est donc cette tâche urgente qui a nécessité 
l'envoi de lettres pneumatiques ? Il s'agit tout simplement de 
confectionner des milliers d'étiquettes en carton auxquelles on 
accroche une ficelle. Cela ressemble étrangement aux étiquettes 
que l'on accrochait au cou des enfants que l'on évacuait en 
1940. Au siège de l'UGIF on est déjà parfaitement au courant, 
depuis quelques jours, des grandes rafles qui vont avoir lieu les 
16 et 17 juillet et les étiquettes sont destinées aux milliers d'en- 
fants qui vont être séparés de leurs parents arrêtés et transportés 
au Vel'd'hiv puis au camp de Beaune-la-Rolande avant d'être 
déportés vers l'Est. 

En fait, il semble d'après de nombreux témoignages que, 
dès le 13 ou le 14 juillet 1942, les dirigeants de l'UGIF sont 
parfaitement au courant des événements qui se préparent. 
Comme on ne peut pas se dérober à son devoir, on va orga- 
niser « l'aide médicale et sociale ». Même si un certain nombre 
de cadres subalternes et d'employés de l'UGIF vont prévenir 
en hâte de nombreux Juifs qu'ils ont intérêt à se cacher, la 
coopération avec les autorités occupantes n'en est pas effacée 
pour autant. On ne peut pas jouer impunément le double jeu... 



Malgré le péril qui les menace également, et ils ont fini 
par le comprendre, les notables juifs français continueront à 
coopérer. Imbus de leur supériorité, méprisant envers les émi- 
grés venus d'Europe centrale, ils vont accepter d'accomplir leur 
tâche charitable sous l'œil attentif de la Gestapo et cela pendant 
plus de trois ans. On pourrait estimer qu'il s'agissait là d'une 
politique habile permettant au prix d'un compromis apparent 
de sauver l'essentiel. Ce n'était qu'un leurre. En effet, au vu 
et au su de tous les dirigeants (d'abord du Comité de coordina- 
tion des Œuvres juives de bienfaisance du Grand-Paris, en 
1941, puis de l'UGIF dès le début de 1942), deux provocateurs 
infiltrés par les nazis surveilleront les activités pour le compte 
de leurs maîtres. 

Les deux hommes, Léo Israél Israélowicz, tout comme 
Wilhelm Biberstein, étaient des Juifs autrichiens que les nazis 
s'étaient attachés, vraisemblablement par le chantage, et qu'ils 
avaient fait venir de Vienne au début de 1941 pour apprendre 



L'ALIBI DE LA BIENFAISANCE 



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aux Juifs français comment mener le travail social. Très vite, 
Biberstein se retirera du devant de la scène. Quant à Israélowicz, 
il sera le véritable patron du Comité de coordination des Œuvres 
de bienfaisance et de son journal Informations juives, en 1941, 
avant de devenir le chef du Service de liaison avec la Gestapo 
en 1942. Que cet Israélowicz subisse ensuite le sort commun des 
hommes manipulés est une autre histoire, c'est-à-dire celle de 
son arrestation et de sa liquidation en juillet 1943. 

Il reste que les notables, qui se voulaient la conscience des 
Juifs sous la domination nazie en France, avaient accepté, sans 
discuter, de travailler sous le contrôle direct de la Gestapo et 
cela en toute connaissance de cause. Soyons clairs. Les notables 
juifs français n'auront pas le monopole de la « coopération » 
avec les occupants nazis. Ils se contenteront de chercher à arron- 
dir les angles sur le plan politique. En effet, pendant toute l'oc- 
cupation et particulièrement de 1940 à 1943, des dizaines de 
petites entreprises juives spécialisées dans la confection des 
canadiennes et vêtements de fourrure travailleront pour l'équipe- 
ment des troupes hitlériennes. Là, il s'agira essentiellement de 
Juifs d'Europe centrale qui, pour effectuer ce travail dans une 
certaine quiétude, bénéficieront d'un sauf-conduit (Ausweis) 
renouvelé de mois en mois. A ce jeu de dupes, nombreux seront 
ceux qui perdront la liberté à l'expiration de leur « contrat >. 

N'oublions pas que comme la majorité des Français, les 
Juifs sont persuadés (en tout cas de 1940 à 1942) que les 
nazis vont gagner la guerre et qu'il faut s'adapter à des temps 
difficiles. Dans cette optique, chacun choisira sa solution qu'il 
est plus facile de critiquer aujourd'hui que sous la botte nazie, 
quand l'angoisse gagne ceux qui savent ce qui se passe en Alle- 
magne nazie depuis 1933. 

Une dernière constatation. Entre les notables qui cherchent 
à jouer une partie serrée avec les nazis et les petits artisans qui 
« coopèrent » sur le plan économique, il y a la grande masse des 
familles juives qui n'ont aucune solution de rechange et qui 
feront les frais du compromis. 



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DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 1 



A PROPOS DES MANIFESTATIONS 

DES FEMMES D'INTERNÉS AU SIÈGE DU COMITÉ 

DE COORDINATION DES ŒUVRES DE BIENFAISANCE 

(dans Franco Jewish Gazetter de Z. Szajkowski, 

Archives Yivo, N. Y.) 



Après les arrestations des Juifs polonais en mai 1941 dans la 
région parisienne, il y a plusieurs milliers d'internés dans les camps 
de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande (Loiret). Sans moyens 
d'existence, leurs femmes viennent protester au siège du Comité 
de coordination des Œuvres de bienfaisance du Grand-Paris : 

Il semble que la relation de cet événement provienne des 
dossiers de la Gestapo de Paris. 

« ... Depuis mardi 20 juillet 1941, des députations de plus en 
plus nombreuses sont venues voir M. Israélowicz. Les femmes des 
internés civils prétendent que c'est la Préfecture de Police qui 
leur donne le conseil de venir 29, rue de la Bienfaisance. C'est 
ici qu'on libérera leurs maris. On leur explique que les libérations 
sont momentanément suspendues. On ne fait pas de nouvelles 
demandes tant qu'on ne sache pas pour quelle raison on n'a pas 
encore libéré les malades examinés par la Commission médicale. 

Les femmes se tiennent tranquillement et se laissent raisonner. 
Les mercredi 23 et jeudi 24 juillet, mêmes scènes mais les groupes 
de femmes sort plus nombreux. Le 24 juillet, M. Israélowicz leur 
disait que les internés sont des martyrs qui expient pour les autres : 
sans leur sacrifice, les pogroms auraient eu lieu. Ce jour encore, 
certaines femmes acceptent du secours urgent. 

Vendredi 25 juillet, premier incident de caractère vif. M. Israé- 
lowicz refuse de recevoir la délégation et dit que le secrétaire 
général, M. Stora, la reçoit. L'entrée de la délégation est tumul- 
tueuse. Les femmes réclament leurs maris en criant. Elles ne veulent 
plus de secours ni d'allocation, elles prétendent vouloir mourir 
plutôt que d'accepter un secours. Cette fois, elles disent que le 
Comité de coordination est la cause des arrestations, que les Juifs 
riches paient pour le maintien dans les camps, c'est ainsi qu'ils 
espèrent échapper aux mesures qui seraient prises contre eux. Les 
Informations juives sont aussi mises en cause. Le rédacteur du 
journal, M. Israélowicz se défend violemment, les cris et les gestes 
deviennent menaçants et, subitement, M. Israélowicz touche une 
femme. A cet instant, la bagarre éclate. Les femmes giflent Israé- 
lowicz et celui-ci se réfugie dans son bureau, les femmes envahissent 
le local, continuent à crier et à menacer. M. Israélowicz téléphone 
à M. Dannecker et, se référant à celui-ci, demande qu'on appelle 
la police. M. Stora s'y oppose et l'empêche sous sa responsabilité. 

On décide avec quelques femmes, qui ont l'air plus calme, de 



L ALIBI DE LA BIENFAISANCE 



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former une délégation et d'aller à la Préfecture de Police pour voir 
le fonctionnaire qui aurait mis le Comité de coordination en cause 
et d'avoir des explications au sujet du rôle joué par le Comité 
de coordination dans l'affaire des internements. Arrivé à la Préfec- 
ture de Police, M. Stora, accompagné de M. Biberstein, est reçu 
par M. François, directeur du service des étrangers. M. François 
dit carrément que les arrestations ont eu lieu sur ordre de M. Dan- 
necker et, par conséquent, ni le Comité de coordination ni la 
Préfecture ne peuvent être mis en cause. M. François reçoit aussi 
la délégation des femmes à qui il précise que les libérations ne 
peuvent passer que par le préfet du Loiret. En sortant de la 
Préfecture, les femmes ne cachent pas leur impression à M. Stora : 
ayant été reçu d'abord seul, il a pu souffler son attitude à 
M. François. 

Les bureaux de la rue de la Bienfaisance sont évacués peu à 
peu et se vident vers cinq heures et demie. Le bureau se réunit 
après ces événements et approuve l'attitude de M. Stora. L'im- 
pression générale est que la démonstration a été organisée, que 
les femmes à l'exception de quelques-unes, sont de bonne foi. 

Le 27 juillet, dimanche matin, M. Michelet, inspecteur prin- 
cipal de police se présente rue de la Bienfaisance et explique que 
la Préfecture de Police avait signalé la manifestation, que selon 
les renseignements, les femmes au nombre de 500 avaient cassé 
les carreaux. Le secrétaire général fait la mise au point et précise 
qu'on ne souhaite pas l'intervention de la police et, si les Autorités 
estiment qu'une surveillance est indispensable, qu'elle soit au moins 
très discrète. 

Lundi 28 juillet au matin, on voyait deux agents qui cir- 
culaient aux alentours du siège du Comité de coordination. Les 
membres du bureau se réunissent en séance et M. Baur propose 
qu'on reçoive les femmes par petits paquets et qu'on essaie de 
les calmer de cette façon. Vers deux heures de l'après-midi, les 
femmes commencent à se rassembler autour de la maison et à 
deux heures un quart envahissent la maison. On ne peut plus 
les empêcher de monter toutes ensemble. Impossible de les calmer. 
Elles envahissent tout de suite les bureaux du premier, y cassent 
tout, lancent les objets et les meubles qu'elles trouvent sous la 
main vers M. Stora et M. Israélowicz, prennent à parti M. Biber- 
stein qui essaie de monter vers le second étage ; mais rattrapé sur 
le palier, il est battu. 

A la suite de ces incidents, M. Israélowicz fait venir la police 
qui évacue la maison et refoule les femmes en dehors de la rue de 
la Bienfaisance. Un inspecteur arrive et fait prendre note des 
événements et, des dégâts causés. A peu près une heure et demie 
après ces événements, M. Longue de l'Institut d'Etudes des Ques- 
tions juives arrive, se fait dire ce qui s'est passé, demande les 
causes présumées de l'action et exprime sa réprobation. Il estime 
que la question juive doit être réglée de manière constructive et 
non par des démonstrations organisées. Une demi-heure après, il 
revient en compagnie de M. Heinrichson, adjoint de M. Dannecker. 
Ils visitent la maison et partent un peu avant sept heures. 

Mardi matin, visite de deux inspecteurs de la Préfecture ; l'un 



58 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



d'eux raconte que la veille, vers sept heures du soir, il a été chargé 
d'enquêter au sujet des manifestations, d'avoir des renseignements 
sur les personnes qui y participaient et qu'il a ordre de procéder 
dorénavant à des arrestations si les manifestations se renouvellent. 
Il était aussi au courant de ce que les femmes réclament leur 
argent versé au Comité de coordination dans l'espoir d'une libé- 
ration prochaine de leurs maris. 

Ce jour, communiqué dans Aujourd'hui. Après-midi, une sur- 
veillance très serrée est exercée aux environs de la maison. On 
fait monter par paquet de 2 à 3 les femmes qui se présentent. 
Les membres du bureau les reçoivent et arrivent assez facilement 
à les calmer et à les raisonner. Aucun incident au cours de l'après- 
midi mais on apprend que dans les quartiers de Belleville et de la 
République, quelques femmes ont été arrêtées. 

Mercredi, le bruit court que, la veille, des femmes avaient 
maltraité les personnes qui, sachant parler yiddish, sont venues 
bénévolement au Comité pour servir d'interprètes. Les femmes, 
environ cinq mille formeraient un cortège qui se dirigerait vers 
la rue de la Bienfaisance pour y régler des comptes. Elles se 
proposeraient également de casser les vitres des restaurants « réser- 
vés à la clientèle juive » qui avaient été annoncés dans Infor- 
mations juives. La police étant prévenue exerce une surveillance 
mais la journée se passe sans les incidents signalés. 

Une femme ayant eu une véhémente discussion avec M. Israé- 
lowicz menace de revenir faire sauter la maison pour se venger. 
Les inspecteurs l'invitent à se taire mais sans résultat. Alors ils 
lui prennent sa carte d'identité mais M. Stora intervient et restitue 
lui-même la carte d'identité. 

Le même jour, un article dans Les Nouveaux Temps. Le jeudi 
31 juillet, une communication de Radio Paris : les femmes des 
internés auraient manifesté pour protester contre le montant de 
l'allocation qui leur est allouée ; pourtant, ajoute Radio Paris, 
celle-ci est égale à celle qu'on attribue aux femmes des prisonniers 
de guerre. Le même jour, un inspecteur de police donne le bilan 
des arrestations : quelques femmes ont été emmenées au commis- 
sariat pour refus de circuler ; celles-ci auront une contravention 
mais seront remises en liberté. Une seule arrestation est maintenue : 
celle d'un jeune homme pour outrage à agent sur la voie publi- 
que... » 



l'alibi de la bienfaisance 



59 

Annexe 2 



LETTRE ADRESSÉE PAR L'AVOCAT PIERRE MASSE 

A PÉTAIN APRÈS LA PARUTION AU JO 

DE LA LOI DU 3 OCTOBRE 1940 PROMULGUANT 

LE STATUT DES JUIFS 



Monsieur le Maréchal, 

« J'ai lu le décret qui déclare que tous les Israélites ne peuvent 
plus être officier, même ceux d'ascendance strictement française. 

Je vous serais obligé de me faire dire si je dois aller retirer 
leurs galons à mon frère, sous-lieutenant au 14 e régiment d'infan- 
terie, tué à Douaumont en avril 1916 ; à mon gendre, sous-lieu- 
tenant au 14 e régiment de Dragons, porté tué en Belgique en mai 
1940 ; à mon neveu, J.-F. Masse, lieutenant au 23 e colonial, tué 
à Rethel en mai 1940. 

Puis- je laisser à mon frère la médaille militaire gagnée à 
Neuville-Saint- Vaast, avec laquelle je l'ai enseveli ? Mon fils Jac- 
ques, sous-lieutenant au 62 e bataillon de chasseurs alpins, blessé 
à Soupir en juin 1940, peut-il conserver son galon ? 

Suis-je enfin assuré qu'on ne retirera pas, rétrospectivement, 
!a médaille de Sainte-Hélène à mon grand-père ? 

Je tiens à me conformer aux lois de mon pays, même quand 
elles sont dictées par l'envahisseur. Veuillez agréer, Monsieur le 
Maréchal, les assurances de mon profond respect. » 

(Ce document montre à quel point les Juifs français de vieille 
souche se considéraient comme membres à part entière, non seule- 
ment de la communauté nationale mais également comme élite 
dirigeante du pays. Leur étonnement sera d'ailleurs à la hauteur 
de leur déception. Dans cette lettre, on peut noter très nettement 
la volonté de désolidarisation des Français de vieille souche avec 
ceux venus récemment de l'Europe de l'Est comme d'ailleurs de 
tous ceux dont la nationalité française était encore relativement 
fraîche. L'avocat Pierre Masse était le digne représentant de ces 
Juifs dont l'implantation française valait bien à leurs yeux la 
noblesse des hobereaux remontant aux croisades. Ce qui est grave 
dans ce type de réaction c'est que ce n'est pas le statut des Juifs 
qui est remis en cause mais son incidence pour les « vrais » Fran- 
çais. Ce qui chagrine ces « vrais » Français, c'est que le statut 
leur soit appliqué tout comme aux « métèques ». Pierre Masse 
sera arrêté en juillet 1941 et, après un long séjour à Drancy, il 
sera déporté en Allemagne d'où il ne reviendra pas davantage que 
ces Juifs qui n'étaient pas « d'ascendance strictement française... ■») 



60 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 3 



RÉSOLUTION ADRESSÉE A XAVIER VALLAT 

PAR LE CONSISTOIRE CENTRAL ISRAÉLITE 

(21 avril 1941) 



Le Consistoire donne mandat à son président, Jacques Hel- 
bronner pour que soient prises en considération les demandes sui- 
vantes, dans le cadre du statut des Juifs français : 

1° Que des instructions soient données pour que les sections 
départementales de la Légion et des Compagnons de France admet- 
tent les anciens combattants et compagnons israélites, sur un pied 
d'égalité totale avec leurs camarades... 

2° Que les œuvres ou individus israélites soient appelés à 
participer à l'activité du Secours national ou à en bénéficier. 

3° Que, lors de la célébration des cérémonies officielles, les 
représentants du culte israélite y soient conviés sur le même pied 
que les représentants des autres cultes. 

6" Que, vu la déficience de la main-d'œuvre agricole en France, 
les étrangers israélites actuellement en chômage ou internés dans 
les camps soient utilisés au maximum de leur capacité pour l'éco- 
nomie nationale... (CDJC-XXXI, 41). 

(Quelques jours plus tard, Xavier Vallat ne manquera pas de 
donner certains apaisements à Jacques Helbronner mais seulement 
sur les points qui conviennent au gouvernement de Vichy.) 

— C'est très volontiers que les étrangers juifs actuellement au 
chômage seront utilisés pour combler la déficience en main-d'œuvre 
agricole en France. 

— Les Juifs internés dans des camps spéciaux prévus par la 
loi du 4 octobre 1940, sont traités, m'assure-t-on, avec humanité 
et dans des conditions hygiéniques satisfaisantes. S'il en était 
autrement, je vous serais reconnaissant de me signaler des cas 
précis que je porterais aussitôt à la connaissance de l'Autorité 
responsable. 

— Les Juifs étrangers sont traités de la même façon que les 
étrangers des autres confessions... (CDJC - CCXIII, 3). 



L ALIBI DE LA BIENFAISANCE 



61 

Annexe 4 



LES BONS FRANÇAIS... ET LES AUTRES 



Edmond Bloch, avocat, ancien secrétaire général adjoint de 
la Fédération nationale des anciens combattants, relate son séjour 
à Drancy, lors du procès de Xavier Vallat. Audience du 5-12-1947. 
Dans son propos perce clairement le souci du Français de souche 
arrivant à Drancy en décembre 1941 : remettre de l'ordre dans ce 
camp où les métèques sont déjà installés depuis le mois de juillet. 
Autre impératif : faire le tri entre les immigrés et les bons Français 
en distinguant les anciens combattants du reste du troupeau. 

« ... Le camp de Drancy était gardé par la gendarmerie et 
était administré par la Préfecture de Police. Comme lorsque nous 
sommes arrivés à Drancy c'était, passez-moi l'expression, la pagaïe, 
nous avons organisé le camp. Nous l'avons organisé au point de 
vue hygiène, au point de vue alimentation, au point de vue 
organisation. On a créé des services. On a créé notamment un 
bureau qu'on a appelé le bureau militaire. C'était un bien grand 
mot. On m'a chargé de la direction de ce bureau militaire. 

C'était une direction facile. J'étais tout seul d'ailleurs. Mon 
rôle consistait à établir le fichier des anciens combattants du camp, 
des pupilles de la Nation, des veuves de guerre et des ascendants. 
Nous avions l'espoir qu'un jour ou l'autre les internés appartenant 
à ces différentes catégories seraient libérés. J'étais donc, pour la 
tenue de ce fichier des anciens combattants et victimes de guerre, 
en rapports assez étroits avec les services de la Préfecture de 
Police qui dirigeaient le camp... 

... Les Allemands avaient conçu, bien avant leur entrée en 
France, une politique d'extermination des Juifs mais nous avions 
l'impression très nette — du moins en ce qui concerne les catégories 
dont je viens de parler — que l'on cherchait à nous protéger 
autant que possible, tant que Xavier Vallat a été à la tête du 
Commissariat aux Questions juives... » (CDJC - LXXXIV). 

Comme certains dirigeants de l'UGIF, Edmond Bloch cherche, 
lui aussi, des circonstances atténuantes à Xavier Vallat. 



62 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 5 



DÉCEMBRE 1947. D'ANCIENS DIRIGEANTS DE L'UGIF 
TÉMOIGNENT EN FAVEUR DE XAVIER VALLAT 



Extrait des minutes du procès en Haute-cour de justice. 
Audience du 5 décembre 1947 (fascicule 4, pages 40 et 41). 

Déposition de Mme Scheid Lucienne qui a été mise en cause 
et qui est l'une des personnalités que V allât avait interrogées avant 
de mettre au point le statut des Juifs. Voici ce qu'elle dit : 

« ... Je reconnais que dans l'exercice de ses fonctions 
M. Xavier Vallat, à ma connaissance, a tenté la politique du 
moindre mal. C'est ainsi que très visiblement il cédait aux Alle- 
mands sur le plan Juifs étrangers pour tenter de résister sur le plan 
Juifs français et parfois il cédait sur le plan Juifs français pour 
résister sur le plan Juifs anciens combattants. 

Je tiens à signaler en particulier deux points particulièrement 
précis où Xavier Vallat a fait preuve d'une certaine bienveillance. 

1° Au moment de la création de l'UGIF, Xavier Vallat qui 
nous a reçu plusieurs fois, André Baur et moi, nous a communiqué 
avant sa publication le texte du projet de loi créant l'UGIF. André 
Baur et moi avons pu obtenir la suppression d'un paragraphe de 
loi qui retirait aux enfants juifs le droit à l'enseignement public 
et prévoyait la création d'écoles spéciales. Cette amélioration rela- 
tive nous paraissait extrêmement importante dans la mesure où 
elle permettait de ne pas exclure les enfants de la communauté 
nationale. 

2° Au moment de la loi sur le statut personnel des Juifs, j'ai 
eu personnellement plusieurs entretiens avec Jacques Ditte et 
Xavier Vallat dont une au domicile personnel de Xavier Vallat 
qui se méfiait du contrôle allemand au Commissariat général ou 
de ses services. C'est à la suite de cette entrevue que Xavier Vallat 
a consenti à délivrer des certificats de non-appartenance à la race 
juive aux demi-juifs non baptisés qui pouvaient même, par simple 
témoignage écrit, établir leur non-adhésion à la religion juive... » 

Déposition de Georges Edinger, témoin de l'accusation. 
Audience du 5 décembre 1947 (fascicule 4, page 93). 

« M. le président : Est-il à votre connaissance qu'on ait deman- 
dé que l'UGIF sollicite à Vichy le maintien de Vallat comme Com- 
missaire aux Questions juives ? 

M. Edinger : Notre camarade Stora a passé la ligne de démar- 
cation en France pour aller à Vichy. Il était effectivement dans 
les intentions d'essayer d'obtenir le maintien de M. Vallat parce qu'il 
était question de Darquier de Pellepoix et qu'entre deux maux il 
fallait le moindre... 

Un autre juré : Je voudrais savoir si le témoin est cité par 
l'accusation ou par la défense. (CDJC-LXXIV, 1 à 12). » 



CHAPITRE II 



LES NOTABLES SONT PRÊTS 
A COOPÉRER 

Le Comité de coordination des Œuvres juives 
de bienfaisance du Grand-Paris 



Juin 1940. Les nazis installent leur administration à tra- 
vers la France occupée. Paris sera bien entendu le centre ner- 
veux des nombreux services mis en place et, parmi eux, la Ges- 
tapo occupe une place de choix. Le programme de travail est 
vaste avec malgré tout un certain nombre de priorité. Il s'agit 
particulièrement de la chasse aux Juifs, ce qui correspond à 
l'idéologie nazie qu'il convient d'implanter en France. Le 
racisme latent qui existe également en France sera réactivé ce 
qui devrait faciliter l'esprit de collaboration. 

Les premiers mois de l'occupation se déroulent dans le 
calme. Pas la moindre menace ne semble se profiler à l'horizon 
mais dans les bureaux on travaille ferme à de nombreux pro- 
jets. Les idées ne manquent pas, le personnel disponible non 
plus. Les idéologues racistes français sont prêts à appliquer les 
recettes nazies, à les améliorer même. Pourtant la prudence est 
encore de règle car il ne faut pas heurter de front et trop rapi- 
dement une population encore traumatisée par la rapide défaite 
de l'armée française. 

Dès le mois de juillet 1940 quelques associations juives 
reprennent leurs activités à Paris. Il s'agit surtout d'organisa- 
tions plus ou moins charitables : le Comité de bienfaisance 
israélite de Paris — FOSE (Organisation de secours aux 
Enfants) — la Colonie scolaire — les Asiles israélites. 

Peu à peu de nombreuses familles sont revenues de l'exode 
qui les avait jetées sur les routes quelques semaines plus tôt. 
Les organisations s'activent ou se réactivent. La vie semble 
reprendre son cours. Après tout, les nazis n'ont peut-être pas 
intérêt à se conduire en France comme ils l'ont fait en Pologne 
depuis octobre 1939. L'avenir appartient aux optimistes... Peu 
à peu, l'existence légale des organisations juives est soumise à de 
nombreuses pressions et exigences de la part du gouvernement 
qui s'est installé à Vichy : les Autorités nazies se contentent 
encore d'assister en spectateurs attentifs à l'évolution de la 



64 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



situation. Les hommes de la Gestapo, particulièrement, comp- 
tent les points et réservent encore leurs commentaires aux 
rapports qu'ils font parvenir à Berlin. 

En janvier 1941, alors que les nazis s'apprêtent enfin à 
imposer l'organisation obligatoire des Juifs en zone occupée, 
quinze notables, français de père en fils depuis plusieurs géné- 
rations, tous anciens combattants, s'adressent à Pétain en des 
termes qui méritent d'être évoqués : 



« ... La nouvelle qu'en territoire occupé les Autorités 
allemandes allaient d'ici peu contraindre ceux qu'une loi 
récente a qualifiés de Juifs à se constituer en un groupe 
fermé et à vivre hors de la communauté française a sou- 
levé parmi nous la plus douloureuse émotion. 

« Israélites de religion ou descendants d'Israélites 
mais presque tous de vieille famille française, dont plu- 
sieurs peuvent se réclamer d'un passé plusieurs fois sécu- 
laire, nous tenons à déclarer que, nés Français, nous 
sommes Français et le resterons toujours. Nous ne formons 
ni une race ni un peuple mais une partie intégrante de la 
nation, dont rien ne saurait nous séparer. » 

Ce début est presque parfait et peut être porté au cré- 
dit des signataires de la missive. La suite est moins 
réjouissante : 

« ... C'est pourquoi nous faisons appel sans hésiter au 
chef vénéré en qui s'incarne aujourd'hui l'idée même de 
la patrie une et indivisible et, dans le déchirement de nos 
consciences, nous lui demandons d'intervenir pour éviter 
les conséquences tragiques d'une décision cruelle entre 
toutes... » (CDJC-CCXIX, 104). 

Parmi ces notables qui s'adressent au « chef vénéré », on 
trouve un conseiller à la Cour des comptes, un vice-président 
du tribunal de la Seine, deux membres de l'Institut, un membre 
de l'Académie de médecine, des professeurs agrégés, un général, 
des ingénieurs, un industriel, des agents de change et l'avocat 
Pierre Masse qui manifestera son patriotisme et son attache- 
ment à Pétain jusqu'à ce qu'il soit arrêté, interné à Drancy 
puis déporté en Allemagne. 

Les propos cités montrent bien l'état d'esprit de la bour- 
geoisie juive au début de l'occupation. Pour les notables, la 



LES NOTABLES SONT PRÊTS A COOPÉRER 



65 



repression antijuive qui se profile à l'horizon ne les concerne 
pas. Ils sont trop Français pour que l'on puisse leur reprocher 
d'être Juifs. Cette lettre ne faisait que confirmer celle écrite, 
à Pétain également, le 10 novembre 1940 par le général Boris, 
ancien inspecteur général de l'artillerie au grand quartier géné- 
ral, quand il proteste contre la promulgation des premières lois 
antijuives : 

« ... J'estime avoir le droit d'élever cette protestation... 
parce que je serais déshonoré aux yeux des générations 
futures des Français israélites qui auront survécu aux per- 
sécutions commençantes, sinon comme officier du moins 
comme soldat, si je n'avais au moins essayé de sauver leur 
honneur en n'acceptant pas l'insulte sans réagir, si faible- 
ment qu'il me soit possible de le faire matériellement. Je 
désire que ma protestation soit connue de M. le ministre 
de la défense nationale et de ceux des autres ministres 
auxquels vous jugerez, opportun de la communiquer. 

Je vous demande, Monsieur le Maréchal, de vouloir 
bien agréer l'expression du très profond respect que j'ai 
pour vous depuis que j'ai eu le très grand honneur de ser- 
vir sous vos ordres pendant la guerre 14-18 et après la 
guerre... » (CDJC-CCXIX, 105). 



Naïveté ou calcul ? Naïveté sans doute car ces grands 
bourgeois, ces grands commis de l'Etat ne peuvent admettre 
d'être confondus avec la piétaille qui vient de l'Europe de l'Est 
et qui donne une image déformée de celle qu'ils ont pu imposer 
en tant que serviteurs de l'Etat. 

Le président du Consistoire central, Jacques Helbronner, 
ancien membre de Pétat-major de Pétain à Verdun, raisonne 
également de la même manière, tout comme Raymond-Raoul 
Lambert (futur patron de l'UGIF en zone sud) ancien secrétaire 
de Clemenceau. Ils sont tous du meilleur monde et tiennent à le 
rappeler mais cette insistance constante sur leur ancienne appar- 
tenance au sérail ne sera jamais pour eux un gage de sécurité. 
A la limite, ils ne sont plus que des témoins gênants dont il 
conviendra de se débarrasser le moment venu même quand ils 
auront clamé bien fort leur admiration au chef bien-aimé et leur 
attachement au nouveau régime instauré à Vichy. Le 8 décem- 
bre 1941, alors qu'il n'y a plus d'illusion à se faire sur la doci- 
lité de Vichy envers les nazis, Jacques Helbronner écrit à 
Pétain : 



66 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



« ... Monsieur le Maréchal, je vous en supplie, arrêtez 
cette campagne de haine : elle est affreuse, elle augmente 
injustement les souffrances des Français qui pleurent avec 
vous les malheurs de la patrie. Ces hommes croient en 
Dieu, en sa justice éternelle... Croyez, Monsieur le Maré- 
chal à mon dévouement fidèle et à ma persistante et res- 
pectueuse affection... » (CDJC-CCXIX, 113). 

Dérision ! Ces naïfs qui entament leur chemin de Damas, 
ces hommes de bien, ces patriotes, en un mot ces bons Français, 
se nourrissent à l'occasion de bonnes paroles. On enregistre 
leurs protestations et même, au besoin, on les remercie de les 
avoir exprimées. Le 12 novembre 1940, Pétain écrit au grand 
rabbin de France : 

« ... Par votre lettre du 29 octobre 1940, vous 
m'avez fait part de l'émotion qu'éprouve la communauté 
israélite de Paris à la suite de la loi portant statut des Juifs. 

L'obéissance à la loi est un des principes essentiels 
de tout Etat et une des conditions indispensables au 
redressement de la France que je poursuis, vous le savez, 
de toutes mes forces, en faisant appel au dévouement et, 
si besoin est, à l'esprit de sacrifice de tous mes concitoyens 
dans quelques situations qu'ils se trouvent placés. 

Je suis heureux de constater que vous êtes animés 
de ces mêmes sentiments et je vous remercie de les avoir 
exprimés... » (CDJC-CCXIX, 114). 

Nous n'avons pu retrouver trace de la lettre du grand rab- 
bin mais il semble évident que ce commandeur des croyants 
avait, bénévolement, prêté à Pétain et à Vichy un serment d'al- 
légeance tout à fait inutile. Un an plus tard, Pétain fait écrire 
par son directeur de cabinet au grand rabbin Weill, à Paris (dont 
le frère sera bientôt nommé au Conseil d'administration de 
l'UGIF). Durant les mois écoulés, les persécutions se sont 
développées mais le langage de bois reste le même : 

« ... Le Maréchal a pris connaissance de votre lettre 
en date du 1 1 décembre et me charge de vous en remercier. 
Il a compris vos sentiments et il a apprécié la dignité avec 
laquelle vous les exprimez. 

Je prends acte de l'expression de votre indignation 
sincère à l'égard des attentats commis en zone occupée. 
J'enregistre également votre protestation contre le commu- 



LES NOTABLES SONT PRETS A COOPERER 



67 



nique qui vous a paru imputer aux Israélites, d'une façon 
trop absolue et trop générale, une participation directe ou 
indirecte à ces attentats. 

Les temps présents sont trop troublés et trop confus 
pour permettre de porter d'ores et déjà un jugement sûr. 
L'histoire appréciera à son exacte valeur votre protesta- 
tion. 

Il m'est agréable, enfin, de rendre hommage à la cons- 
cience avec laquelle vous-même, M. le Grand Rabbin, et les 
Rabbins de France prenez soin de donner l'exemple de 
la correction, de la fidélité et l'obéissance aux lois... » 
(CDJC-CCXIX, 115). 

Les serments d'allégeance à l'égard de Vichy, la dénoncia- 
tion des activités de la Résistance sont accueillis avec circons- 
pection, du bout des lèvres. Le grand rabbin qui ne parle pas 
au hasard, car il est le porte-parole des notables parisiens, se 
sera déshonoré pour rien. 

Les futures élites de l'UGIF sont représentées par des per- 
sonnalités honorables. Ainsi, au cours du procès de Xavier 
Vailat en 1947, l'un des témoins, Léon Kahn, ancien dirigeant 
administratif de l'UGIF pourra déclarer : 

« ... La loi dite statut des Juifs fut promulguée en 
juin 1941. Dans le courant du mois de juillet, un colonel 
d'artillerie que j'avais connu pendant la première guerre 
de 1914 me demande si j'accepterais de me joindre à une 
délégation d'anciens combattants qui se proposait d'être 
reçue par Xavier Vailat pour lui exposer divers points 
concernant les anciens combattants. Cette délégation fut 
reçue le 11 août 1941 à Vichy par M. Xavier Vailat, dans 
son bureau. Elle était conduite par M. le général Boris, 
général commandant de corps d'armée : il avait été direc- 
teur de l'artillerie. Elle comprenait un certain nombre 
d'officiers de tous grades, quelques sous-officiers et sol- 
dats... Nous représentions 28 blessures de guerre, une 
quinzaine de Légions d'honneur à titre militaire et des 
croix de guerre sur lesquelles se totalisaient, je crois, 
58 citations... » (CDJC-XCVI). 



Fermez le ban ! 

En fait, les notables sont prêts à coopérer avec Vichy et 
même avec le Diable (la Gestapo) dès lors que leur statut de 



68 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Français ne sera pas remis en cause. C'est, pour les nazis et 
leurs hommes de mains du gouvernement fantoche, un enseigne- 
ment très important et ils en tiendront compte. Juste le temps 
nécessaire. 

Le 21 janvier 1941, alors que le SS Théo Dannecker 
(responsable à la Gestapo de la répression antijuive) s'apprête à 
patronner un comité regroupant les associations juives de la 
région parisienne, un document émanant de Zeitschel, respon- 
sable des questions juives à l'ambassade d'Allemagne à Paris, 
montre clairement les intentions des nazis. L'organisation qui 
regroupera les Juifs sera une courroie de transmission précieuse 
pour les autorités hitlériennes. Cela grâce aux fichiers qu'elle 
pourra constituer et qui compléteront utilement les listes déjà 
existantes dans les préfectures (1). 

Le 31 janvier 1941 est fondé le Comité de coordination 
des Œuvres de bienfaisance juives du Grand-Paris, au sein 
duquel les quatre organisations juives reconstituées à Paris 
s'engagent à collaborer tout en conservant une apparence d'indé- 
pendance. Cette première étape ne semble pas satisfaire pleine- 
ment l'autorité de tutelle. Pourtant, Théo Dannecker est rela- 
tivement optimiste. Pour l'homme de la Gestapo, la situation 
évolue favorablement et il note dans un rapport du 27 mars 
1941 : « ... Seule l'élection du rabbin Marcel Sachs a rendu 
quelques progrès possibles... » Le tout est, en effet, de bien 
savoir choisir les hommes. L'habileté, en la circonstance, c'est 
d'avoir propulsé à l'avant-scène un docteur de la loi. Un rabbin, 
cela inspire confiance, même auprès d'une communauté dont 
une grande partie n'a plus guère que des liens de tradition avec 
ses autorités religieuses. Et puis, ce rabbin a l'étoffe d'un chef. 
Il frappe sur la table pour imposer sa volonté et faire com- 
prendre aux membres du Comité que les temps sont venus de 
respecter le chef que les circonstances ont mis à leur tête. 

Le 31 mars 1941, les statuts du Comité de coordination 
sont déposés (2) et, à la même date, le chargé d'affaires du 
SD (Sicherheit Dienst) impose la création d'un journal juif 
destiné aux adhérents du Comité. Le premier numéro de Infor- 
mations juives paraîtra le 19 avril 1941. En fait, les trois pre- 
miers numéros seront adressés gratuitement à tous les foyers 
juifs déclarés à Paris. Les deux premiers numéros sont relative- 
ment anodins. Il convient de prendre contact prudemment. On 



(1) Voir ce document en annexe 6. 

(2) Voir en annexe 7. 



LES NOTABLES SONT PRETS A COOPERER 



69 



se contente de lancer un appel à la communauté juive pour 
qu'elle prenne conscience de la nécessité de se regrouper sous 
la bannière du Comité de coordination, pour le plus grand bien 
de tous. On cherche des adhérents, sans plus. Apparemment. 
Pourtant, avec le numéro 3 des Informations juives daté du 
1" mai 1941, le ton va brusquement changer : on passe du 
conseil à la menace et c'est Léo Israélowicz lui-même qui signe 
Tédit orial mettant en demeure les Juifs parisiens de se rallier 
bon gré mal gré (3). 

Le premier président du Comité de coordination, Alphonse 
Weill, avait vite compris que ses fonctions ne seraient que pure- 
ment honorifiques. Immédiatement, il s'était inquiété de la pré- 
sence à ses côtés de Léo Israélowicz et de Wilhelm Biberstein, 
fidèles agents d'exécution de Dannecker. C'est ce qui ressort 
du procès- verbal de l'entrevue entre Alphonse Weill et Dan- 
necker, qui a lieu le 21 mai 1941 : 

« ... M. Weill demande que soient définies ses attributions 
de président du Comité de coordination. Le lieutenant 
Dannecker lui a fait savoir que MM. Israélowicz et Biber- 
stein étaient à ses côtés pour lui donner des conseils et lui 
transmettre des ordres mais que, d'autre part, M. Alphonse 
Weill pouvait organiser librement ses services, étant entendu 
que les chefs de services et les employés seraient pris dans 
la proportion de 50 % parmi les Français et 50 % parmi 
les étrangers. Le lieutenant Dannecker fait observer à 
M. Alphonse Weill que les Juifs étrangers à Paris étaient 
en nombre égal, sinon supérieur aux Juifs français, il était 
normal qu'ils fussent également représentés dans le Comi- 
té... » (CDJC-CCXVII). 

Malgré la dispersion de nombreuses archives à la fin de 
la seconde guerre mondiale, de nombreux rapports ont pu être 
récupérés et particulièrement un rapport émanant de la Ges- 
tapo en France et daté du 1 er juillet 1941. Ce rapport qui est 
l'œuvre du SS Dannecker est intitulé « La Question juive en 
France et son traitement (4) ». Il ne s'agit pas seulement d'un 
document théorique mais également d'une analyse sérieuse de 
la situation. On y examine à la loupe l'évolution de la situation, 
on se penche avec émotion sur un bouillon de culture dont on 
espère qu'il se développera rapidement. 



(3) Voir en annexe 8. 

(4) Voir ce document en annexe 9. 



70 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Le document Dannecker est très explicite. Grâce au jour- 
nal Informations juives, l'organisation des Juifs en France occu- 
pée doit s'étoffer jusqu'à devenir obligatoire (« forcée » dit le 
document) et ses membres devront payer une cotisation men- 
suelle. Très vite, selon les prévisions, les adhésions se multi- 
plient et, lors de la rédaction du document, il y a déjà six mille 
membres « malgré, souligne Dannecker, une antipropagande 
juive... » 

Le Comité de coordination s'est étoffé et les autorités 
nazies mettent à sa disposition un immeuble réquisitionné au 
29 de la rue de la Bienfaisance à Paris. Satisfait de cette pre- 
mière réussite technique, Dannecker, qui prépare tranquille- 
ment la solution définitive de la question juive en France, note 
dans son rapport : « ... Le judaïsme de Paris doit être réuni 
dans une organisation serrée qui, de même que cela se passe 
pour les organisations juives en Allemagne, dirige la vie des 
Juifs, s'occupe de leur subsistance et de leurs possibilités de 
travail et est pleinement responsable vis-à-vis de l'Etat... » Et 
plus loin : « ... Après l'arrestation de trois mille cinq cents Juifs 
polonais et du président actif, le Juif Alphonse Weill, les ainsi 
dénommés Juif français se plièrent à la collaboration... » 

Dannecker qui est d'une précision remarquable dans son 
exposé souligne que la direction du Comité de coordination est 
constituée par moitié de Juifs français et de Juifs étrangers. Ces 
dosages subtils ne sont bien entendu qu'un épisode destiné à 
faire croire aux agneaux que l'abattoir n'existe pas et qu'il 
convient d'être souple pour éviter les punitions exemplaires 
que le maître peut appliquer quand il l'estime nécessaire. 

L'arsenal dont dispose la Gestapo et ses sous-fifres de 
Vichy est vaste : on attribuera des crédits de fonctionnement 
et l'organisation fonctionnera parfaitement. La Gestapo connaît 
bien les hommes et leurs faiblesses et pour forcer la main à ceux 
qui répugnent à collaborer, on « forcera » le Comité à demander 
l'autorisation de dons prélevés sur les avoirs juifs bloqués. 
L'homme de la Gestapo est d'une logique implacable car il 
note à ce sujet : « ... L'acceptation de cette demande signifie 
l'existence pratique d'une Union forcée des Juifs... » 



Pour mettre au point ce projet, il est indispensable que le 
Comité de coordination des Œuvres juives de bienfaisance de 
Paris ait une existence réelle. Seuls des notables opportunistes 



LES NOTABLES SONT PRETS A COOPERER 



71 



et quelques milliers d'adhérents prudents semblent donner une 
apparence d'existence au Comité de coordination. Ce n'est pas 
suffisant pour satisfaire Dannecker. Il devient indispensable que 
les Juifs se regroupent bon gré mal gré : dès lors, il sera plus 
facile de les persécuter car les fichiers constitués par les Juifs 
eux-mêmes seront de la plus grande utilité. 

Malgré les appels répétés chaque semaine dans les Infor- 
mations juives, les adhérents ne se bousculent pas aux guichets 
de la rue de la Bienfaisance. La persuasion et la menace ne 
semblent guère opérer. Les résultats sont très en retrait sur les 
prévisions de la Gestapo. Il est évident que, dans leur grande 
majorité, les Juifs du « Grand-Paris » ne désirent pas rallier le 
Comité de coordination. Et pourtant, ce ne sont pas les incita- 
tions qui manquent. 

Bien que la date du 7 mai 1941 ait été signifiée comme 
dernier délai, on cherche toujours des adhérents. Alors, en 
août 1941, le groupe qui anime le Comité de coordination 
revient à la charge. Ce groupe dirigeant qui lance un appel à 
lous les Juifs parisiens comprend déjà une bonne partie des 
Futurs dirigeants de l'UGIF, que nous aurons l'occasion de 
retrouver tout au long de nos recherches dans les archives de 
cette organisation. Il s'agit de André Baur, Georges Edinger, 
Fernand Musnik, Marcel Stora et Albert Weill. Avec ces 
hommes qui vont malheureusement s'illustrer par la suite, nous 
trouvons également Elie Danon et Alexandre Weill. 

Comme la seule menace ne suffit pas, il s'agit cette fois 
de feindre d'opérer en douceur. En effet, les manières de sou- 
dard de Léo Israélowicz auraient plutôt eu pour résultat de 
hérisser les hésitants. Il faut jouer sur un autre registre, faire 
vibrer les cordes sensibles. L'appel à la solidarité a toujours été 
payant, surtout chez les Juifs déracinés. Alors, on utilise un 
langage nouveau : 

« ... Croyants ou incroyants, Français ou étrangers, 
les mêmes mesures vous ont atteints. Un même sort vous 
unit actuellement. Mais alors que les uns ont encore les 
moyens matériels de vivre, les autres sont dans la plus 
noire misère... (5) » 

Le souci est louable mais, curieusement, les rédacteurs de 
cet appel utilisent le « vous » et non pas le « nous », ce qui 



(5) Cet appel est publié dans Le Dossier juif, numéro 1, mars 1979 
(Editions SNRA). 



72 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



pourrait faire croire que le contenu comme le style du message 
viennent d'ailleurs. 

La solidarité, cela ne s'impose pas et c'est pourquoi on ne 
voit pas grand monde soutenir le Comité de coordination qui 
est installé dans des locaux réquisitionnés par la Gestapo au 
29 de la rue de la Bienfaisance à Paris dans le 8 e . Comme il est 
malséant de solliciter constamment et cela sans résultat, il n'est 
pas question de négliger le chantage à la contribution obliga- 
toire : 

« ... Si vous voulez que votre contribution puisse rester 
volontaire, il est indispensable de faire, dès à présent, le 
sacrifice financier le plus large. Nous ne voulons pas cons- 
tituer un capital, nous vous demandons simplement de pré- 
voir, dans votre budget, la somme grande ou petite dont 
vous pouvez disposer chaque mois en faveur des malheu- 
reux qui comptent sur nous pour ne pas mourir de faim 
et nous faire immédiatement un premier versement plus 
important qui nous permettra de commencer notre œuvre. 
Pensez aux femmes, aux enfants, aux jeunes, aux vieil- 
lards sans ressources. Prenez vos responsabilités ! Evitez 
les mesures de contrainte !... (6) » 

Très vite, nous passons de la solidarité à la charité puis 
à nouveau à la menace : « Nous avons les moyens de vous 
rendre charitables ! » Et puis, curieusement, le « nous » prend 
le pas dès lors qu'il s'agit d'action à mener, d'argent à répartir. 
Le ton est celui du maître, qui n'aime pas discuter. Il suffit 
d'obéir. Les notables qui se sont propulsés à la tête du Comité 
de coordination désirent se faire légitimer, même en s'appuyant 
s'il le faut sur les autorités d'occupation. D'où les menaces non 
dissimulées. Les « chers coreligionnaires », auxquels on 
s'adresse en ce mois d'août 1941, n'ont qu'à bien se tenir. Us 
doivent comprendre qu'ils n'ont pas le choix, qu'ils doivent 
subir la tutelle d'une équipe qui accepterait volontiers de jouer 
le même rôle que les dirigeants juifs des Judenrâte mis en 
place par les nazis dans les ghettos de Pologne ou de Lituanie. 

On souffle le chaud et le froid. On promet d'être solidaire 
mais dans le même temps, on montre le bâton : « ... La vie 
des Juifs de Paris sera ce que chacun de vous aura décidé qu'elle 
soit... Faites confiance au Comité de coordination, seul habilité 
à régler l'activité de nos œuvres de bienfaisance... (6) » 



(6) Idem. 



LES NOTABLES SONT PRETS A COOPERER 



73 



Pourtant, personne ne se pose la question clé : comment se 
fait-il que ces notables qui prétendent parler au nom de la com- 
munauté juive de Paris soient non seulement tolérés par les 
nazis mais, semble-t-il, encouragés ? En effet, si le Comité de 
coordination existe, ce n'est que par la volonté de la Gestapo. 
D'où sans doute le peu d'empressement des Juifs parisiens, leur 
méfiance à adhérer à un organisme qui paraît se développer avec 
de grands moyens et prospérer alors que les persécutions s'ag- 
gravent depuis quelques mois et que les camps de concentration 
se multiplient en France. La méfiance est grande et se transforme 
parfois en réactions violentes comme en témoigne, par exemple, 
la manifestation des femmes d'internés que nous avons évo- 
quées plus haut. Dès le départ, la crédibilité des dirigeants du 
Comité était faible et, au fur et à mesure que les mois passent, 
ce crédit ne fait que s'effilocher. 



Alors qu'en zone nord le Comité de coordination des Œu- 
vres de bienfaisance juives de Paris se met en place sous le 
contrôle direct de la Gestapo, neuf grandes œuvres se sont main- 
tenues ou reconstituées en zone sud. Depuis la défaite de juin 
1 940, ces œuvres sont groupées sous l'égide de la « Commission 
centrale des Œuvres juives d'assistance », dont le siège est à 
Marseille. Le pouvoir en place à Vichy ne s'occupe guère 
de ces associations qui peuvent encore, semble-t-il, poursuivre 
leurs activités, y compris même de permettre l'émigration de 
nombreuses familles. 

• Deux associations s'occupent plus particulièrement des 
Juifs français. Il s'agit de « L'Entraide israélite française » 
(siège à Marseille) et de « L'Aide sociale auprès des populations 
repliées d'Alsace et de Lorraine » (siège central à Périgueux). 

• Deux œuvres se consacrent aux Juifs étrangers. Le 
Comité d'assistance aux réfugiés (CAR) qui siège à Marseille 
et qui s'intéresse aux Juifs d'Europe centrale ainsi que la Fédé- 
ration des sociétés juives de France dont le siège est à Lyon et 
qui assiste les émigrés d'Europe orientale. 

• Une œuvre est spécialisée dans le secours aux enfants 
et à l'assistance médicale : l'OSE dont le siège est à Montpellier. 

• Une œuvre s'occupe exclusivement du reclassement pro- 
fessionnel : l'ORT dont le siège est à Marseille. 

• Deux œuvres sont spécialisées dans les problèmes 



74 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



d'émigration : la HICEM (dont le siège est à Marseille) qui aide 
matériellement et financièrement les émigrants à quitter la 
France. L'Office des œuvres pro-palestiniennes (siège à Lyon) 
qui développe le mouvement d'émigration vers la Palestine. 

• Les Eclaireurs israélites de France (EIF) dont le siège 
est à Moissac. 

La Commission centrale qui regroupe ces neuf grandes 
associations maintient également le contact avec de nombreuses 
organisations plus petites, devenues par la force des choses 
des filiales des grandes œuvres. 

Il convient également de ne pas oublier dans cette énumé- 
ration, le Consistoire central israélite qui s'est replié à Lyon en 
juillet 1940 et qui est animé par son vice-président Jacques Hel- 
bronner, lequel jouera un rôle non négligeable au cours de la 
période qui va s'ouvrir. 

A Paris, la Gestapo pourrait très bien se passer d'interlo- 
cuteurs, mais pour la bonne règle il lui paraît indispensable de 
disposer de ses intermédiaires juifs. Ainsi, c'est parfois l'admi- 
nistration militaire allemande en France qui intervient directe- 
ment auprès de l'organisation officielle créée à cet effet : le 
Commissariat général aux Questions juives. Le 29 août 1941, 
le docteur Schmidt écrit la lettre suivante à Xavier Vallat, pre- 
mier Commissaire général aux Questions juives : 



« ... L'interdiction aux Juifs d'un grand nombre de 
professions et l'internement de plusieurs milliers d'entre 
eux ont mis les œuvres de bienfaisance israélites en face 
de tâches auxquelles, d'après mes constatations, elles ne 
peuvent pas suffire. 

Le Comité de coordination des Œuvres israélites de 
bienfaisance du Grand-Paris, créé avec mon approbation, 
ne possède notamment pas l'autorité voulue étant donné 
qu'il n'englobe que des organisations venues se grouper 
autour de lui de leur propre initiative. 

A mon avis, une organisation israélite ne pourra 
donner de résultats satisfaisants que si elle est créée d'après 
les principes suivants : 

1° Conformément à la loi, sont membres de l'orga- 
nisation tous les Israélites domiciliés en zone occupée de 
même que toutes les associations culturelles ayant leur 
siège dans cette zone. 

2° L'organisation est seule compétente pour toutes 
les questions sociales concernant ses membres et pour 



LES NOTABLES SONT PRETS A COOPERER 



75 



représenter l'ensemble des Juifs de la zone occupée vis-à- 
vis des autorités publiques et des institutions. 
3° Pour lui permettre de faire face à sa tâche, l'or- 
ganisation a le droit de faire verser des cotisations suivies 
à ses membres. Elle le fera d'après des directives élaborées 
par le Commissaire général aux Questions juives, avec 
mon approbation. 

4° Le contrôle de l'organisation incombe au Commis- 
saire général aux Questions juives qui est habilité à diriger 
l'activité de l'organisme par des instructions générales. 

Parallèlement à la création de cet organisme, il paraît 
indiqué de dissoudre toutes les organisations israélites 
existantes à l'exception des associations purement cultu- 
relles et de transférer leurs fonds au nouvel organisme. 

Dans le cas où la création rapide de l'organisation par 
la voie de la législation française se heurterait à des diffi- 
cultés insurmontables, je songe à procéder moi-même par 
voie de décret et de charger les Autorités françaises de 
l'application de ce décret et du contrôle de l'organisation. 

Je vous prie de m'informer d'ici le 25 septembre 1941 
au sujet des mesures projetées par vous... » (CDJC- 
XXVIII, 1). 

Sans trop y insister, soulignons au passage la duplicité des 
termes de cette lettre où l'on se penche avec affectation sur le 
dénuement de ces Juifs que l'on a privés de leur gagne-pain ou 
de leur famille, quand on ne les a pas enfermés dans un camp. 

Le Commissaire général Xavier Vallat ne sait sur quel pied 
danser. Cette organisation qu'on lui ordonne de créer n'est pas 
pour lui déplaire, certes, mais il craint sans doute de ne pas en 
avoir totalement le contrôle. Les termes de la lettre qu'il vient 
de recevoir ne laissent d'ailleurs aucun doute à ce sujet. Xavier 
Vallat entreprend des négociations avec les représentants des 
notables en zone nord comme en zone sud. Il reste pourtant 
circonspect et s'ouvre de ses hésitations au chef de l'administra- 
tion militaire allemande en France le 24 septembre 1941 : 



« ... Comme suite à notre conversation du 17 sep- 
tembre dernier relative à la lettre du docteur Schmidt, en 
date du 29 août 1941, j'ai l'honneur de vous demander de 
bien vouloir me fixer sur trois points importants : 

1) Au cas où le gouvernement français déciderait par 
une loi la création d'une organisation israélite groupant 



76 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



tous les Juifs résidant en France, en vue d'un règlement 
du côté social de la question juive, est-il bien entendu que 
les membres du Comité fonctionnant en zone occupée 
seront eux aussi choisis par les soins des autorités fran- 
çaises ? 

2) Est-il entendu également que le Comité pour la 
zone occupée, tout comme celui de la zone non occupée, 
recevra ses directives du Commissariat général aux Ques- 
tions juives et sera contrôlé par lui ? 

3) Est-il bien entendu, enfin, que les membres de ce 
Comité, chargés de représenter l'ensemble des Juifs de la 
zone occupée vis-à-vis des autorités publiques, ne seront 
pas considérés éventuellement comme des otages préféren- 
tiels et ne pourront qu'être tenus responsables de leurs 
actes personnels vis-à-vis des Autorités d'occupation. 

« J'attacherais du prix à recevoir prochainement une 
réponse affirmative à ces trois questions, ce qui me permet- 
trait de proposer aussitôt à mon gouvernement un texte de 
loi tendant à la création de cette organisation israélite... » 
(CDJC-XXVII, 1). 

Comme il n'y a pas de temps à perdre on transmet à 
Xavier Vallat, par retour de courrier, les directives suivantes qui 
sont on ne peut plus claires : 

« I. — La désignation des personnes qui doivent diri- 
ger l'organisation obligatoire projetée pour les Juifs est du 
ressort du gouvernement français. Dans la mesure où ces 
personnes doivent exercer leur activité en zone occupée, 
leur désignation doit recevoir l'approbation du chef de 
l'administration militaire en France. 

II. — Au point de vue de la surveillance de l'orga- 
nisation obligatoire projetée pour les Juifs, je vous renvoie 
à l'alinéa 4 de ma lettre du 28 août 1941. Je me réserve 
de surveiller personnellement l'activité de cette organisa- 
tion. Je lui adresserai mes directives par votre intermé- 
diaire (7). 

III. — L'administration militaire s'intéresse vivement 
au bon fonctionnement de l'organisation obligatoire pro- 
jetée pour les Juifs. En conséquence, elle ne gênera pas les 
personnes appelées à la direction de cette organisation dans 



(7) Souligné par nous. 



LES NOTABLES SONT PRÊTS A COOPÉRER 



77 



l'accomplissement de leur devoir aussi longtemps que leur 
comportement ou que l'activité de cette organisation n'y 
donnera pas prétexte... » (CDJC-XXVIII, al). 



Les choses sont claires. Xavier Vallat et ses successeurs 
auront beau protester de leur antisémitisme militant et ancien : 
ils sont aux ordres et n'auront jamais l'initiative, sauf peut-être 
à aller au-delà des directives reçues et ils ne s'en priveront pas. 



78 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 6 



DOCUMENT RÉDIGÉ PAR LE SS ZEITSCHEL, 

SPÉCIALISTE DES PROBLÈMES JUIFS 

A L'AMBASSADE D'ALLEMAGNE A PARIS 



Paris le 21 janvier 1941 
OFFICE CENTRAL DES JUIFS A PARIS 

1° Conformément aux désirs du Fiïhrer, la question juive dans 
les parties de l'Europe administrées ou contrôlées par l'Allemagne, 
doit être solutionnée définitivement après la guerre. Le chef du 
Sicherheitpolizei et du SD a déjà reçu du Fiihrer, par l'entremise 
du Reichsfuhrer SS et Reischmarschall, la demande d'une propo- 
sition d'un projet définitif sur la base de la grande expérience 
acquise par le bureau du CdS et du SD et grâce aux travaux préa- 
lables effectués depuis longtemps. Le projet a été élaboré dans 
ses grands traits, il a été soumis au Fiihrer et au Reischmarschall. 

Il est établi que l'exécution demande un travail gigantesque, 
dont le succès ne peut être assuré que par des travaux préparatoires 
très soignés. Ceux-ci doivent s'étendre aussi bien à des travaux 
préparatoires à une grande déportation des Juifs, qu'au plan d'une 
action colonisatrice, soigneusement établie, dans un territoire qui 
reste à déterminer. 

2° De ce qui précède, résulte la grande tâche qui sera traitée 
devant les bureaux chargés des affaires juives, dans la zone fran- 
çaise, aussi bien que dans les autres territoires occupés de l'Europe. 
Le repérage et l'éviction des Juifs de toutes les ramifications pro- 
fessionnelles et sociales, et l'administration centralisée des Juifs et 
de leurs biens jusqu'à la date de leur déportation. Un reclassement 
professionnel doit s'effectuer parallèlement. 

3° La solution d'une telle tâche, ainsi que des expériences 
passées l'ont montré à satiété, ne peut s'effectuer qu'en présence 
d'une direction centralisée. 

Etant donné l'état des choses en France, que je suppose connu, 
l'accomplissement de la tâche n'est possible que si une pareille 
direction centrale procède le plus rapidement possible, à l'aide de 
toutes les forces qui peuvent venir en aide, au travail qu'elle s'est 
donné pour but. 

4° Avant d'exposer, plus en détails, le projet d'un « Office 
central juif », je voudrais mentionner brièvement les circonstances 
actuelles. Le chef de l'administration militaire en France a déjà 
pris des dispositions contre les Juifs, il a fait le premier pas pour 
l'œuvre d'éviction des Juifs mais il s'est avéré que les Autorités 
françaises ne s'en tiennent exclusivement qu'à la lettre de la loi, 
et du reste, ils le font très mal et ne montrent aucune compré- 
hension politique de la nécessité d'un nettoyage général. C'est de 
la même manière que se joue le drame de la mise en application 



LES NOTABLES SONT PRETS A COOPERER 



79 



de l'ordonnance de Vichy dénommée statut des Juifs (du 4 octobre). 

Quel que soit le domaine qu'on considère, on en vient toujours 
à la même conclusion à savoir qu'on a affaire à un bricolage de 
détail décentralisé. Il est évident que dans ces circonstances, une 
propagande antijuive claire et nette est impossible. 

C'est pourquoi l'établissement d'un « Office central juif » 
devient d'une extrême urgence, autrement il pourrait arriver que 
lors de la déportation des Juifs, qui va finir par arriver un de ces 
jours, nous aurons devant nous une tâche au-dessus de nos forces. 

5° Mise en œuvre et activité de « L'Office central juif ». Il 
s'agit d'une combinaison (qui n'a encore jamais été tentée) de 
bureaux et de facteurs qui viennent en question pour ce problème. 
Les sections suivantes sont prévues : 

a) Fichier et office de renseignement et de recherches (le service 
spécial des Questions juives auprès de la Préfecture de Police de 
Paris, qui travaille déjà sous notre contrôle, peut être incorporé 
ici) ; 

b) administration de la totalité des biens juifs (l'office de 
contrôle des administrateurs provisoire, qui est déjà mis sur pied 
peut être incorporé ici) ; 

c) camps de concentration pour Juifs, sur la base de la loi du 
gouvernement de Vichy du 4 octobre 1940, étant donné que des 
Juifs étrangers pourraient y être internés en premier lieu ; 

ci) contrôle de l'Association forcée des Juifs, association-otage 
de tous les Juifs, association qui a déjà commencé à fonctionner : 

e) les Juifs dans les différents domaines de la vie, le contrôle 
du statut des Juifs du 4 octobre 1940, relevant également de cette 
question ; 

/) direction et orientation des institutions purement françaises 
pour l'étude de l'influence juive, institutions qui sont en voie de 
création, dont le rôle est celui d'un moyen de pression sur les 
Autorités françaises et qui sont absolument nécessaires pour la 
révélation complète des Juifs et de leur influence ; 

g) orientation de la propagande antijuive. 

L'Office juif fonctionnera sous direction française. 

Conformément aux tâches confiées aux Reichsfuhrer SS, chef 
des Sicherheitpolizei et du SD, concernant le régime des Juifs en 
Europe et, conformément à l'ordre secret de l'Oberkommando de 
la Werhmacht du 4 octobre 1940, transmettant toute compétence 
pour les questions juives au représentant du chef de la Sicherheit- 
polizei et du SD pour la Belgique et la France, le contrôle doit 
être exercé par ce dernier bureau. (CDJC-V, 59). 



80 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 7 



STATUTS DU COMITÉ DE COORDINATION 

DES ŒUVRES DE BIENFAISANCE ISRAÉLITES 

DU GRAND-PARIS 

(31 mars 1941) 



Article 1. — Afin de faciliter leur travail pour un meilleur 
rendement, les Associations suivantes : 

— Comité de bienfaisance israélite de Paris ; 

— Colonie scolaire ; 

— OSE; 

— Asile israélite ; 

se groupent en un Comité régi par la loi du 1 er juillet 1901 et les 
présents statuts, chargé de centraliser et d'étudier les questions 
intéressant l'exercice de la bienfaisance en faveur des Israélites 
parisiens. Ce Comité siégera à Paris, 17, rue Saint-Georges. 

Article 2. — Ce Comité portera le nom de Comité de coor- 
dination des Œuvres de bienfaisance israélites du Grand-Paris. 
Fonctionnement 

Article 3. — Le Comité de bienfaisance israélite de Paris et 
la Colonie scolaire y seront représentés par deux délégués, les 
Asiles israélites et l'OSE chacun par un. 

Dans le cas où de nouvelles œuvres décideraient ultérieurement 
de se joindre au groupement, le Comité décidera, en prononçant 
leur adhésion de la représentation qui leur serait accordée, un 
seul délégué pouvant, le cas échéant, représenter plusieurs œuvres. 

Il affectera chacun de ses membres au contrôle particulier 
d'une des branches de l'activité commune des œuvres intéressées : 
dispensaires, service social, vestiaire, soupes populaires, crèches, 
etc. Les décisions seront prises d'un commun accord après vote 
spécial pour chacune des questions. 

Article 4. — Le Comité de coordination a la faculté de 
s'adjoindre des personnalités appartenant ou non aux œuvres adhé- 
rentes et son président sera obligatoirement choisi en dehors des 
œuvres adhérentes. Un vice-président le remplace en cas d'empê- 
chement. 

Article 5. — Le Comité pourra exclure l'un de ses membres 
pour un motif grave, notamment pour un manquement au devoir 
ou incapacité évidente. Cette exclusion doit être prononcée à la 
majorité des deux tiers des membres du Comité, l'intéressé ne 
prenant pas part au vote. 

Article 6. — Les membres démissionnaires sont à remplacer 
par les œuvres qu'ils représentaient et la démission devient effec- 
tive dès son envoi. 

Budget 
Article 7. — Le Comité n'intervient pas dans la gestion parti- 



LES NOTABLES SONT PRÊTS A COOPÉRER 



81 



culière des œuvres qui conservent chacune son autonomie. Il aura 
toutefois un budget spécial dont les recettes seront les suivantes : 

— I. — Paiement des dépenses communes des associations 
adhérentes. 

— II. — Subventions à ces associations par répartition du 
produit des appels. 

Activités 

Article 8. — Le Comité examine la centralisation des activités 
concernant l'aide aux intellectuels, aux émigrés ainsi que toutes 
celles qui relèvent de l'ensemble des œuvres mais pour lesquelles 
certaines œuvres pourront être spécialement désignées par lui en 
raison des services déjà existant et de l'expérience acquise par elles 
en ces matières. 

Article 9. — Le Comité de coordination pourra publier un 
bulletin afin de mettre le public israélite au courant de son activité 
et de l'activité propre des œuvres adhérentes ainsi que pour faire 
appel à son concours pour alimenter la caisse des œuvres lorsqu'il 
en sera besoin. 

Modifications des statuts 
Article 10. — Les présents statuts ne pourront être modifiés 
que par une décision prise à la majorité des d'eux tiers des mem- 
bres. 



Ces statuts, même dans leur apparence anodine, participent 
dune tentative qui tend à anesthésier l'opinion publique juive de la 
région parisienne alors que les mécanismes de la persécution se 
mettent déjà en place. Les responsables des œuvres qui couvrent 
l'opération ne peuvent ignorer ce que l'on attend d'eux alors que 
siègent à leurs côtés deux hommes mis en place par la Gestapo ■ 
Léo Israélowicz et Wilhelm Biberstein que l'on a fait venir spécia- 
lement de Vienne pour cet emploi. 



82 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 8 

EXTRAITS DU NUMÉRO 3 DE INFORMATIONS JUIVES 

(1" mai 1941) 

Vous n'avez plus que sept jours 

« ... Dans le premier numéro de notre publication Infor- 
mations juives, nous avons lancé l'appel à la population juive de 
Paris : ''Devenez membres du Comité de coordination et, moyen- 
nant une légère cotisation mensuelle, assurez l'existence des Œuvres 
de bienfaisance." Dans les premiers jours qui suivaient notre appel, 
les souscriptions affluaient tout de suite par centaines. Après le 
deuxième numéro, c'étaient des milliers qui venaient. Nous ne 
connaissons pas encore le nombre exact des adhérents mais une 
chose est certaine : nombreux sont ceux qui se tiennent à l'écart. 
Jusqu'au 7 mai, on dispose encore de sept jours et nous nous 
adressons à vous dans cette colonne pour que vous profitiez de ce 
délai. 

La providence nous a fait naître juifs. C'est un fait, on n'y 
peut rien. Ni en répudiant le judaïsme en tant que peuple, ni en 
le reniant en tant que religion. Réfléchissez un peu. Se reconnaître 
ouvertement ce que le sort nous a désignés, n'est-ce pas plus 
honorable que de chercher toujours à échapper à son destin et 
chaque jour se voir repoussé ? Se ranger ouvertement dans une 
communauté dont le destin est dur, c'est à coup sûr moins pénible 
pour le particulier que de refuser de faire cet acte et n'appartenir 
ensuite nulle part, de rester isolé et sans protection au milieu du 
tourbillon des événements. 

Nous sommes en train d'élargir le Comité de coordination : 
il deviendra une vaste organisation juive. Ceux qui aujourd'hui 
se reconnaissent spontanément des nôtres et deviennent membres 
du Comité ou le feront d'ici le sept mai, participeront à la formation 
de notre organisation. Et ce seront eux qui, en priorité profiteront 
des résultats de nos efforts. Le temps viendra où un seul organe 
aura la compétence de conseiller et d'aider les Juifs et cet organe 
c'est nous, c'est-à-dire le Comité de coordination. Il est bien entendu 
que l'ensemble de nos services sera à la disposition de nos membres. 
Mais qu'il vienne quelqu'un nous trouver qui aura besoin de nous, 
bien qu'il fasse la sourde oreille actuellement quand c'est nous 
qui le sollicitons — qui sait, si à ce moment-là, nous serons en 
mesure de l'aider, si nous aurons l'autorisation de nous porter à 
son secours ! 

Que notre devise soit : "Volonté commune, effort commun, 
travail commun". Pesez bien nos paroles, prenez votre décision. 
Le délai pour les inscriptions expire dans sept jours ! Il deviendra 
très difficile d'obtenir l'admission dans nos cadres après cette date. 

La décision que vous prendrez ces jours-ci peut devenir 
décisive pour votre avenir. Elle pourra décider de l'avenir des 
Juifs du Grand-Paris... » 

L. 1. 1. 



les notables sont prets a coopérer 83 

Annexe 9 



EXTRAITS DU RAPPORT DU SS THÉO DANNECKER 

« LA QUESTION JUIVE ET SON TRAITEMENT » 

(juillet 1941) 

Ce qu'a pu être le Comité de coordination des Œuvres de 
bienfaisance juive du Grand-Paris, le rapport du SS Dannecker, 
daté du 31 juillet 1941, le montre bien. Nul besoin de finasser pour 
le nazi qui explique froidement le déroulement du processus qu'il 
a été chargé de déclencher. On voit déjà que ce Comité ne satisfait 
pas tout à fait ses parrains et qu'il convient de perfectionner encore 
les structures mises en place : 

« ... Des travaux préparatoires pour la création de cette orga- 
nisation juive centrale ont été effectués par la section juive (Juden- 
referat) dès le mois de décembre 1940. Cependant, l'incompré- 
hension des Juifs eux-mêmes, la législation française et, avant 
tout, le principe adopté par l'Administration militaire suivant lequel 
le règlement de cette question devait être confié aux Français 
eux-mêmes, entraînaient des lenteurs insoupçonnées. 

Seules quatre des anciennes associations de secours avaient 
repris leurs activités à Paris, dès la fin de la campagne de l'Ouest : 
Le Comité de bienfaisance israélite de Paris, POSE, La Colonie 
scolaire, les Asiles israélites, contre lesquelles la Préfecture de 
Police de Paris n'a pas élevé d'objections étant donné le consen- 
tement tacite des Autorités allemandes. En même temps, le chargé 
d'affaires juives du SD a exigé la création d'un journal juif. 

Le premier numéro est paru le 19 avril 1941 sous le titre 
Informations juives. La censure était exercée par la section juive 
Propagandaabteilung Frankreich und Propagandastaffel Paris, de 
même que le commandant du Gross-Paris qui ont approuvé cette 
manière de procéder. 

Les trois premiers numéros ont été envoyés gratuitement à 
tous les foyers juifs déclarés à Paris. L'organisation juive a pu 
atteindre ensuite ses autres membres forcés, grâce à la remise d'un 
fichier contenant environ soixante-cinq mille juifs. Ces numéros 
contenaient des appels aux Juifs du Gross-Paris à devenir volon- 
tairement membres du Comité et à s'obliger à payer, dans la mesure 
du possible, une petite redevance mensuelle. 

C'est ainsi que, pour la première fois, le plan d'une association 
de tous les Juifs de Paris a été porté à la discussion d'un grand 
public malgré une antipropagande violente. Les membres actuels 
commencent à affluer en grande quantité (actuellement, près de 
six mille membres). 

Le Comité de coordination est déjà aujourd'hui la plus grande 
organisation juive qui ait jamais existé. L'immeuble de l'ancienne 
ICA, 29, rue de la Bienfaisance a été mis, de notre côté, à la 
disposition du Comité de coordination, résolvant ainsi les difficultés 
techniques. 



84 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Les organisations coordonnées reprirent leur ancienne activité 
(assistance sociale, cantines, dispensaires médicaux, patronages, asiles, 
etc.) dans leur propre domaine mais au cours de réunions hebdo- 
madaires, des directives communes sont examinées et les charges 
financières sont distribuées. 

Ce qui précède montre déjà clairement les contours généraux 
du plan poursuivi : le judaïsme de Paris doit être réuni dans une 
organisation serrée qui, de même que cela se passe pour les orga- 
nisations juives en Allemagne, dirige la vie des Juifs, s'occupe de 
leur subsistance et de leurs possibilités de travail et est pleinement 
responsable vis-à-vis de l'Etat. 

Après qu'un élan ait été apporté par l'arrestation de 3 600 
Juifs polonais (sur la base de la loi française) et à la suite de notre 
pression et par l'arrestation du président actif, le Juif Alphonse 
Weill (remplaçant du Juif Sachs malade) les ainsi dénommés Juifs 
français se plièrent à la collaboration. 

Cette organisation, qui n'est pas encore reconnue comme repré- 
sentative du judaïsme, commencera ses travaux à plein rendement 
à partir du 1 er juillet 1941. Sa direction est constituée : moitié 
par des Juifs français, moitié par des Juifs étrangers. 

Le chargé d'affaires juif du SD ainsi que tous les spécialistes 
de l'ambassade allemande et de l'administration sont d'accord pour 
juger indispensable une pareille organisation. Mais étant donné que 
pour des raisons quelconques une ordonnance du Militarverwaltung 
n'est pas promulguée et que, d'autre part, le commissaire Vallat 
ne pense pas le moins du monde à mettre en évidence de cette 
manière, par rapport au monde extérieur, une séparation des Juifs 
et des Non-Juifs, d'autres voies ont été choisies. 

Il a été convenu avec les services du commandant du Gross- 
Paris qu'à l'avenir, les organisations juives ne pouvaient approcher 
les services Allemands que par l'intermédiaire du Comité de coor- 
dination juif. C'est ainsi que l'on força à s'intégrer toutes les petites 
organisations juives. 

De plus, il a été convenu avec le Bureau parisien du Secours 
national qu'après un délai de quatre semaines aucun Juif ne pourra 
plus être nourri ou hébergé par le Secours national. Le SD déléguera 
un représentant spécial pour contrôler le Comité de coordination 
sur cette question. 

D'autre part, le blocage d'avoirs juifs, dans le plus proche 
avenir, forcera le judaïsme à demander à autoriser le Comité de 
coordination à recevoir des dons qui lui sont destinés, provenant 
de ces avoirs bloqués. Et l'acceptation de cette demande signifie 
l'existence pratique d'une union forcée juive. 

On voit ainsi que cette question est également résolue dans le 
sens voulu, même si c'est de manière froide... » (CDJC - XXVI, 1). 



CHAPITRE III 



VERS LA CRÉATION DE L'UGIF 

Les tractations de Xavier Vallat avec les notables 
du Consistoire israélite central. Attitude du rabbinat. 



Trouver des interlocuteurs parmi les notables juifs, au 
nord comme au sud, c'est la tâche que l'on a imposée au Com- 
missaire général aux Questions juives, Xavier Vallat. Il faut 
parfaire la mise en scène et l'homme que les nazis ont accepté 
pour remplir cet office s'y emploie avec zèle, en faisant jouer 
à l'occasion ses propres relations. 

Un document remarquable nous permet de mieux com- 
prendre le cheminement du CGQJ et la manière utilisée pour 
séduire les futurs dirigeants de l'organisation. Après la guerre, 
au cours de son procès en Haute-cour de justice, à l'audience 
du 4-12-1947, Xavier Vallat indique comment il va choisir 
les membres du Conseil d'administration de PUGIF de la zone 
nord. Nous sommes en septembre 1941 : 

« ... Je convoque M. André Baur et ensuite notre 
confrère Mme Lucienne Scheid-Haas. M. André Baur, 
Messieurs, est un Israélite qui m'avait été indiqué par un 
de mes camarades juifs de l'autre guerre avec qui je suis 
toujours resté dans des termes d'amitié. Quand j'ai été 
nommé Commissaire général aux Questions juives, il m'a 
été signalé un certain nombre de hautes personnalités jui- 
ves qui accepteraient de prendre contact avec moi pour 
que nous étudiions ensemble la façon dont on pouvait 
échapper à certaines exigences allemandes. Et parmi ces 
personnalités, il m'avait notamment signalé M. André 
Baur... 

(...) J'ai le droit, Monsieur le président, de dire que 
je lui portais une estime totale et de saluer ici, avec un 
très grand respect, sa mémoire. C'était un Juif ancien 
combattant, profondément religieux, qui avait accepté 
toutes ces fonctions, comme plusieurs de ses camarades, 
dans un esprit de sacrifice complet. Avant de les nommer 
membres du Conseil d'administration, je les ai réunis et 



86 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



je leur ai dit : "J'ai essayé de prendre le maximum de pré- 
cautions, pour que vous soyez préservés en vos personnes 
des conséquences de votre courage. Vous savez à qui nous 
avons affaire..." 

Cherchant à se dédouaner, Xavier Vallat renvoie d'avance 
l'ascenseur : 

« ... Cela ira aussi peut-être au sacrifice momentané 
de votre honneur vis-à-vis de vos coreligionnaires qui ne 
comprendront pas pourquoi vous avez accepté cela... » 
(CDJC-LXXIV, 9, p. 6 et 7). 

Ce clin d'œil est déjà le début d'une complicité de fait que 
certains notables respecteront jusqu'au bout. Jusqu'à la mort 
pour certains, trop naïfs, jusqu'à la défense de ce même Xavier 
Vallat, lors de son procès, pour d'autres. Il est vrai que le 
Commissaire général connaissait bien son monde et que, pour 
ce qui concernait la zone nord, il avait été chercher ses interlo- 
cuteurs parmi les dirigeants du déjà trop fameux Comité de 
coordination des Œuvres de bienfaisance du Grand-Paris. En 
effet, Xavier Vallat avait sollicité avec succès des hommes 
comme André Baur, Marcel Stora, Fernand Musnik, Benjamin 
Weill-Hallé, Georges Edinger. 



Alors que se multiplient déjà les arrestations, préludant à 
la déportation des Juifs de zone nord, les négociations vont bon 
train entre le CGQJ, la Gestapo, l'état-major allemand et les 
personnalités juives contactées. De part et d'autre, on fignole, 
on finasse. Du côté juif, on récuse tel article des statuts de la 
future Union, ce qui veut dire qu'on accepte les autres comme 
un moindre mal et, qu'en définitive on accepte sans problème 
le principe même de l'organisation obligatoire. Alors qu'il aurait 
fallu refuser tout net le moindre contact, on discute. On accepte 
de négocier, on ergote et, en fin de compte, on coopère avec 
ceux dont on connaît parfaitement les intentions, avec ceux qui 
ont déjà entrepris l'extermination des Juifs de Pologne. Pen- 
dant ce temps, les nazis n'oublient pas que leurs préoccupations 
sont identiques pour la France. Une seule perspective : la solu- 
tion finale, c'est-à-dire l'extermination. 



VERS LA CREATION DE L UGIF 



87 



Le 8 octobre 1941, alors que Xavier Vallat discute du 
contenu des statuts, le conseiller de l'ambassade d'Allemagne 
à Paris, spécialiste des questions juives, Zeitschel, écrit au 
SS Dannecker : 

« ... A l'occasion de la dernière visite de l'ambassa- 
deur Abetz au grand quartier, je lui ai remis la note que 
vous connaissez bien, en proposant de déporter à l'Est, 
le plus rapidement possible, tous les Juifs qui se trouvent 
en France dans les camps de concentration. 

L'ambassadeur Abetz a eu avec le Reichsfiihrer SS 
une conversation personnelle entièrement basée sur cette 
note et il a reçu du Reichsfiihrer l'assurance que les Juifs 
qui se trouvent dans les camps de concentration de la 
zone occupée seraient déportés à l'Est aussitôt que les 
moyens de transport le permettront. 

Je vous prie donc, de votre côté, de ne pas vous lais- 
ser prendre par le fait que j'ai obtenu un accord de prin- 
cipe et d'envoyer toutes les deux semaines un rapport à 
Berlin en demandant instamment la déportation aussi 
rapide que possible des Juifs de la zone occupée... » 
(CDJC-V, 16). 

C'est le 19 octobre 1941 que le Consistoire israélite cen- 
tral replié à Lyon en zone sud, et qui tient sa première assem- 
blée générale, est informé du projet de création de l'UGIF. 
(CDJC-CCXIII, 33). Peu de temps auparavant, le texte du 
projet avait été néanmoins communiqué à Jacques Helbron- 
ner (1), président du Consistoire, par Xavier Vallat qui lui avait 
demandé son avis personnel. Nous sommes entre gens du meil- 
leur monde et l'heure des diktats n'a pas encore sonné (ce qui 
ne va pas tarder malgré tout). 

Jacques Helbronner n'est pas hostile au principe de la 
constitution de l'UGIF mais il pose comme condition que l'on 
retire des prérogatives de l'organisation, tout ce qui peut avoir 
trait à l'enseignement et au culte (comme il ressort d'un contre- 
projet daté du 15 octobre 1941, que Helbronner avait rédigé 
sans en référer au Consistoire (2)). Pourtant, le 20 octobre, le 



(1) Arrêté le 23 octobre 1943, Jacques Helbronner sera assassiné 
en novembre de la même année à Auschwitz. 

(2) Voir en annexe 10. 



88 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Consistoire étudie le problème et l'assemblée aboutit aux 
conclusions suivantes, adoptées à l'unanimité : 

a) protestation contre la tendance à mettre hors du droit 
commun, en les soumettant à un régime d'exception : les per- 
sonnes, les biens et les institutions des citoyens français de 
confession israélite et les Juifs étrangers ; 

b) nécessité de distinguer les questions cultuelles et les 
questions de solidarité sociale ; 

c) éviter d'adhérer même indirectement ou implicitement 
à la constitution d'une communauté juive de caractère quasi 
politique et soumise à son propre régime juridique et fiscal. 

Un commentaire du professeur Oualid éclaire ces diffé- 
rents points (3). 

Pratiquement dans le même temps, la Commission centrale 
des Œuvres israélites d'assistance réunie à Marseille le 24 octo- 
bre avait abouti à des conclusions voisines. Le 26 octobre se 
tenait à Lyon une réunion mixte des délégués des deux instances. 
En dépit de l'accord des deux organisations, Raymond-Raoul 
Lambert, sans aucun mandat de celles-ci, devait mener des 
pourparlers secrets et constants avec Xavier Vallat (4). 

Il ressort de ces négociations officieuses à deux que Xavier 
Vallat n'est jamais tout à fait maître de son jeu et qu'il attend 
constamment des directives des Autorités nazies. Lambert le 
sait bien mais il joue le jeu d'un légalisme qui n'est en fait que 
le respect de la politique nazie (traduite en langue française) qui 
a besoin d'interlocuteur dans une première période. Cette atti- 
tude est jugée sévèrement par les dirigeants du Consistoire qui 
estiment que ces contacts « ... n'aboutirent qu'à renseigner 
imparfaitement le Commissaire général sur l'organisation de 
l'ensemble des œuvres et sur l'attitude résolue de la quasi- 
totalité de leurs membres quant à leur position à l'égard du 
projet de loi sur l'Union... » 

Raymond-Raoul Lambert, qu'il ne faut pas laisser revenir 
bredouille, obtient de Xavier Vallat que la loi ne soit pas pro- 
mulguée avant qu'il soit fait appel aux personnalités que Vichy 
entendait désigner comme membres du Conseil d'administration 
et que le projet leur eut été soumis. La promesse ne sera pas 
tenue et la loi sera promulguée sans préavis, le 29 novembre 
1941 (70 du 2 décembre 1941 (5)). 



(3) Voir en annexe 11. 

(4) Voir en annexe 12. 

(5) Voir en annexe 13. 



VERS LA CRÉATION DE L'UGIF 



89 



Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, le Consistoire 
estime malgré tout que le texte de la loi est en amélioration par 
rapport au projet initial : 

— les associations cultuelles subsistaient hors de l'UGIF ; 

— le problème de l'enseignement n'était pas abordé. 
On rassurait les notables sur des points de détail mais en 

gros, cela ne changeait guère les grands principes de la loi. 

Le 2 décembre 1941, Jarnieu, directeur du cabinet de 
Xavier Vallat fait savoir à Raymond-Raoul Lambert, par note 
verbale, que le CGQJ serait heureux de recevoir le professeur 
Oualid (président de l'Ecole de travail ORT) à qui il a l'in- 
tention de confier la présidence du Conseil d'administration de 
l'UGIF (CDJC-CCXIII, 21). 

Interlocuteur occulte, ce Lambert est contacté régulière- 
ment par les deux parties en présence. Il reçoit les propositions 
des uns, les doléances des autres. Mène-t-il son propre jeu ? 
A-t-il l'impression, en forçant la main de ses pairs, de mieux 
servir une certaine cause ?. Nul ne le saura jamais car Lambert 
n'a jamais laissé de note sur le but de son action. Quand les 
dirigeants des grandes œuvres juives de la zone sud lui écrivent 
c'est qu'ils savent, qu'effectivement il conduit un jeu très parti- 
culier, qui n'est peut-être pas aussi personnel qu'on pourrait le 
croire au premier abord. 

En effet, ce qui chatouille désagréablement certains nota- 
bles (en zone sud comme en zone nord) c'est la perspective de 
subir le même sort que les Juifs originaires de l'Europe centrale 
et fraîchement arrivés en France. Dans une lettre adressée à 
Lambert, le 2 décembre 1941, René Mayer qui est l'un des 
principaux dirigeants de la HICEM (dont l'activité consistait à 
favoriser l'émigration des Juifs étrangers qui désiraient quitter 
la France) laisse percer le bout de l'oreille. René Mayer, 
importante personnalité juive de zone sud, futur résistant, cri- 
tique et réprouve la loi portant création de l'UGIF : non sur le 
fond mais sur la forme. 

Il exprime : « ... L'expression de ma surprise douloureuse 
et croissante à la lecture des textes successifs où les Israélites 
français sont, par l'application de principes raciaux entièrement 
étrangers au génie de notre pays, traités par le gouvernement du 
Maréchal, exactement sur le même pied que les étrangers ou les 
apatrides... » Et, plus loin : « ... dans l'UGIF, Français et étran- 
gers y seront confondus... J'ajoute que, vraisemblablement, les 
Français y seront minorisés d'une façon inadmissible par rap- 
port aux étrangers, aux apatrides, aux naturalisés de fraîche 



90 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



date... » Mais ce n'est pas tout. A propos de la cotisation obli- 
gatoire que les Juifs devront payer comme le prévoit un article 
des statuts de l'UGIF, le notable ajoute : « ... De nouvelles 
injustices sacrifieront, une fois de plus, les Français aux étran- 
gers de passage dont les biens sont inexistants ou hors de France, 
obligatoirement dissimulés, impossible à déterminer comme à 
saisir... » (CDJC-CCXIII, 20). 

(Quand les Juifs français et étrangers se côtoieront à 
Drancy puis dans les trains les menant vers les camps de la 
mort, le problème de la nationalité et de la primauté des Fran- 
çais ne sera pas encore résolu...) 

Les membres du Consistoire central tiennent séance pres- 
que en permanence. On navigue à l'estime et l'on évite de pren- 
dre des positions trop tranchées. On s'appuie sur les déclarations 
des organisations proches et, sans dénoncer explicitement le pro- 
jet, on évite de s'engager officiellement trop avant. Cette valse- 
hésitation ressort à l'évidence du procès-verbal de la réunion 
tenue le 7 décembre : 

« ... La section permanente du Consistoire central 
réunie à Lyon, le 7 décembre 1941, avec les délégués de 
la Commission centrale des œuvres de bienfaisance, afin 
d'examiner la situation de la loi du 29 novembre 1941 

après en avoir délibéré, 

approuve complètement les termes des conclusions 
de la motion adoptée le 6 décembre 1941 (6) par la Com- 
mission centrale des œuvres, 

estime, en conséquence que, dans les circonstances 
actuelles et en présence de la loi du 29 novembre 1941, 
il est impossible aux membres des comités des œuvres 
d'accepter les fonctions de membres du Conseil d'adminis- 
tration de l'Union prévues par les articles 1 et 4 de la loi » 
(CDJC-CCXIII, 10). 



Pour des raisons curieuses, ambiguës surtout, le rabbinat 
français voit d'un très mauvais œil le déroulement des négocia- 
tions puis la publication au JO des statuts de l'UGIF. Le procès- 
verbal de la séance du 7 décembre 1941 de l'Association des 



(6) Nous n'avons pas retrouvé ce document. 



VERS LA CRÉATION DE L'UGIF 



91 



rabbins français est plein d'intérêt car le point de vue émis 
énonce à haute voix ce que le Consistoire ne fait que chuchoter. 
Là également, ce n'est pas la création de l'UGIF qui est remise 
en cause mais ses statuts. Ce qui chagrine les docteurs de la 
loi c'est surtout de voir la future organisation échapper à leur 
bienveillante attention. Alors que le Consistoire se refusait à 
accepter une Union qui aurait eu à connaître des problèmes 
cultuels, le conseil du rabbinat, lui, regretterait plutôt cette 
séparation de fait : 

« ... Le Conseil de l'Association des rabbins français, 
consulté par son président, Monsieur le Grand Rabbin de 
France sur l'attitude que le rabbinat doit adopter pour lui- 
même et sur celle qu'il doit recommander aux fidèles concer- 
nant la loi du 29 novembre 1941, créant une Union générale 
des Israélites de France, a délibéré la réponse suivante : 



« Le Conseil de l'Association des rabbins de France, 

— considérant que cette loi en instituant sous la 
forme d'une Union générale des Israélites de France, une 
représentation non confessionnelle des Juifs français et 
étrangers, croyants ou non, méconnaît le fait que les Juifs 
constituent une communauté religieuse, 

— que la séparation établie par la loi entre les asso- 
ciations cultuelles maintenues d'une part et l'Union géné- 
rale remplaçant les autres associations juives dissoutes, 
d'autre part, ne fait qu'accentuer la démarcation entre 
l'élément religieux et l'élément philanthropique, entre le 
spirituel et le social, 

— que cette division est, au fond, opposée aux prin- 
cipes et aux traditions du judaïsme, 

— considérant que les ressources de l'Union géné- 
rale seront constituées notamment par un prélèvement 
sur un prétendu « Fonds de solidarité juive » et par le pro- 
duit de cotisations versées obligatoirement par les Juifs, 

— considérant que si l'on peut discuter la légitimité, 
au regard de la loi religieuse, de taxes spéciales imposées 
à une catégorie de contribuables, la religion et la morale 
ne permettent pas d'utiliser à des fins même charitables 
des fonds provenant d'une spoliation, 

— déclare, en conséquence, que la loi du 29 novem- 
bre 1941 n'oblige pas en conscience et que, si elle doit 
être respectée comme loi d'Etat, elle ne peut être acceptée 
librement par les Israélites... » (CDJC-CDXX, 12). 



92 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Bien qu'en désaccord sur quelques principes avec les sta- 
tuts de la future UGIF, les rabbins, dans leur majorité, parta- 
gent en fait le point de vue qu'il faut accepter le compromis 
et appliquer une politique du moindre mal. Ainsi à la fin de 
1941 et à deux reprises, le grand rabbin Isaïe Schwartz exhorte 
les Juifs à la soumission sous couvert de fidélité au judaïsme, 
lorsque sont promulguées les premières ordonnances nazies (7). 

« ... Quelle que soit votre amertume et sans rien 
accepter de ce qui vous a mis hors de la loi commune, 
subissez régulièrement les obligations qui vous sont faites 
par les lois, décrets, arrêtés et règlements du gouvernement 
français, en en appelant dans votre conscience de la France 
contrainte et meurtrie d'aujourd'hui, à la France géné- 
reuse et libre de toujours. Ne cachez pas votre qualité 
d'Israélites... Soyez renseignés et en règle avec les lois, 
ne vous cachez pas d'être ce que vous êtes. Soyez simples 
et modestes. Vous n'en serez que meilleurs Israélites et 
meilleurs Français... » 

Ces appels à la soumission (qui s'adressaient en priorité 
aux Juifs français) devaient se multiplier car, n'est-ce pas, les 
malheurs de la guerre dont les Juifs souffraient, les persécu- 
tions, cela ne pouvait dépendre que la volonté du Très-Haut : 

« ... Certains Israélites, désireux de ne pas se faire 
remarquer, hésitent à professer leur foi sous les yeux des 
voisins qui ne savent rien du judaïsme. A ces Israélites 
prudents, nous disons volontiers : vos voisins se méfieront 
de vous si vous vous cachez... » 

Cette attitude légaliste du rabbinat ne se démentira pas 
durant toute la période de l'occupation, même si en 1944 quel- 
ques isolés se retrouveront comme aumôniers aux côtés des 
petits groupes de maquisards juifs. 



Le 12 décembre 1941, une délégation du Consistoire est 
reçue à Vichy par Xavier Vallat. Au nom de la délégation, le 



(7) Archives « Librairie of the Jewish Theological Seminary », 
New York. 



VERS LA CREATION DE L UGIF 



93 



professeur Oualid donne lecture d'une déclaration exposant les 
motifs d'un refus collectif qui conclut que pour eux : 

« ... Il ne leur serait possible, pour obéir à un devoir 
impérieux d'humanité et de solidarité envers des milliers 
de malheureux de faire taire leur sentiment de profonde 
douleur patriotique à l'égard de la législation nouvelle que 
si celle-ci était profondément modifiée de façon à limiter 
formellement et expressément les attributions de l'Union 
et de ses administrateurs, aux seules questions d'assistance, 
de prévoyance et de reclassement social, à l'exclusion de 
toute autre mission ou fonction d'un autre ordre social et 
sans nuire, au surplus, au droit des Israélites à l'assistance 
publique... (8) » 

Peu convaincu de l'intérêt de ce baroud d'honneur, Xavier 
Vallat laisse entendre à ses visiteurs qu'il est convaincu que 
ceux-ci accepteront finalement les fonctions qu'il leur fait 
l'honneur de leur confier. Pour le CGQJ, il n'était plus question 
de modifier la loi ; il consentait seulement à recevoir des lettres 
d'acceptation contenant des réserves. Une seule concession était 
pourtant obtenue : Xavier Vallat s'engageait à ne pas désigner 
d'office les membres du Conseil d'administration de l'Union 
sans les avoir pressentis par lettre auparavant. Ce même jour, 
plusieurs des personnalités reçues par Xavier Vallat lui écrivent 
pour décliner la proposition qui leur est faite d'être désignées 
comme membres du Conseil d'administration de l'UGIF. 

Le 14 décembre, la délégation retour de Vichy rend 
compte de sa mission devant les sections permanentes du 
Consistoire et de la Commission centrale des œuvres. Désor- 
mais, à Vichy, on veut aller vite. De son côté, Raymond-Raoul 
Lambert est également pressé de conclure et, le 13 décembre, il 
avait écrit au professeur Oualid pour lui dire toute son admi- 
ration quant à la manière dont il avait mené une partie des 
négociations, la veille, avec Xavier Vallat. Il conclut dans sa 
lettre : 

« ... Enfin, n'êtes-vous pas persuadé, comme moi, 
qu'avec un peu de sage diplomatie et sans hâte nuisible, 
il nous sera facile, au sein de l'Union, de conserver l'indé- 
pendance technique et l'autonomie administrative des gran- 
des œuvres... » (CDJC-CCXIII, 24). 



(8) Voir en annexe 14. 



94 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Toute la philosophie des futurs dirigeants de l'UGIF se 
trouve résumée dans ces propos. Et si Lambert semble avoir 
raison pour ce qui concerne la zone sud, cela ne sera que de 
courte durée car moins d'un an plus tard la fiction de la zone 
dite libre disparaîtra quand les nazis occuperont l'ensemble 
du territoire français. Dès lors, les dirigeants de l'UGIF zone 
sud, tout comme les « indigents » secourus deviendront autant 
d'otages entre les mains de ceux qui étaient encore considérés 
comme des interlocuteurs possibles. 

Bien qu'il soit constamment resté en contact avec les per- 
sonnalités juives reçues et consultées par Xavier Vallat, bien 
que la plupart de ces personnalités lui soient très proches, le 
Consistoire, quant à lui, reste toujours dans l'expectative et 
considère encore que : « ... dans les circonstances actuelles et 
en présence des termes de la loi du 29 novembre 1941, il était 
impossible aux membres des comités d'œuvres d'accepter les 
fonctions de membre du Conseil d'administration de l'Union, 
prévues par les articles 1 et 4 de la loi... » (CDJC-CCXIII, 33). 

Le 14 décembre, nouvelle lettre à Xavier Vallat des per- 
sonnalités pressenties. Le contenu de cette missive est soumis 
au Consistoire central et adopté à l'unanimité. La lettre est 
signée André Weill : 



« Monsieur le ministre, 

« J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre 
lettre par laquelle vous me manifestiez votre intention de 
me nommer membre du Conseil d'administration de 
l'Union générale des Israélites de France. 

Au cours de l'audience du 12 décembre dernier, 
quatre de nos collègues, exprimant notre point de vue 
unanime, vous ont exposé les raisons qui les contraignaient 
à décliner la mission dont vous vous proposiez de les 
charger. 

Vous avez bien voulu leur donner des instructions 
formelles, que la compétence du Conseil d'administration 
de l'Union ne saurait s'étendre à d'autres questions que 
l'assistance, la prévoyance et le reclassement social et que, 
ainsi, les membres ne sauraient être chargés d'aucune mis- 
sion d'un autre ordre. 

Nos collègues vous ont demandé, de plus, qu'il soit 
entendu que le Conseil puisse faire appel aux dons et legs. 

Ce n'est que dans la mesure où les fonds dont ils 
disposeront de ce fait, ajoutés aux biens des œuvres qui 



VERS LA CRÉATION DE L'UGIF 



95 



lui auront été dévolus, ne suffiraient pas au fonctionnement 
normal des œuvres que celui-ci serait tenu de se soumettre 
à l'utilisation du produit des cotisations forcées. 

Je me permets d'y ajouter qu'il serait contraire aux 
doctrines de la religion israélite d'utiliser directement ou 
indirectement le produit du fonds dit de solidarité. 

Ce n'est que sous le bénéfice de vos assurances et sous 
les dernières réserves ci-dessus formulées qu'il m'est pos- 
sible d'accepter la mission dont vous voulez bien me char- 
ger » (CDJC-CCXIII). 

Cette lettre n'est que le premier ballon d'essai mais le 
compromis semble prendre forme. Xavier Vallat qui interprète 
cette attitude comme une acceptation pudique ne perd pas une 
heure pour contacter Raymond-Raoul Lambert puis les autres 
personnalités pressenties. Il leur écrit le 15 décembre : 

«... J'ai l'honneur de vous informer que je me propose 
de vous désigner comme membre du Conseil d'administra- 
tion de l'Union générale des Israélites de France créée par 
la loi du 29 novembre 1941, étant donné la part que vous 
avez prise jusqu'à ce jour dans la direction d'œuvres juives 
importantes. 

Je vous serais obligé de me faire connaître si cette 
désignation rencontre votre agrément... » (CDJC-CCXIII 
25). 



Les personnalités sollicitées par Xavier Vallat se réunissent 
les 17 et 18 décembre et se mettent d'accord sur un texte de 
lettre de réponse tenant compte de la situation nouvelle mais 
repoussent son envoi à une date ultérieure. En effet, l'unani- 
mité ne règne pas. Certains, comme Lambert, estiment que le 
compromis sera réalisé de toute manière et qu'il n'y a pas de 
temps à perdre, que si l'on perd encore du temps la situation 
sera encore plus défavorable. D'autres refusent de s'engager 
dans la hâte et demandent encore à réfléchir. 

Les discussions internes vont bon train. Les va-et-vient 
entre le Consistoire central et les dirigeants des œuvres se mul- 
tiplient. Ce qui est en cause est trop important pour céder à une 
impulsion. Malgré leur désir de ne pas être pris de vitesse les 
notables de zone sud se refusent encore à accepter le compro- 
mis qui leur est proposé par Xavier Vallat, officiellement et, en 
coulisse, par Lambert. 



96 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Le 2? décembre, les personnalités juives de la zone sud 
écrivent au Commissaire général aux Questions juives pour lui 
faire part de leur refus. En fait une longue discussion interne 
avait eu lieu puisque dans les archives de la Fédération des 
sociétés juives de France, on retrouve deux projets de lettres 
adressées en réponse à Xavier Vallat : l'une pour accepter 
sa proposition avec quelques réserves et l'autre pour refuser 
avec possibilités de revoir le problème. C'est la seconde lettre 
qui sera envoyée à Xavier Vallat (9). 

Les partisans d'un refus motivé qui avaient, pour un temps, 
emporté la décision étaient représentés par : Marc Jarblum, 
président de la Fédération des sociétés juives de France, René 
Mayer, administrateur de la HICEM, le professeur Olmer, pré- 
sident de l'Entraide française Israélite et le professeur Oualid, 
président de l'Ecole de travail ORT. Les autres qui étaient pour 
une acceptation pure et simple des propositions du CGQJ et qui 
suivaient par solidarité le groupe le plus méfiant, ne se tenaient 
pas pour battus. Il s'agissait de Raymond-Raoul Lambert, secré- 
taire général des œuvres israélites d'assistance aux réfugiés, 
Joseph Millner, secrétaire général de l'OSE (Œuvre de secours 
à l'enfance), d'Albert Lévy, président du Comité d'assistance 
aux réfugiés et de Robert Gamzon, Commissaire général des 
Eclaireurs israélites de France (EIF). 

Le 24 décembre, les huit personnalités de zone sud 
envoyaient au CGQJ une lettre individuelle de refus, rédigée 
dans les mêmes termes. Malgré cette attitude de fermeté appa- 
rente, le groupe n'est pas particulièrement uni et Raymond- 
Raoul Lambert restait en contact suivi avec Xavier Vallat par 
téléphone (ce comportement de Lambert était en partie à l'ori- 
gine, depuis le 4 décembre, de l'attitude du professeur Olmer 
qui était partisan d'un refus catégorique et qui ne comprenait 
pas que l'on puisse temporiser plus longtemps). 

Ces atermoiements déplaisent fort à Xavier Vallat qui 
veut arriver à conclure dans les meilleurs délais. De son côté, 
il doit sans doute devoir rendre des comptes à ses maîtres nazis, 
présenter les résultats de ses négociations. Il s'impatiente et le 
30 décembre il convoque Raymond-Raoul Lambert et Joseph 
Millner, deux hommes sur lesquels il sait déjà pouvoir compter. 

Une note sur cet entretien montre déjà que la pratique de 
la politique de souplesse, préconisée par Lambert, n'est pas 
facile à mettre en œuvre. Il est évident que les hommes qui ont 



(9) Voir en annexe 15. 



VERS LA CRÉATION DE L'UGIF 



97 



décidé de coopérer avec Vichy ne sont plus tout à fait libres 
de leur décision car ils sont déjà sous la menace du chantage qui 
les amènera plus tard à céder à chaque étape, bien plus qu'ils 
ne l'avaient décidé au début des négociations. 

Voici cette note, tout à fait révélatrice de l'attitude du 
Commissaire aux Questions juives : 

« 1° M. Xavier Vallat manifeste son plus profond 
mécontentement du refus collectif : perte de temps (depuis 
le 12 décembre) et acceptation attendue après l'entretien 
Oualid et l'envoi de la lettre. 

2° Il ne peut plus attendre en raison des événements 
et a besoin d'une décision immédiate, repartant dans cinq 
jours pour Paris. Etant donné le refus, il est dans l'obliga- 
tion de nommer, en dehors de M. Wormser qui accepte, 
huit autres membres choisis en dehors des œuvres puisque 
les dirigeants refusent avec toutes les conséquences que 
cela peut comporter. 

3° M. Xavier Vallat déclare : "... Je trouverai huit mar- 
goulins à Vichy qui accepteraient de fonctionner ici, ne 
serait-ce que pour avoir l'autorisation d'y rester..." 

4° MM. Millner et Lambert insistent pour que 
M. Xavier Vallat réfléchisse afin de trouver une solution 
acceptable. M. Vallat ne peut rien promettre et déclare 
que le moment est venu pour chacun de prendre ses res- 
ponsabilités personnelles. 

5° M. Xavier Vallat regrette que les événements 
n'aient pas permis à M. André Baur, devant lequel il s'in- 
cline, de venir à Marseille pour faire comprendre aux huit 
le danger de leur refus. Il donne quelques précisions très 
intéressantes sur la situation à Paris et les mesures envisa- 
gées par le gouvernement concernant le paiement de 
l'amende de 1 milliard » (CDJC-CCXIII, 26). 

Il est clair à la lecture de cette note que les réticences ne 
viennent pas des personnalités pressenties de la zone nord et la 
référence à André Baur montre bien, s'il en était nécessaire, que 
les moyens de chantage sont assez opérants en zone d'occupation 
allemande pour qui a déjà mis le doigt dans l'engrenage. 

Au nord comme au sud, les interlocuteurs de Xavier Vallat 
capituleront devant un argument qui leur paraît majeur : le 
24 décembre, les Autorités nazies avaient ordonné que l'in- 
demnité de 1 milliard de francs, due par les Juifs, serait recueil- 



98 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



lie et versée par l'organisation obligatoire qui réunit tous les 
Juifs vivant en France. Ceux qui acceptent de jouer le jeu consi- 
dèrent qu'il est de leur devoir de faire face à la situation pour 
que leurs « coreligionnaires » ne soient pas spoliés dans le 
désordre. Ils veilleront, comme le prévoit le diktat nazi, à ce 
que cette rançon soit effectivement répartie, sous le contrôle 
du gouvernement français, entre tous les Juifs capables de faire 
honneur aux engagements pris par les notables. 



Bien entendu, ces mesures et leurs applications confir- 
maient les appréhensions des dirigeants du Consistoire qui deve- 
vaient de plus en plus prudents face à l'UGIF naissante. Les 
conclusions des travaux de la Commission sociale du Consistoire 
central israélite portent le témoignage des craintes de l'orga- 
nisme porte -parole des notables bien-pensants de la commu- 
nauté juive française. Nous avons retrouvé une note non datée 
mais apparemment rédigée dans les derniers jours de décem- 
bre 1941 : 

« ... Nous aurons à cœur de participer aux œuvres 
sociales ouvertes à tous, sans distinction de confession, 
à les développer, à favoriser la création d'œuvres nouvelles. 

Nous ne cherchons pas à nous dissimuler les raisons 
réelles qui ont inspiré la création par une loi de l'Union 
des Israélites de France mais c'est un fait quand il s'agit 
de misères à soulager. Cet acte a eu notamment pour pré- 
texte d'essayer de corriger du point de vue humanitaire 
de l'assistance et du reclassement social, la rigoureuse 
application des lois d'exception. Nous tenons à affirmer 
que la Commission sociale ne peut avoir la prétention 
de se substituer à l'Union, organisation légale, à l'aide de 
laquelle tous nos coreligionnaires français et étrangers 
peuvent être appelés à recourir... » (CDJC-CCXIII). 

Ce texte, pour sibyllin qu'il soit, montre bien que tout en 
affirmant rester en retrait, le Consistoire central ne se désinté- 
resse nullement de l'UGIF. On le verra bien en zone sud où 
la plupart des dirigeants seront, bien souvent, de fidèles exécu- 
tants du Consistoire. 

En zone nord, on réagit différemment qu'au sud. En tout 
cas on ne fait pas de coquetterie superflue. Les pourparlers 
avec Xavier Vallat ont commencé bien plus tôt qu'en zone sud 



VERS LA CRÉATION DE L'UGIF 



99 



(en septembre 1941) et le Commissaire général ne cache pas 
à qui veut l'entendre (sous le sceau de la confidence, bien sûr) 
que l'entrevue qu'il a eue à la fin du mois de septembre 1941 
avec André Baur et M e Lucienne Scheid-Haas a permis de 
conclure, au mieux des intérêts des deux parties, un accord rai- 
sonnable (CDJC-CCXIII, 32) (10). Plus tard, l'avocate pourra 
dire que, grâce à elle, la loi a pu être modifiée quand il en était 
encore temps et, notamment, pour ce qui concernait les pro- 
blèmes d'enseignement. 

Satisfait de ses interlocuteurs du nord, Xavier Vallat 
enrage de voir ceux du sud faire traîner les pourparlers en lon- 
gueur. Parfois, il fait mine de lâcher du lest. Cela lui coûte peu 
d'ailleurs car il n'est pas question de tenir les promesses. Quant 
aux futurs dirigeants, ils n'attendent que quelques mots pour 
se laisser convaincre. 

Le 2 janvier, le Commissaire général écrit aux récalcitrants 
de la zone sud. Il leur envoie le télégramme suivant qui ne 
souffre pas de réplique, tant il est persuadé que les destinataires 
vont obtempérer immédiatement : 

« ... Vous accuse réception de votre lettre du 24. Je 
ne puis que vous confirmer engagement verbal donné au 
cours entretien Oualid. Vous prie de faire savoir par télé- 
gramme si maintenez refus, m'obligeant à rechercher rem- 
plaçant parmi personnalités étrangères aux œuvres... » 
(CDJC-CCXIII, 29). 

C'est le point sensible. Les plus faibles capitulent en rase 
campagne, et donnent leur acceptation par télégramme en date 
du 4 janvier : 

« ... Réponse à votre télégramme du 2 stop. En raison 
confirmation engagement verbal donné collègue 12 décem- 
bre sur limitation compétence conseil aux seules questions 
œuvres en dehors de toutes participations amendes col- 
lectives, vous donne agrément à ma désignation comme 
membre » (CDJC-CCXIII, 31). 

Ce télégramme est envoyé par quatre personnalités : Ray- 
mond-Raoul Lambert, Albert Lévy, Robert Oualid et le pro- 
fesseur Oualid. Par ailleurs, Joseph Millner qui avait sans doute 



(10) Voir en annexe 16. 



100 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



eu peur de manquer le coche avait ainsi rédigé son propre télé- 
gramme, sans la moindre réticence : « Votre télégramme du 2 
courant reçu. Vous donne mon acceptation dans l'intérêt des 
œuvres, avec respect... » (le respect était vraiment superflu). Le 
professeur Olmer donne une acceptation de principe mais vou- 
drait bien être reçu avant publication du décret sur la création 
de l'UGLF. Il sera écarté, tout comme le sera Marc Jarblum 
ainsi que le professeur Oualid qui avaient accepté : l'un en 
formulant des réserves et l'autre en adoptant une attitude qui 
manquait de souplesse lors des pourparlers préliminaires. 

Au Consistoire central, sans vouloir désigner du doigt les 
bons et les méchants, on se contente de noter simplement : 

« ... La délégation permanente du Consistoire central a 
adopté une motion regrettant profondément les pourparlers 
sans mandat poursuivis par le secrétaire général du Comité 
d'assistance aux réfugiés, l'attitude adoptée par l'un de ses 
membres, en dépit des motions unanimes du Consistoire 
central et de la Commission des œuvres, et affirmant que 
le Conseil d'administration de l'Union ne pouvait être 
considéré représentant à un titre quelconque les Français 
de religion israélite... » (toujours ce chauvinisme latent). 

et plus loin : 

« ... La composition du Conseil de l'Union n'est que 
le reflet de l'attitude prise au cours de la période qui s'est 
écoulée entre le 29 novembre, date de la promulgation de 
la loi, au 9 janvier 1942, date du décret de nomination du 
Conseil. Attitude d'acceptation sans garanties, d'une part, 
attitude de fermeté et de dignité d'autre part... » (CDJC- 
CCXIII). 



MM. Marc Jarblum, René Mayer ainsi que les professeurs 
Olmer et Oualid ayant été écartés par Xavier Vallat en raison 
de leur attitude insuffisamment soumise, ils seront remplacés 
par MM. Marcel Wormser, A. Lazard, R. Spanien et Mlle Laure 
Weil. Raymond-Raoul Lambert sera l'administrateur délégué de 
l'UGIF pour la zone sud : en fait le véritable patron. Albert 
Lévy désigné comme président général de l'UGIF (ayant en prin- 
cipe autorité sur les deux zones n'aura qu'un rôle falot et se 
retirera rapidement de la scène au profit d'André Baur, ce qui 
comblera les vœux du CGQJ dans un premier temps). 



VERS LA CRÉATION DE L'UGIF 



101 



Tout au long de l'occupation nazie, le Consistoire entre- 
tiendra des relations apparemment froides avec l'UGIF, même 
en zone sud où les membres du Conseil d'administration seront 
pourtant indirectement ses fidèles représentants. Une réflexion, 
trouvée dans un document interne, témoigne de cette attitude : 

« ... En somme, nos relations avec l'Union sont tout 
à fait correctes, voire cordiales et sur la base d'une parfaite 
égalité. Nos collaborateurs, avec l'esprit de dévouement et 
de sacrifice qui leur est propre, ont renoncé à être protégés 
par l'Union malgré les risques qu'ils courent journellement, 
afin de sauvegarder intacte notre indépendance s> (CDJC- 
CCXIII, 48). 

Ces derniers mots sont lourds de doute. 

En zone nord, où les contacts avec le Consistoire paraissent 
inexistants, pas de problème. Certains membres du Conseil 
d'administration seront désignés sans même avoir été contactés 
officiellement. Qu'à cela ne tienne et, à l'instar du professeur 
agrégé de médecine Benjamin Weill-Hallé, on accepte sans 
discuter. Le célèbre pédiatre écrit à cette occasion une lettre 
à Xavier Vallat qui mérite d'être citée : 

« Monsieur le ministre, 

Les journaux m'apprennent que j'ai été désigné par 
vous comme membre du Conseil d'administration de l'Union 
générale des Israélites de France. Je ne puis que m'incliner 
devant votre décision. 

Mais soumission ne veut pas dire acceptation. Vous 
me permettrez, à titre personnel et en cette seule occasion, 
de vous exprimer mon sentiment intime et joindre ma pro- 
testation à celle de tant de bons et loyaux Français qu'on 
prétend isoler de la communauté nationale. 

Attachés passionnément à leur patrie, en restant en 
France en dépit des périls incontestables qui les menaçaient 
entre tous et qui se sont abattus sur beaucoup des leurs, 
ils ont tenu à manifester leur union étroite avec le pays 
qui les a vus naître eux et leurs ascendants et qu'ils ont 
défendu et honoré de leur mieux. 

J'ai moi-même ressenti au long des années 40-41 une 
triple et cruelle épreuve : en Français d'abord, en Alsacien 
bercé dans son enfance aux sons d'une Marseillaise d'espé- 
rance, en homme que les desseins mystérieux de la provi- 



102 DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 

dence ont fait naître d'une souche dont il n'a jamais rougi. 
Monsieur le ministre, que cette même providence vous 
éclaire et vous assiste dans toutes vos entreprises... » 
(CDJC-CCXIII, 28). 



Le 9 janvier 1942, le décret nommant les membres du 
Conseil d'administration de l'UGIF paraît au Journal officiel de 
l'Etat français. Ceux qui avaient eu des scrupules à accepter 
sans discussion avaient été remplacés. Cela pour la zone sud 
car en zone nord les hommes étaient plus sûrs : la plupart 
d'entre eux venant du Comité de coordination des Œuvres de 
bienfaisance du Grand-Paris où ils avaient déjà fait leurs preu- 
ves. Il s'agissait de MM. André Baur, Georges Edinger, Fer- 
nand Musnik, Benjamin Weill-Hallé, Marcel Stora, qui seront 
rejoint par Mmes Juliette Stern et Lucienne Scheid-Haas, 
Alfred Morali et Albert Weill. 



vers la création de l'ugif 103 

Annexe 10 



LA MISE EN PLACE DE LA LOI DU 29 NOVEMBRE 1941 

• Contre-projet de loi présenté par Jacques Helbronner, 
président du Consistoire central israélite, le 15 octobre 1941 



Article premier. — Le Consistoire central des Israélites de 
France, Conseil d'administration de l'Union des Associations 
cultuelles israélites de France et d'Algérie, constitué en exécution 
et dans les conditions de la loi du 9 décembre 1905 est seul qua- 
lifié pour représenter les intérêts moraux et spirituels des Israélites 
auprès des Pouvoirs publics. 

Article 2. — Tous les Israélites domiciliés ou résidant en 
France, affiliés ou non aux Associations cultuelles susmentionnées, 
sont tenus de faire partie d'une Association générale des Israélites 
de France dont le but est d'assurer les mesures d'assistance, de 
prévoyance, d'enseignement et tous autres services sociaux des 
communautés israélites sur te territoire français. 

Article 3. — Toutes les associations israélites existantes, qui 
poursuivraient les buts indiqués à l'article précédent, sont dissoutes 
et leurs biens sont transférés à l'Association générale des Israélites 
de France. Les conditions d'exécution de cette dévolution seront 
fixées par arrêté du ministre secrétaire d'Etat à l'intérieur. 

Article 4. — Les ressources de l'Association générale des 
Israélites de France sont constituées indépendamment des dons et 
legs qu'elle pourra recevoir : 

1° par les ressources provenant des biens des associations 
israélites dissoutes ; 

2° par les cotisations versées par les Israélites domiciliés ou 
résidant en France, fixées par le Conseil d'administration de l'As- 
sociation, d'après la situation de fortune de chacun. Ces cotisations 
sont recouvrées comme en matière de contributions directes ; 

3° par les ressources exceptionnelles prévues par des lois spé- 
ciales. 

Article 5. — L'Association générale des Israélites de France 
est administrée par un Conseil d'administration de 18 membres, 
choisis pour la première nomination sur une liste dressée par les 
deux comités israélites de coordination existant lors de la promul- 
gation de la présente loi, par le Commissaire général aux Questions 
juives qui en désigne le président, les deux vice-présidents, le 
trésorier et le secrétaire général. 

Les nominations, auxquelles il y aura lieu de procéder par 
suite de décès ou de démission, seront faites par cooptation par le 
Conseil d'administration qui les soumettra à la ratification du Com- 
missaire général aux Questions juives. 

Deux contrôleurs, mis à la disposition du commissaire général 
par le ministre secrétaire d'Etat aux finances, assistent aux séances 
du Conseil d'administration et peuvent demander l'ajournement des 



104 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



décisions prises par le conseil. Ils en rendent compte aussitôt au 
Commissaire général aux Questions juives. 

Article 6. - — Le Commissaire général aux Questions juives a 
le contrôle de la gestion du Conseil d'administration. Il peut pro- 
noncer l'annulation de ses délibérations. 

Article 7. — L'Association générale des Israélites de France 
est dotée de la personnalité civile. Elle est représentée par son 
président, qui peut déléguer tout ou partie de ses fonctions à 
d'autres membres du conseil. 

Article 8. — (disposition transitoire) Tant que subsisteront la 
séparation de la France en deux zones, résultant de l'occupation, 
le Conseil d'administration de l'Association sera divisé en deux 
comités dont le siège sera fixé par le Commissaire général aux 
Questions juives. Chacun des comités comprendra au moins sept 
membres et sera présidé l'un par le président et l'autre par l'un des 
vice-présidents. (CDJC-CCXIII, 6). 



ANALYSE DU CONTRE-PROJET, 
VRAISEMBLABLEMENT DESTINÉ 
AUX MEMBRES DU CONSISTOIRE 



M. H., dans l'intention d'obvier aux principaux inconvénients 
du projet de X. V., a présenté un contre-projet caractérisé comme 
suit : 

1° Il maintient la création d'une association générale groupant 
tous les Israélites résidant en France, en laissant à cette association 
les mêmes ressources que celles prévues par le projet. 

Mais pour assurer la liberté du culte, le contre-projet prévoit 
que le C. C. ne figurera pas au nombre des associations absorbées 
et continuera à régir l'administration du culte, comme il l'a toujours 
fait dans les termes de la loi de 1905. 

Naturellement, le C. C. conservera la libre disposition et 
l'autonomie de ses ressources naturelles. 

Relèveront au contraire de la compétence de l'Association 
générale, toutes les questions d'assistance et d'enseignement, autre- 
fois traitées par les associations absorbées. 

2° Pour assurer l'indépendance et la dignité du Conseil de 
direction, le contre-projet prévoit que les 18 membres ne seraient 
pas désignés par le Commissaire général mais bien par le Consis- 
toire central. 

3° Dans l'espoir de faire accepter le contre-projet, M. H. y 
a inséré un article aux termes duquel le Commissaire général aura 
la faculté de faire assister deux de ses représentants à toutes les 
séances du Conseil de direction. (CDJC - CCXIII, 6.) 

M. H. désigne M. Helbronner président du Consistoire central. 

X. V. désigne Xavier Vallat Commissaire général aux Questions 

juives. 

C. C. désigne à l'évidence le Consistoire central. 



VERS LA CRÉATION DE L'UGIF 



105 

Annexe 11 



LA MISE EN PLACE DE LA LOI DU 29 NOVEMBRE 1941 

• Commentaires du professeur Oualid, 
membre du Consistoire central israélite, le 23 octobre 1941 



Le Consistoire central des Israélites de France, saisi par son 
président, sur la demande du Commissaire général aux Questions 
juives de l'avant-projet de loi sur l'organisation des institutions 
israélites en France. 

Après avoir délibéré, 

Tient tout d'abord à élever une nouvelle et solennelle protes- 
tation, tendant une fois de plus, à placer les citoyens français de 
religion israélite hors de la nation à laquelle ils sont complètement 
et indissolublement incorporés : 

1) en rassemblant en un groupe unique tous les Israélites rési- 
dant en France, sans distinguer les Français des étrangers ; 

2) en obligeant à s'affilier à un groupement de nature essen- 
tiellement confessionnel, même les Israélites n'ayant aucune 
croyance religieuse, alors que nulle contrainte de cette nature n'est 
imposée aux Français des autres confessions. 

Au surplus, considérant que la mesure projetée est une atteinte 
aux principes fondamentaux de l'ordre public français : liberté de 
conscience, liberté des cultes, égalité de tous les Français devant 
l'impôt ; 

Considérant, en effet, que dans sa teneur actuelle le texte 
prévoit la création obligatoire de deux institutions : 1°) une Union 
des Israélites de France à but principalement philanthropique et 
social, 2°) une union des associations cultuelles à but essentiellement 
religieux ; 

Que la première de ces institutions aurait pour objet « la 
représentation des Israélites auprès des Pouvoirs publics » notam- 
ment pour les questions d'assistance, de prévoyance, d'enseignement 
et de reclassement social, qu'y seraient obligatoirement affiliés tous 
les Israélites domicilées ou résidant en France, sans distinction 
d'origine, de nationalité ou de croyance religieuse ; 

Que cette Union se substituerait aux associations juives de 
bienfaisance actuellement existantes, préalablement dissoutes et 
dont les biens lui seraient dévolus ; 

Que ces ressources seraient constituées, outre les dons, legs et 
cotisations volontaires, par une double contribution forcée, à savoir : 

a) une part du prélèvement opéré sur les biens appartenant à 
des Israélites, en exécution de l'article 22 de la loi du 22 juillet 
1941, 

b) des cotisations fixées d'après la situation de fortune des 
assujettis et recouvrées comme en matière d'impôts directs ; 

Considérant que le Consistoire ne saurait donner un acquies- 
cement, fut-il indirect, à la spoliation que constitue, à ses yeux, 



106 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



ledit prélèvement, même si une fraction d'ailleurs minime doit en 
être attribuée à un « fonds de solidarité juive » non plus qu'à la 
création d'une sorte d'impôt d'assistance frappant les citoyens fran- 
çais ou les ressortissants étrangers de confession israéiite, tant que 
les Français et étrangers des autres religions n'y seront point 
astreints, ce prélèvement et cette cotisation forcée étant une atteinte 
à l'égalité de tous devant les charges fiscales ; 

Considérant, du reste, que point n'est besoin d'une contrainte 
pour dicter à la communauté juive, dans le cadre de la bienfaisance 
privée, l'accomplissement d'un devoir de solidarité sociale qu'elle 
a toujours rempli et qu'elle est disposée à poursuivre et à amplifier, 
en ajoutant son action à celle des institutions publiques d'assistance, 
de prévoyance et d'assurances sociales, au bénéfice desquelles les 
Français de confession israéiite ont droit au même titre que leurs 
concitoyens, puisque, comme eux, ils participent à leur entretien 
par leurs contributions fiscales ; 

Considérant, d'autre part, que l'organisation du culte israéiite, 
tout en demeurant, en principe, soumis aux lois de 1905 et de 
1907, n'en sera pas moins l'objet d'un traitement différentiel sous 
la double forme de l'affiliation obligatoire de toutes les associations 
cultuelles israélites à une Union unique, investie, vis-à-vis d'eux 
de pouvoirs de contrôle et de contrainte, et de la désignation et du 
contrôle des administrateurs de cette Union par le Commissaire 
général aux Questions juives ; 

Considérant que ce traitement différentiel, imposé aux seules 
associations cultuelles israélites, constitue une immixtion indirecte 
mais manifeste des Pouvoirs publics dans la nomination des minis- 
tres du culte et, par suite, une atteinte portée non seulement aux 
principes du droit français, de la liberté de conscience et d'exercice 
de la religion mais encore et surtout aux principes intangibles de 
la loi mosaïque sur le plan cultuel et confessionnel ; 

Donne mandat à son président de demander au gouvernement 
l'application pure et simple au culte israéiite des lois de 1905 et de 
1907 et des textes pris pour leur exécution. 

Sur le plan philanthropique et social : 

Considérant que la centralisation des œuvres purement privées 
de bienfaisance, d'assistance, de prévoyance, de formation profes- 
sionnelle et de reclassement social peut présenter des avantages en 
coordonnant et en rationalisant leur action, 

Que l'utilité de cette coordination est si manifeste qu'il existe 
déjà une commission centrale des Organisations juives d'assistance, 
créée sur l'initiative et fonctionnant sous la direction de M. le 
grand rabbin de France, 

Qu'il suffirait de la consolider et de la conserver pour en 
renforcer l'action régulatrice, 

Que cette consolidation et cette consécration peuvent se faire 
sous l'égide du gouvernement, à la condition : 

— de limiter leurs ressources aux contributions volontaires 
dans la mesure où celles-ci seront suffisantes pour assurer le fonc- 
tionnement des institutions privées de bienfaisance dans le cadre 
actuel de leur activité, 



VERS LA CRÉATION DE L'UGIF 



107 



. — Considérant, au surplus, qu'en raison de la diversité de leur 
objet, de leurs ressources, de leurs besoins et de leurs moyens 
d action, il serait souhaitable que cette coordination s'opérât plutôt 
sous la forme d'une Fédération de grandes œuvres existantes et 
qui conserveraient leur autonomie, sous le contrôle du gouverne- 
ment, plutôt que d'une dissolution desdites œuvres et de leur fusion 
en une Union unique ; 

— Considérant, enfin, qu'en raison de la technicité que com- 
porte 1 administration desdites œuvres, la coordination de leur action 
doit être confiée à des représentants qualifiés, et que ceux-ci 
devraient être designés par les œuvres elles-mêmes ou parmi les 
dirigeants actuels ; 

— Considérant, en tout cas, que l'importance des intérêts 
moraux et matériels en cause et la gravité des répercussions des 
mesures projetées en exigent une étude approfondie, faite avec le 
concours des représentants des grandes œuvres existantes 

Le Consistoire central des Israélites de France donne mandat 
a son président pour demander au gouvernement : 

1 — que préalablement à l'adoption du projet de loi qui lui 
a ete soumis, une étude de ses répercussions en soit faite avec le 
concours des représentants des grandes œuvres existantes, 

2 — à défaut, que le texte en question soit amendé en subs- 
tituant a sa teneur actuelle les dispositions inspirées des considé- 
rations précédemment exposées. (CDJC - CCXIII 6 a ) 



108 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 12 



COMPTE RENDU CONFIDENTIEL 

PAR RAYMOND-RAOUL LAMBERT DE SON ENTREVUE 

AVEC XAVIER V ALLAT LE 7 NOVEMBRE 1941 



Le Commissaire aux Affaires juives me déclare qu'il m'a convo- 
qué pour me demander des renseignements d'ordre technique sur 
certaines œuvres d'assistance, en particulier sur celles qui s'occupent 
des réfugiés étrangers et de leur émigration ainsi que sur le montant 
et l'emploi des fonds reçus des organisations américaines. 

Le Commissaire me communique ensuite les renseignements 
suivants en me demandant de les considérer, jusqu'à nouvel ordre 
comme confidentiels : 

1° Dans le projet de loi qui a été porté à la connaissance du 
Consistoire, des modifications seront apportées pour tenir compte 
des arguments présentés par M. Helbronner. En particulier, le 
Consistoire central et les associations cultuelles ne seront pas soumis 
à la nouvelle réglementation prévue pour les œuvres et continueront 
d'être régis par la loi de 1905. 

Le décret ne sera pas soumis à l'examen du Conseil d'Etat. 

2° M. Vallat est dans l'obligation d'envisager un statut unique 
pour les œuvres de la zone occupée et de la zone libre mais compte 
sera tenu de la séparation géographique et de ses nécessités. 

3° Pour tenir compte des objections techniques, formulées par 
le ministère des Finances, l'idée d'un impôt spécial a été écartée 
et il est très probable qu'on s'en tiendra à l'organisation plus 
rationnelle des contributions volontaires qui alimentent actuellement 
les œuvres. 

4° Un modus vivendi sera recherché pour que soient ménagées 
les susceptibilités américaines et que les contributions venues d'ou- 
tre-Atlantique ne soient pas soumises à un contrôle qui risquerait 
d'en tarir la source pour les œuvres qui en bénéficient actuellement. 

5° M. Xavier Vallat m'a demandé d'attirer l'attention de nos 
amis sur l'inopportunité de renouveler nos solennelles protestations 
au moment où il importe de considérer le problème des œuvres 
sous son aspect administratif et technique. 

6° Il m'a demandé de venir le voir, sauf contrordre télé- 
graphique, le vendredi 14 novembre car il aura besoin, probable- 
ment, de nouveaux renseignements et il pourra alors me commu- 
niquer le projet remanié, qui n'est pas actuellement en sa posses- 
sion. (CDJC - CCXIII, 17.) 



vers la création de l'ugif 109 

Annexe 13 



LOI DU 29 NOVEMBRE 1941 (JO DU 2-12-1941) 
Instituant une Union générale des Israélites de France 



Nous Maréchal de France, Chef de l'Etat français 

le Conseil des ministres entendu 

décrétons : 

Article premier. — Il est institué auprès du Commissariat aux 
Questions juives une Union générale des Israélites de France. 
Cette Union a pour objet d'assurer la représentation des Juifs 
auprès des Pouvoirs publics notamment pour les questions d'assis- 
tance, de prévoyance et de reclassement social. Elle remplit les 
tâches qui lui sont confiées dans ce domaine par le gouvernement. 

L'Union générale des Israélites de France est un établissement 
public autonome doté de la personnalité civile. Elle est représentée 
en justice comme dans les actes de la vie civile par son président, 
qui peut déléguer à tel mandataire de son choix tout ou partie de 
ses pouvoirs. 

Article 2. — Tous les Juifs domiciliés ou résidant en France 
sont obligatoirement affiliés à l'Union générale des Israélites de 
France. 

Toutes les associations juives sont dissoutes à l'exception des 
associations cultuelles israélites légalement constituées. 

Les biens des associations juives dissoutes sont dévolus à 
l'Union générale des Israélites de France. 

Les conditions de transfert de ces biens seront fixées par décret 
rendu sur le rapport du secrétaire d'Etat à l'Intérieur. 

Article 3. — Les ressources de l'Union générale des Israélites 
de France sont constituées : 

1° Par les sommes que le Commissariat général aux Questions 
juives prélève au profit de l'Union sur les fonds de solidarité juive 
institué par l'article 22 de la loi du 22 juillet 1941. 

2° Par les ressources provenant des biens des associations jui- 
ves dissoutes. 

3° Par des cotisations versées par les Juifs et dont le montant 
est fixé par un Conseil d'administration de l'Union d'après la situa- 
tion de fortune des assujettis et selon un barème approuvé par le 
Commissaire général aux Questions juives. 

Article 4. — L'Union générale des Israélites de France est 
administrée par un Conseil d'administration de dix-huit membres 
choisis parmi les Juifs de nationalité française, domiciliés ou rési- 
dant en France et désignés par le Commissaire général aux Ques- 
tions juives. 

Article 5. — Le Conseil d'administration est placé sous le 
contrôle du Commissaire général aux Questions juives. Les membres 
répondent devant lui de leur gestion. Les délibérations du Conseil 



110 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



d'administration peuvent être annulées par arrêté du Commissaire 
général aux Questions juives. 

Article 6. — Les cotisations fixées par le Conseil d'adminis- 
tration de l'Union générale des Israélites de France sont recou- 
vrées par états exécutoires comme il est prévu par l'article 2 du 
décret du 30 octobre 1935. 

Article 7. — Tant que subsisteront les difficultés de commu- 
nication résultant de l'occupation, le Conseil d'administration pourra 
être divisé, le cas échéant, en deux sections dont le siège sera fixé 
par le Commissaire général aux questions juives. Chaque section 
comprendra neuf membres et sera présidée l'une par le président et 
l'autre par le vice-président. 

Article 8. — Le présent décret sera publié au Journal officiel 
et exécuté comme loi de l'Etat. 

Fait à Vichy, le 29 novembre 1941 

Ph. PÉTAIN 

Par le maréchal de France, chef de l'Etat français. 



L'amiral de la flotte, ministre 
vice-président du Conseil 
Al. Darlan 

Le ministre, secrétaire d'Etat 

l'intérieur 

Pierre Pucheu 



Le garde des Sceaux, ministre 
secrétaire d'Etat à la justice 
Joseph Barthélémy 

Le ministre secrétaire d'Etat à 
l'économie nationale et aux 
finances 

Yves BOUTHILLIER 



vers la création de l'ugif 111 

Annexe 14 

LA MISE EN PLACE DE LA LOI DU 29 NOVEMBRE 1941 



Les personnalités de zone sud proches du Consistoire central 
contactées pour faire partie du Conseil d'administration de l'UGIF 
font une déclaration commune, adressée à Xavier Vallat, le 12 dé- 
cembre 1941, pour décliner sa proposition. 

Monsieur le ministre, 

Vous avez bien voulu, au moment d'examiner les modalités 
d'application de la loi du 29 novembre, nous convoquer. Nous vous 
en remercions. 

Nous nous permettons de regretter que cette convocation n'ait 
pas eu lieu avant la promulgation de la loi, nous aurions pu ainsi, 
peut-être, en temps utile, attirer votre attention sur différents points 
essentiels de son texte, notamment sur la rédaction de l'article 
premier. 

Notre présence ici résulte, nous tenons à l'affirmer, de nos 
obligations à l'égard de malheureux dont parmi tant d'autres nous 
nous sommes donné pour tâche de soulager la misère. Nous n'en 
demeurons pas moins fermes dans notre position à l'égard d'une 
législation d'exception qu'aggravent les commentaires dont en est 
accompagnée la promulgation. 

Votre convocation de ce jour précise, Monsieur, qu'elle a pour 
objet en particulier, de fixer la compétence du Conseil d'adminis- 
tration de l'Union créée par la loi. 

Les limites de cette compétence constituent bien, en effet, pour 
les diverses personnes que vous avez pressenties, l'élément capital 
de la décision qu'elles ont à prendre. 

Spécialistes ou techniciens de l'assistance privée, dont l'activité 
philanthropique a été exclusivement consacrée, depuis de longues 
années, aux œuvres de prévoyance, d'entraide et d'assistance, les 
diverses personnes sollicitées de faire partie du Conseil de l'Union 
ont été unanimes à affirmer qu'elles ne se reconnaissaient aucune 
qualité pour représenter auprès des Pouvoirs publics, en d'autres 
domaines que l'assistance, l'ensemble des Israélites français et 
étrangers vivant sur le territoire français qui n'ont de commun que 
leur propre confession religieuse ou celle de leurs ascendants. 

Elles déclarent, en conséquence, après avoir pris l'avis des 
î eprésentants qualifiés de la Communauté religieuse des Israélites 
français, être dans l'obligation de décliner la mission qui leur est 
proposée. 

Il ne leur serait possible, pour obéir à un devoir impérieux 
d'humanité et de solidarité envers les milliers de malheureux, de 
faire taire leurs sentiments de profonde douleur patriotique à 
l'égard de la législation nouvelle, que si celle-ci était modifiée de 
façon à limiter formellement et expressément les attributions de 



112 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



l'Union et de ses administrateurs aux seules questions d'assistance, 
de prévoyance et de reclassement social à l'exclusion de toute mission 
ou fonction d'un autre ordre, sans nuire au surplus aux droits des 
Israélites à l'assistance publique. 

Pour le cas où toutes garanties leur seraient données sur cette 
question essentielle, elles tiennent à préciser les points suivants : 

1° Elles déclarent, tout d'abord, qu'étant donné l'origine et 
le caractère discriminatoire du fonds dit de « solidarité », elles ne 
sauraient s'associer, sous quelque forme que ce soit, à la gestion ou 
à l'emploi des sommes à en provenir. 

2° Tout en s'élevant, une fois de plus, contre le principe d'une 
taxation qui ne frappe qu'une catégorie de Français, fût-ce au profit 
d'œuvres charitables et en se plaçant même sur le terrain de l'oppor- 
tunité, elles sont convaincues que, dès à présent, les contributions 
volontaires au fonctionnement des œuvres sont de nature à produire 
sensiblement plus dans les circonstances présentes qu'une contri- 
bution forcée dont l'assiette sera difficile à établir. Elles suggèrent 
que la contribution forcée ne soit envisagée que lorsqu'il aura été 
établi que les dons et legs, susceptibles de produire de la part de 
leurs auteurs des affectations spéciales aux diverses branches de 
l'assistance, ne suffiraient pas au fonctionnement normal des œuvres. 

3° Elles suggèrent que dans la représentation des œuvres, 
qu'incarnerait le Conseil de l'Union, une place plus grande et 
distincte soit faite à la représentation des œuvres spécifiquement 
françaises, le plus souvent reconnues d'utilité publique depuis de 
très longues années, et notamment aux œuvres d'assistance aux 
vieillards, aux femmes et aux enfants, aux œuvres d'Alsace et de 
Lorraine et aux œuvres de jeunesse. 

4° Elles suggèrent que la présidence du Conseil de l'Union soit 
confiée de préférence au représentant d'une de ces œuvres. 

5° II irait de soit que la fonction de membre du Conseil 
d'administration ne saurait entraîner, ainsi qu'il est d'usage dans 
nos œuvres, la moindre rémunération. 

6° Elles suggèrent que le secrétaire général du Conseil de 
l'Union soit choisi, avec l'agrément du Commissaire général, par le 
Conseil de l'Union, en dehors de ses membres. 

7° Elles suggèrent que soient définies dans un règlement d'admi- 
nistration publique, outre les garanties et les dispositions ci-dessus 
énoncées, les modalités de fonctionnement des diverses œuvres 
existantes pendant la période de transition actuelle et les conditions 
de leur dévolution successive à l'Union. (CDJC-CCXIII, 13). 



vers la création de l'ugif 113 

Annexe 15 

LA MISE EN PLACE DE LA LOI DU 29 NOVEMBRE 1941 



Les personnalités sollicitées par Xavier Vallat refusent de faire 
partie du Conseil d'administration de l'UGIF. Pourtant, elles ne sont 
pas entièrement d'accord sur les modalités de ce refus. Deux projets 
de lettres précisent deux types de positions de refus : l'une nette 
et l'autre sous réserves. Jusqu'au bout, on cherche à ménager 
l'interlocuteur. Nous sommes le 24 décembre 1941. 

« Monsieur le ministre, 

J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre du 
15 décembre par laquelle vous avez bien voulu m'informer de votre 
intention de me désigner comme membre du Conseil d'administration 
de l'Union des Israélites de France créée par la loi du 29 novembre 
1941, et par laquelle vous me demandez si cette désignation ren- 
contre mon agrément. 

Je me permets de vous rappeler qu'au cours de l'audience à 
laquelle vous nous aviez conviés trois de mes collègues et moi- 
même, nous vous avons exposé les raisons que nous avions de 
décliner la mission dont vous nous avez exprimé l'intention de nous 
charger. 

Ces raisons concernaient principalement les limites de la 
compétence de l'Union et de son Conseil d'administration. 

En effet, si l'Union des Israélites de France s'était vu seulement 
donner comme but de regrouper et de fonder en un seul organisme 
placé sous l'autorité et le contrôle du gouvernement les œuvres 
juives d'assistance, de prévoyance et de reclassement social, c'est 
sans hésitation que j'aurais apporté mon concours à cette tâche de 
coordination et que j'y serais encore disposé. 

Les misères croissantes parmi nos coreligionnaires, les difficul- 
tés de l'émigration pour les Juifs étrangers, l'incertitude du lende- 
main pour les Juifs français, exclus de leurs emplois ou privés de 
leur gagne-pain m'en aurait fait un devoir. 

C'est pourquoi nous vous avions demandé d'envisager sur ce 
point essentiel une modification de la loi qui aurait écarté expressé- 
ment l'idée d'une représentation générale des Israélites de France en 
tout autre domaine que l'assistance, la prévoyance et le reclassement 
social. 

Malgré notre insistance, vous nous avez fait connaître que nous 
ne pouvions espérer aucune modification du texte. Dans ces circons- 
tances, et à mon très profond regret, il ne m'est pas possible de vous 
donner l'agrément que vous me demandez et d'accepter le mandat 
que vous vous proposiez de me confier. 

J'ai l'honneur de vous prier... » (CDJC-CCXVIII, 25). 



114 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



L'autre lettre plus nuancée, aboutit malgré tout à un refus. 

« Monsieur le ministre, 

J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre du 
15 décembre par laquelle vous m'informez que vous vous proposez 
de me désigner comme membre du Conseil d'administration de 
l'Union générale des Israélites de France créée par la loi du 29 no- 
vembre 1941 et me demandez de vous faire connaître si cette dési- 
gnation rencontre mon agrément. 

Au cours de l'audience du 12 décembre dernier à laquelle vous 
nous aviez conviés, trois de mes collègues et moi-même, nous vous 
avons donné lecture d'une note exposant les raisons que nous avions 
alors de décliner la mission dont vous aviez l'intention de nous 
charger. Ces raisons concernaient principalement les limites de la 
compétence de l'Union et de son Conseil d'administration. 

Vous avez bien voulu nous donner l'assurance formelle que 
cette compétence ne saurait s'étendre à d'autres questions que 
l'assistance, la prévoyance et le reclassement social et qu'en consé- 
quence les membres du Conseil d'administration ne sauraient être 
chargés d'aucune mission d'un autre ordre. Cette assurance trouve 
d'ailleurs sa confirmation dans les termes de votre lettre du 15 dé- 
cembre spécifiant que notre désignation est due à la part que nous 
avons prise à la direction d'œuvres juives importantes. 

Nous vous avons exprimé aussi, nos scrupules de conscience et 
nos appréhensions techniques au sujet des dispositions financières de 
la loi en vous demandant d'y rétablir comme ressources les dons et 
les legs et de n'envisager le recours aux contributions forcées que 
dans la mesure où, jointes aux recettes provenant des biens dévolus 
à l'Union, ces contributions volontaires seraient insuffisantes à en 
assurer le fonctionnement normal. 

Nous vous avons fait part, enfin, des motifs d'ordre religieux 
que nous avions, de ne pouvoir faire emploi de ressources à 
provenir du fonds dit de la solidarité. 

C'est en raison des assurances que nous avons reçues de vous, 
quant aux limites de la compétence du conseil d'administration, et 
sous bénéfice de deux réserves d'ordre financier sus-énoncées, qu'il 
m'est possible de vous donner mon agrément à ma désignation 
comme membre du Conseil d'administration de l'Union générale des 
Israélites de France. 

Veuillez agréer... » (CDJC-CCXVIII, 24a). 



Dans un cas, c'est non car et dans l'autre oui si. Dans les deux 
cas la prudence dans la formulation est évidente. C'est finalement 
une lettre proche de la première mouture qui sera envoyée à Xavier 
Vallat. En zone sud, c'est à petits pas que l'on va vers l'acceptation 
mais il reste le fait que durant deux mois une petite guérilla opposera 
huit personnalités sur neuf sollicitées à Xavier Vallat qui s'impatiente. 
Il s'agit de : Le professeur W. Oualid : président de FORT ; Albert 
Lévy : président du Comité d'assistance aux réfugiés ; Le professeur 
Olmer : président de l'Entraide française israélite ; Joseph Millner : 
secrétaire général de l'OSE ; Marc Jarblum : président de la fédé- 



VERS LA CRÉATION DE L'UGIF 



115 



ration des sociétés juives de France ; René Mayer : administrateur 
de la HICEM ; Robert Gamzon : commissaire général des EIF ; 
Raymond-Raoul Lambert : secrétaire général des œuvres Israélites de 
secours aux réfugiés. 



Annexe 16 



LA MISE EN PLACE DE LA LOI DU 29 NOVEMBRE 1941 



Au procès de Xavier Vallat (audience du 2 décembre 1947) nous 
relevons notamment dans l'exposé du procureur : 

« ... Xavier Vallat déclare qu'il a pris l'initiative de créer 
PUGIF pour devancer l'institution par les Autorités allemandes, 
dans la zone nord, d'une association du même genre sous la direction 
de deux Juifs autrichiens qui étaient à leur solde. Il a, dit-il, 
communiqué les termes de son projet à différentes personnalités 
israélites (M. Baur et Mme Scheid-Haas en zone nord, M. Helbron- 
ner en zone sud) et y a apporté des modifications en tenant compte 
de leurs suggestions. L'opportunité de l'institution de l'UGIF a été 
très âprement discutée... 

(...) Xavier Vallat soutient que sa création, loin d'être une 
mesure de persécution, a permis à toutes les œuvres sociales israélites 
de maintenir leur activité pendant l'occupation. Il cite à l'appui 
de sa thèse certains témoignages de notabilités israélites (rapport 
Edinger et rapport Albert Lévy adressés au Consistoire pour pro- 
tester contre une motion votée le 18 janvier 1942 par la délégation 
permanente du Consistoire blâmant ceux de ses membres qui avaient 
accepté d'entrer dans le Conseil de l'UGIF...) » (CDJC-LXXIV, 7, 
page 11). 



CHAPITRE IV 



LUCIE, 
ÉTABLISSEMENT PUBLIC 

De compromis en capitulations 



Si la loi instituant la création d'une UGIF porte bien la 
griffe de l'Etat français, il devient immédiatement évident que 
son porte-parole, le Commissariat général aux Affaires juives 
que dirige Xavier Vallat, n'est qu'une courroie de transmission 
des nazis. En effet, le 15 décembre 1941, l'administration mili- 
taire allemande en France avait fait tenir à Xavier Vallat la 
lettre suivante : 

« Objet : prestation expiatoire des Juifs 

Je vous adresse, ci-annexée, copie d'une lettre que 
j'ai fait parvenir à l'Union générale des Israélites de France 
à toutes fins utiles pour en prendre connaissance. » 

Voici cette lettre qui montre qu'après avoir tardé à se 
manifester, les nazis vont mettre les bouchées doubles : 

« ... D'après l'ordonnance de l'administration mili- 
taire, c'est l'Union générale des Israélites de France qui 
doit se charger de percevoir l'amende imposée aux Juifs. 
Je vous demande d'entreprendre sans délai le recouvre- 
ment. Le premier versement de 250 millions de francs 
doit être effectué jusqu'au 15 janvier 1942. On peut faire 
appel aux biens juifs de la zone occupée même si le Juif 
propriétaire réside en dehors de cette zone. On peut aussi 
faire appel aux biens juifs gérés par un administrateur pro- 
visoire mais il faut, dans ce dernier cas, me demander une 
autorisation spéciale. En principe, les sommes versées à 
la Caisse des dépôts et consignations peuvent être utilisées. 
J'attire tout spécialement votre attention sur les sanctions 
pénales... » (CDJC-XXVIII, a 10). 

Le même jour, l'Administration militaire allemande informe 
le ministère des finances et pas seulement pour la bonne règle 
comme on pourrait l'imaginer : 



118 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



« ... Je vous envoie, en annexe, copie d'une lettre 
adressée à l'Union générale des Israélites de France pour 
que vous en preniez connaissance. Je vous prie de mettre 
temporairement à la disposition de l'UGIF, pour la mis- 
sion qui lui est confiée, du personnel spécialisé... » 
(CDJC-XXVIII, a 10). 

Délicat euphémisme qui consiste à qualifier de mission 
ce qui n'est rien d'autre qu'une tâche d'intermédiaire des ran- 
çonneurs. C'est le cadeau de fiançailles des nazis à cette orga- 
nisation qui n'est pas encore structurée et dont les responsables 
n'ont pas encore été désignés officiellement. Qu'importe. Cette 
précipitation soudaine montre bien la volonté d'agir sans trop 
compter avec les laquais français qui acceptent bien de se laisser 
violer mais seulement par étapes et dans les formes. 

Comme il faut malgré tout respecter un semblant de 
légalité et que la division des tâches est respectée, selon les cir- 
constances, entre les nazis et leurs larbins, Vichy proposait, 
toujours ce même 15 décembre 1941, à un certain nombre de 
personnalités juives des deux zones, un poste au Conseil d'ad- 
ministration de l'UGIF. C'est la fameuse lettre signée Xavier 
Vallat qui avait donné lieu à la valse-hésitation décrite plus 
haut. Après un baroud d'honneur, mené en zone sud, Xavier 
Vallat était pratiquement arrivé à ses fins : l'UGIF avait une 
direction. 

Quelle était la motivation profonde de ceux qui avaient 
accepté cette « mission » ? Crainte des représailles ? Satisfaction 
de voir leurs mérites enfin reconnus ? Espoir de prendre les 
nazis et les hommes de Vichy à leur propre jeu ? Quoi qu'il en 
soit, les « philanthropes » ne devaient pas se dérober à leur 
devoir. 



L'administration militaire allemande en France accélère le 
rythme et le 17 décembre 1941, elle publie une ordonnance 
concernant l'amende imposée aux Juifs. 

« ... En vertu des pleins pouvoirs qui m'ont été confé- 
rés par le Fiihrer... j'ordonne ce qui suit : 

1° Les Juifs ne peuvent disposer de biens dont la 
libre disposition n'a pas encore fait l'objet de mesures 
restrictives ou les transférer en un autre lieu sans l'assen- 



L UGIF, ETABLISSEMENT PUBLIC 



119 



timent du service du contrôle. Le fait d'en disposer sans 
autorisation est entaché de nullité. 

2° L'article premier n'est pas applicable aux opéra- 
tions qui ne passent pas le cadre de l'activité habituelle 
ou qui sont destinés à l'entretien personnel pour autant que 
ce dernier n'excède pas 15 000 francs par mois. 

3° L'amende de un milliard de francs imposée aux 
Juifs de la zone occupée par l'avis de l'administration mili- 
taire en France du 13-12-1941 doit être répartie, selon ses 
instructions, sur les biens juifs se trouvant en zone occu- 
pée et ensuite encaissée et virée à la Reichskreditkasse à 
Paris, au compte de l'administration militaire en France par 
l'intermédiaire de l'UGIF, association instituée par la loi 
du 29 novembre 1941 (70 de l'Etat français, 1941, 
page 5181). La décision quant à l'emploi de l'amende est 
réservée. L'exécution des impositions de l'UGIF en vue 
de la répartition de cette amende entre l'ensemble des 
Juifs appartient aux Autorités françaises qui doivent l'assu- 
rer conformément à la législation fiscale française, en cas 
de non-paiement dans les délais fixés. 

4° Quiconque garde ou administre des biens juifs 
devra, sur demande, donner tous renseignements à l'admi- 
nistration militaire en France. Cette disposition s'applique 
spécialement aux banques. 

5° Les infractions aux articles 1 et 4 seront punies 
de travaux forcés, d'emprisonnement ou d'amende. Une 
peine de travaux forcés ou d'emprisonnement pourra être 
prononcée simultanément avec une amende. Sera puni de 
la même manière toute personne qui, intentionnellement, 
ne remplit pas l'obligation de paiement imposée. En 
outre, la confiscation des biens pourra être prononcée. 

6° La présente ordonnance entre en vigueur dès sa 
publication » (CDJC-XXVII, ail). 



Ce n'est qu'à partir du 22 décembre 1941, nous l'avons 
vu, que le Commissariat général aux Questions juives com- 
mence à rechercher activement des personnalités juives pour 
constituer un Conseil d'administration ayant toute l'apparence 
du sérieux nécessaire à l'entreprise. La proposition avait été 
faite à ceux dont on penserait qu'ils hésiteraient à refuser une 
telle offre. De nombreux animateurs d'œuvres juives des deux 
zones seront ainsi sollicités, puis relancés. Il semble que cer- 
taines de ces personnalités durent recevoir quelques apaisements 



120 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



à titre personnel ou obéir sous la contrainte puisqu'on retrouve 
leur nom dans l'arrêté promulgué par le Commissariat aux 
Questions juives le 8 janvier 1942 (JO du 9 janvier 1942) 
fixant la composition du Conseil d'administration de l'UGIF : 

Président général : Albert Lévy. Vice-président : 
André Baur. Administrateurs délégués : Marcel Stora, 
Raymond-Raoul Lambert. Trésorier général : Marcel 
Wormser. Trésorier adjoint : G. Edinger. Membres : 
Robert Gamzon, André Lazard, Joseph Millner ; Alfred 
Morali, Fernand Musnik, Wladimir Schah, Lucienne 
Scheid-Haas, Raphaël Spanien, Mme Robert Stern, Albert 
Weill, Laure Weill, Benjamin Weill-Hallé. Le siège social 
de l'UGIF est à Marseille mais c'est à Paris au 29 de la 
rue de la Bienfaisance, Paris VIIF que siégeront les ins- 
tances opératives de l'UGIF. 

Ces personnalités qui ont accepté avec résignation ou 
enthousiasme les responsabilités qu'on leur a confiées seront, 
au début, l'objet des sollicitudes du gouvernement de Vichy 
comme en témoigne cette lettre du Commissariat général aux 
Questions juives, adressée au ministre de l'intérieur le 31-12- 
1941, à propos de l'établissement d'une véritable carte accré- 
ditive destinée aux responsables de l'UGIF : 

« ... La création de l'Union générale des Israélites de 
France entraîne également le besoin d'une carte d'identité 
spéciale qui facilitera au Conseil d'administration de 
l'UGIF le recrutement de ses adhérents obligatoires » 
(CDJC-XXVIII, a 5). 

L'administration française ayant effectué dans les meilleurs 
délais la mise en place des représentants d'une organisation 
obligatoire, les nazis vont enfin pouvoir réclamer leur rançon 
à qui de droit et dès le 17 janvier 1942, le chef d'état-major 
économique de l'armée allemande à Paris, siégeant à l'hôtel 
Majestic, 19 avenue Kléber à Paris XVI e s'adresse ainsi à 
l'UGIF : 

« Objet : sanction infligée aux Juifs 

Me référant à ma lettre du 15-12-1941, je vous 
demande d'effectuer le paiement de la deuxième tranche 
d'un montant de 250 millions de francs pour le 10 février 
1942 au plus tard à la Reichskreditkasse à Paris... » 



l'ugif, établissement public 



121 



Naïveté, résignation, adhésion à l'Ordre nouveau instauré 
par Vichy, toutes ces attitudes peuvent se retrouver dans la 
lettre que le Conseil d'administration de l'UGIF (zone occu- 
pée), récemment mis en place, adresse au Maréchal Pétain le 
20 janvier 1942 (1) : 

Monsieur le Maréchal, 

« A l'issue de notre première réunion, nous tenons à 
vous faire savoir, Monsieur le Maréchal, quel est notre 
sentiment et notre résolution unanime. 

Nous acceptons avec émotion, de remplir auprès de 
nos coreligionnaires compatriotes et étrangers, la mission 
d'assistance que vous nous avez dévolue. Nous acceptons 
avec une entière bonne volonté et dans toute la mesure où 
nous n'aurons rien à abandonner de notre dignité de 
Français et d'adhérents de la religion juive, de servir 
d'intermédiaires entre vous et nos coreligionnaires fran- 
çais et étrangers. 

Vous nous permettrez, cependant, en Français de 
vieille souche et dont les familles ont fait leurs preuves, 
d'exprimer qu'il nous est impossible de reconnaître le prin- 
cipe que les Français de religion juive soient exclus de la 
communauté nationale. Vous nous permettrez aussi de 
signaler que, désignés par vous, nous n'avons reçu aucun 
mandat de nos coreligionnaires compatriotes ou étrangers, 
et que jusqu'à présent il ne nous a pas été possible de nous 
mettre en rapport avec nos collègues de zone libre. 

Entièrement dévoués à notre patrie, dans l'avenir 
comme dans le passé, nous Vous assurons, Monsieur le 
Maréchal, que nous consacrerons désormais une partie 
de ce dévouement à l'amélioration du sort de nos coreli- 
gionnaires compatriotes ou étrangers habitant la France 
puisque Vous nous avez fait l'honneur de nous confier cette 
mission. 

Nous Vous prions d'agréer, Monsieur le Maréchal, 
l'expression de notre très profond respect. 



(1) Après la guerre, les membres du Conseil d'administration de 
l'UGIF présenteront cette lettre comme un acte de protestation contre 
le régime de Vichy et même comme un acte de résistance. 



122 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Les neuf membres du Conseil d'administration de 
l'VGIF en zone occupée : André Baur, Georges Edinger, 
Fernand Musnik, Juliette Stern, Benjamin Weill-Hallé, 
Marcel Stora, Alfred Morali, Lucienne Scheid-Haas, 
Albert Weill... 



Malgré la constitution de son Conseil d'administration, 
l'UGIF n'existe guère que dans l'esprit des Autorités d'occupa- 
tion mais on l'a déjà taxée d'une amende d'un milliard de francs. 
Comment payer cette somme alors qu'aucune administration 
ne peut la réclamer et qu'une grande partie des biens juifs sont 
sous séquestre ? 

Sans rire, on autorisera l'UGIF à emprunter auprès des 
banques une première tranche de 250 millions de francs. Le 
ministère des finances donne des instructions dans ce sens dès 
le 12 janvier 1942 et le 16 du même mois, une loi signée Pétain 
paraît au JO qui accorde à l'UGIF la faculté d'emprunter 
250 millions auprès des banques (à un taux d'intérêt qui restera 
à déterminer car les affaires sont les affaires). A cette fin, 
il est constitué à la Caisse des dépôts et consignations, au nom 
de l'UGIF, un fonds destiné à garantir à chaque échéance le 
paiement des intérêts et des capitaux empruntés. 

Ce qu'un service décide, l'autre feint de l'ignorer puisque 
le 7 février 1942 le Sturmbannfiihrer SS Lischka écrit à Xavier 
Vallat, Commissaire aux Questions juives : 

« ... Deux mois après la publication de la loi sur la 
constitution de "l'Union", il n'existe encore aucune dispo- 
sition d'application. Le Conseil d'administration juif dési- 
gné pour la zone occupée continue à végéter et n'a, jus- 
qu'à présent, pu s'occuper pratiquement des tâches qui lui 
incombent... Je continue à être d'avis que dans l'intérêt 
de l'ensemble du problème, il est, en tout cas, nécessaire 
de rendre d'abord l'Union viable en zone occupée et de 
lui procurer à l'égard des Juifs l'autorité nécessaire... » 

Est-ce que cela veut dire que les responsables de l'UGIF 
disposeront à l'avenir de moyens répressifs ? Ce n'est pas aussi 
clair dans l'esprit des hommes de la Gestapo qui mènent le jeu. 
Cela dit il ne manquera pas d'exemple dans les pays de l'Est 
où des auxiliaires juifs mis en place dans les ghettos feront 
régner l'ordre en lieu et place de la SS occupée à d'autres 
tâches. Que cette tactique instaurée par les nazis n'ait été que 



L UGIF, ETABLISSEMENT PUBLIC 



123 



temporaire, c'est là un autre problème. Ce qu'il importe d'ana- 
lyser, c'est le fait que des hommes et des femmes aient accepté 
de coopérer à des niveaux plus ou moins importants avec les 
nazis et peu importe la fiction de la légalité du gouvernement 
de Vichy puisque l'UGIF recevait directement un certain nombre 
d'ordres de l'administration militaire allemande en France 
comme en témoigne cette lettre du 13 février 1942 : 

« Concerne : amende proposée aux Juifs 

« Me référant à mes lettres du 15 décembre 1941 et 
du 17 janvier 1942, je vous demande de verser à la 
Reichskreditkasse à Paris une troisième tranche de 250 mil- 
lions de francs jusqu'au 10 mars 1942 et la dernière 
tranche du même montant jusqu'au 31 mars 1942. 

Pour le Militârbefehlshaber Dr Michel 

Dans le même temps (16 février 1942) le Commissariat 
général aux Questions juives souligne l'importance toute parti- 
culière que Dannecker attache à la question du secours aux 
Juifs nécessiteux : 



« ... mais comme l'UGIF ne peut encore fonctionner 
avant le délai nécessaire à l'approbation des statuts, on 
peut pallier cet inconvénient en instituant un agent comp- 
table qui s'occupera des secours aux Juifs nécessiteux... » 

Cette sollicitude peut paraître incroyable si l'on ne tient 
pas compte du goût du spectacle que les nazis semblent avoir 
innoculé à leurs larbins de Vichy. Pour être bien convaincu du 
caractère rigoureux dans le détail, et ce jusqu'à l'absurde, de 
l'administration nazie il n'est que de parcourir quelques extraits 
d'un second document émanant de Dannecker en date du 
22 février 1942 et qui traite des tâches de la SIPO (police poli- 
tique) et du SD. 

« Objet : groupement obligatoire des Juifs 

« ... l'expérience acquise en Allemagne et dans le 
Protectorat de Bohème et Moravie a démontré qu'à force 
d'éliminer les Juifs des divers domaines de la vie, la créa- 
tion d'un groupement obligatoire des Juifs devient inévi- 
table à l'instar de la Reichsvereinnigung des Juden in 
Deutschland (Union générale des Juifs d'Allemagne). 

Comme il s'agit d'établir une distinction et une sépa- 



124 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



ration bien apparente entre Juifs et Non-Juifs, ces mesures 
mettent les Autorités françaises dans des difficultés parti- 
culières. Pour donner un exemple, nous avons fait pression 
sur les organismes, en vue de créer à Paris un Comité de 
coordination juive, lequel travaille depuis le 30 janvier 
1941. Ce comité groupe les institutions de bienfaisance 
juives du Grand-Paris. 

Nous n'avons cessé de souligner, dans nos entretiens 
avec le Commissariat aux Questions juives, depuis mi- 
1941, la nécessité d'une telle distinction. Le commandant 
militaire, sur notre proposition, a demandé dans une lettre 
adressée à la représentation française à Paris, la création 
d'un groupement obligatoire. Le 29 novembre 1941, la 
loi française instituant l'Union générale des Israélites de 
France a été enfin promulguée. Des Conseils d'administra- 
tion ont été prévus pour les territoires occupés et non 
occupés, indépendants l'un de l'autre. Etant donné que le 
Commissaire général aux Affaires juives oppose toujours 
une certaine résistance à la création de cet organisme, cette 
institution se trouve encore à ses premiers débuts. Cepen- 
dant, elle ne tardera pas à prendre le développement 
souhaitable, attendu que le commandant militaire connaît 
notre rôle dans cette affaire... » (CDJC-XXVI, 80). 



Le 25 février 1942, le Commissaire général aux Questions 
juives s'adresse au directeur de la Caisse des dépôts pour lui 
demander de débloquer une somme de 50 millions de francs 
qui sera versée au fonds de garantie ouvert au nom de l'UGIF. 
Le 26 février un décret signé Pétain (JO du 5-3-1942) fixe les 
conditions du transfert à l'UGIF des biens des associations dis- 
soutes par la loi du 29-11-1941. 

Pourtant, la tâche assignée aux dirigeants de l'UGIF n'est 
pas des plus brillantes et parmi ceux qui avaient fini par accepter 
d'être désignés comme membres du Conseil d'administration, 
certains commencent à se désister. On trouve trace de cette 
situation dans une lettre adressée par le Commissariat aux 
Questions juives à Raymond-Raoul Lambert et qui s'étonne que 
Laure Weill se fasse suppléer par une Mlle Shwab. Dans le 
même temps, par lettre du 11 février 1942, le président de 
l'UGIF, Albert Lévy qui réside en zone non occupée se désiste 
pratiquement de sa tâche en adressant à Xavier Vallat une 
délégation de pouvoir et ce jusqu'à la fin de l'occupation, en 
faveur du vice-président André Baur. 



L UGIF, ETABLISSEMENT PUBLIC 



125 



Faute de fonds propres, l'UGIF, qui doit jouer le rôle de 
percepteur auprès des Juifs de la zone occupée, ne peut fonc- 
tionner et le 24-2-1942 le Commissariat aux Questions juives 
informait l'UGIF qu'une somme de 1 million de francs sera 
virée à son compte pour ses dépenses administratives urgen- 
tes (2). 

Chacun de leur côté, les larrons s'activent, tant le règle- 
ment de la question juive leur tient à cœur. Le 26 février 1942, 
les directions de la SIPO et du SD en France écrivent au Com- 
missariat général aux Questions juives, sous la signature de 
Kurt Lischka : 

« ... J'ai pu constater que "l'Union" n'a jusqu'à pré- 
sent aucun pouvoir et par conséquent aucune autorité à 
l'égard de l'ensemble des Juifs. La loi française du 
29 novembre 1941 ayant clairement défini les tâches de 
l'Union, il ne serait pas difficile, à mon avis, de procurer 
à la représentation des Juifs la place qui lui revient... Il 
faut en outre prescrire formellement que chaque chef de 
famille juif est tenu de s'abonner au bulletin de l'Union. 

Il faudra également signaler que les publications 
paraissant au bulletin ont été approuvées par les autorités 
compétentes allemandes et françaises et doivent pour ce 
motif être considérées, le cas échéant, comme des ordres. 
Ce n'est que de cette manière qu'on pourra enfin obtenir 
que "l'Union" devienne le moyen destiné à faire prévaloir 
la politique juive allemande et française et qui est néces- 
saire pour décharger les Autorités allemandes et fran- 
çaises... » (CDJC-XXVIII, 12). 



Le 8 mars 1942, l'UGIF est autorisée à prendre posses- 
sion des biens d'une vingtaine d'associations juives dissoutes 
en vertu de la loi du 29 novembre 1941 (JO du 10-3-1942). 
Cette mesure était prise pour assurer la viabilité et la crédibilité 
de l'UGIF. Il convient malgré tout, souligne l'administration 



(2) Pourtant, le 30 avril 1942, un arrêté du ministère des finances, 
contresigné par le ministre de l'intérieur Pucheu, décidera que le mon- 
tant maximum de l'avance mise à la disposition de l'UGIF ne sera que 
de 200 000 francs. Il est également précisé que le régisseur de l'UGIF 
sera tenu de produire chaque mois les pièces justificatives à l'agent 
comptable. 



126 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



militaire allemande en France « ... de ne pas gêner l'aryanisa- 
tion nécessaire » et également « ... d'éviter que le privilège 
de l'UGIF n'ait pas pour conséquence d'entraver la vente des 
immeubles... » (CDJC-XXVIII, a 35). 

L'UGIF dispose maintenant d'un Conseil d'administra- 
tion et de fonds propres mais il convient toutefois de ne pas trop 
faciliter son fonctionnement et, le 12 mars 1942, le Commissa- 
riat aux Questions juives écrit à l'agent comptable de l'UGIF 
(délégué à ce poste par le ministère des finances) : « ... Un 
contrôle particulièrement rigoureux s'impose : on peut crain- 
dre, en effet, qu'à la faveur de paiements fictifs ne se reconsti- 
tuent des capitaux israélites occultes... » Et la lettre insiste sur 
la nécessité d'établir chaque mois « une balance détaillée des 
comptes de cet établissement public... » 

Cette méfiance envers un organisme qui a été créé de 
toutes pièces avec la participation de responsables désignés 
n'est pas le moindre paradoxe des débuts de l'UGIF. Rançonnée 
lourdement par les nazis, l'UGIF de la zone nord se heurte à 
l'administration française qui, dans un premier temps se refuse 
à lui faciliter sa « mission ». Malgré tout, Xavier Vallat a 
recruté des hommes énergiques et de bonne volonté et l'UGIF 
nord fonctionne malgré mille difficultés. Et puis, les sbires du 
CGQJ vont faire le petit geste qui s'impose et faciliter la tâche 
de ceux qui sont chargés d'être les représentants d'une commu- 
nauté qui ne les a pas délégués. Le 21 mars 1942, le gouverne- 
ment de Vichy autorise l'UGIF, par une loi, à se procurer les 
sommes dont elle a besoin pour ses activités. Il suffira, précise 
cette loi (JO du 22 mars 1942) que l'UGIF prélève sa dîme 
sur la liquidation des biens juifs (3). Ces 30 deniers, l'UGIF 
n'hésitera pas à les prélever, tout au moins en zone nord car, 
n'est-ce pas, il y a tant de misères à soulager qu'il ne convient 
pas de faire la fine bouche. 

Pourtant, comme cette libéralité du gouvernement de 
Vichy se heurte à la méfiance de l'administration qui ne veut 
connaître, en la circonstance, que les directives du CGQJ, on 
autorisera l'UGIF, par un arrêté du 28 août 1942, à se procurer 
6 millions de francs par mois pour ses frais de fonctionnement. 
Cela directement auprès des familles des deux zones : soit par 
contributions volontaires, soit grâce à des cotisations dont le 
montant sera fixé par l'UGIF (4). 



(3) Voir en annexe 17. 

(4) Voir en annexe 18. 



L UGIF, ETABLISSEMENT PUBLIC 



127 



Il n'est pas impossible que, face à des besoins financiers 
de plus en plus pressants (car il faut tout au moins assurer le 
fonctionnement d'une administration pléthorique et riche en 
cadres moyens et supérieurs), les dirigeants de l'UGIF aient 
soufflé la teneur de cet arrêté au CGQJ. En fait non seulement 
l'UGIF nord rançonnera très légalement ses « coreligionnaires » 
avec l'accord du pouvoir mais elle se fera également le percep- 
teur du ministère des finances puisque les sommes recueillies 
seront obligatoirement déposées sur un compte contrôlé par un 
agent payeur de l'Etat et débloquées seulement partiellement 
pour l'UGIF. 



Ces hommes et ces femmes que l'on a chargé de représen- 
ter, pour mieux la conduire aux abattoirs, la communauté juive 
vivant en France sont, malgré tout tenus en suspicion par 
ceux-là mêmes qui les ont recrutés. Ce n'est pas parce que 
l'on fait appel à de fidèles serviteurs que l'on a forcément 
confiance en eux. Ce problème se pose plus particulièrement 
pour la zone sud dont les dirigeants ne se sont laissé convaincre 
qu'après avoir mené une petite fronde qui avait vivement déplu 
au Commissaire général aux Questions juives. Le 30 avril 1942, 
allant au-delà des consignes des Autorités d'occupation, Xavier 
Vallat s'adressant à la direction des services généraux et des 
renseignements du ministère de l'Intérieur à Vichy, demande 
une enquête sur certains dirigeants de l'UGIF zone sud : 
Albert Lévy, Marcel Wormser, Raymond-Raoul Lambert, 
Robert Gamzon, André Lazard, Laure Weill, Wladimir Schah, 
Raphaël Spanien et Rudnansky. Et le Commissaire général 
conclut : « ... Je vous demanderai que cette enquête soit parti- 
culièrement serrée en ce qui concerne Raymond-Raoul Lambert 
et Rudnansky. (Si l'on se souvient que Lambert avait pesé de 
tout son poids pour faire aboutir les négociations, il était mal 
payé en retour de tous ses efforts.) 

Ce même 30 avril, Raymond-Raoul Lambert qui n'est pas 
au bout de ses déconvenues s'étonne, depuis Marseille, que trois 
membres de la délégation de l'UGIF de Vichy aient été priés 
de quitter la ville. Xavier Vallat prend bonne note de cette 
protestation et prie, par lettre en date du 16 mai 1942, le 
secrétaire général de la police de Vichy de surseoir provisoire- 
ment à l'éloignement des trois responsables de l'UGIF mais il 
ajoute : « ... Si vous croyez devoir prendre contre leur famille 



128 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



un décret d'éloignement, je ne puis que souscrire aux mesures 
que vous prendrez... » 

A la fin du mois de mai 1 942, le Commissariat général aux 
Questions juives change de titulaire et le nouvel interlocuteur 
de l'UGIF sera désormais Darquier de Pellepoix. 



Après avoir demandé à l'UGIF d'agir en qualité de per- 
cepteur auprès des Juifs de la zone occupée, on lui intime 
l'ordre d'avoir à effectuer des opérations de recensement et 
notamment le dénombrement à Paris et par arrondissement des 
magasins juifs par catégories professionnelles. Cette demande du 
Commissariat aux Questions juives est faite le 14 mai 1942. 
Sans réponse, les services du Commissariat s'étonnent de la len- 
teur de l'UGIF le 21 mai 1942 et demandent une réponse dans 
les plus brefs délais (CDJC-XXVIII, a 87). 

Les enquêtes policières sur les membres responsables dési- 
gnés de l'UGIF, se poursuivent. Le 30 mai 1942, le Commis- 
saire général aux Questions juives demande aux services géné- 
raux et des renseignements de Vichy d'effectuer des enquêtes 
sur Pierre Séligman, Robert Kahn, Henry Lévy, Joseph Millner, 
Edouard Simon, Gaston Kahn, Alexandre et Sidet, tous domi- 
ciliés en zone non occupée (CDJC-XXVIII, a 93). 

En effet le CGQJ n'est pas satisfait de cette UGIF que les 
nazis lui ont imposée. Xavier Vallat et ses successeurs auraient 
bien aimé poursuivre, selon leur désir, des actions antisémites 
à la française. Ce n'est pas qu'ils désapprouvent l'attitude nazie 
mais quoi, il faut rester maître chez soi. Alors, il convient de 
faire un supplément de zèle et, le 3 juin 1942, par une note 
adressée au secrétaire général pour la police, à Vichy, le 
CGQJ exige que l'on éloigne de Vichy les services de l'UGIF. 



Bien que l'UGIF n'en soit encore qu'à ses premiers balbu- 
tiements ses services cherchent à être opérationnels mais il n'y 
a pas d'argent dans les caisses alors que l'Union est déjà 
chargée de la perception d'une rançon de 1 milliard de francs. 
Voulant être à la hauteur de leurs responsabilités, certains 
dirigeants de l'UGIF nord font vivre l'organisation à l'aide de 
leurs propres deniers mais quand ils demandent au CGQJ 
de se rembourser sur les subventions perçues, on leur rétorque 



l'ugif, établissement public 



129 



que cela n'est pas possible en invoquant une ordonnance alle- 
mande du 18 mai 1942, qui stipule que : « ... les débiteurs de 
créanciers juifs devront obligatoirement s'acquitter de leurs 
dettes par versement à l'un des comptes bloqués du Juif... ». 
Du grand spectacle ! 

Dans les premiers mois de l'existence de l'Union, et cer- 
taines notes du CGQJ en font foi, on a délivré à l'UGIF des 
bons matière pour l'obtention de linge de corps et de chaussures 
destinés aux nécessiteux. On constatera très rapidement qu'il 
s'agit en fait de tout autre chose : en mars puis à la fin du 
mois de mai 1942, le SS Hauptsturmfiihrer Dannecker donne 
ses ordres directement à l'UGIF et lui intime d'avoir à livrer 
des milliers de couvertures, chaussures, pantalons de travail, 
chemises, chaussettes, gamelles, etc. Ces marchandises desti- 
nées aux Juifs internés dans les camps doivent être livrées « sur 
camions au camp de Drancy... ». 

En fait, ces marchandises seront livrées aux autorités alle- 
mandes qui en prennent livraison en gare de La Chapelle. 
(Notons malgré tout au passage que le camp de Drancy est 
encore entièrement géré par la police et la gendarmerie fran- 
çaises.) 

Une importante correspondance s'établira sur ce sujet 
entre la direction de l'UGIF et le CGQJ. André Baur se plaint 
des exigences des nazis auprès des hommes de Vichy et en 
retour on lui conseille de se résigner. Il se résignera (5). 



L'UGIF est un « établissement public autonome doté de 
la personnalité civile », créé et reconnu par les Autorités d'oc- 
cupation comme par le gouvernement français. En principe, 
l'UGIF dispose d'une certaine autonomie administrative et 
financière mais elle ne pourra plus recevoir directement le cour- 
rier qui lui est adressé. Ainsi en a décidé le 26 juin 1942, le 
CGQJ qui demande que tout le courrier destiné à l'UGIF soit 
d'abord communiqué à ses services. (CDJC-XXVIII, a 105). 

Dès la création de l'UGIF, on avait affirmé aux respon- 
sables désignés qu'ils bénéficieraient d'une certaine immunité et 
le 13 juillet 1942, le CGQJ informe Vichy que 418 cartes de 
légitimation ont été établies pour le personnel de l'UGIF. Ces 
cartes ont été établies de la main même du SS Dannecker qui 



(5) Voir en annexe 19. 



130 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



s'est fait délivrer pour son propre usage 15 cartes en blanc 
(CDJC-XXVIII, a 116). Ces cartes seront validées chaque mois 
mais la possession de ce véritable sauf-conduit ne sera pas tou- 
jours efficace puisque le 16 juillet 1942 des employés de 
l'UGIF, porteurs de ce document, seront néanmoins arrêtés à 
Paris (CDJC-XXVIII, a 128). Cette carte porte la mention 
imprimée suivante : « ... M. ne doit pas être inquiété en sa qua- 
lité de Juif et sera tenu en dehors des éventuelles mesures d'in- 
ternement. Cette protection s'étend à sa famille demeurant 
avec lui... » 

Si les membres dirigeants de l'UGIF se préoccupent de 
leur sauvegarde comme de celle des employés de l'organisation, 
cela ne les empêche pas de participer, à leur manière, à la prépa- 
ration des rafles ordonnées par les nazis et effectuées par la 
police française. En effet, à la veille de la grande rafle du 
16 juillet 1942, on est très occupé dans les locaux de la rue de 
la Bienfaisance où un grand nombre d'employés s'activent à la 
confection d'étiquettes. Dans les jours suivants ces étiquettes 
seront utilisées pour les enfants séparés de leurs parents arrêtés 
et confiés à des orphelinats ou parqués dans des camps provi- 
soires. (Nous reviendrons sur le rôle des responsables de ces 
orphelinats.) 

On arrête des milliers de Juifs à Paris mais les activités 
de l'UGIF suivent leur cours. L'essentiel de ces activités c'est 
le rôle de percepteur que la Gestapo lui a attribué et le 
31 juillet 1942, nous apprenons par une note du CGQJ que la 
rançon de 1 milliard de francs a bien été versée mais «... par 
des moyens de fortune » et entre autres à l'aide de « ... prélè- 
vements opérés sur certains comptes juifs bloqués dans les éta- 
blissements bancaires, à la Caisse des dépôts et d'autre part au 
moyen du produit de la vente de titres effectués par les Domai- 
nes... » (CDJC-XXVIII, a 133). 

Le 1" août 1942, Darquier de Pellepoix, qui a le souci du 
détail, écrit à l'UGIF pour lui expliquer, toujours au sujet de 
la rançon : « ... Quelle que soit la procédure à mettre en œuvre, 
j'estime indispensable de réunir dès à présent certains éléments 
d'information destinés à faciliter la détermination de la part 
devant logiquement incomber à chacun... » Pour ce faire, on 
demande alors à l'UGIF «... d'établir des listes nominatives 
de tous les chefs de familles juifs de la zone occupée... » et 
cela sans omettre « ... de mentionner les noms très exactement 
orthographiés, les prénoms, les adresses, la nationalité, l'âge si 
possible, le nombre de membres de la famille vivant avec le 



L UGIF, ETABLISSEMENT PUBLIC 



131 



chef... ». Un détail supplémentaire n'est pas à négliger : il faut 
fournir également les renseignements pour les personnes ayant 
quitté la zone occupée depuis 1941 pour se réfugier en zone 
non occupée. En fait, cela permettra au CGQJ et à la Gestapo 
de remettre à jour le fichier dont ils avaient hérité de la Pré- 
fecture de Police et qui n'était plus d'actualité car il datait de 
1938 ou 1939. Et l'UGIF s'exécutera. Comment agir autre- 
ment faute pour ses responsables désignés de démissionner et 
s'exposer dès lors aux mêmes persécutions que les autres Juifs ? 
Le nouveau patron du CGQJ, Darquier de Pellepoix, est 
décidément un homme qui aime veiller personnellement à l'exé- 
cution des ordres. Le 31 juillet 1942, André Baur, vice-prési- 
dent de l'UGIF mais véritable responsable de l'organisation en 
zone occupée, reçoit la lettre suivante : 

« ... La préfecture de la Seine qui avait été chargée 
de pourvoir à l'hébergement de 4 200 enfants juifs appar- 
tenant à des familles. internées les 16 et 17 juillet derniers 
vient de me faire connaître qu'elle avait pris toutes dispo- 
sitions pour faire face à cette mission en comprenant 
notamment dans ses disponibilités 5 établissements signa- 
lés par vous, d'une capacité de 445 places. 

Je viens de lui faire connaître qu'il n'y a plus lieu 
désormais, en ce qui la concerne, de pourvoir à la mise en 
service des divers centres indiqués par elle à la suite des 
dernières décisions des Autorités d'occupation (6). Toute- 
fois, par mesure de prévoyance j'estime indispensable que 
vous gardiez à ma disposition les 445 places à aménager 
dans les locaux dépendant de l'UGIF. Je désire être en 
mesure de les utiliser immédiatement au cas où le besoin 
s'en ferait sentir... » (CDJC-XXVIII, a 135). 

Le doigt est déjà pris dans l'engrenage et, malgré la dou- 
leur, on le laisse s'engager davantage encore. Viendra le jour 
où il ne sera plus possible de le dégager. Bientôt, et de tous 
côtés, les dirigeants de l'UGIF vont être sollicités pour exécuter 
des ordres parfois contradictoires mais si grande est leur convic- 
tion qu'ils rendent un service inestimable à la communauté 
juive qu'ils poursuivent leur action sans se départir de cette 
certitude. 



(6) Ces enfants seront déportés et exterminés jusqu'au dernier. 



132 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Par lettre du 10 août 1942 le CGQJ s'étonne auprès 
d'André Baur de ce que l'UGIF ait fourni du matériel à divers 
camps d'internement, sans l'en avoir averti au préalable. Sans 
se troubler car il commence à avoir l'habitude de ce genre de 
situation, André Baur répond le 13 août : « ... Les ordres que 
nous recevons des Autorités allemandes doivent tous être exé- 
cutés d'extrême urgence. Presque toujours, les ordres nous sont 
donnés le samedi et l'exécution doit en être assurée le dimanche 
matin... (7) » (CDJC-XXVIII, a 153). 

L'étau se referme sur les dirigeants de l'UGIF pris entre 
les exigences de Rôetke (qui a succédé à Dannecker) et le respect 
de la bonne règle tant appréciée au CGQJ. Non seulement 
l'UGIF s'est faite le percepteur des Juifs rançonnés, mais elle 
collecte également les vêtements et couvertures qui finiront dans 
les fourgons de l'armée allemande. Il lui manque encore quel- 
ques « responsabilités » pour sombrer définitivement dans 
l'abjection. Cette lacune sera comblée par une note adressée 
par le CGQJ à André Baur le 17 août 1942 d'où il ressort que 
dans certaines conditions, l'Union pourra disposer « ... du 
supplément de bagages non autorisés des Juifs internés... » 
(CDJC-XXVIII, a 163). ... Et l'UGIF assumera également le 
rôle de racoleur. 

L'UGIF, organisation charitable a besoin de tuteurs et 
c'est le CGQJ qui rédige un communiqué faisant appel à la 
générosité des Juifs de zone occupée. Ensuite, on intime l'ordre 
de publier ce communiqué dans le bulletin de l'Union comme 
il ressort d'une note du 24 août 1942 : 

« ... Nous insistons à nouveau très vivement auprès 
de nos coreligionnaires pour qu'ils nous aident par des 
dons volontaires à la constitution d'un stock d'effets d'ha- 
billement, de couchage et de campement à destination des 
camps de travail. Aucun membre de la communauté 
Israélite ne saurait se dérober à notre appel sans manquer 
à un devoir de solidarité... Chaque famille juive qui aura 
participé à cette œuvre d'entraide recevra, par nos soins, 
si elle en manifeste le désir, une attestation et un reçu... » 
(CDJC-XXVIII, a 172). 



(7) On retrouve ici la fine psychologie des nazis qui exigent que 
des dirigeants de l'UGIF travaillent pour eux le samedi, jour de repos 
pour les Juifs pratiquants. André Baur qui est le représentant de cette 
catégorie de Juifs traditionalistes ne peut donc respecter ce sacro-saint 
Shabbat et les nazis doivent trouver désopilant d'humilier, également 
sur ce terrain, celui qui ne peut plus rien leur refuser. 



L UGIF, ETABLISSEMENT PUBLIC 



133 



Pris dans les mailles du filet qu'ils ont contribué à tisser 
les dirigeants de l'UGIF sont mis dans l'obligation de remettre 
au CGQJ un fichier complet des Juifs de la zone occupée. 
Comme leurs moyens d'investigation sont malgré tout limités, 
ils demandent ces renseignements, le 27 août 1942, au même 
CGQJ qui les renvoie aux préfets des départements de la zone 
occupée. (CDJC-XXVIII, a 181). Détail supplémentaire, on 
exige que cette liste soit établie par communes pour les dépar- 
tements et par quartiers pour Paris. Dans les départements, ce 
seront les délégués de l'UGIF qui effectueront la copie des 
fiches de recensement dans les préfectures. Cette recherche 
devra permettre ensuite au CGQJ d'interroger les préfets des 
départements et le préfet de police de Paris sur telle personne 
non recensée mais dont on soupçonne qu'elle peut être juive 
d'après son nom... 

Le 28 août 1942 paraît l'arrêté relatif à la contribution 
mensuelle volontaire des Juifs pour assurer le fonctionnement 
de l'UGIF (8). C'est une situation qui, malgré les événements 
dramatiques, confine au cocasse. En effet, si l'UGIF est un 
établissement public (loi du 29 novembre 1941), Vichy n'en 
a pas moins décidé que l'organisation devait fonctionner avec 
des fonds privés. 

A l'UGIF, on ne discute pas. On n'est pas là pour discuter 
d'ailleurs mais pour appliquer et dans le numéro 35 du Bulle- 
tin qui paraît en septembre 1942 une page entière est consacrée 
à cet arrêté qui est suivi de la note suivante qui émane du 
Conseil d'administration : 

« Comme suite à l'arrêté ci-dessus, nous vous adres- 
sons l'appel suivant : 

« De jour en jour, par la force des choses, les pro- 
blèmes sociaux auxquels doivent faire face les dirigeants 
de l'Union générale des Israélites de France se font plus 
pressants et plus délicats. 

Le nombre des assistés à notre charge ne cesse d'aug- 
menter et nous ne serons à même de poursuivre notre 
mission légale que si votre bonne volonté nous permet 
grâce à la constitution d'importantes ressources financières 
d'établir et d'exécuter un budget normalement équilibré. 

Chacun de nos coreligionnaires doit se pénétrer de 
son devoir et faire un effort, aussi soutenu que possible, 



(8) Voir en annexe 18. 



134 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



pour donner à ceux qui sont dans le besoin une preuve 
d'esprit de solidarité. 

Il est indispensable que des versements importants 
et nombreux nous soient adressés dès à présent. Nous insis- 
tons tout particulièrement sur le devoir qui vous incombe 
de soulager les infortunes et sur le caractère d'urgence de 
son accomplissement. » 

Les dirigeants de l'UGIF sont certainement convaincus 
de cette urgence car le texte de l'arrêté va paraître dans sept 
numéros du Bulletin et le commentaire dans quatorze numéros 
successifs. Nullement mandatés par les Juifs (sauf par les nota- 
bles) pratiquement désignés par les Autorités d'occupation les 
dirigeants de l'UGIF se voient attribués une tâche supplémen- 
taire de racolage et ils appellent au secours les chers « coreli- 
gionnaires ». C'est une étape nouvelle qui est ainsi franchie. 
Après avoir tout accepté, les dirigeants de l'UGIF vont inviter 
les Juifs à mettre la main au portefeuille alors que la plupart 
d'entre eux ne peuvent plus travailler par suite de la mise en 
application des Ordonnances de l'Armée allemande. Faute 
d'enthousiasme, on taxera les assujettis d'une somme de 120 F 
par an en zone nord et de 360 F en zone sud. Bien entendu, le 
non-paiement de cette taxe sera bientôt un motif d'arrestation 
et de déportation. Dans ce domaine comme dans d'autres les 
dirigeant de l'UGIF coopéreront fidèlement car il y sont 
bien obligés... 

Dès lors ce sera le rythme de croisière des compromis, 
jusqu'à l'ultime minute. Ces compromis, ils se vivent chaque jour 
et le spectacle qu'offre l'UGIF vaut la description, bien que les 
documents manquent pour que la relation soit tout à fait fidèle. 
La vie quotidienne à l'UGIF aurait sûrement inspiré des hom- 
mes aussi différents que Kafka, Georges Courteline ou Alfred 
Jarry... 



l'ugif, établissement public 135 

Annexe 17 



LOI DU GOUVERNEMENT DE VICHY DU 21 MARS 1942 

AUTORISANT L'UGIF A PRÉLEVER UN POURCENTAGE 

DES BIENS JUIFS EN LIQUIDATION 

OU SOUS SÉQUESTRE 



Article premier. — Pour faire face à ses charges exceptionnelles, 
l'Union générale des Israélites de France pourra exercer des prélè- 
vements dont les taux seront approuvés par arrêté du Commissaire 
général aux Questions juives : 

1° sur le produit des réalisations de toutes sortes opérées par 
les administrateurs de biens juifs ; 

2° sur le produit de la vente des actions et parts bénéficiaires 
placées spécialement sous l'administration provisoire de l'adminis- 
tration des domaines ; 

3° sur les sommes déposées entre les mains de tiers appartenant 
à des personnes physiques juives ; 

4° sur les titres à revenu fixe constitués en dépôt par les mêmes 
personnes dont la réalisation sera ordonnée en tout ou partie aux 
dépositaires par le Commissaire général aux Questions juives ; 

5° sur les créances visées par l'article 6 de la loi du 16 janvier 
1942. 

Article 2. — Les prélèvements visés à l'article précédent seront 
assortis au profit de l'Union générale des Israélites de France d'un 
privilège qui s'exercera : 

1° sur les meubles, avant tout autre privilège, sous réserves de 
l'application des dispositions de l'alinéa final de l'article 3 de la 
loi du 16 janvier 1942 ; 

2" sur les immeubles, immédiatement après les privilèges 
désignés en l'article 2013 du Code civil pourvu que les conditions 
présentées pour leur conservation aient été accomplies et après 
hypothèques conventionnelles, pourvu qu'elles résultent d'actes qui 
aient une date certaine antérieure à l'insertion du présent décret au 
Journal officiel et qu'elles aient été inscrites avant l'expiration d'un 
délai de quinze jours à partir de ladite inscription. 

Article 3. — Le présent décret sera publié au Journal officiel 
et exécuté comme loi de l'Etat. 

Fait à Vichy le 21 mars 1942 

Ph. PÉTAIN 



136 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 18 



LOI DU GOUVERNEMENT DE VICHY DU 28 AOUT 1942 

AUTORISANT L'UGIF A SOLLICITER DES RESSOURCES 

AUPRÈS DES FAMILLES JUIVES DES DEUX ZONES 



Le chef du gouvernement 

vus les articles 3 et 5 de la loi du 29 novembre 1941 instituant 

l'Union générale des Israélites de France, 

arrête 

Article premier. — A titre provisoire et jusqu'à fixation défini- 
tive, sur ses propositions, du régime des cotisations tel qu'il est 
prévu par l'article 3 de la loi du 29 novembre 1941, l'Union générale 
des Israélites de France, en sa qualité de représentant légal de 
la communauté juive de France, est mise en demeure de se procurer 
à dater du mois de septembre 1942, pour participation à ses 
dépenses de fonctionnement, une somme mensuelle de 6 millions par 
prélèvement sur les ressources des familles juives, tant en zone 
occupée qu'en zone non occupée. 

Article 2. — Cette participation mensuelle proviendra soit des 
contributions volontaires soit, en cas d'insuffisance des versements 
volontaires, d'une fixation individuelle d'office, suivant telle modalité 
d'assiette et de recouvrement, que l'Union générale des Israélites 
de France soumettra sans délai à l'approbation du Commissaire 
général aux Questions juives, en exécution des prescriptions générales 
définies par les articles 3 et 5 de la loi du 29 novembre 1941. 

Article 3. — Le produit de la contribution mensuelle prévue 
par le présent arrêté sera versé en totalité avant l'expiration de 
chaque mois aux comptes de dépôts de fonds n° 27-16 ouverts dans 
l'une et l'autre zone, au nom de l'Union générale des Israélites de 
France. Il en sera rendu compte par l'Union générale des Israélites 
de France dans les huit premiers jours du mois suivant avec produc- 
tion de toutes pièces justificatives à l'appui. 

Article 4. — Le Commissaire général aux Questions juives et 
l'Union générale des Israélites de France sont chargés, chacun pour 
ce qui le concerne, de l'exécution du présent arrêté. 

A Vichy le 28 août 1942 
Darquier de Pellepoix 



l'ugif, établissement public 137 

Annexe 19 



LETTRE D'ANDRÉ BAUR A XAVIER VALLAT 

AU SUJET DES MARCHANDISES EXIGÉES 

PAR LES NAZIS 

(26 mars 1942) 



Monsieur le ministre, 

« Nous référant aux différentes conversations que nous avons 
eues ces derniers jours avec vos services, j'ai l'honneur de vous 
confirmer que les Autorités allemandes, en l'espèce SS Hauptsturm- 
fiihrer Dannecker, ont exigé que nous leur fournissions demain 27 
à 13 heures au plus tard : 

— 1 400 couvertures ; 

— 1 000 paires de chaussures de travail ; 

— 1 100 gamelles ; 
— ■ 35 marmites. 

Il nous est apparu immédiatement que cette exigence était 
incompatible avec l'objet social de l'Union générale des Israélites 
de France, tel qu'il est défini par la loi du 29 novembre 1941. 

Les entretiens que nous avons eus à ce sujet avec le colonel 
Chomel de Jarnieu nous ont apporté la confirmation de notre 
point de vue. Il nous a été dit à cette occasion que le régime des 
réquisitions, tel qu'il est établi entre les services du Militarbefehls- 
haber et les Autorités françaises, ne permettait pas de donner satis- 
faction à une telle demande, surtout en l'absence d'une confirmation 
écrite. 

M. Chomel de Jarnieu s'est donc opposé à ce que nous four- 
nissions les prestations ci-dessus pour lesquelles, d'ailleurs, nous 
n'avons pas obtenu, malgré nos efforts, les bons de déblocage néces- 
saires. 

Une nouvelle demande nous ayant été faite depuis le départ 
de M. Chomel de Jarnieu, il nous apparaît que nous ne pourrons 
prendre aucune décision à ce sujet sans engager gravement la respon- 
sabilité même du Commissariat aux Questions juives qui, en vertu 
des articles 1 et 5 de la loi du 29 novembre 1941, est l'Autorité 
tutrice de l'UGIF et doit exercer sur celle-ci un contrôle permanent. 

En conséquence, je vous serais obligé de me faire savoir de 
toute urgence la suite qu'il convient de donner à cette exigence... » 
(CDJC-XXVIII, 23). 

Le vice-président 
André Baur 

// ressort de cette lettre que l'UGIF est taillable et corvéable à 
merci, selon les caprices des Autorités nazies. Dès lors, le soutien 
que les dirigeants de l'Union réclament de Vichy, au nom de la 
loi r est particulièrement dérisoire. D'autant plus que le matériel 



138 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



réclamé par les nazis leur est nécessaire... pour équiper les camps 
dont la population commence à gonfler au rythme des rafles qui se 
multiplient. Il faut être de bons fonctionnaires et, dans ce sens, se 
référer constamment aux Autorités légales. C'est le principal souci 
des dirigeants de l'UGIF. 



LETTRE DU COMMISSAIRE GÉNÉRAL 

AUX QUESTIONS JUIVES (DARQUIER DE PELLEPOIX) 

A ANDRÉ BAUR 

(1" juillet 1942) 



Monsieur le président, 

« L'Union générale des Israélites de France s'est trouvée déjà 
à plusieurs reprises dans l'obligation de répondre à d'impor- 
tantes prestations réclamées par les Autorités d'occupation pour 
l'équipement des internés juifs des différents camps. 

Une telle éventualité reste susceptible de se renouveler et 
des délais très courts peuvent être impartis pour y faire face^ En 
conséquence, j'ai l'honneur de vous faire part de l'urgente néces- 
sité (9) qui s'attache à la contribution immédiate par l'UGIF d'un 
stock pouvant répondre aux besoins d'environ 7 000 personnes en 
matériel de campement, d'habillement et de couchage, comme 
précédemment. 

Vous connaissez, par expérience, les difficultés qu'il a fallu 
surmonter. Je ne vous refuse pas à priori l'assistance de mes 
services pour l'obtention de bons de déblocage mais à condition 
qu'il ne s'agisse que d'une solution d'appoint. 

En effet, c'est la communauté juive dans son intégralité qui 
doit supporter la totalité des réquisitions des Autorités d'occupation, 
lesquelles sont destinées à satisfaire aux besoins de certains de ses 
membres. Je vous invite donc à prendre immédiatement toutes 
dispositions pour constituer, par voie de contribution volontaire 
des familles juives, les approvisionnements qui vous seront demandés. 

La communauté juive devra remplir son devoir de solidarité et 
elle ne saurait ignorer l'intérêt qu'elle a à s'épargner des mesures de 
coercition nécessairement énergiques et difficilement nuançables (10). 

Veuillez me tenir d'urgence au courant de vos démarches et de 
leur résultat. Je vous avise que M. Duquesnel, directeur du contrôle 
de l'UGIF est disposé à vous recevoir pour s'entretenir avec vous, 
s'il y a lieu, des modalités de l'affaire. Vous pouvez lui rendre 
visite jeudi 2 ou vendredi 3 juillet de 15 heures à 17 heures, muni 
du laissez-passer ci-joint. » (CDJC-XVIII, 30). 



(9) Nous sommes à 15 jours de la grande rafle. 

(10) Souligné par nous. 



l'ugif, établissement public 



139 



Comme il se doit, cette lettre préfigure, à l'évidence, une 
nouvelle vague de rafles et André Baur s'ouvre de ses craintes au 
CGQJ, qui le rassure à ce sujet le 15 juillet 1942 (veille de la grande 
rafle). A cette date, personne n'ignore, ni à la Préfecture de police, 
ni au CGQJ, ni à l'UGIF d'ailleurs, les événements qui se préparent. 
Cela n'empêche pas le CGQJ d'écrire en toute sérénité : 



LETTRE DU COMMISSAIRE GÉNÉRAL 

AUX QUESTIONS JUIVES 

A ANDRÉ BAUR (11) 

(15 juillet 1942) 



« ... Les réserves que comporte votre lettre du 8 juillet courant, 
répondant à ma note du 1 er juillet relative à la constitution d'un 
stock de prévoyance au moyen de dons volontaires, proviennent 
d'une équivoque sur l'interprétation de mes instructions. 

Je n'ai jamais laissé entendre, comme vous l'affirmez, que la 
population juive devait s'attendre à "une nouvelle et vaste déporta- 
tion" au risque de semer la panique parmi elle... » (CDJC-XXVIII, 
37). 

Le matériel nécessaire aux internés est réclamé à l'UGIF, non 
seulement par le CGQJ mais aussi comme nous l'avons vu directe- 
ment par les Autorités nazies. Si cela chiffonne les dirigeants de 
l'UGIF, au nom de la bonne règle, cela ne dérange nullement 
Darquier de Pellepoix. 



LETTRE DU COMMISSAIRE GÉNÉRAL 

AUX QUESTIONS JUIVES 

A ANDRÉ BAUR 

(14 août 1942) 



« Pour répondre à votre lettre du 13 août 1942, compte tenu 
des explications qu'elle contient, vous ferez activer les commandes 
passées, de toute urgence. Quant au compte rendu que vous 
demandait ma lettre du 10 août, il y a lieu de distinguer : 

S'il s'agissait d'ordres reçus des Autorités d'occupation, il vous 
appartient d'y obéir dans les délais prescrits sans avoir à en référer 
préalablement mais vous devez me fournir un compte rendu aussi- 
tôt après exécution. 



(11) Nous n'avons pu, malheureusement, retrouver que les lettres 
émanant du CGQJ sur ce sujet. Cela dit, le contenu du dialogue est 
sous-jacent dans ces lettres. 



140 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Au contraire, s'il s'agit d'initiatives à prendre par l'UGIF, 
directement et sans ordres, vous devez solliciter une autorisation 
préalable et fournir un compte rendu après exécution. 

Par ailleurs, la forme tendancieuse de votre correspondance 
m'oblige à demander une sanction contre l'auteur de la lettre. Elle 
vous sera signifiée à bref délai... » (CDJC-XXVIII, 51). 

On voit bien dans quelles inextricables difficultés les dirigeants 
de l'UGIF ont consenti à se laisser enfermer. Les hommes de Vichy 
comme ceux de la Gestapo jouent avec eux comme le chat avec la 
souris. Ayant déjà décidé de tout accepter dans l'espoir d'un ultime 
compromis, toujours possible, les dirigeants de l'UGIF ne se résigne- 
ront jamais à admettre qu'ils ont été floués... 

Ce courrier dont nous ne possédons que quelques éléments 
montre bien le mépris du CGQJ envers les dirigeants de l'UGIF. 
Après leur avoir reproché de ne pas être suffisamment dociles aux 
ordres de Vichy et de la Gestapo, le Commissaire aux Questions 
juives, qui ne se donne même plus la peine de signer ses lettres, 
fait écrire par son chef de cabinet pour signifier au vice-président 
André Baur qu'il le tient pratiquement pour un escroc. 



LETTRE DU CHEF DE CABINET 

DE DARQUIER DE PELLEPOIX 

A ANDRÉ BAUR 

(10 août 1942) 



« Au début du mois de juin 1942, en vue de répondre aux 
réquisitions des Autorités d'occupation, le ministère de la production 
industrielle vous a remis les bons de déblocage nécessaires à 
l'acquisition de différents articles, en particulier 1 500 chemises et 
1 500 couvertures. Ces dernières quantités vous ont été fournies par 
le Secours national auquel vous deviez, en principe, remettre le 
bon correspondant. 

Je viens d'apprendre, incidemment que, du fait que les objets 
en question n'étaient pas neufs, vous aviez jugé pouvoir disposer des 
bons de déblocage pour effectuer d'autres achats de chemises et de 
couvertures. 

En même temps, vous m'aviez signalé verbalement, mais 
après coup, que vous aviez dû faire face, courant juillet, à diverses 
livraisons au camp de Pithiviers, au Vélodrome d'hiver et, le 
samedi 8 août, en gare du Bourget. 

Je suis dans l'obligation de vous signaler, une nouvelle fois, 
toute l'importance que j'attache à être tenu au courant à tout moment 
et avant exécution, de tous les mouvements de marchandises qui 
peuvent se produire au sein du service des approvisionnements de 
l'UGIF. 

Pour l'organisation du contrôle dont les bases ont été arrêtées 
par une note du 22 juillet, veuillez me faire parvenir par retour du 
courrier : 



L'UGIF, établissement public 



141 



1) un état récapitulatif et justificatif des opérations d'entrées et 
de sorties effectuées à l'occasion des réquisitions allemandes de fin 
mai, début juin 1942, et des livraisons que vous avez été dans 
l'obligation d'assurer récemment à la suite des mesures du 16 juillet. 

2) un état quantitatif et estimatif par catégorie des effets 
d'habillement et de campement que vous détenez présentement en 
magasin à quelque titre que ce soit. 

Je saisis cette occasion pour vous confirmer à nouveau les 
termes de ma dépêche du 22 juillet 1942, concernant la tenue par 
vos services d'une comptabilité matière que je juge nécessaire au 
bon fonctionnement de la commission d'approvisionnement de 
votre organisme... » (CDJC-XXVIII, 47a). 



CHAPITRE V 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 

Au royaume d'Ubu 



L'UGIF est une administration semblable à toutes les 
autres. Avec ses défauts, ses routines paperassières et surtout 
avec sa hiérarchie. Il semble, en compulsant les nombreuses 
archives qui ont pu être recueillies et qui décrivent bien son 
fonctionnement, que l'UGIF était une microsociété qui repro- 
duisait en son sein, en les aggravant, les défauts de son environ- 
nement. 

Au sommet de la pyramide, il y a le Conseil d'administra- 
tion composé des bonnes âmes « bienfaisantes » qui ont bien 
voulu se sacrifier pour la cause commune en acceptant la res- 
ponsabilité morale de l'organisation. Tous ne sont pas perma- 
nents à l'UGIF. Seuls les membres du Conseil de la zone nord 
sont appointés car en zone sud les scrupules n'ont pas tout à 
fait disparu. Dans le sillage de ces grands patrons (il n'y a pas 
d'autre mot) il reste une large place pour toute une bureaucratie 
d'administrateurs, de secrétaires généraux, de directeurs géné- 
raux, directeurs, chefs de services, etc., qui se conduisent avec 
leur petit personnel comme le ferait n'importe quel chef en 
situation de hiérarchie. Ce qui rend plus dure cette sujétion, 
inévitable dans le travail des entreprises classiques, c'est l'aspect 
paternaliste car nombreuses sont les employées qui ont été 
embauchées par charité, leur mari ayant été déporté. Chacun 
sait que lorsqu'on est charitable, on ne peut pas en même 
temps être généreux. Cela dit, l'UGIF peut ainsi bénéficier de 
la collaboration d'un personnel dévoué et relativement mal 
payé (il en va tout autrement pour les cadres). Qui va se plaindre 
d'une telle situation alors que les temps sont durs pour tout le 
monde ? (Il semble que les chefs du personnel n'aient jamais 
eu à régler de conflits en matière de salaires.) Bien entendu les 
salaires étaient hiérarchisés car il fallait bien rétribuer le poids 
des responsabilités respectives. 

Plus les mois passent, plus la situation des Juifs et celle 
de l'UGIF, en particulier, devient difficile. Dans le même temps, 



144 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



le poids de la hiérarchie semble avoir tendance à se déve- 
lopper. Ce phénomène s'amplifiera bien davantage dans l'ad- 
ministration de l'UGIF nord qui est plus ou moins concentrée 
à Paris. On ne travaille pas dans la joie. Comment le pourrait-on 
d'ailleurs ? Il manque cette chaude fraternité qui lie ceux qui 
travaillent à la même cause. Il n'y a pas de cause. Il n'y a que 
la tâche à remplir : sur ordre. En échange, il y a le maigre 
salaire et surtout un avantage qui s'attache à la fonction : la 
carte de légitimation, simulacre de sauf-conduit qui n'aura 
qu'une valeur très relative quand les nazis ou la police fran- 
çaise viendront, selon les cas, rafler une partie du personnel. 

Les dirigeants disparaissent aussi, sans raison valable par- 
fois car la protection est négligeable, même pour les grands 
chefs. Ceux qui demeurent et les remplacent sont parfois plus 
insignifiants mais c'est à ces hommes que les honneurs montent 
à la tête et le mot « chef » commence à trouver sa place dans 
la terminologie utilisée par les cadres subalternes. Bien sûr, il 
faut faire la part des choses et ne pas oublier que les dirigeants 
de l'UGIF sont de véritables otages dont la vie est en sursis. 
En effet, on peut lire bien souvent dans les circulaires, émanant 
de la Gestapo ou du CGQJ, que les ordres donnés devront être 
exécutés sous la responsabilité propre du destinataire et de ses 
pairs. Chacun savait ce que cela voulait dire. Cela ne suffit pas 
à excuser : c'est une simple constatation. 

Méprisés par leurs interlocuteurs de Vichy, insultés en 
permanence par la Gestapo (1) les dirigeants de l'UGIF sont 
bien normalement aigris. Dès lors, ils compensent en se condui- 
sant en véritables tyranneaux vis-à-vis de leur personnel. Le 
plus grave pour eux, c'est qu'à aucun moment ils ne rencon- 
trent d'adhésion véritable de la communauté juive. Dans l'exer- 
cice de leurs responsabilités, ils n'ont en face d'eux que des 
quémandeurs que, bien souvent, ils sont dans l'obligation 
d'éconduire car ils ne peuvent rien pour eux. Charitables mais 
pas solidaires, les dirigeants de l'UGIF sont dans une situation 



(1) Quand un chef de la Gestapo recevait un dirigeant de l'UGIF, 
celui-ci devait toujours rester debout. Parfois, l'entretien se terminait 
par des coups et de basses injures. En novembre 1945, Lucienne Scheid- 
Haas qui fut membre du Conseil d'administration de l'UGIF donnera 
une idée de ce climat en évoquant, au cours d'une cérémonie commé- 
morative, la mémoire d'André Baur : « ... André, nous nous souvenons 
du jour où, pour obtenir quelques pauvres grâces, le SS Dannecker 
t'obligea à la lui demander de dos, les yeux au mur... » D'après d'autres 
témoins, André Baur aurait été giflé par le SS Roethke, au cours d'un 
entretien particulièrement violent. 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



145 



tout à fait inconfortable. Il ne leur reste même pas la satisfaction 
du travail bien fait car, la plupart du temps, leurs relations avec 
le CGQJ sont court-circuitées par la Gestapo. 

Ils souffrent dans leur chair de notables. Ils souffrent d'être 
méprisés mais ils iront jusqu'au bout. Seule la déportation d'un 
certain nombre de dirigeants mettra fin à leurs fonctions. Les 
rares cas de démission interviendront en juillet 1944, à quelques 
semaines de la libération de Paris. 

En zone sud, l'atmosphère est assez différente. Le travail 
aussi d'ailleurs et les relations entre les individus s'en ressentent 
bien que la hiérarchie soit tout aussi classique. Même quand 
les troupes hitlériennes occuperont la zone sud de la France 
à la fin de 1942 et que les Juifs réfugiés dans cette partie du 
territoire ne seront guère plus à l'abri que dans le nord, le 
climat du travail à l'UGIF sera plus serein que dans les 
bureaux de l'UGIF de Paris. 

En zone nord, jusqu'à l'ultime minute de l'occupation 
nazie, il restera des responsables de l'UGIF pour assurer la 
pérénité de l'organisation et ces hommes respectables seront 
tout à la fois surpris et indignés de voir des groupes de la 
résistance venir réquisitionner les locaux et arrêter certains 
d'entre eux. 



Dès l'origine, les équipes dirigeantes de l'UGIF se sont 
constituées par relations. Par la suite, plusieurs membres du 
Conseil d'administration seront cooptés (c'est-à-dire, en fait, 
proposés à l'agrément du CGQJ et de la Gestapo). Le milieu 
social, les liens familiaux ou d'intérêt serviront le plus souvent 
de ciment à cette entreprise qui ne différait guère des autres. 
Ainsi, les dirigeants de l'UGIF étaient sûrs de se retrouver entre 
gens du même monde et donc de bonne compagnie. Cette quié- 
tude morale est pourtant troublée par la présence occulte de 
Léo Israélowicz dont personne n'ignore les activités et dont il 
faut tenir compte sous peine des plus graves périls. Bien 
entendu, les hommes mis en place par la Gestapo monteront 
à leur tour dans la charrette. Ce sera le cas pour Israélowicz 
en 1943. 

Faute de pouvoir continuer à jouer les patrons dans leur 
entreprise respective, car ils n'ont plus le droit d'exercer, ces 
grands notables peuvent satisfaire leurs aspirations en jouant 
les leaders au sein d'une organisation qu'on leur a construit 



146 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



sur mesures et dont ils ne sont que les pantins animés. Ce sont 
les hommes de la Gestapo et, par procuration, ceux du Com- 
missariat général aux Questions juives, qui tirent les ficelles et 
qu'importe à ces promoteurs que les animateurs de PUGIF se 
recrutent dans les beaux quartiers. Parfois, cela rend l'UGIF 
bien plus crédible. 

Ces messieurs dames s'étaient connus avant la guerre 
dans les Conseils d'administration, autour d'une table de bridge 
ou à la direction des œuvres de bienfaisance (2). Ils peuvent 
donc travailler ensemble, sans arrière-pensées. Ces gens-là ne 
font pas de politique et, surtout, ce sont de bons Français, cou- 
verts de médailles militaires et de Légions d'honneur. Pour ces 
hommes et ces femmes de grande vertu, le respect de l'ordre est 
essentiel. Peu importe que cet ordre soit celui dicté par les nazis 
puisqu'il est promulgué par le gouvernement légal de Vichy 
auquel il convient de ne faire aucune peine même légère. 

On travaille donc entre Juifs convenables, à la sauve- 
garde de ce qui peut être sauvegardé légalement : c'est-à-dire 
peu de choses. On travaille même en famille, c'est plus sûr 
parfois. Cette situation connaîtra son apogée sous la présidence 
de Georges Edinger qui, sans vergogne, fera travailler toute sa 
famille dans les différents services de l'UGIF : on y trouvera 
sa femme, ses enfants, ses cousins, ses beaux-frères. A l'occa- 
sion, même, on ne dédaignera pas de joindre l'agréable à l'utile, 
c'est-à-dire de confondre l'intérêt de l'organisation et l'intérêt 
bien compris des individus. 

Bien entendu, avec le personnel subalterne on est ferme. 
Comme il se doit. Les rapports dans le travail ne diffèrent guère 
de ceux qui s'établissent dans une quelconque administration. 
Tout comme ailleurs, on surveille strictement le travail des 
subordonnés (ceux qui touchent les salaires les plus bas), on 
adresse des blâmes et parfois on licencie. Dans ce dernier cas, 



(2) André Baur était président de l'Union libérale Israélite et 
trésorier du Keren Kayemet, Georges Edinger était membre^ du Comité 
de la société Les Enfants de Sion, Lucienne Scheid-Haas était conseil 
juridique de diverses œuvres de bienfaisance, Juliette Stem était secrétaire 
générale de la WIZO (organisation sioniste féminine) ; Albert Weill 
était administrateur puis secrétaire général du Comité de bienfaisance 
Israélite de Paris, Fernand Musnik était membre du comité directeur 
de la Fédération de la jeunesse sioniste et propalestinienne tout en étant 
commissaire des Eclaireurs israélites de France, Alfred Morali partici- 
pait, en tant que médecin, au contrôle sanitaire de diverses œuvres 
israélites d'assistance. Seul, Benjamin Weill-Hallé se contentait d'avoir 
été professeur agrégé en médecine pédiatrique. (Il s'agit là des membres 
du CA de la zone nord.) 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



147 



en sachant que le licenciement signifie la suppression de la carte 
de légitimation et, à brève échéance, l'arrestation puis la dépor- 
tation. On licencie ceux qui ne plaisent plus à la hiérarchie 
pendant que l'on embauche avec le sourire des individus dou- 
teux imposés par les nazis ou le Commissariat général aux 
Questions juives. 

Certains cadres se conduisent à l'UGIF exactement comme 
sur le terrain de leurs anciens exploits. L'un de ces chefaillons, 
responsable des maisons où l'on regroupe les enfants de dépor- 
tés, croit fermement à la vertu de la hiérarchie. Comme ses col- 
lègues anciens combattants glorieux de la guerre de 1914-1918, 
il n'hésite pas à rappeler ses services passés dans l'armée fran- 
çaise. Pour cet homme, il n'y a sans doute guère de différence 
entre la cour du quartier de sa dernière caserne et les bureaux 
de l'UGIF de Paris. Redouté par les uns, méprisé par les 
autres, il est connu à l'UGIF sous le nom de Colonel Kahn. 



En zone nord, l'administration de l'UGIF a dû être créée 
de toutes pièces avec de multiples services et une bureaucratie 
nombreuse, souvent inutile. Cela donne un appareil administra- 
tif lourd à manier et sans la moindre apparence humaine. En 
quelques mois, la bureaucratie devient si envahissante que l'on 
trouve des notes de service ainsi signées : le directeur délégué 
du directeur général (qui, lui-même, possède une délégation de 
pouvoir de son vice-président, lui-même assujetti à un président 
général qui contrôle tout). En zone sud, par contre, les respon- 
sables se contentent de fédérer les œuvres qui existaient aupara- 
vant en les réunissant sous le chapeau de l'UGIF, tout en leur 
laissant un maximum d'indépendance et d'autonomie. C'est déjà 
un autre monde. 

En zone nord, la plupart des services sont concentrés à 
Paris. Outre les sièges du 19 de la rue de Téhéran où se 
trouvent le siège social comme l'administration centrale et du 
29 de la rue de la Bienfaisance où se tiennent les services 
sociaux, juridiques et d'assistance aux internés, il y a trente- 
deux locaux dans différents arrondissements (souvent des dis- 
pensaires, des soupes populaires, des patronages, des vestiaires) 
ainsi que trois établissements hospitaliers. Il faut ajouter neuf 
bureaux en proche banlieue et une douzaine de maisons d'en- 
fants. Les délégations générales de la zone nord sont implantées 
à Amiens, Besançon, Montbéliard, Le Mans, Lunéville, Montar- 



148 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



gis, Nancy, Poitiers, Troyes, Versailles, Bayonne, Bordeaux, 
Epinal, Rouen. 

En zone sud, la direction générale de l'UGIF est installée 
à Marseille mais les grands services sont dispersés dans les 
délégations régionales ou les bureaux locaux qui ont été ouverts 
à Lyon (3 bureaux), Nice, Sisteron, Montpellier, Carcassonne, 
Perpignan, Valence, Mâcon, Lons-le-Saulnier, Saint-Etienne, 
Privas, Grenoble, Voiron, Chambéry, Annecy, Taluyères, Tou- 
louse, Auch, Montauban, Albi, Agen, Pau, Limoges, Périgueux, 
Guéret, Châteauroux, Saint-Amand-Montrond, Brives, Vichy 
et Clermont-Ferrand. A ces bureaux locaux, il convient d'ajouter 
des fermes écoles gérées par les Éclaireurs israélites (même après 
leur dissolution par Vichy) à La Roche Pujols, Charry, Frette- 
serpes, Ormes-en-Lautrec et Moissac. Plusieurs maisons d'en- 
fants, presque toutes regroupées dans la Creuse et la région de 
Limoges. 

Après cette longue énumération qui ne pouvait être exhaus- 
tive car, avec l'évolution de la situation, des bureaux ouvraient 
et d'autres fermaient leurs portes, il n'est pas étonnant de cons- 
tater qu'en 1943 (avant le licenciement en zone nord des 
employés étrangers ou apatrides) 1 800 employés et cadres, 
dont les deux tiers en zone sud, seront salariés par l'UGIF. 
De ce fait, une grande partie des sommes dépensées par l'or- 
ganisation le seront au titre de la rubrique salaires. N'oublions 
pas également quelques centaines de bénévoles qui se consacrent 
à la bonne marche de l'UGIF. Nous avons donc à examiner le 
fonctionnement d'une administration d'assez grande envergure. 



Le décor est planté. A l'aide de quelques documents parti- 
culièrement pénibles, nous allons essayer de reconstituer la vie 
quotidienne à l'UGIF et spécialement en zone nord. 



Pour célébrer dignement la fête du travail qui en ce 
1" mai 1942 est également dédiée à la Saint-Philippe, en l'hon- 
neur de Pétain, la direction de l'UGIF zone nord porte à la 
connaissance de ses employés un statut du personnel particu- 
lièrement gratiné (3). Ce document qui ne le cède en rien aux 



(3) Voir annexe 20. 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



149 



meilleurs modèles du genre, a été tout spécialement peaufiné 
pour tout ce qui concerne les problèmes de recrutement, avan- 
cement, discipline (on est très préoccupé par les problèmes de 
discipline à l'UGIF). Les dirigeants peuvent, en cette occasion, 
révéler sans concession leur véritable nature de patrons. Aucune 
notion de solidarité dans ce document : on est salarié à l'UGIF 
tout comme cela se pratique dans la plupart des administrations, 
dans les rapports de travail et pas plus dans ce travail que dans 
un autre. Il est absolument impossible à la lecture de ces 
statuts de s'apercevoir que ces hommes et ces femmes qui tra- 
vaillent ensemble, à quelques degrés de hiérarchie que ce soit, 
vivent sous la même oppression et encourent les mêmes dangers. 
Les patrons sont à leur place, les cadres seront respectés et le 
petit personnel subalterne devra se plier aux ordres. 

Ce statut du personnel est accompagné d'un barème de 
salaires qui, en mai 1942, va de 3 000 francs par mois à un 
chef de service (ce qui est un salaire tout à fait correct pour 
l'époque) à 700 francs pour le personnel de cuisine. Pourtant, 
l'éventail des salaires est encore plus ouvert qu'il n'y paraît 
car ce barème ne mentionne pas le montant des émoluments 
perçus par tout l'état-major des directeurs généraux, adminis- 
trateurs, secrétaires généraux, etc. Les membres du Conseil 
d'administration de la zone nord sont également largement 
rétribués. N'oublions pas non plus les indemnités mensuelles 
affectées aux différentes fonctions et qui vont de 1 000 francs 
pour un chef de service à 50 francs pour un coursier (frais de 
vélo). 

Mais on ne vit pas que de son salaire. Il faut sauvegarder 
son emploi, cette sinécure qui assure à chacun la protection 
contre la répression. Alors, du haut en bas de la hiérarchie, 
tout comme dans une autre administration. Pas de sentiment 
on pratique la flagornerie. On flatte les supérieurs dont on 
espère les bonnes grâces. 

Le 12 mai 1942, Raymond-Raoul Lambert est nommé 
directeur-général de l'UGIF pour la zone sud et il en informe 
les responsables de cette région. Chacun en prend bonne note 
mais certains estiment qu'il convient d'aller au-delà et le direc- 
teur du bureau de Marseille lui fait tenir immédiatement cette 
admirable lettre : 



« Monsieur le directeur général, 
« J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre 
lettre du 12 mai courant par laquelle vous avez bien voulu 



150 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



me notifier votre nomination aux fonctions de directeur 
général de l'UGIF. 

« En prenant acte de votre communication, je me per- 
mets de vous exprimer ma profonde satisfaction, mes 
compliments respectueux, ainsi que mes souhaits sincères 
pour l'accomplissement de votre haute et délicate mission 
et vous prie, Monsieur le Directeur général, de bien vou- 
loir croire à mon déférent dévouement... » (CDJC-CDXV, 
107). 

le directeur, 
Robert Kahn. 

On croit rêver ! 

Pourtant, cette lettre n'est pas un cas isolé. Dans leur tra- 
vail quotidien, les responsables de la zone sud ont maintes fois 
l'occasion de s'adresser à leur directeur général et les marques 
extérieures de respect sont toujours de la même qualité. Ainsi 
la trésorière de l'UGIF, 1" direction (famille) de Marseille, 
n'échappe pas à cette manifestation du culte de la personnalité 
quand elle écrit le 27 juillet 1942 cette lettre qui est digne de 
figurer au grand sottisier administratif : 

« Monsieur le directeur général, 

« J'ai l'honneur de vous accuser réception de votre 
aimable télégramme du 25 juillet comme suite à l'entretien 
téléphonique que je m'étais permis de vous demander. Je 
vous remercie infiniment, Monsieur le directeur général, 
d'avoir bien voulu intervenir aussi rapidement qu'efficace- 
ment pour la solution de la question si préoccupante de 
l'envoi de fonds que j'ai eu le regret de devoir solliciter 
si impérieusement ; je suis confuse d'avoir dû vous impor- 
tuner personnellement, Monsieur le directeur, et je m'en 
excuse... » (CDJC-CDXV, 121). 

Camille Meyer. 



Qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce que la terreur règne 
dans les bureaux de l'UGIF ? Plus simplement, il semble que 
les dirigeants, dans les deux zones, aient recruté un personnel 
d'encadrement à leur image. On peut compter sur de tels chefs 
de services pour faire régner la discipline sur le petit personnel. 

Cela dit, quand le directeur général Raymond-Raoul Lam- 
bert écrit une lettre officielle, il y a toujours en tête une formule 
de ce genre : « ... Je soussigné Raymond-Raoul Lambert, che- 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



151 



valier de la Légion d'honneur, croix de guerre, directeur géné- 
ral de l'UGIF, établissement public créé par la loi du 29 novem- 
bre 1941... » Si cela peut faire pâlir de jalousie des collègues 
qui n'ont pas le privilège de posséder une telle batterie de déco- 
rations, cela doit bien faire ricaner dans les officines de Vichy 
et la Gestapo. 

A l'UGIF, si l'on a le sens de la hiérarchie, on reconnaît 
aussi à leur mérite les services rendus. A l'occasion on outre- 
passe les règlements établis. Ainsi en zone nord, bien que le 
statut du personnel soit assez draconien en matière de promo- 
tion et de salaires, les meilleurs éléments se voient parfois gra- 
tifiés d'augmentations substantielles autant que curieuses. 
Comme les bons serviteurs ont également de bonnes manières, 
ils ne manquent pas de remercier. C'est dans ce sens que Léo 
Israélowicz écrit le 29 octobre 1942 au secrétaire général de 
l'UGIF zone nord, Armand Katz : 

« Monsieur le secrétaire général, 

Je me réfère à la communication que vous m'avez 
faite, concernant l'augmentation de mes appointements 
proposée par le Conseil d'administration. 

Cette nouvelle a été tout à fait inattendue pour moi et 
je m'en réjouis d'autant plus que la décision a été prise 
spontanément et sans que j'en ai fait mention. 

En conséquence et en me basant sur votre parole, 
j'ose espérer que cet état de chose est la preuve que les 
services que j'ai pu rendre à l'Union ont été reconnus par 
elle. Veuillez assurer le Conseil que ma ligne de conduite 
me sera toujours dictée par ses directives et, qu'à l'avenir 
comme par le passé, je mettrai tout en œuvre pour soulager 
les misères isolées et pour l'aboutissement de notre tâche 
commune. 

Je vous prie de transmettre au Conseil mes remercie- 
ments les plus chaleureux et de croire, Monsieur le secré- 
taire général, à l'assurance de mes sentiments sympathiques 
et confraternels » (CDJC-CDXXIII, 12). 

Léo Israélowicz. 

Le Conseil d'administration de l'UGIF, tout comme son 
secrétaire général, savent parfaitement qui est Israélowicz. Ils 
savent que ce Juif viennois est, au minimum, manipulé par la 
Gestapo et qu'il a été introduit à l'UGIF à la tête de ce service 
de liaison dont les activités sont rien moins que suspectes. Il 



152 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



est donc normal que cet homme soit rétribué selon ses mérites 
qui sont grands tant qu'il remplit utilement le rôle que lui a 
affecté la Gestapo qui ne doit pas être étrangère à cette offi- 
cielle augmentation de salaire. 

Cet Armand Katz, auquel Israélowicz doit tant de recon- 
naissance, est un homme d'ordre. Un légaliste comme il y en a 
tant à la direction de l'UGIF mais le secrétaire général se doit 
d'être le meilleur dans tous les domaines car il est le patron 
d'une administration qui se veut sans reproche quand il est 
question de légalité. Une lettre d'Armand Katz, adressée à un 
délégué de l'UGIF de l'Est de la France, le 4 décembre 1942, 
est tout à fait édifiante : 

« ... En possession de votre lettre du 2 décembre 
concernant un de nos coreligionnaires arrêté à Contrexé- 
ville. 

« Malheureusement, son cas est indéfendable devant 
les Autorités d'occupation, l'interné ayant arraché son 
étoile, il est donc en contravention formelle avec les 
Ordonnances. De plus il a été arrêté dans un café ou dans 
un restaurant, ce qui est également formellement inter- 
dit... » (CDJC-CDXXIV, 2). 



Qu'on se le dise ! 

Ces hommes qui sont imprégnés jusqu'à la moelle de ces 
méthodes administratives qui font les bons fonctionnaires, ne 
répugnent à aucune besogne. Quand on est un bon fonction- 
naire, on ne discute pas les ordres, on les exécute. Une note du 
directeur du contrôle de l'UGIF au directeur général de l'arya- 
nisation économique montre l'étendue du registre des dirigeants 
de l'UGIF. Duquesnel écrit, en effet, le 21 août 1942 : 

« ... L'Union générale des Israélites de France a été 
mise en charge de faire procéder au nettoyage, à la désin- 
fection et à la réparation des effets d'habillement trouvés 
dans les bagages supplémentaires et non autorisés des 
Juifs internés à la suite des opérations du 16 juillet 1942. 
L'Union générale, par lettre du 19 août courant, demande 
au Commissariat général de lui faciliter la tâche en met- 
tant à sa disposition, à titre onéreux, un établissement sous 
administration provisoire où elle pourrait installer le per- 
sonnel nécessaire » (CDJC-XXVIII, a 169). 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



153 



Les problèmes d'ordre administratif ne sont pas, tant s'en 
faut, les seuls soucis dans la grande famille de l'UGIF. Il faut 
également veiller au moral de la communauté qui n'est pas très 
élevé depuis les grandes rafles de juillet 1942. Alors, il va 
falloir rassurer constamment les familles encore en liberté. Dans 
ce rôle, les dirigeants de l'UGIF vont exceller tout au long de 
l'occupation. Dans les moments les plus désespérés, on conti- 
nuera de maintenir un certain espoir et, par la même occasion, 
faire régner le calme dans les esprits. Pour bien illustrer cet 
état d'esprit, il suffit de citer une lettre adressée par Fernand 
Musnik (CA UGIF zone nord) à un travailleur des camps de 
travail agricole des Ardennes, le 6 novembre 1942 : 

« ... Je vous écris ces quelques lignes pour vous don- 
ner les derniers renseignements que nous avons obtenus 
sur les familles qui sont parties des différents camps vers 
une destination inconnue. Il nous est arrivé une vingtaine 
de cartes provenant du camp de Birkenau (Haute-Silésie). 
Ces cartes étaient adressées à différentes familles et, 
malheureusement, vous n'étiez pas parmi celles-ci. 

Les renseignements donnés par les expéditeurs de 
ces cartes concernant le travail, la nourriture et la situa- 
tion en général sont très satisfaisants. 

Aussitôt ces courriers reçus, nous avons écrit au chef 
du camp de Birkenau pour lui dire que nous avions l'ac- 
cord des Autorités compétentes au sujet de la correspon- 
dance et l'avons prié de bien vouloir nous faire parvenir 
des nouvelles de tous les Israélites se trouvant de son 
ressort. 

Nous avons également écrit au camp de triage 
d'Auschwitz qui est le camp de répartition des internés 
israélites afin d'obtenir les adresses de tous les camps de 
Silésie où se trouvent des Israélites et de pouvoir par son 
intermédiaire établir la correspondance avec les internés... » 
(CDJC-CDLXV). 



Cette mission de consolation fera long feu car il arrivera 
ainsi une centaine de lettres qui serviront à amuser la galerie 
alors que plusieurs dizaines de milliers de déportés sont déjà 
passés par les chambres à gaz et les fours crématoires. 



154 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Comme il faut bien convaincre les « coreligionnaires » de 
la véracité des affirmations selon lesquelles les déportés sont 
vivants et bien traités, on va multiplier les déclarations à ce 
sujet. En janvier 1943, la direction de l'UGIF, zone nord, 
mène grand bruit sur l'arrivée de 153 lettres de Juifs déportés de 
Drancy qui seraient parvenues du camp de Birkenau. Sans 
autres précisions, une note du président de l'UGIF confirme 
l'existence de ces lettres qui représentent un alibi parfait pour 
faciliter la tâche des nazis. On opère à chaud et puis on anes- 
thésie. Procédé connu. Ainsi le calme règne et si ce n'est pas 
l'enthousiasme, c'est au moins la résignation. 

153 lettres sur 50 000 Juifs déjà déportés... Il est vrai que 
dans certains camps, comme à Birkenau, on fait écrire aux 
déportés, dès leur arrivée, une petite carte standard où il est 
mentionné principalement que l'intéressé est en bonne santé. 
Cela, c'est la mise en scène dont les nazis sont de grands spé- 
cialistes mais rien n'oblige l'UGIF à authentifier cette comédie. 
C'est là une attitude d'une duplicité sans nom car de nombreux 
Juifs sont menacés d'arrestation dans les deux zones. Alors, les 
informations apaisantes incitent à ne pas s'alarmer car ces 
lettres prouvent que la déportation n'est en fait qu'un simple 
déplacement de populations. En Silésie, précise-t-on. 

Les nazis expliquaient d'ailleurs, tout à fait officiellement, 
que la déportation avait pour but essentiel de reconduire les 
Juifs dans leur pays d'origine. En répercutant les informations 
données par les nazis, la direction de l'UGIF se rendait objecti- 
vement complice des pourvoyeurs des camps de la mort car dès 
1943 il était évident pour des responsables aussi bien placés 
que les membres du Conseil de l'UGIF que les déportés étaient 
exterminés au fur et à mesure de leur arrivée dans les camps. 
A cette époque, les témoignages commencent à arriver. Dans 
tous les tracts des mouvements de résistance, on parle déjà des 
« camps de la mort ». Dans un numéro du journal clandestin 
du Mouvement national contre le racisme, J'accuse, qui circule 
en novembre 1943, on peut lire le témoignage suivant : 



« Le massacre des Juifs déportés en Pologne. Récit 
d'un témoin arrêté avec des centaines d'autres familles 
dans la région de Nice en août 1942 et évadé... Les vieil- 
lards, les femmes et les enfants incapables de travailler sont 
dirigés vers les camps d'Auschwitz. Auschwitz est un camp 
qui fait trembler chaque Juif. Comme disent les nazis : on 
y va pour crever... 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



155 



(...) Au fur et à mesure que le camp des travailleurs 
se vide par suite du nombre élevé de morts et par le fait 
que ceux qui paraissent trop fatigués sont aussitôt envoyés 
au camp d'Auschwitz, de nouvelles victimes sont expé- 
diées de l'Ouest de l'Europe pour remplacer les absents... » 
(CDJC-CCXXI, 28). 

En janvier 1943, des rafles menées par la police française 
à Marseille permettent d'arrêter plusieurs milliers de Juifs de 
nationalité française dont de nombreux Alsaciens-Lorrains 
repliés en zone sud. En de telles occasions dès que la menace 
se précise envers les Juifs français, le Consistoire tient le même 
langage que l'UGIF. Immédiatement Jacques Helbronner écrit 
à Pierre Laval pour lui faire part de son indignation : 

« ... Ce surcroît de persécutions qui deviennent de 
plus en plus odieuses sont vraiment en contradiction avec 
les promesses faites en octobre 1940. 

« Croyez-vous que toutes ces mesures qui ont été 
prises contre des Français israélites n'atteignent que ceux 
qui en sont les victimes désignées ? ... N'est-ce pas de véri- 
tables et injustes outrages infligés à tant de bons citoyens 
qui, par eux-mêmes ou par leur famille, ont rendu tant de 
services à la patrie, à tous ceux qui ont combattu ou qui 
ont succombé pour elle... » (CDJC-CCCXVI, 45). 

De quelles promesses pouvait-il donc s'agir ? Avait-on 
promis aux dirigeants du Consistoire que si la répression allait 
s'abattre sur les « métèques », cette action ne menacerait en 
rien les Juifs français ? Il aurait été intéressant de connaître le 
contenu de ces promesses... 



Les emplois à l'UGIF sont toujours recherchés car ils 
donnent l'illusion d'offrir une certaine sécurité. Bien que la 
carte de légitimation ne se soit pas toujours avérée aussi effi- 
cace que prévue, la réputation de l'Union, comme refuge, est 
encore telle que certains usent de procédés curieux pour y être 
embauchés. Une lettre du directeur général de l'UGIF zone 
sud est révélatrice de l'attrait qu'offre l'organisation. Le 18 jan- 
vier 1943, Raymond-Raoul Lambert écrit à Mlle Schwab, res- 
ponsable à Périgueux des œuvres de l'UGIF pour les Alsaciens- 
Lorrains repliés en zone sud. 



156 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



« Objet : Candidature de M. Dreyfus 

Mademoiselle, 

M. Maurice Dreyfus, ancien professeur au lycée d'Ha- 
guenau, réfugié à Bergerac, avait formulé une demande 
d'emploi à l'UGIF au moment de sa création. Demande 
à laquelle je n'ai pas cru devoir donner suite malgré les 
diverses personnalités qu'il avait fait intervenir ultérieure- 
ment auprès de moi en sa faveur. 

Etant donné que M. Dreyfus a saisi M. le Commis- 
saire général aux Questions juives de son cas et que cette 
autorité vient de me recommander tout particulièrement 
sa candidature, je vous serais reconnaissant de bien vouloir 
porter à ma connaissance, au plus tôt, tous renseignements 
que vous pouvez posséder sur cette personne afin de me 
permettre de reconsidérer sa candidature en pleine 
connaissance de cause... » (CDJC-CDXI, 1). 

Les candidatures de ce genre, toutes appuyées fortement 
par des personnalités les plus diverses, devaient foisonner sur 
le bureau des responsables de l'UGIF si l'on en juge par l'im- 
portance du courrier retrouvé sur ce thème. Pour ce qui concerne 
ce Maurice Dreyfus, il sera bien évidemment embauché. Bien 
entendu, les recommandations ne viennent pas que des milieux 
vichystes et le Consistoire central, par exemple, ne se fait pas 
faute d'introduire ses hommes dans l'appareil de l'UGIF sud. Il 
en sera ainsi d'un certain Raymond Geissman, inconnu à l'épo- 
que, embauché comme chef de service après recommandation et 
qui, après avoir été responsable du bureau de Lyon, se retrou- 
vera directeur général de l'UGIF zone sud à la fin de 1943. 



La vie quotidienne à l'UGIF est faite de mille petits détails, 
souvent cocasses parfois dramatiques. Constamment, pourtant, 
il y a un souci majeur : l'ordre et le respect des institutions. 
Prenons-en pour exemple cette lettre que l'un des dirigeants de 
l'UGIF, responsable en zone sud des Éclaireurs israélites écrit 
le 28 janvier 1943. Depuis Moissac où était implantée une ferme- 
école (dans les fermes-écoles on préparait un hypothétique 
départ des jeunes pour la Palestine), ce responsable, vraisem- 
blablement Robert Gamzon, écrit aux Éclaireurs : 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



157 



« Mes chers frères Éclaireurs, 

Je tiens à vous adresser, avant la dissolution de la 
division "scoutisme" de la 4 e direction de l'UGIF, un mes- 
sage fraternel. Vous avez appris la mesure administrative qui 
frappe le scoutisme israélite de la zone ci-devant non occu- 
pée. Nous sommes maintenant, au point de vue scout, 
dans la même situation que nos frères de la zone occupée. 

Je n'ai pas, nous n'avons pas, à juger cette mesure, ni 
même la comprendre mais seulement à la subir. Sachez 
que nous avons fait tout ce que nous avons pu pour la 
faire reporter. Le général Lafont a bien voulu, lui-même, 
porter son témoignage auprès du Commissaire général aux 
Questions juives mais celui-ci a malgré tout maintenu sa 
décision. 

Il vous sera désormais interdit de pratiquer le scou- 
tisme. Le port de l'insigne et de l'uniforme, les réunions 
et les sorties sont interdits. 

Je vous demande,, je vous ordonne même puisque j'en 
ai encore aujourd'hui le pouvoir, de vous soumettre avec 
discipline à cet ordre gouvernemental... 

(...) Les épreuves n'ont jamais abattu et éliminé que 
les faibles, elles trempent ceux qui ont l'âme forte. Soyez 
donc fort et courageux et que Dieu vous garde... » (CDJC- 
CDXIX, 287). 

C'est peut-être là l'expression du double jeu qui doit trom- 
per l'ennemi mais à chercher à tromper l'ennemi on finit par se 
tromper soi-même. La lecture de cette circulaire nous laisse 
rêveurs surtout quand on présente les EIF comme l'une des 
bases de la résistance active à Vichy au sein de l'UGIF. 



Dans le même temps que le Commissariat général au Ques- 
tions juives interdit aux Éclaireurs israélites de poursuivre leurs 
activités, il intime l'ordre à l'UGIF (dans les deux zones) de 
licencier son personnel de nationalité étrangère. Cette mesure 
n'est pas très discutée et les préavis de licenciement sont immé- 
diatement expédiés aux intéressés. Pour les hommes de Vichy, 
il ne suffit pas que l'on obtempère aux ordres et Darquier de 
Pellepoix a appris le raffinement de ses maîtres nazis, aussi 
exige-t-il qu'on lui fournisse dans les meilleurs délais la liste 
de ce personnel mis sur la touche. Pourquoi demandent les res- 



158 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



ponsables de l'UGIF qui ne comprennent pas qu'on leur fasse 
jouer en supplément un rôle de flic tout à fait désagréable. Le 
9 février, André Baur écrit une longue lettre au Commissaire 
général pour lui faire part de ses scrupules. Pourquoi renvoyer 
ces employés qui remplissent si bien leur tâche, pourquoi mettre 
l'UGIF en difficulté en la privant de certains de ses meilleurs 
éléments ? Le CGQJ désire-t-il que l'UGIF faillisse à sa mis- 
sion ? (4). 

Ces arguments pratiques de bons gestionnaires sont pré- 
sentés pour l'histoire car il est évident que cela ne modifiera pas 
l'attitude du CGQJ. Dans le même temps, le président André 
Baur effectue diverses démarches auprès de la Gestapo et en par- 
ticulier du SS Roethke. En fait, en cette circonstance, l'UGIF 
joue la Gestapo contre le CGQJ, ce qui est parfaitement déri- 
soire. Comble de débilité, le Conseil d'administration de l'UGIF 
informera le CGQJ de sa démarche auprès des services de la 
Gestapo de l'avenue Foch afin de prouver sa bonne foi à 
l'égard de l'administration française. 

Cette gymnastique politique est inutile car la Gestapo 
reprend au vol les initiatives du CGQJ. Le 22 février, en l'ab- 
sence d'André Baur en mission en zone sud, le SS Roethke, 
par l'intermédiaire de Léo Israélowicz, exige que la liste du 
personnel étranger demandée par le CGQJ lui soit remise le 
soir même. 

En l'absence d'André Baur ses collègues du Conseil d'ad- 
ministration sont en pleine panique et lâchent tout ce qu'on leur 
demande. Ils lâcheraient même leur président s'il le fallait. Bien 
entendu : « ... Le Conseil se met d'accord sur le fait qu'il est 
obligatoire qu'une liste soit établie. » Pourtant : « En raison du 
refus formel de certains de se désolidariser de leur personnel, il 
est procédé à un tirage au sort parmi le personnel étranger pour 
établir une liste. » Toutefois, « MM. Edinger et Stora reçoivent 
du Conseil la directive de faire l'impossible pour ne pas remettre 
la liste et essayer de trouver un terrain d'entente permettant un 
accommodement ou un adoucissement des mesures prévues... » 

Ce même jour, le Conseil d'administration va voter une 
motion dont le caractère d'urgence lui paraît indéniable : 
« ... Le Conseil d'administration, réuni le 23 février 1943, mis 
au courant de la situation du Conseil de la zone nouvellement 
occupée, émet à l'unanimité le vœu que M. André Baur soit 
nommé président général de l'UGIF en considération des ser- 



(4) Voir annexe 21. 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



159 



vices qu'il a rendus dans l'accomplissement de ses fonctions de 
vice-président... » 

Le soir même, Edinger et Stora se rendent au Commissa- 
riat général aux Questions juives. L'affaire de la liste paraît 
momentanément réglée et Antignac chef de cabinet de Darquier 
de Pellepoix déclare qu'il veut bien attendre le retour d'André 
Baur, le 26 février, pour que les noms lui soient communiqués. 
Dans le même temps, Antignac assure les délégués du Conseil 
d'administration que tout le personnel étranger pourra rester 
en place jusqu'au 31 mars 1943 et que 

« ... jusqu'à cette date, ledit personnel serait protégé par 
la carte de légitimation. Il a également assuré Messieurs 
Edinger et Stora qu'il interviendrait auprès du SS Ober- 
sturmfuhrer Roethke pour obtenir que ce renvoi massif 
d'étrangers ne soit pas suivi de mesures immédiates sans 
toutefois pouvoir donner aucune garantie à ce sujet... » 
(CDJC-Délibération du. CA de l'UGIF, volume III). 



Nous verrons que si l'appât est maigre, le poisson UGIF 
y mord volontiers et avec voracité, considérant chaque bribe de 
compromis comme une victoire. Aucune de ces promesses ne 
sera tenue. Dans la soirée du 23 février, le Conseil d'administra- 
tion de l'UGIF à nouveau réuni écrit encore une lettre au 
CGQJ dont les termes reprennent ceux exprimés par André 
Baur, deux semaines plus tôt. En fin de compte, l'UGIF zone 
nord obtiendra momentanément le droit de conserver dans ses 
services 1 % d'étrangers, soit neuf personnes. Le Conseil d'ad- 
ministration renonce à cette faveur. Par contre, dès le retour 
d'André Baur les marchandages reprennent et le 2 mars, le 
CA est informé qu'une délégation composée par André Baur, 
Georges Edinger et Marcel Stora doit rencontrer le lendemain 
le SS Roethke en présence d'un représentant du CGQJ pour 
obtenir que 15 % du personnel étranger reste en place. 

Cette réunion n'est en fait qu'un spectacle que s'offrent les 
nazis. C'est d'autant plus drôle pour eux que les gens de 
l'UGIF jouent leur rôle jusqu'au bout. Naïveté ou calcul, les 
arguments des membres du Conseil d'administration de l'UGIF 
sont de nature à faire sourire les hommes de la Gestapo : on 
y trouve tout l'arsenal déjà classique des arguments de ces 
hommes qui, s'imaginant remplir une mission, croient avoir 
face à eux des partenaires décidés au compromis. 



160 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



« ... La question technique sera mise en évidence et 
M. Baur insiste sur le fait qu'au moment où est en cours 
la réorganisation de l'UGIF des deux zones, la suppression 
massive de personnel gênera à un point extrême le travail 
de l'Union... » 



L'essentiel du travail de l'Union est déjà accompli au gré 
de la Gestapo qui n'a cure des gémissements de ceux qui veulent 
à toute fin mener leur tâche à son terme. 

Mécontent de n'être pas considérés à leur juste valeur, les 
membres du Conseil d'administration, qui se considèrent main- 
tenant comme les dépositaires des intérêts des Juifs de France, 
se permettent même de formuler un chantage : 

« ... S'il était impossible de trouver un terrain d'en- 
tente, le Conseil d'administration demanderait à être 
relevé de ses fonctions. S'il était possible de transiger, 
les membres du Conseil donnent tous pouvoirs à MM. Baur, 
Stora et Katz... » (CDJC, Délibérations du CA de l'UGIF, 
volume III). 

En fait, on transigera. L'UGIF aura le droit d'employer 
cinquante étrangers d'honneur. Quant aux autres, ils seront évi- 
demment arrêtés et déportés. Entre-temps, ces déshérités auront 
eu, malgré tout, la consolation de percevoir un mois de salaire 
à titre de préavis, plus un mois supplémentaire à ceux qui 
avaient plus d'un an de présence dans l'administration de l'or- 
ganisation. Durant toutes ces délibérations, les dirigeants de 
l'UGIF avaient surtout défendu les intérêts de l'organisation. 
Jamais n'avaient été abordés les risques encourus par ces Juifs 
étrangers qu'on allait devoir licencier. L'UGIF a bénéficié d'un 
compromis (un moindre mal, n'est-ce pas !) et c'est l'essentiel. 
Pourtant, la répression ne tarde pas à s'abattre sur ceux qui 
ont été licenciés. André Baur, irrité, fait savoir au CGQJ Dar- 
quier de Pellepoix qu'il n'est pas content d'avoir été joué. Dans 
une lettre datée du 26 mars 1943, il écrit pour regretter le 
faux pas que les décisions de Vichy viennent de provoquer : 

« ... J'ai l'honneur de vous informer que des membres 
de notre personnel étranger, licenciés suivant vos instruc- 
tions à la date du 31 mars 1943 et porteurs d'une carte 
de légitimation dont la validité devait expirer à la même 
date, ont fait l'objet d'une mesure d'arrestation à leur 



LA VIE QUOTIDIENNE A L UGIF 



161 



domicile dans la nuit du 18 au 19 mars et transférés au 
camp de Drancy. 

La majorité d'entre eux a déjà quitté ce camp pour 
une destination inconnue. 

Ces mesures les mettent dans l'impossibilité de res- 
tituer à la date prévue leurs cartes de légitimation et je 
désire vous faire savoir, dès à présent, que nous ne pourrons 
nous-mêmes vous faire retour que des cartes qui nous 
auront effectivement été retournées à la fin du mois... » 
(CDJC-Délibérations du CA de l'UGIF, volume III). 

A la limite, André Baur aurait pu compléter sa lettre de 
cette manière qui aurait eu le mérite d'être claire : «... A cause 
de vos fausses manœuvres, je ne peux respecter la bonne règle 
administrative et je vous en informe pour qu'il ne m'en soit pas 
tenu grief... » 

Près de cent cinquante salariés de l'UGIF sont partis vers 
les camps de la mort. Les dirigeants de l'UGIF nord qui 
n'avaient pas eu un mot de protestation contre ces arrestations, 
savaient fort bien, pourtant, quel serait le sort des employés 
en voie de licenciement. D'ailleurs, dès le 5 mars 1943, le 
CGQJ avait pu faire parvenir au SS Roethke la liste du per- 
sonnel licencié avec les adresses, bien entendu. Cette liste ne 
pouvait parvenir que de l'UGIF. 



En zone sud comme en zone nord, la répression s'abat sur 
les familles juives qui ont eu la chance d'échapper aux rafles. 
Alors que la fiction de la zone non occupée n'est même plus 
d'actualité, la police allemande effectue des descentes de plus 
en plus fréquentes dans les locaux de l'UGIF. Particulièrement 
à Marseille et à Lyon. La situation des services de l'UGIF zone 
sud est de plus en plus inconfortable comme en témoigne ce 
rapport confidentiel émanant de l'inspecteur financier de 
l'UGIF Sylvain Dreyfus qui enquête à Lyon le 23 juin 1943 : 

«... On sait que le 9 février dernier, la police allemande 
a fait irruption dans les bureaux de l'ancien CAR, 12 rue 
Sainte-Catherine, a arrêté employés et visiteurs et a saisi 
argent, archives, livres comptables et matériel contenu dans 
les bureaux. On n'a jamais pu avoir confirmation certaine 
que les archives et les livres ont été emportés car depuis les 



162 DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 

événements personne de l'UGIF n'est revenu dans ces 
locaux fermés par les Autorités... » (CDJC-CDX, 30). 

Si les organisations de la zone sud ont été plus ou moins 
tacitement autorisées à poursuivre leurs activités, il n'a jamais 
été dans l'intention des nazis d'en faire un refuge pour les Juifs, 
quel que soit leur degré d'opportunisme. 

D'ailleurs depuis le début de l'année 1943, les nazis ont 
décidé qu'il n'était plus nécessaire de laisser à l'UGIF son 
auréole de porte-parole du judaïsme en France. L'UGIF a été 
créée pour une tâche très précise et il faut que chacun le sache. 
Alors, ce sera l'escalade et peu importe que la confiance de 
l'opinion publique juive en souffre. L'UGIF n'est plus qu'un 
intermédiaire entre les nazis et les masses juives. Dans le Bulle- 
tin du 15 février 1943 et les numéros suivants on pouvait lire 
ce communiqué en gros caractère sous le titre « Avis impor- 
tant » : 

« Les Autorités allemandes interdisent à quiconque 
de faire auprès de leurs bureaux et services toutes démar- 
ches ou demandes directes pour le compte d'un Juif. Seule 
l'Union générale des Israélites de France, 19 rue de Téhé- 
ran à Paris (service 14), est habilitée à présenter aux Auto- 
rités d'occupation les demandes concernant les Israélites... » 

Le service 14, c'est le trop fameux Comité de liaison avec 
la Gestapo qui est animé par Léo Israélowicz. 



Albert Lévy, premier président général de l'UGIF, qui 
depuis le début avait délégué ses pouvoirs à André Baur vient 
de démissionner. Mieux vaut tard que jamais. Le 1" mars 1943, 
Darquier de Pellepoix choisit le successeur : l'élu n'est autre 
que Raymond-Raoul Lambert jusqu'alors administrateur de 
l'UGIF zone sud. Mais précise l'arrêté qui paraît au JO du 
4 mars 1943, ce n'est qu'à titre provisoire. 

Cette nomination n'est pas du tout appréciée des chers col- 
lègues de la zone nord qui avaient proposé que ce soit André 
Baur qui recueille la succession. A Paris on s'active ferme et l'on 
prépare des propositions « constructives ». André Baur, vice- 
président de l'UGIF propose au CGQJ de supprimer la dualité 
des sections de l'UGIF (nord et sud). Il demande que soit efïec- 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



163 



tuée une concentration des pouvoirs d'administration de l'or- 
ganisation entre les mains d'un Conseil unique siégeant à Paris. 

Pour justifier cette proposition, André Baur invoque par- 
ticulièrement l'assouplissement de la ligne de démarcation par 
l'occupation de fait de la zone sud depuis le mois de novem- 
bre 1942. Cette réorganisation de l'UGIF devrait permettre de 
resserrer les liaisons des divers organismes existant. Outre que 
cette proposition risquait d'aller au-devant des aspirations de 
Vichy en cette matière, une telle orientation remettait en cause 
le travail des responsables de la zone sud qui sont moins « enga- 
gés » si l'on peut dire que ceux qui siègent à Paris. Pour com- 
pléter le resserrement des responsabilités, André Baur propose 
également de réduire de 18 à 12 le nombre des membres du 
Conseil d'administration. 

Curieusement, le directeur du Contrôle de l'UGIF, Duques- 
nel, est contre cette proposition et, en la matière, il apparaît 
comme plus libéral que le patron de l'UGIF nord : 

« ... Ou bien les Pouvoirs publics se rallient délibéré- 
ment à une formule qui, en pratique, ne peut qu'aboutir à 
l'élimination indirecte de tout élément en provenance de 
la zone non occupée, c'est-à-dire la subordination de cette 
dernière à la zone occupée, sans que soient facilitées en 
quoi que ce soit les prises de contact qui font actuellement 
défaut, sans également que puisse être garantie la liaison 
entre les organismes directeurs parisiens et les exécutants 
de l'autre côté de l'ancienne ligne de démarcation... 

(...) Ou bien les Pouvoirs publics imprudemment enga- 
gés dans une politique en apparence bénigne de dérogations 
individuelles aux règlements de la circulation se verront 
un jour ou l'autre dans l'obligation, soit de se laisser peu 
à peu gagner à favoriser un nombre toujours croissant d'in- 
dividus avides de se constituer un privilège... » (CDJC- 
XXVIII, 136). 



Pour l'heure, ce sera un refus net mais l'auteur des lignes 
qui précèdent était bigrement réaliste. 

Entre ceux du nord et du sud, les négociations vont bon 
train. Les hommes de Paris parlent en maîtres. C'est un comble. 
Ils sont tellement sûrs de la force de leur argumentation qu'ils 
délèguent trois membres du Conseil d'administration pour assis- 
ter à une réunion de leurs homologues de la zone sud qui va se 
tenir à Grenoble. Il devient de plus en plus clair, comme le sou- 



164 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



lignait Duquesnel, que les dirigeants de l'UGIF en place à Paris 
souhaitent réunir sous leur direction l'ensemble des activités de 
l'UGIF, ainsi que la libre disposition des fonds dont le sud 
bénéficie (fonds provenant plus ou moins du Joint-Comittee et 
de l'Agence juive). 

Il est évident que les dirigeants de la zone sud (zone nou- 
vellement occupée comme se plaisent à le souligner les gens 
de l'UGIF à Paris) ne veulent pas entendre parler d'unification. 
Cela pour bien des raisons : 

— ils sont plus ou moins liés au Consistoire central replié 
à Lyon et qui devient de plus en plus prudent face à l'évolution 
de l'UGIF; 

— les dirigeants des œuvres dissoutes, en zone sud, conser- 
vent encore une certaine autonomie sous le couvert de l'UGIF ; 

— ils se refusent à couvrir de leur autorité les prélève- 
ments de quelque somme que ce soit, sur le fonds dit de soli- 
darité. 

Les dirigeants du nord considèrent par contre que l'inté- 
gration des œuvres a permis le développement de l'UGIF et que, 
sur le plan financier, en l'absence de toutes autres ressources, 
l'organisation s'est trouvée dans l'obligation de prélever des 
sommes nécessaires à son fonctionnement sur les biens juifs. 

Le grand reproche adressé par l'UGIF zone sud est d'im- 
portance. C'est de « ne pas avoir présenté aux membres du 
Conseil de l'Union de zone sud le plan de réorganisation de 
l'UGIF et de l'avoir soumis auparavant aux Autorités française 
et allemande... ». Cette accusation ne touche guère les membres 
du Conseil d'administration de zone nord puisqu'ils n'y répon- 
dent pas, tout en persistant dans cette attitude puisque le compte 
rendu de la séance du 29 mars 1943 note : 

«... MM. Weill-Hallé, Stora et Musnik rédigeront un 
rapport sur leur voyage, rapport qui sera présenté aux 
Autorités. Ils y indiqueront que le plan, tel qu'il a été établi 
ici n'a pas rencontré l'agrément de tous les représentants de 
l'Union de zone sud... » (CDJC, Délibérations du CA de 
l'UGIF, volume III). 

Les pourparlers traînent en longueur et le 11 mai 1943, 
une délégation du Conseil d'administration de la zone sud vient 
participer aux travaux de ses collègues parisiens et Robert Gam- 
zon donne ses impressions : 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



165 



« ... Il considère que la différence principale qu'il a 
constatée entre les deux sections de l'UGIF provient du 
fait que l'UGIF de zone nord constitue une œuvre en 
elle-même alors qu'en zone sud les œuvres sont groupées 
en une sorte de fédération... M. Jefroykin semble repro- 
cher à l'UGIF zone nord d'avoir instauré un régime admi- 
nistratif excluant cet idéal et cette foi qui, d'après lui, 
étaient maintenus dans les organisations du sud... » 

En zone nord, on continue à reprocher à ceux de la 
« zone nouvellement occupée » leur manque de centralisa- 
tion et Georges Edinger, de retour d'un voyage chez ses 
collègues signale qu' « il ne semble y avoir aucune liaison 
entre les services de l'UGIF zone sud. La direction géné- 
rale, en raison de son activité trop multiple, ne peut assurer 
un contrôle efficace des diverses directions. Le personnel 
est trop peu nombreux et les chefs manquent de l'autorité 
nécessaire... » (CDJC, délibérations du CA de l'UGIF, 
volume III). 

Comme c'est bien dit. Le souci est toujours le même : faire 
régner l'ordre et, s'il le faut «... nous en référerons aux auto- 
rités... ». Les dirigeants de Paris enfonceront le clou aussi loin 
qu'ils le pourront comme en témoigne cette réunion de leur 
Conseil d'administration du 18 juin 1943 où en présence de 
M. Couturier, agent comptable représentant le CGQJ, ils feront 
en sorte que celui-ci déclare : «... Si M. Baur devenait prési- 
dent, il apporterait immédiatement des modifications dans les 
services de l'UGIF zone sud. Ceux-ci manquent en effet de la 
coordination indispensable pour obtenir des résultats satisfai- 
sants... » Entre gens de bonne compagnie, on s'entend toujours 
comme larrons en foire mais en la circonstance les dirigeants 
de l'UGIF de la zone nord font preuve du meilleur esprit de 
collaboration possible avec les Autorités vichystes. 

Franchissons rapidement quelques mois. La direction de 
l'UGIF de la zone nord vient d'être décapitée et bientôt il en 
sera de même en zone sud mais cela n'a pas désarmé les pré- 
tentions de quelques ambitieux qui ne perdent aucune occasion 
pour dénoncer la situation anarchique des services de la zone 
sud. Dans le compte rendu de la séance du Conseil d'adminis- 
i ration de l'UGIF zone nord du 3 septembre 1943 on relève 
cette perfidie : 

« ... A Marseille, la situation est grave en raison de 
la carence du Conseil d'administration de l'UGIF zone sud. 



166 DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 

M. Carcassonne qui devait être proposé comme adminis- 
trateur a disparu. M. Wormser qui devait assurer une per- 
manence n'a pas pris ses fonctions. Le CGQJ envisagerait 
la suppression de la direction générale de l'UGIF et la 
centralisation de l'administration de l'UGIF à Paris... » 

Le 25 octobre 1943, les « nordistes » arrivent à leurs 
fins et font approuver par les délégués des deux zones les déci- 
sions suivantes : 

le siège central de l'UGIF et le siège de la présidence 

seront désormais à Paris ; 

le président de la section nord de l'UGIF est président 

général de l'UGIF (la vice-présidence étant laissée à la zone 

sud) ; 

les services de la présidence générale sont chargés : 

a) de la centralisation des services administratifs ; 

b) de la liaison avec la direction du contrôle de l'UGIF 

au CGQJ ; 

c) de la liaison avec les Autorités allemandes de Pans ; 
— à chaque séance plénière l'ordre du jour est préparé 

par le président général. 

Enfin et surtout, les « nordistes » font approuver par le 
Conseil une mesure que ceux du sud avaient toujours refusé 
d'appliquer : la vente des biens et titres ayant appartenus à cer- 
taines œuvres pour améliorer la trésorerie de l'UGIF. 

Le président provisoire, R.-R. Lambert, a été arrêté à son 
tour et l'administration de l'UGIF n'a plus de chef officiel. C'est 
une situation intolérable pour Darquier de Pellepoix qui écrit 
à ce sujet au SS Roethke le 9 novembre 1943 : 

« Il ne vous échappera pas qu'une institution ne vaut 
que par la qualité de ses dirigeants et j'ajoute, en ce qui 
concerne les Juifs, pour leur aptitude à se modeler sur les 
circonstances, sans chercher à se réfugier dans une fraude 
plus ou moins habilement dissimulée... (Pour le choix du 
président général) ... de tous les Juifs avec qui j'ai pu me 
trouver, seul M. André Baur me paraîtrait, comme j'ai eu 
l'honneur de vous le signaler précédemment, avoir l'étoffe 
nécessaire pour tenter de réussir dans cette mission. Je 
n'ignore pas qu'il est en ce moment interné à Drancy mais 
peut-être estimez-vous que les raisons qui ont motivé son 
arrestation pourraient céder devant des considérations d'in- 
térêt général et je vous prie de bien vouloir me faire connaî- 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



167 



tre, à son sujet, votre décision définitive... » (CDJC- 
XXVIII, 219). 

André Baur avait, peut-être à son corps défendant, un bien 
curieux protecteur. Si Roethke répondra à cette lettre, il se gar- 
dera bien d'évoquer le problème Baur. La Gestapo ignorant les 
nuances entre Juifs français et Juifs étrangers... 

L'épilogue de cette mascarade se jouera le 16 décem- 
bre 1943, quand le Commissariat général aux Questions juives 
nommera de nouveaux membres au CA de l'UGIF. Par arrêté, 
Georges Edinger est délégué dans les fonctions de président 
général, Albert Weill étant administrateur pour la zone nord 
et Raymond Geissmann, directeur général pour la zone sud. 
Quelques jours plus tard, le SS Roethke donnera son agrément 
à cette nomination (CDJC-XXVIII, 242). 



Revenons à notre sujet : la vie quotidienne à l'UGIF où 
les rapports entre la direction et le personnel (particulièrement 
à Paris) ne sont guère cordiaux. Même les services du CGQJ 
semblent parfaitement au courant des dissensions internes de 
l'Union, si l'on en croit un rapport intérieur strictement confi- 
dentiel. L'auteur du rapport écrit notamment le 2 avril 1943 : 

« ... Mme Stern, au cours de nombreux reproches 
qu'elle aurait adressés à Mlle Berheim sur son indifférence 
religieuse et sur sa persistance à trop peu penser français, 
se serait emportée jusqu'à menacer sa subordonnée du 
pouvoir qu'elle s'attribuait de la faire interner à Drancy, 
puis déporter... » (CDJC-XXVIII, 151). 

Malgré les réserves que l'on peut émettre sur ce type de 
document, la précision dans le détail laisse au moins penser que 
la convivialité ne régnait guère dans les services de l'UGIF à 
Paris. Peut-être Mme Juliette Stern se vantait-elle mais cela 
entache un peu la figure de pure héroïne que certains ont dressée 
île cette personne. 

Si la cordialité ne règne pas entre les patrons et leurs 
employés il en va de même entre les responsables des deux 
zones. Du 5 au 15 mai 1943 les trois responsables de la zone 
sud sont venus à Paris, munis du sauf-conduit indispensable. 
Bien sûr, ils sont pris en charge par leurs homologues de la 
zone nord. Il reste de cette rencontre un compte rendu qui ne 



168 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



manque pas de piquant et dont les extraits qui suivent sont par- 
ticulièrement significatifs : 

« ... Les délégués de la zone sud ont entendu les 
explications sur le fonctionnement de l'UGIF zone nord, 
ainsi que sur le caractère et les méthodes de certains de 
ses dirigeants un certain nombre d'informations dont quel- 
ques-unes leur semblent fondées et d'autres moins valables. 

Il est reproché en particulier aux membres de ce 
conseil de rester dans leur tour d'ivoire, également que 
pour un certain nombre d'entre eux du moins, ainsi que 
pour une certaine partie du personnel, d'accueillir avec une 
certaine brutalité les solliciteurs, en particulier les étran- 
gers, et de faire ainsi preuve d'une fâcheuse xénophobie. 

Il semble aux délégués de la zone sud que les membres 
du Conseil de la zone nord sont divisés en deux clans : 
celui des dirigeants xénophobes et plus ou moins antisé- 
mites et opposés au sionisme et celui des dirigeants plus 
ou moins xénophiles, prosémites et sionistes... » (CDJC- 
CDX, 3). 

Ces réflexions montrent également une certaine confusion 
dans l'esprit de la délégation qui est constituée par Robert 
Gamzon, membre du CA de la zone sud, Maurice Brenner, 
secrétaire général et Jules Jefroykin, présenté comme inspecteur 
social et qui est en fait le véritable responsable du Joint-Comit- 
tee en France, celui qui finance l'UGIF en zone sud. En compa- 
gnie de Maurice Brenner qui participe déjà aux activités des 
mouvements de résistance juive, Jules Jefroykin est venu à 
Paris pour y prendre des contacts discrets. Pour cette déléga- 
tion, composée, apparemment de militants sionistes on amalgame 
l'antisionisme à l'antisémitisme, ce qui n'a guère changé depuis... 

Le rôle de Jules Jefroykin est intéressant. Ce personnage 
qui a toujours travaillé dans l'ombre et avec efficacité mais qui 
n'a jamais fait partie de l'UGIF vaut que l'on s'arrête un peu 
sur lui, particulièrement quand il s'agit des ressources finan- 
cières des organisations juives sous l'occupation. (Cette paren- 
thèse ne nous éloigne pas de notre sujet, au contraire.) 

Le problème des ressources de l'UGIF n'a jamais été 
clairement défini. Il est certain que les cotisations obligatoires 
(120 francs par an en zone nord et 360 francs en zone sud) 
n'ont été perçues que très partiellement dans les deux zones. 
En zone nord, les dirigeants ne faisaient pas la fine bouche et 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



169 



avaient accepté la proposition du CGQJ de prélever un pour- 
centage sur les biens juifs sous séquestre. De même, l'UGIF 
zone sud où l'organisation fonctionnait surtout comme une fédé- 
ration d'œuvres, les problèmes financiers se posaient de manière 
très différente. 

Tout d'abord, l'organisation pourra bénéficier des dons 
des notables juifs réfugiés en zone non occupée. Ensuite, même 
quand les troupes hitlériennes occuperont la zone sud, la pres- 
sion sera toujours moins forte qu'en zone nord et les rentrées 
d'argent seront toujours assez régulières. Moins « fonction- 
naires » dans l'âme que les dirigeants du nord, ceux du sud 
conserveront tout au long de la guerre des contacts suivis avec 
ceux qui avaient refusé de les suivre à l'UGIF. En premier lieu, 
il convient de noter l'importance des contacts que l'UGIF zone 
sud avait conservés avec le Joint (et particulièrement avec Jules 
Jefroykin) dont le siège était à Marseille jusqu'en septem- 
bre 1942 puis à Nice en zone d'occupation italienne, après l'oc- 
cupation de la zone sud par les nazis. 

Délégué pour la France du Joint, Jules Jefroykin avait 
bénéficié jusqu'à l'entrée en guerre de l'Allemagne avec les 
USA, en décembre 1941, d'une véritable protection diploma- 
tique, ce qui facilitait ses démarches et ses contacts. Pourtant, 
le Joint n'envoyait plus d'argent en Europe depuis le début de 
l'occupation car le Département d'Etat s'y opposait. Cela dit, 
Jules Jefroykin, grâce à la délégation qui lui avait été malgré 
tout confirmée, pouvait collecter de l'argent (beaucoup d'argent 
semble-t-il) auprès des richissimes notables réfugiés au sud. 

Quelle était la destination de ces sommes dont il est impos- 
sible d'estimer l'importance ? Jefroykin (que nous avons ren- 
contré pour obtenir quelques détails sur son activité) avait, 
semble-t-il, les mains libres mais à une condition : consacrer 
exclusivement les sommes collectées aux œuvres sociales. Ce 
qui voulait dire, en clair, qu'il n'était pas question de soutenir 
financièrement les mouvements de résistance même juifs. Là 
résidait l'ambiguïté du label délivré implicitement par le Joint. 
D'une part, le Joint, organisation américaine se voyait interdire 
par le Département d'Etat d'envoyer de l'argent en Europe car 
les dirigeants US considéraient que tout soutien financier pou- 
vait contribuer indirectement à l'effort de guerre nazi dans la 
mesure même où cet argent était réinvesti dans les territoires 
occupés. D'autre part, l'argent récupéré sur place, au nom du 
Joint (ce qui ouvrait bien des portes) devait être dépensé hono- 
rablement, c'est-à-dire charitablement. 



170 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Qu'en était-il en fait ? Jefroykin choisissait les œuvres à 
soutenir et, au passage, i'UGIF zone sud était parfois royale- 
ment arrosée. Sur ce point, l'ordonnateur des dépenses mettait 
lui aussi ses conditions et particulièrement de venir en aide 
aux nécessiteux, sans qu'il soit besoin pour cela de faire ressortir 
cette action dans les livres comptables comme aimaient le faire 
les scrupuleux comptables de I'UGIF. L'essentiel de cette aide, 
pourtant, devait être consacrée à cacher les enfants juifs « rete- 
nus » dans les maisons-prisons de I'UGIF et également per- 
mettre à de nombreux militants de vivre sans trop de problèmes 
dans la clandestinité. 

En zone sud, malgré la mauvaise volonté de bureaucrates 
de haut rang comme Raymond Geissmann, directeur général de 
I'UGIF, Jules Jefroykin pourra mener son action sans trop de 
difficultés. Il fera même partie de cette délégation de I'UGIF 
sud venue à Paris pour une rencontre administrative. Ce qui lui 
permettra, en compagnie de son ami Maurice Brenner, de mettre 
en place des réseaux de financement pour la mise à l'abri des 
enfants en zone nord et de participer au soutien de certains 
groupes comme celui de la rue Amelot, à Paris (dans le XI e ). 

C'est le 15 juin 1940 que des militants juifs de toutes ten- 
dances avaient créé le Comité de la rue Amelot. En pleine 
déroute des armées françaises et au lendemain de l'entrée des 
nazis à Paris, ces militants avaient mis sur pied, sous le couvert 
d'une œuvre de vacances, « La Colonie scolaire », un dispen- 
saire, des cantines populaires, un foyer ouvrier. Contrairement 
aux traditions bien établies des dames patronnesses de l'élite 
juive française, les militants semi-clandestins de la rue Amelot 
allaient mettre en pratique la notion de solidarité agissante que 
ne pouvaient supporter les dirigeants de I'UGIF. Pendant trois 
ans, menant le plus souvent une activité clandestine avec une 
façade légale parfois empruntée à I'UGIF ne se soumettant à 
aucune des ordonnances nazies, les animateurs du Comité de 
la rue Amelot purent justifier de leur solidarité réelle grâce aux 
actions charitables et légales de I'UGIF (5). Déjouant souvent 
avec bonheur la répression de la police française et celle des 
nazis, les militants du Comité de la rue Amelot compléteront 
leurs activités par la fabrication de faux papiers d'identité, de 
fausses cartes 4'alimentation, de placements clandestins d'en- 
fants. C'est sous les coups conjugués de la Gestapo et d'une 



(5) Au chapitre « Témoignages », Henri Bulawko apporte à ce 
sujet des précisions du plus grand intérêt. 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



171 



certaine façon de I'UGIF zone nord que ces militants pourchas- 
sés durent limiter leur activité. De nombreux militants sont 
arrêtés et déportés et parmi eux, l'animateur infatigable qu'était 
David Rappoport et plusieurs de ses collaborateurs directs. 
Parmi ces cantines qui fonctionnaient au prix de mille périls, 
il y avait celle de la rue Elzévir qui servait également de lieu 
de rencontre pour des groupes de résistants. Après la Libération, 
dans le numéro 14 du Arbeiter Zeitung du 18 mars 1945, l'un 
des survivants témoignait : 



« ... La 4 e cantine, celle de la rue Elzévir, s'est réso- 
lument opposée au contrôle de I'UGIF qui, cependant, 
avait eu recours à tous les moyens, allant jusqu'à s'adresser 
au Secours national pour qu'il cesse de livrer le ravitaille- 
ment. Cependant, la cuisine continuait à fonctionner jus- 
qu'au mois de décembre (1943 vraisemblablement) date 
à laquelle elle a dû, à cause de I'UGIF, fermer ses portes... » 

Ce n'est pas un hasard si les survivants du Comité de la 
rue Amelot devaient se retrouver dans les rangs de la Résis- 
tance et participer à la Libération de Paris, alors que les diri- 
geants de I'UGIF, tremblant devant les bourreaux, jouèrent 
jusqu'au bout le jeu de la politique du moindre mal. Bien sûr, 
il ne s'agissait pas d'actions de résistance classique mais qui- 
conque a vécu cette période comprendra les risques que pre- 
naient ces hommes qui devaient tout à la fois, craindre la Ges- 
tapo et la police française, tout en se méfiant des dirigeants 
de I'UGIF dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils n'étaient 
pas tous très francs du collier. 

Une autre source de financement provenait de la Suisse. 
En effet, Marc Jarblum, président de la Fédération des Sociétés 
juives de France et réfugié à Genève, depuis qu'il avait refusé 
de participer à la direction de I'UGIF, rassemblait et redistri- 
buait des fonds en provenance de l'Agence juive. Cet argent 
qui était destiné à favoriser l'émigration en Palestine, servait en 
fait à soutenir les réseaux de résistance juive dont un certain 
nombre d'Éclaireurs Israélites feront partie à partir des pre- 
miers mois de 1944. Mais nous sortons là du strict domaine de 
I'UGIF. 

En zone nord, les dirigeants de I'UGIF, qui savaient que 
leurs homologues du sud bénéficiaient plus largement qu'eux 
des libéralités du Joint, manifestaient régulièrement leur mau- 
vaise humeur à ce sujet. D'ailleurs, pour bien marquer leur 



172 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



attitude à ce sujet, ils ne manquaient pas de faire apparaître 
cette préoccupation dans les procès-verbaux de séance, ce qui 
était une méthode assez répugnante dans la mesure où ces pro- 
cès-verbaux étaient spécialement rédigés pour le CGQJ qui 
transmettait à la Gestapo. Ainsi, tout au long des derniers mois 
de l'année 1943 et jusqu'au mois d'août 1944, et par les soins 
du président Edinger, les Autorités seront tenues au courant 
de la mauvaise volonté des gens du sud qui refusaient de verser 
des sommes promises. Ces sommes que le sud devait verser 
pour aider l'UGIF nord étaient assez importantes pour l'époque 
puisqu'il s'agissait d'abord de 3 millions, puis de 6 millions. 
Bien sûr, un accord avait été pris à ce sujet entre les dirigeants 
des deux zones et les responsables français du Joint étaient au 
courant mais l'évolution de la situation pouvait tout remettre 
en cause, surtout depuis que Georges Edinger avait affirmé 
sa volonté de remettre de l'ordre dans les services de l'UGIF 
de la zone sud. 

Au nord, on calcule cyniquement. En zone sud, c'est la 
naïveté qui semble primer. Jusqu'au bout, l'équipe dirigeante 
groupée autour de R.-R. Lambert espérera que les Juifs fran- 
çais (au moins eux) seront préservés. Fût-ce au prix de la dépor- 
tation des Juifs étrangers. Cette attitude est assez étonnante 
alors que les nazis ont déjà fait la démonstration que, pour eux, 
il n'y a pas de nuances. On peut prendre pour témoignage de 
cette attitude une lettre adressée par Lambert à Jacques Hel- 
bronner, président du Consistoire. Nous sommes le 7 mai 1943, 
après les rafles qui viennent de décimer la population juive de 
Marseille ainsi que le personnel de l'UGIF dans cette même 
ville (6). 



De multiples façons le CGQJ cherche à connaître le 
contenu des fichiers de l'UGIF, qui sont bien utiles parfois. 
Quand il ne s'agit pas des nécessités du recensement, c'est pour 
les cotisations. Le 28 avril 1943, le Commissaire général désire 
connaître la liste des bénéficiaires de secours. Il en fait la 
demande à André Baur : 

« ... Je vous prie, comme suite à vos précédentes com- 
munications sur le service des secours, de m'adresser 



(6) Voir annexe 22. 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



173 



d'urgence un état numérique comparatif par arrondisse- 
ments parisiens (à l'exclusion de la banlieue) des bénéfi- 
ciaires de secours pour les mois de décembre 1942 et 
mars 1943... » (CDJC-XXVIII, 157). 

C'est la vieille méthode des recoupements, bien connue 
des policiers. Ce que l'on ne retrouve pas dans un fichier se 
trouve peut-être dans un autre. Et à l'UGIF, on aime bien les 
fichiers bien tenus. Satisfaction sera donnée au CGQJ car, 
n'est-ce pas, il faut bien obéir aux autorités. 

A de tels hommes on peut demander bien des choses. 
Toutes les missions sont exécutées même si, pour le principe, 
on rechigne un peu parfois. Le 30 juin 1943, le SS Briinner, 
nouveau commandant du camp de Drancy, et Bruckler convo- 
quent André Baur et Léo Israélowicz. 

Comme les nazis viennent de reprendre la direction du 
camp de Drancy (car ils accusent les gendarmes et les policiers 
français de malversations) ils ne veulent pas malgré tout se 
charger des problèmes d'intendance. Alors, les nazis décident 
que l'UGIF assurera le ravitaillement du camp. Selon un docu- 
ment émanant du CGQJ en date du 7 juillet 1943, le préfet de 
la Seine est informé de cette décision et mis devant le fait 
accompli, l'UGIF ayant bien entendu accepté cette nouvelle 
mission, sans consulter le CGQJ. Le CGQJ écrit au préfet : 

« Les passages suivants nous paraissent caractériser 
nettement les intentions des Autorités occupantes : 

— l'approvisionnement du camp sera entièrement 
repris par l'UGIF et les cuisines seront placées sous le 
contrôle du chef de cuisine compétent de l'UGIF ; 

— la direction du camp indiquera chaque jour à 
l'UGIF l'effectif du camp et les Autorités françaises devront, 
sur la base de cet état, livrer au magasin de l'UGIF la 
ration nécessaire pour le nombre de personnes indiquées... 
(CDJC-CII, 99). 



On obéit aux ordres mais l'histoire de l'UGIF c'est aussi 
du Courteline dans la meilleure tradition. Comme à l'armée, on 
a le sens de l'utilisation des compétences. Témoin, cette lettre 
adressée le 16 juillet 1943 par la direction « Famille » du 
bureau de l'UGIF de Marseille au directeur de l'un des ser- 
vices : 



174 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



« ... J'ai l'honneur de vous signaler le cas de l'un 
de nos anciens assistés, transmis le 24 mai dernier au 
bureau de Nice : M. Djibre Raymond. Ce dernier serait 
désireux de trouver un emploi à l'UGIF. Ancien gardien 
de la paix, il pourrait être apte à un emploi de planton... » 
(CDJC-CDXIV, 21). 



En ordonnant la création de l'UGIF, les nazis avaient un 
but bien précis : mettre sur pied une organisation qui contrôle- 
rait la plus grande partie des Juifs des deux zones afin d'en 
rafler un maximum. Cette mission, l'UGIF l'a remplie et elle 
devient inutile, tout au moins dans la forme qu'elle a prise. 
Dès l'été de 1943, les nazis ont compris tout le parti que pou- 
vaient prendre les mouvements de résistance, à l'insu des diri- 
geants de l'UGIF, au sein de cette administration pléthorique. 
Dès lors, la Gestapo va s'employer à faire tomber des têtes : 
au nord comme au sud. La première victime importante de 
cette purge sera André Baur, ancien dirigeant du Comité de 
coordination des Œuvres de bienfaisance juives du Grand- 
Paris et présentement vice-président de l'UGIF pour la zone 
nord. Le prétexte est futile mais est-il besoin de prétexte pour 
la Gestapo ? Le 21 juillet 1943, la répression frappe à la tête. 
Le compte rendu de la réunion du Conseil d'administration de 
l'UGIF nord du 27 juillet relate l'événement (7) : 

« ... Mercredi 21 juillet, MM. Baur et Israélowicz 
ont été appelés au camp de Drancy. Ainsi que nous l'avons 
appris par la suite, il s'agissait de l'évasion de deux inter- 
nés dont l'un est M. Ducas cousin de M. Baur et l'autre 
un M. Israël. M. Israélowicz, à son retour, nous a avisés 
que M. Baur était retenu au camp comme otage d'un des 
deux internés évadés. Le SS Hauptsturmfuhrer Briinner 
invitait l'UGIF à faire des enquêtes aux fins de retrouver 
les fugitifs. M. Israélowicz est en liberté provisoire. La 
famille de M. Baur et celle de M. Israélowicz seraient 
menacées de subir le même sort si dans un délai de huit 
jours les deux évadés ne se présentaient pas volontaire- 
ment au camp... » (CDJC-CDX). 



(7) Sur ce sujet, voir également un rapport confidentiel du CGQJ 
en annexe 23. 



LA VIE QUOTIDIENNE A L UGIF 



175 



L'UGIF fera procéder immédiatement à des recherches par 
ses services. Dès le lendemain, trois membres du Conseil d'ad- 
ministration de l'UGIF zone nord partiront en mission. Marcel 
Stora et Benjamin Weill-Hallé se rendront à Nice, puis à Lyon 
pour retrouver la trace des fugitifs, Fernand Musnik, lui, ira 
jusqu'en Suisse et rédige un rapport à ce sujet le 10 août 1943 
(CDJC, Délibérations du CA de l'UGIF, volume III). 

De son côté, André Baur a fort bien compris ce que l'on 
attendait de lui et le 2 août 1943 il s'adresse au garde des 
Sceaux, sous couvert du Commissaire général aux Questions 
juives. Cette lettre partant bien entendu du camp de Drancy : 

« Monsieur le ministre, 

J'ai l'honneur de vous exposer ce qui suit : 

Les Autorités allemandes ont prononcé mon interne- 
ment du fait que mon cousin, M. Ducas Adolphe, demeu- 
rant auparavant à Marseille et qui était interné au camp 
de Drancy s'est évadé de ce camp le 21 juillet dernier. 

Lesdites Autorités m'ont fait savoir que mon interne- 
ment serait prolongé aussi longtemps que M. Ducas ne se 
serait pas présenté. Elles m'informent que M. Ducas serait 
actuellement en Suisse et elles m'autorisent à faire toute 
démarche nécessaire en vue de son extradition et à sa 
remise éventuelle entre les mains de la police allemande. 

Je vous prie donc, Monsieur le ministre, de bien 
vouloir, pour me permettre de reprendre en toute liberté 
mes fonctions à la tête de l'établissement public que je 
préside, demander aux autorités helvétiques l'extradition 
de M. Adolphe Ducas. 

En vous remerciant de votre bienveillante compréhen- 
sion pour la teneur de cette lettre, je vous prie d'agréer, 
Monsieur le ministre, l'assurance de ma haute considéra- 
tion (CDJC-XXVIII, 183). 

André Baur, 
matricule 3400. Camp de Drancy. » 

Outre que cette requête ne manque pas d'infamie, elle 
est la marque d'une étrange naïveté : celle qui consiste à croire 
que l'on relâche un otage quand c'est la Gestapo qui est à 
l'origine de la prise d'otage. Par ailleurs, les milliers d'internés 
juifs qui se trouvaient eux aussi à Drancy étaient également 
des otages mais pour eux il n'y avait pas de monnaie d'échange. 
Darquier de Pellepoix, alors CGQJ, n'est pas dupe de cette 
requête puisqu'il transmet au garde des Sceaux avec ce com- 



176 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



mentaire : « ... N'ayant pas qualité pour apprécier le bien-fondé 
de cette requête, ni pour préjuger la décision du gouvernement 
suisse, je ne puis que vous transmettre la demande... ■» La 
bonne règle est respectée. Le ministre de la justice, garde des 
Sceaux, tout comme le CGQJ, se désintéresse totalement de 
cette affaire et, après avoir gardé sous le coude pendant un mois 
la lettre d'André Baur, il écrit au Commissaire général aux 
Questions juives le 4 septembre 1943 : 

« Par dépêche du 5 août 1943, vous avez bien voulu 
me communiquer la lettre ci-jointe de M. Baur vice-pré- 
sident de l'UGIF qui désire que soit demandée au gouverne- 
ment helvétique l'extradition du sieur Ducas, réfugié en 
Suisse après s'être évadé du camp d'internés de Drancy. 

« J'ai l'honneur de vous faire connaître que le camp 
de Drancy n'étant plus sous le contrôle des Autorités fran- 
çaises, l'évasion commise n'est pas punissable au regard 
de la loi française. En conséquence, l'extradition de Ducas 
ne saurait être demandée par le gouvernement français... » 
(CDJC-XXVIII, 200). 

Belle façon d'exprimer une évidence : l'UGIF, c'est l'affaire 
des nazis ! 

Avec l'arrestation d'André Baur, les nazis avaient exprimé 
ce qu'ils pensaient de l'UGIF et du peu de cas qu'ils faisaient des 
hommes qui, avec leur assentiment, avaient été mis à sa tête. 
Il faut croire que le choix était bon malgré tout puisque les 
décisions prises, dans les deux zones étaient souvent marquées 
de l'empreinte de la xénophobie la plus pure. 

Dans un document daté du mois d'août 1943, la première 
direction (famille) de l'UGIF zone sud dont le siège est à Mar- 
seille dresse un tableau des secours alloués aux indigents de 
la région. Après avoir noté la situation financière dramatique 
de certains de ses ressortissants, la première direction note, sans 
humour, la répartition des secours qu'elle a distribués en juil- 
let 1943 : 

Moyenne par catégorie 



Français d'origine 
Français 
naturalisés 
Nord-Africains 
Enfants français 



260 F par personne ; 1,9 par famille 

220 F par personne ; 2,1 par famille 
190 F par personne ; 3,3 par famille 
220 F 

(CDJC-CDXV, 18). 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



177 



Le calcul précis des moyennes familiales est assez incohé- 
rent même s'il semble vouloir faire respecter une certaine jus- 
tice. Il semble d'autre part que les enfants nord-africains, les 
plus nombreux, ne soient pas prévus dans cette généreuse distri- 
bution. A cette époque, un chef de service de l'UGIF touche 
entre 3 000 et 5 000 francs par mois. 

En zone sud on pratique élégamment la discrimination 
raciale. En zone nord on instaure le culte de la personnalité. Du 
fait de la disparition de la scène d'André Baur, le nouveau 
patron est l'ex-boutiquier Georges Edinger. Alors, il va falloir 
changer de style. 

L'intellectuel André Baur, n'aurait jamais toléré la fla- 
gornerie mais Georges Edinger veut être traité comme un per- 
sonnage considérable. On s'adressera donc à lui avec les hon- 
neurs qui sont dus à un chef. Ainsi cette lettre à l'occasion du 
nouvel an juif, le 29 septembre 1943 : 



« ... Les enfants du centre Lamarck, les enfants du 
centre Neuilly, le personnel des deux centres, le directeur, 
adressent à M. Georges Edinger, administrateur de l'UGIF 
et à sa famille 

à Mesdames et Messieurs les membres du Conseil de 
l'UGIF et à leurs familles 

les vœux les plus respectueux à l'occasion du nouvel an, 
sans oublier ceux et celles qui, absents par force en ce 
jour de fête, paient de leur liberté leur attachement à la 
cause juive... » (CDJC-CDXV, 11). 

Cette lettre est significative à plus d'un titre. Elle tend à 
flatter celui qui est devenu le numéro un de l'organisation et 
qui est nommé avant les autres dans ce but. 

L'administrateur ne manque pas d'être satisfait de cette 
marque de respect et il répond sur le même ton, le jour même : 

« ... J'ai lu avec grand plaisir votre lettre si aimable 
et si encourageante pour les collaborateurs de l'UGIF 
et je viens vous en remercier vivement. 

Je n'ai jamais cessé, en effet, de me rendre utile à 
tous ceux qui ont eu besoin d'une aide quelconque et je 
tiens à vous assurer que je n'ai qu'un désir : continuer, 
guidé par l'UGIF. 

Je vous réitère d'ailleurs les paroles que j'ai expri- 
mées à notre honorable président M. André Baur. 



178 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Je me considère comme un soldat sur un champ de 
bataille et je suis sûr qu'il y en a beaucoup d'autres comme 
moi qui continueront à se rendre utiles dans la période si 
troublée que nous traversons jusqu'à des jours meilleurs. 

Je souhaite une longue existence à l'UGIF et profite 
de l'occasion pour vous adresser ainsi qu'à toute l'admi- 
nistration mes vœux les meilleurs et les plus sincères 
pour la nouvelle année... » (CDJC-CDXV, 11). 

Georges Edinger. 

Tout y est et particulièrement, ce cri du cœur : Je souhaite 
une longue existence à l'UGIF..., ce qui est une énormité imbé- 
cile qui peut à la limite signifier que l'on s'accommode parfaite- 
ment de l'occupation nazie. 

Tout en prenant des attitudes de grand leader aimé et res- 
pecté, Georges Edinger craint qu'on ne puisse lui reprocher 
cette attitude. La meilleure défense étant encore l'attaque, le 
nouveau patron de l'UGIF zone nord fait une déclaration qui 
ne manque pas de piquant devant le Conseil d'administration 
(vraisemblablement en septembre 1943 car la date n'est pas 
mentionnée sur le procès-verbal) : 

« ... Pour répondre à certains bruits dont l'écho nous 
est parvenu, bruits partant de l'UGIF même, je tiens à 
vous déclarer, au nom de M. Stora et de moi-même, que 
nous n'avons aucune ambition personnelle dans la direction 
de l'UGIF. 

Dès la libération d'André Baur, que nous espérons 
de tout notre cœur prochaine, nous sommes prêts à nous 
replacer sous sa haute direction. Il n'a jamais cessé d'être 
pour nous le président de l'UGIF. 

Si nous avons demandé au Conseil des pouvoirs éten- 
dus, c'est parce que nous avons estimé que, devant la gra- 
vité des événements qui nous touchaient, une confiance 
absolue, une discipline librement consentie, à tous les 
échelons de l'UGIF, pouvaient seuls rétablir la situation. 

Il est plus que jamais nécessaire et souhaitable que 
nous soyons quotidiennement et pleinement unis et proches 
les uns des autres pour permettre à l'UGIF de continuer 
à remplir sa mission d'assistance et de prévoyance sociale. 

Si chacun évite, par des bavardages inconsidérés et 
approximatifs de jeter un discrédit immérité sur l'UGIF, 
nous pourrons ramener le calme sur l'ensemble de la com- 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



179 



munauté juive de Paris et vraisemblablement obtenir la libé- 
ration de notre chef, de nos collègues et de nos employés 
dont la présence nous est si instamment nécessaire... » 
(CDJC-CDX, 25). 

Georges Edinger est un homme d'ordre et, au cours d'une 
séance du Conseil de l'UGIF du 11 mai 1943, il avait déjà 
donné un aperçu de son talent d'administrateur : « ... M. Edin- 
ger exprime l'opinion qu'il serait préférable de ne pas mettre 
dans un même local un service où l'on reçoit des assistés et le 
magasin central d'approvisionnement... » 

Le 4 septembre 1943, Fernand Musnik et Marcel Stora 
sont arrêtés à leur tour et internés à Drancy. Selon les nazis, la 
raison est simple : Fernand Musnik n'a pas fourni dans les 
délais un rapport qui lui était demandé sur le reclassement pro- 
fessionnel des Juifs. Il est vrai que Musnik est un spécialiste en 
cette matière (8). 

En fait, la raison paraît être ailleurs. Il semble que Fer- 
nand Musnik avait rendez-vous, rue de Téhéran avec un émis- 
saire de la zone sud. Pour plus de tranquillité, cette rencontre 
avait lieu un samedi matin, les bureaux étant vides de tout per- 
sonnel. Marcel Stora qui doit avoir un dossier à consulter se 
trouve là par hasard. Dans le même temps, le SS Brunner qui 
avait décidé de venir faire une petite perquisition au siège social 
de l'UGIF, estime lui aussi que le samedi est un jour tout à fait 
convenable pour une opération qu'il veut discrète. Furieux 
d'être surpris, il fera arrêter Stora et Musnik (qui ont eu le tort 
de ne pas respecter le Shabbat...). Edinger arrêté également 
sera relâché. 



Depuis la création de l'UGIF, on lui a fait jouer un rôle 
pour le moins déplaisant qui consiste à fournir des éléments 
de recensement permanent des Juifs vivant en France. Au début, 
seule la zone occupée était concernée. Tous les prétextes étaient 
bons : les autorités désiraient connaître le nombre des Français 
et celui des étrangers, la répartition professionnelle, le nombre 
des assistés, etc. Toujours avec les adresses correspondantes, 
bien entendu. Mais l'opération traîne. Ce n'est pas que l'on 
manque de bonne volonté à l'UGIF : on manque surtout de 



(8) Lire au chapitre vi le dossier Ardennes. 



180 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



moyens et cela ne s'arrange pas dans la mesure où les services 
sont régulièrement décapités par les rafles qui frappent l'orga- 
nisation. Le Commissariat général aux Questions juives n'en a 
cure. De nouvelles relances sont donc effectuées. Il s'agit cette 
fois de recenser ceux qui doivent cotiser pour l'amende du mil- 
liard. Le 18 novembre 1943, le directeur du Contrôle de l'UGIF, 
Duquesnel, précise les intentions du CGQJ, pour la zone dite 
non occupée. 

« ... En vue de la répartition de l'amende du milliard 
entre tous les membres de la communauté de zone non 
occupée, il vous a été prescrit le 28 janvier 1943 d'établir 
dans les meilleurs délais possible des listes de redevables 
dans les conditions qui vous ont été précisées. 

Depuis le 15 mai inclus, il n'a plus été rendu compte 
de l'effet d'avancement du travail : je vous prie de me 
faire savoir s'il sera bientôt achevé. Il me semble, a priori, 
qu'il devrait en être ainsi dans l'hypothèse où aucune inter- 
ruption ne se serait produite. S'il en était autrement, vous 
voudriez bien me donner toutes explications utiles... » 
(CDJC-CDXXX, 41, p. 16). 

Le 26 novembre le CGQJ insiste : « ... Je vous prie de 
faire aboutir les opérations de classement afin d'être en mesure 
de me fournir les résultats définitifs de ce travail pour le 
1" janvier 1944. » Devant cette invitation, on obtempérera 
d'autant plus que peu à peu les décisions viendront toutes de 
Paris. Semaine après semaine, on fera parvenir au CGQJ un 
maximum de listes de « cotisants ». Grâce à la diligence des 
préfectures, le « travail » sera mené à bien et presque terminé 
à la mi-août 1944 quand les troupes alliées seront aux portes 
de Paris. 

La vie quotidienne à l'UGIF apporte son lot de décisions 
affligeantes. C'est pourtant la force de l'habitude qui contribue 
à rendre banales ces péripéties. Parfois, le comique se mêle à 
la tragédie. Ainsi, une malade hospitalisée à la clinique psychia- 
trique de Moisselles (Seine-et-Oise) écrit à la direction de 
l'UGIF pour demander à être déportée, dans l'espoir de retrou- 
ver sa famille dans les camps. A ce sujet, Georges Edinger écrit 
le 1" décembre 1943 au directeur de l'établissement : « ... Il 
n'est évidemment pas en notre pouvoir de satisfaire à sa 
demande ; ce n'est pas le rôle qui est dévolu à l'UGIF dont la 
mission est spécialement la bienfaisance et la charité... > A 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



181 



cette malade isolée et un peu perturbée par les événements 
qu'elle vient de vivre le même Edinger répond : « ... Malheu- 
reusement, il ne dépend pas de nous seuls de vous donner satis- 
faction. Nous transmettons néanmoins votre demande aux Auto- 
rités compétentes pour qu'elles lui donnent la suite qu'elles juge- 
ront devoir... » (CDJC-CDXXIV, 31.) Faut-il rire ou pleurer? 
A Paris, Georges Edinger s'affirme de plus en plus comme 
le patron, surtout depuis que son compère Marcel Stora a dis- 
paru à son tour dans les mailles du filet. En zone sud, l'UGIF 
se liquéfie et les bureaux ferment l'un après l'autre. A Marseille, 
ancien siège social de l'UGIF sud, la clé a été mise sous la 
porte. Devant cette situation, le directeur du contrôle de 
l'UGIF livre ses réflexions au Commissaire général, le 8 décem- 
bre 1943 : 

« ... La question s'était posée, il y a près d'un an, de 
savoir s'il convenait de priver à l'avenir la communauté 
juive du concours de l'UGIF ou, au contraire, de fortifier 
la mission que lui "avait attribuée la loi du 29 novem- 
bre 1941. 

A toutes fins utiles, des études avaient été entreprises 
en vue de définir les conséquences d'une éventuelle disso- 
lution de l'établissement dont il s'agit. Mais il n'y a pas 
été donné suite car la conviction a été acquise que tant 
du point de vue gouvernemental que du point de vue alle- 
mand, l'UGIF gardait un intérêt certain. Les Autorités 
d'occupation voient en effet dans ce groupement l'inter- 
médiaire indispensable entre elles et la communauté juive 
tout entière — et les Autorités françaises paraissent s'ac- 
commoder parfaitement d'un régime qui met les indigents 
juifs à la charge du seul capital juif, sans appel aux facul- 
tés du contribuable aryen... » (CDJC-XXVIII, 244). 

C'est, en clair, ce que l'on appelle vendre la mèche. Pour- 
tant, les gens du CGQJ qui pratiquent l'antisémitisme à la 
française ne semblent pas avoir compris que pour les nazis, 
l'UGIF n'a plus le moindre intérêt. Bien sûr, on tolère encore 
son existence mais à condition que son action passe inaperçue. 
Ainsi quand la direction de l'UGIF zone sud reconstituée est 
transférée de Marseille à Lyon, le CGQJ ne manque pas d'écrire 
à Georges Edinger pour le mettre en garde : 

« ... J'ajoute que M. l'Obersturmfûhrer Roethke a 
donné son agrément au projet d'arrêté fixant la nouvelle 



182 DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 

composition en même temps qu'au transfert de la direction 
générale zone sud, de Marseille à Lyon, sous la seule 
réserve que le personnel de cette dernière observe stricte- 
ment les ordonnances en vigueur et qu'il ne se livre à 
aucune activité politique. 

« Au cas où il en serait autrement et des délits seraient 
commis par les dirigeants de l'Union, la direction générale 
de zone sud ne serait plus autorisée à fonctionner par les 
Autorités d'occupation... » 

Un dirigeant de l'UGIF averti en vaut deux et, désormais, 
Georges Edinger veillera au grain avec encore plus d'attention. 
En attendant, la stupidité administrative ne perd pas ses droits 
car M. Le Bureau, lui aussi, veille au bon fonctionnement des 
institutions. Une note de service datée du 17 janvier 1944, 
digne de Courteline est diffusée au personnel parisien : 

« Secrétariat de la présidence à tous les services, 
Il est rappelé au personnel de l'UGIF qu'il est tenu 
de porter l'étoile visiblement sur chaque vêtement : 

a) Etoiles en celluloïd : les étoiles en celluloïd ne 
pourront être désormais distribuées que sur présentation 
d'une demande visée par le chef de centre. Elles sont 
réservées au personnel féminin qui ne doit les porter que 
sur les vêtements intérieurs (blouse, robe). 

b) Etoiles tissus : les étoiles en tissus doivent être 
solidement cousues. Le service 4 (M. Hertz) en distribue 
chaque matin moyennant 1 point et 5 francs pour quatre 
étoiles. 

En raison de l'inflammabilité des étoiles en celluloïd, 
le personnel de cuisine devra porter des étoiles en tissu : 
les chefs de centres pourront obtenir, gratuitement et sans 
points, une étoile en tissu par employé du service des can- 
tines, sur remise d'un état nominatif justificatif. 

Il est formellement interdit de porter des étoiles en 
celluloïd à l'extérieur des centres même si la sortie est 
nécessitée par raisons de service, d'aussi courte durée soit- 
elle. Toute sanction prise contre un employé arrêté dans 
la rue pour port d'une étoile en celludoïd sera considérée 
comme conséquence d'une infraction et aucune interven- 
tion en sa faveur ne sera possible... » (CDJC, Archives de 
la rue Amelot, pièce 88). 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



183 



On voit ici la qualité des préoccupations du président 
général de l'UGIF qui se veut un bon administrateur et qui 
aimerait bien être considéré comme un grand commis de l'Etat. 
Hélas, il y a loin du rêve à la réalité. Bien sûr, l'UGIF est un 
établissement public et les employés qui y travaillent bénéfi- 
cient, en principe, d'un statut équivalent aux salariés de leurs 
catégories dans les administrations de même type comme en 
témoigne le statut du personnel de l'UGIF. Pourtant, il appa- 
raît, dans une lettre adressée par Georges Edinger au CGQJ, 
le 24 mars 1944, qu'il n'en est rien : 

« ... Comme vous nous l'avez rappelé, les employés 
de l'UGIF, quelle que soit leur ancienneté, doivent être 
considérés comme temporaires et ne peuvent bénéficier 
des divers avantages de traitement des employés titulaires 
permanents des établissements publics. C'est-à-dire : 
indemnité de résidence, spéciale temporaire, de responsa- 
bilité, constitution de retraite, etc., avantages qui consti- 
tuent une augmentation appréciable du salaire budgétaire. 
Les appointements du personnel de l'UGIF sont donc des 
salaires nets » (CDJC-CDXXX, 24). 

Faute de pouvoir bénéficier des aspects positifs de leur 
statut, les employés de l'UGIF n'en connaîtront que les aspects 
négatifs, c'est-à-dire les articles ayant trait à la discipline, par 
exemple. 

Malgré les injonctions de la direction de l'UGIF, nombreux 
sont encore ceux qui ne payent pas la cotisation obligatoire, 
tant en zone nord qu'en zone sud. Devant cette situation, le 
CGQJ délègue la SEC pour que ces sommes soient récupérées. 
Une lettre du 29 mars 1944, du délégué régional de la SEC de 
Marseille au délégué UGIF de cette région est révélatrice du 
rôle que l'on fait jouer à l'Union : « ... Pour me permettre de 
donner satisfaction à une demande urgente formulée par M. le 
directeur de la SEC de Paris, j'ai l'honneur de vous prier de bien 
vouloir me faire connaître s'il existe de vos coreligionnaires 
ayant refusé de payer leur cotisation à l'UGIF au titre de 1944, 
dont le délai de paiement expire le 31 mars 1944... » (CDXXX, 
29). 



Que reste-t-il des rêves de puissance de Georges Edinger ? 
Pas grand-chose. L'UGIF tombe, de jour en jour, en déliques- 



184 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



cence. A quoi sert désormais l'organisation ? Ce n'est plus 
qu'une souricière pour ceux qui n'ont pas compris qu'il est 
devenu dangereux de se faire assister par l'UGIF. Une satis- 
faction, pourtant, pour les dirigeants survivants de la zone 
nord. Ils sont les maîtres de l'organisation et, d'après une note 
du 24 avril 1944, il apparaît que la composition du Conseil 
d'administration a été profondément modifiée, particulièrement 
pour ce qui concernent la zone sud. Les nouveaux dirigeants 
ont été promus ou cooptés avec l'approbation du CGQJ et de 
Roethke. 

Membres du C. A. zone nord 

— Georges Edinger, administrateur, faisant fonction de 
président général. — Albert Weill, faisant fonction d'adminis- 
trateur. — Dr Weill-Hallé, chef du 5 e groupe (maison d'enfants- 
santé). — Dr Morali, chef du 5 e groupe (dispensaires, visites 
d'urgence). — Juliette Stern, chef du 3 e groupe (assistance 
sociale). — Lucienne Scheid-Haas, directrice du service juri- 
dique, bulletin. 

Membres suppléants 

— Robert Lévy, secrétaire général. — Dr Didier Hesse, 
chef du 4 e groupe (jeunesse, reclassement professionnel). 
— Marcel Lévy, chef du 7 e groupe (approvisionnements). 

Membres du C. A. zone sud 

— Raymond Geissmann, administrateur, directeur géné- 
ral de zone sud (Lyon). — Dr Carcassonne, administrateur (Mar- 
seille). — Wladimir Schah, administrateur (Brive). — Robert 
Gamzon (Lautrec). — Jacques Rudnansky, services financiers 
(Mainsat-Creuse). — Jérémie Hémardinquer (Montpellier) 
(CDJC-CDXXX, 29). 

(On peut noter que sur les quinze noms que comporte cette 
liste remaniée des dirigeants de l'UGIF, il y a quatre médecins. 
Ce n'est pas un hasard car les médecins ont joué un rôle impor- 
tant dans les activités de l'UGIF, particulièrement en zone nord. 
La plupart d'entre eux viennent des hôpitaux de l'Assistance 
publique et commencent à travailler à l'Union dès le mois de 
mai 1942 quand le statut des Juifs leur interdit l'exercice de la 
médecine. Bien sûr, certains faisaient déjà partie du CA de 
l'UGIF comme Benjamin Weill-Hallé et Morali — d'autres par 
contre, comme Eugène Minkowski qui anime POSE, se consa- 
creront essentiellement à des activités clandestines. On trouvera 



LA VIE QUOTIDIENNE A L UGIF 



185 



surtout ces médecins à l'hôpital Rothschild et dans les dispen- 
saires passés sous le contrôle de l'UGIF. De plus, ce sont pres- 
que toujours des médecins qui prennent la direction des mai- 
sons d'enfants où l'UGIF a regroupé les enfants des déportés, 
comme ceux qui ont été récupérés dans les familles françaises où 
certains avaient été placés. Dans ces établissements, les médecins 
se dépensent sans compter. Dès 1942 et jusqu'à la fin de l'oc- 
cupation le professeur pédiatre Benjamin Weill-Hallé sera le 
coordonnateur des activités médicales et, pour le seconder, il 
recrutera dans son entourage puisqu'à la direction de plusieurs 
maisons comme dans les services sanitaires on trouvera quatre 
de ses anciens élèves internes des hôpitaux de Paris. Cela dit, 
le rôle du corps médical ira parfois bien au-delà de cette simple 
activité et quelques médecins de l'UGIF auront pour tâche de 
dépister les employés de l'UGIF qui s'absentent pour raison 
de santé. Il y aura bien plus grave, pourtant, puisqu'à la libé- 
ration deux médecins seront arrêtés à l'hôpital Rothschild par 
les groupes de résistants sous la grave accusation d'avoir colla- 
boré avec les nazis en zone sud. Peu importe les noms car il ne 
s'agissait que d'une minorité. Quant à ceux qui devaient s'illus- 
trer au sein de la direction de l'UGIF, ils avaient délibérément 
choisi de passer dans le domaine public et d'en subir éventuelle- 
ment les conséquences.) 



A Paris, l'UGIF centralise les décisions. En province et 
surtout en zone sud, c'est la débandade. 

Le 3 avril 1944, les Autorités nazies ferment les bureaux de 
l'UGIF de Brive et procèdent à l'arrestation du personnel qui 
se trouve sur place. Le lendemain, même opération à Perpignan. 
A la suite de ces événements, Raymond Geissmann, directeur 
général de l'UGIF pour la zone sud écrit à Georges Edinger, le 
7 avril 1944 : « ... Je pense donc qu'il y aurait intérêt à ce que 
nous fermions la grande majorité des bureaux locaux encore 
existant en ne conservant que les directions régionales ou même 
en supprimant celles-ci... » Malgré cette vue lucide de la situa- 
tion, les responsables de l'UGIF ne peuvent se résoudre à fermer 
les bureaux et, le 11 avril 1944, ce sont les nazis qui effectuent 
cette opération toujours en arrêtant le personnel. Comme la 
leçon ne paraît pas suffisante et que les activités se poursuivent 
au grand jour (l'UGIF n'est-elle pas légale ?), les nazis frappent 
un nouveau coup à Toulouse le 23 mai 1944, ce qui provoque 



186 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



la fermeture des bureaux d'Agen, Albi, Auch, Pau et Limoges. 
Quand les nazis tolèrent encore les activités de l'UGIF ce sont 
les groupes de résistants juifs qui passent à l'offensive et font 
sauter les permanences après avoir fait évacuer le personnel. 

Après le débarquement des troupes alliées, alors que la 
bataille de Normandie fait rage, le Comité d'Unité et de Défense 
juive s'adresse aux dirigeants de l'UGIF qui poursuivent imper- 
turbablement leur travail administratif : 

« Rapport sur le massacre des Juifs. 

Aujourd'hui, en ce mois de juillet 1944, les Alle- 
mands cherchent à mettre à exécution un plan diabolique. 

Juifs de France, vous qui vous trouvez encore en 
situation « régulière », croyez- vous que le respect des 
ordonnances nazies vous sauvera plus qu'il n'a sauvé nos 
pères ? Sachez que l'heure de la décision a sonné et que 
chaque nuit est peut-être notre dernière nuit. 

Secouez votre inertie devant le péril. Toutes les 
forces unies du pays sont dressées devant l'envahisseur, les 
organisations de combat juives qui luttent dans les rangs 
de la résistance vous appellent au combat... » (CDJC- 
CCXXI, 22). 



Bien que tardive, c'est l'heure des remises en cause. Plu- 
sieurs organisations de résistance juives se sont peu à peu cons- 
tituées. En zone sud comme en zone nord, ces groupes sont plus 
ou moins politisés : le Comité d'Union et de Défense, l'UJRE 
(Union des Juifs pour la résistance et l'entraide, proche du Parti 
communiste et dont le sigle peut faire penser qu'il aimerait 
récupérer la structure UGIF, après le départ des nazis). Le 
Comité général de défense (plutôt apolitique), tous adhérents 
au CRIF (Conseil représentatif des Israélites de France qui au 
début n'a été qu'une émanation du Consistoire central qui com- 
mence à sortir de la prudente réserve dans laquelle il s'était 
confiné depuis la création de l'UGIF). Des contacts ont lieu 
avec l'UGIF, dans les deux zones, et même s'ils ne débouchent 
pas sur une solution immédiate, la discussion s'engage. 

Bien que volontairement particulièrement spécialisée dans 
les œuvres sociales, l'UGIF zone nord s'est peu à peu considé- 
rée comme la représentation de fait des Juifs de cette zone. Ses 
dirigeants étaient prêts à assumer la direction et les responsa- 
bilités d'un Judenrat. Il n'en va pas de même en zone sud où 
les dirigeants, quels qu'ils soient, ont toujours été en contact avec 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



187 



le Consistoire central et en harmonie d'idée avec cet organisme 
(ce qui n'était pas forcément une preuve de grand courage face 
à Vichy). En zone sud, où les œuvres « charitables » ont pra- 
tiquement conservé leurs structures d'avant l'occupation et par- 
fois même d'avant la guerre, les problèmes épidermiques sont 
moins importants qu'en zone nord où l'on a tout fait pour 
mieux centraliser la représentativité de l'UGIF tout en utilisant 
honteusement les biens des œuvres dissoutes. 

C'est avec le CRIF et le Comité central de défense que 
l'UGIF zone sud va étudier l'éventualité de la cessation des 
activités de l'organisation. A la suite des nombreuses rafles, 
la plupart des bureaux de l'UGIF ont été fermés en zone sud 
mais les principaux dirigeants restés sur la brèche hésitent 
encore à se saborder en dissolvant l'organisation. C'est Robert 
Geissmann, directeur général de l'UGIF zone sud qui participe 
aux discussions. Bon bourgeois, respectueux des prises de posi- 
tion du Consistoire central, dont il est très proche, il hésite 
pourtant à saborder l'organisation qu'il représente. 

Bien qu'ayant participé dans la coulisse aux discussions 
initiales qui allaient permettre la constitution du Comité de 
coordination des Œuvres de bienfaisance en janvier 1941 puis 
de l'UGIF à la fin de cette même année, le Consistoire central 
veut être prêt pour la nouvelle légalité qui va bientôt être ins- 
taurée avec la libération prochaine de la France. A cette fin, il 
faut en finir avec l'UGIF qui, décidément, n'a pas très bon 
genre en cette fin de règne vichyste. Fins politiques, les notables 
du Consistoire ne veulent pas prendre le virage trop tardivement. 
Il faut en finir pour ne pas risquer la « honte » d'un décret de 
dissolution. Il faut en finir pour pouvoir, la tête haute, repren- 
dre la direction des œuvres, revendiquer la restitution des biens 
mis sous séquestre par Vichy et entamer les procédures pour 
l'indemnisation des spoliations dues à l'occupation nazie. 

Le compte rendu de ces débats (9) qui vont durer de la 
mi-juillet à la mi-août 1944 montre bien l'âpreté de la discus- 
sion et l'ambiguïté de plus en plus grande des activités de 
l'UGIF alors que se préparent les combats de la Libération. 
Robert Geissmann voit bien que le Consistoire central a déjà 
basculé dans le camp de la future légalité. Quant à lui, il 
hésite à saborder l'UGIF en zone sud mais se pliera à contre- 
cœur aux recommandations de ses pairs, s'ils le désirent. 



(9) Lire ce compte rendu dans le chapitre « Documents ». 



188 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



En zone nord, par contre, on ne veut même pas envisager 
de discuter ce problème de la dissolution de l'UGIF et cette 
décision fait l'objet d'une délibération secrète du Conseil d'ad- 
ministration en date du 13 juillet 1944. Jusqu'au bout, c'est 
la volonté de remplir le contrat qui mobilise les dirigeants pari- 
siens. Très imbus de leur importance et de leurs soi-disant res- 
ponsabilités, ces hommes qui ont perdu tout sens de la mesure 
continuent à agiter la menace des représailles qui peuvent 
s'abattre sur la communauté juive, si l'on déplaît aux Autorités 
d'occupation par une décision qui serait jugée intempestive. 



Malgré tout, quelques éléments commencent à quitter le 
navire. Les plus lucides, en tout cas, ont compris que l'évolution 
de la situation était irréversible. C'est le moment que choisit 
Lucienne Scheid-Haas, membre éminent du Conseil d'adminis- 
tration qui, le 6 juillet 1944, s'adresse au président Edinger 
pour lui faire parvenir une demande de congé maladie : « ... Je 
vous confirme ma demande verbale de congé pour cause grave 
de santé et je joins au présent mot un certificat de mon médecin 
traitant. Je compte que vous aurez l'extrême amabilité de 
transmettre à mes collègues du Conseil d'administration ma 
demande d'un congé de six semaines... » La durée de ce congé 
est assez bien calculée puisqu'au terme de ce délai, Paris aura 
été libéré. Pourtant comme les événements ne se précipitent 
pas assez rapidement à son gré, l'ancienne interlocutrice de 
Xavier Vallat reprend la plume le 19 juillet, pour démissionner 
cette fois. « ... Me référant à ma dernière lettre de demande de 
congé, je vous prie, à présent, d'accepter ma démission. Je me 
souviens avec émotion de nos excellentes relations personnelles 
provisoirement interrompues... » 

Si certains disparaissent officiellement d'autres restent plus 
discrets et la maison mère commence à ressembler à un désert. 
Bien qu'il reste pratiquement seul avec sa secrétaire et quelques 
comparses, Georges Edinger, président général de l'UGIF, 
poursuit imperturbablement sa tâche. Ni les difficultés dues à 
la recherche de l'information, ni la désorganisation de la distri- 
bution du courrier ne peuvent le troubler dans la poursuite de 
son travail. 

Le président continue à recevoir des préfectures de zone 
sud les listes de recensement des Juifs fixés dans les différents 
départements et il les transmet fidèlement au Commissaire géné- 



LA VIE QUOTIDIENNE A L UGIF 



189 



rai aux Questions juives (les derniers en date se trouvant être 
Du Paty de Clam, descendant de l'un des sinistres acteurs de 
l'affaire Dreyfus, puis Antignac, l'ancien chef de cabinet de 
Darquier de Pellepoix). Dans les archives de l'UGIF, nous trou- 
vons la trace de nombreuses lettres à ce sujet. Tout au long 
des quatre derniers mois de l'occupation nazie, le contrat sera 
respecté et les listes parviendront régulièrement au CGQJ. Cela 
continue durant la première quinzaine d'août 1944, la dernière 
de cette lettres étant datée du 1 1 août 1944, à huit jours du début 
des combats pour la libération de Paris. Georges Edinger écrit 
au CGQJ, qui, à cette date ne doit plus guère se préoccuper de 
ce problème, la lettre suivante : 

« J'ai l'honneur de vous adresser le recensement 
numérique par nationalité des Israélites des départements 
de l'Ain-Aude-Cantal-Tarn » (CDJC-CDXXII, 29). 

Parfois les brèves not.es adressées au CGQJ étaient plus 
sibyllines dans leur formulation mais tout aussi évidentes dans 
leur finalité comme cette lettre du 18 juin 1944 : 

« Faisant suite à vos instructions, j'ai l'honneur de 
vous soumettre l'état d'avancement, par listes, du travail 
en cours. Le travail est terminé pour les I e , II e , IIP, IV e , 
V e , VI e , VIP, XI e , XII e , XIII e , XIV e , XVI e , XVIII e et 
XX e arrondissements ainsi que pour le XV e arrondissement 
(quartier Javel et Saint-Lambert pour les Français). Le tra- 
vail est en cours pour le X e arrondissement et le XV e 
arrondissement (étrangers)... » (CDJC-CDXXII, 29). 



Curieux travail ! 

Les événements s'accélèrent et le 21 août 1944, confor- 
mément à l'ordre de la Résistance française, les militants du 
Comité d'Unité et de Défense des Juifs de France prennent 
possession des locaux de l'UGIF. Ce Comité donne Tordre à 
tous les services de continuer leur travail et au personnel de 
rester en place jusqu'à ce que de nouvelles dispositions soient 
prises. Le président Georges Edinger est arrêté et conduit au 
camp de Drancy qui vient d'être reconverti à l'usage des colla- 
borateurs (il n'y restera que le temps d'avoir peur car des pres- 
sions faites en haut lieu permettront sa libération rapide). 

Quelques comparses qui ont joué le jeu jusqu'au bout 
s'aperçoivent brusquement que l'UGIF va faire l'objet d'une 



190 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



liquidation relativement infamante. Il faut rompre les derniers 
liens. Le 30 août 1944, Jean Lévy-Hollander, dernier chef du 
service juridique de l'UGIF, écrit à Georges Edinger qui a 
obtenu l'autorisation de regagner ses quartiers (10) : 

« Mon cher président et ami, 

« L'heure si impatiemment attendue par les Français 
vient de sonner. Grâce aux efforts de nos alliés et des FFI, 
une partie importante du sol de la France et notamment 
Paris vient d'être libéré. Cette libération va certainement, 
dans les prochains jours, s'accompagner de mesures gou- 
vernementales annulant les décrets, lois et arrêtés pris 
pendant l'occupation et, parmi les premiers textes annulés 
ou abrogés ou en tout cas modifiés profondément, vont 
sans doute se trouver les textes relatifs aux mesures prises 
contre les Juifs et ceux-ci vont pouvoir reprendre l'activité 
professionnelle ou commerciale qu'ils avaient dû abandon- 
ner. Vous ne serez pas surpris, me connaissant de longue 
date, que je désire avec impatience reprendre la profession 
d'avocat à la cour que j'ai exercée depuis 1922 et à 
laquelle j'avais dû renoncer en mai 1942. Toute rose a ses 
épines : les réglementations de la profession que je vais 
reprendre, considérant comme incompatibles le port de 
la robe et l'émargement attribué aux fonctions que j'exerce 
à l'UGIF, je suis donc contraint, à mon vif regret, de vous 
donner ma démission... » 



Le 2 septembre, le secrétariat du président général répon- 



dait 



« M. Edinger, président général de l'UGIF a bien 
reçu votre lettre du 30 août dernier par laquelle vous offrez 
votre démission de l'UGIF en donnant les raisons qui vous 
y obligent. Je suis chargé de vous donner plein accord et 
de vous remercier vivement pour l'activité et le zèle dont 
vous avez toujours fait preuve dans l'exercice de vos fonc- 
tions à l'UGIF ainsi que de l'amabilité avec laquelle vous 
voudrez bien, par la suite, aider de vos conseils ceux qui 
certainement en auront besoin... (11) » 



(10) Cette lettre nous a été communiquée par Jean Hollander. 

(11) Souligné par nous. 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



191 



Trois semaines après la Libération de Paris, après un rapide 
séjour à Drancy, le président Edinger qui était déjà bien seul 
pendant les derniers jours de l'occupation nazie, ne peut se 
résoudre à tirer le point final des activités de l'UGIF sans en 
référer à ses derniers collaborateurs qui l'ont sans doute déjà 
oublié. Bien qu'un liquidateur ait été nommé par le Tribunal 
de la Seine à la fin du mois d'août, Georges Edinger tient, sym- 
boliquement, à fermer lui-même les portes de la maison. Il 
rédige sa dernière note de service (12). 

« Paris, le 13 septembre 1944 

Mes chers collègues, 

Faisant suite aux heureux événements de notre libé- 
ration et par ordonnance du gouvernement provisoire de 
la République française l'Union générale des Israélites de 
France a été dissoute et, dans un avenir proche, les œuvres 
reprendront leurs propres activités. Nous tenons à vous 
remercier de la collaboration que vous nous avez apportée 
dans l'œuvre d'assistance et de soutien de nos coreligion- 
naires injustement et si durement éprouvés pendant quatre 
années d'occupation nazie. Chacun de vous va reprendre 
sa vie nouvelle et ses activités anciennes avec la satisfaction 
du devoir accompli dans des conditions difficiles et au 
milieu de risques que beaucoup de nos collègues ont payé 
de leur liberté. En vous renouvelant nos remerciements, 
veuillez agréer l'assurance de nos meilleurs sentiments... 

Pour l'ancien Conseil de l'UGIF 

Georges Edinger. » 



Quand le conseil d'administration 
de l'UGIF zone nord légifère 



La lecture des procès-verbaux des séances de travail du 
Conseil d'administration et de la Commission médico-sociale 
de l'UGIF zone nord ne manque pas d'intérêt. Malheureusement, 
ces documents sont incomplets car n'ont été retrouvés que les 



(12) Cette lettre nous a été communiquée par Jean Hollander. 



192 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



procès-verbaux couvrant la période du 24-12-1942 au 30-11- 
1943, soit moins d'une année. Ce sont des notes pleines d'inté- 
rêt car un double de chacun de ces comptes rendus devait être 
communiqué au CGQJ (qui lui-même ne manquait pas de trans- 
mettre le cas échéant à la Gestapo). Il est donc évident que ces 
procès-verbaux de séance étaient rédigés sur mesures. Il n'en 
reste pas moins vrai que les préoccupations des dirigeants de 
la zone nord y transparaissent constamment. A chaque pro- 
blème évoqué, la notion du respect de l'ordre et de la discipline 
reviennent à la surface comme une litanie. Nous avons trouvé 
dans ces procès-verbaux des informations froides, sans com- 
mentaires, comme savent les rédiger les bons administrateurs. 
En marge de la routine ordinaire (problèmes financiers, pro- 
blèmes d'organisation), le folklore des ronds de cuir ne perd 
jamais ses droits. Pour éviter la lassitude du lecteur, nous 
n'avons relevé, ici, que les traits les plus saillants qui sont sou- 
vent les plus cyniquement inconscients. 

En toute circonstance, l'administration au service d'une 
bureaucratie est toujours redoutable. Pourtant, quand c'est la 
bureaucratie responsable qui remplit les deux rôles, le résultat 
est à la hauteur de l'attente. Ces hommes à qui les honneurs 
sont montés à la tête et qui ne contrôlent pas toujours leur 
délire sont, dans le même temps, affolés par les exigences cons- 
tantes des nazis et des hommes de Vichy. Alors, ils se compor- 
tent en tyrans ridicules mais dangereux pour leur entourage 
immédiat tout comme pour l'ensemble des Juifs vivant en 
France. Les quelques notes succinctes que nous avons relevées 
ici en sont le témoignage. (CDJC, Délibérations du CA de 
l'UGIF zone nord, volumes I, II, III et IV.) 

• 24-12-1942 (Commission médico-sociale). 

Pour l'ordre du jour d'une prochaine réunion : échelle des 
sanctions, punitions et récompenses. (Cela concerne les enfants.) 

• 29-12-1942 (Conseil d'administration). 

— Quatre employés sont embauchés, trois partent (on ne 
précise pas si ces employés ont été licenciés, ce qui leur fait 
perdre le bénéfice de la carte de légitimation et donc le risque 
de l'arrestation à brève échéance). 

— Un administrateur propose que l'on attribue une bourse 
de 250 francs par mois à 30 apprentis formés par l'Ecole tech- 
nique juive et qui ne peuvent trouver d'emploi. Finalement, le 
Conseil attribue 100 francs d'argent de poche par mois. 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



193 



• 31-12-1942 (Commission médico-sociale). 

— Au sujet des récompenses et punitions, pour Claude 
Bernard, étant donné la classe sociale des enfants qui s'y trou- 
vent, M. Musnik pense à la nécessité de récompenses concrè- 
tes... Le docteur Weill-Hallé souligne l'intérêt des récompenses 
honorifiques, surtout dans les milieux scolaires. 

— Dans les écoles gérées par l'UGIF : « ... Les punitions 
prévues sont : réprimandes, avertissements, suppressions de 
récompenses, au besoin, suppressions de sortie, suspension de 
quelques jours, exclusion enfin ou recours au Conseil de disci- 
pline à tous moments nécessaires. 

• 5-1-1943 (Conseil d'administration). 

— M. Katz demande que soit envisagée la création, au 
barème du personnel, de la classe de sous-chef de service. 

• 13-1-1943 (Conseil d'administration). 

— Engagements et renvois de la semaine. Il y a eu cette 
semaine à l'Union quatre entrants et six sortants. 

• 14-1-1943 (Commission médico-sociale). 

— M. Minkowski demande la nomination de suppléants au 
Conseil de discipline. 

• 19-1-1943 (Conseil d'administration). 

— ... Le Conseil décide de transférer d'Angoulême à 
Paris 16 enfants d'internés pour les placer au centre Lamarck. 
(En 1944, les enfants du centre Lamarck seront raflés par la 
milice et déportés.) 

• 26-1-1943 (Conseil d'administration). 

— Personnel. Cette semaine, quatre entrants et deux sor- 
tants. 

— ... Le Conseil de discipline a décidé, après comparution 
de deux enfants et examen du dossier de discipline, d'appliquer 
les différentes sanctions à leur égard et de les placer sous la sur- 
veillance d'une assistante sociale. Le Conseil se fera donner 
régulièrement, pendant six mois, les notes de conduite et de 
travail obtenues par ces enfants, dans le centre où ils sont 
placés. Après ce délai de six mois, les dossiers seront supprimés 
si les enfants se sont convenablement comportés. (Ce Conseil 
de discipline était constitué par : MM. André Baur, Schen- 
kowski, Cohen, Musnik et Mme Lucienne Scheid-Haas.) 



194 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



• 2-2-1943 (Conseil d'administration). 

... Rétablissement des cours primaires à Drancy, après 

notre intervention... 

• 9-2-1943 (Conseil d'administration). 

— Effectif actuel de l'Union (zone nord) 919 employés. 

• 14-2-1943 (Conseil d'administration). 

Physionomie de la semaine. Arrivée à Drancy de 

84 internés de Lyon en partie employés à l'UGIF... Recense- 
ment des enfants juifs dans les écoles primaires... 

• 16-3-1943 (Conseil d'administration). 

— Grand mouvement dans le personnel, en raison du 
départ du personnel étranger. (Ce procès-verbal ne donne pas de 
détail sur ce mouvement qui sous-entend de nombreuses arres- 
tations dans les jours suivants, ce qui ne manquera pas de se 
produire.) 

• 18-3-1943 (Commission médico-sociale). 

... La Commission adresse ses félicitations à M. André 

Baur pour la nomination de son frère au grade de chevalier de 
la Légion d'honneur pour fait de guerre. 

• 23-3-1943 (Conseil d'administration). 

Le Conseil est tenu au courant des mesures d'arresta- 
tion dont ont été l'objet les employés de notre personnel dans 
la nuit du 17 au 18 mars, malgré une promesse verbale de 
M. Antignac (navrant de bêtise). L'administration est démantelée 
par ces licenciements obligatoires suivis d'arrestations mais : 
M. Edinger rappelle qu'en raison des obligations budgétaires, 
il faut remplacer avec une grande circonspection le personnel 

licencié. 

— Le problème de l'unification des deux CA de l'UGIF 
est abordé après un voyage en zone sud de MM. Weill-Hallé, 
Musnik et Stora mais il apparaît que les dirigeants de la zone 
sud désirent sauvegarder leur autonomie tant que sera mainte- 
nue la différence de régime juridique entre les deux zones. Bien 
entendu, le CA de zone nord n'oublie pas de rappeler qu'André 
Baur ferait un parfait président général. 

• 15-4-1943 (Commission médico-sociale). 

Une vérification médicale des personnes secourues 

refusant du travail sera organisée cette semaine afin d'éviter les 
abus et de déterminer l'aptitude professionnelle des sujets en 
question... 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



195 



• 4-5-1943 (Conseil d'administration). 

— A cette date, il y a 768 personnes employées à l'UGIF, 
dont 494 appointées. 

• 5-5-1943 (Commission financière). 

— les diverses catégories de personnels appointées en 
zone nord se répartissent ainsi : 

— chefs de service : 50 — traducteurs : 2 

— sous-chefs de service : 10 — dessinateurs : 9 

— conseillers juridiques : 5 — téléphonistes : 10 

— comptables : 25 — huissiers : 20 

— aides-comptables : 3 — agents payeurs : 20 

— secrétaires : 35 — lingères : 10 

— sténo-dactylos : 60 — cuisinières et 

— employés : 60 femmes de ménage : 25 

— infirmières : 20 — coursiers : 20 

— professeurs : 27 — manœuvres : 27 

— éducatrices : 25 

Soit 463 salariés auxquels il convient d'ajouter les nombreux 
directeurs ainsi que les membres du Conseil d'administration, 
eux-mêmes appointés à des salaires qui n'apparaîtront jamais 
dans les documents comptables connus. 

• 11-5-1943 (Conseil d'administration). 

— Cantine du personnel. Mme Stern demande qu'une 
pièce soit réservée aux chefs de services et aux membres du 
Conseil d'administration qui déjeunent à la cantine. Un échange 
de vue a lieu à ce sujet et la question est écartée... 

• 18-5-1943. 

— Entrants à l'UGIF cette semaine, neuf. Sortants cinq. 

— Mme Stern demande que soit reconsidérée la question 
du travail du personnel bénévole et revue la liste de cette caté- 
gorie d'employés de l'UGIF (ce souci laisse percer une pré- 
occupation évidente. On ne peut imposer de règles strictes à 
un personnel qui n'est pas appointé et cela est parfois intolé- 
rable car l'ordre doit régner). 

• 20-5-1943 (Commission médico-sociale). 

— M. Rosenwald rapporte les déceptions qu'occasionnent 
souvent les placements des jeunes, du fait du mauvais vouloir 
de ces derniers et non du fait des patrons. M. Musnik constate 
aussi la moralité déconcertante de beaucoup de jeunes. Seul 



196 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



l'encadrement de ces jeunes pendant leurs loisirs se révèle un 
peu efficace. 

• 7-6-1943 (Conseil d'administration). 

— Ce 7 juin, visite du SS Obersturmfiïhrer Roethke 
accompagné du SS Hauptsturmfiïhrer Briinner concernant le 
travail des Juifs. Il faut que l'UGIF s'entende avec des indus- 
triels disposant d'ateliers ou crée elle-même des ateliers, usi- 
nes, etc., afin d'employer le plus grand nombre de Juifs pos- 
sible. Tous ceux qui travailleront seront protégés, de quelques 
métiers qu'ils soient. L'UGIF n'aura pas à se préoccuper des 
capitaux nécessaires. Cette décision est valable pour toute la 
France... (Alors qu'à l'évidence cette proposition nazie est par- 
faitement suspecte car elle tend à concentrer des ouvriers juifs 
qu'il serait dès lors plus facile de rafler, le Conseil d'administra- 
tion n'écarte pas cette possibilité de travail pour le compte des 
nazis et charge le chef du personnel d'étudier la question. On 
constitue aussitôt une commission qui gardera le contact avec 
les nazis. Ajoutons, pour faire bonne mesure, qu'après la 
guerre les dirigeants de l'UGIF survivants affirmeront que les 
nazis n'étaient jamais venus rue de Téhéran sauf pour y procé- 
der à des rafles. En l'occurrence, ce n'était pas le cas et il y eut 
sans aucun doute d'autres occasions similaires.) 

• 15-6-1943 (Conseil d'administration). 

— Maisons d'enfants : une démarche va être faite auprès 
des Autorités afin d'obtenir la jouissance de villas appartenant 
à des Israélites, actuellement inoccupées, pour les transformer 
en maisons d'enfants... (A chaque fois que l'on écrit ou que 
l'on prononce le mot « Autorités » c'est avec une sorte de 
crainte mêlée de respect. Il ne faut jamais oublier la majuscule, 
c'est très important. S'agit-il de Vichy ou des nazis ? Qu'im- 
porte et il faut rendre à César ce qui lui appartient.) 

• 18-6-1943 (Conseil d'administration). 

— Situation des œuvres de la rue Amelot. « ... Il s'est 
passé des incidents regrettables et actuellement les cantines, 
dispensaires et œuvres indépendantes de la rue Amelot sont 
sous scellés. Les Autorités allemandes ont demandé que l'UGIF 
prenne en main ces différentes œuvres, notamment les cantines, 
de façon à ne pas arrêter leur action. Nous attendons une lettre 
confirmant ces instructions. Dès que les biens auront été dévolus 
à l'UGIF, le Commissariat général prendra un arrêté de disso- 
lution. Avant même cet arrêté, nous sommes autorisés à repren- 
dre l'activité de ces différents centres... » 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



197 



• 1-7-1943 (Commission médico-sociale). 

— Monsieur Rosenwald rappelle qu'en donnant du tra- 
vail à tous les assistés qui sont aptes à travailler, on doit arriver 
à diminuer le chiffre total des secours à distribuer. Il y a beau- 
coup de places offertes et il faut absolument que nos coreligion- 
naires acceptent de s'adapter à tout travail qu'on leur offre. 
Trop souvent, il semble qu'il n'y ait pas beaucoup de bonne 
volonté, parfois même les gens ne se présentent pas à l'emploi 
qui leur est offert. (Toute la morgue et le mépris des nantis 
sont exprimés dans cette intervention qui n'est pas unique en 
son genre.) 

• 15-7-1943 (Commission médico-sociale). 

— Mme Stem apporte au Conseil le modèle de certificat 
d'incapacité de travail... M. Kaminski juge qu'il serait utile 
d'instituer une surveillance médicale des assistés... La surveil- 
lance des sorties des enfants, le contrôle des personnes à qui les 
enfants sont confiés le dimanche sont longuement étudiés... 
Aucun enfant bloqué ne sort seul et les sorties sont établies 
en conformité avec les ordonnances des Autorités (en l'occur- 
rence les nazis). 

• 30-7-1943 (Réunion de certains membres du Conseil 
d'administration à Drancy avec les chefs SS du camp). 

— Après l'arrestation du vice-président André Baur et 
de Léo Israélowicz, une réunion se déroule au camp de Drancy 
entre Georges Edinger accompagné de Marcel Stora et le SS 
Briinner, commandant du camp. Au cours de cette réunion, le 
SS reproche aux représentants de l'UGIF de ne pas s'occuper 
suffisamment de l'équipement des déportés qui partent vers 
l'Est. Cette attaque provoque une remarquable réponse de 
Marcel Stora qui mérite de passer à la postérité : «... M. Stora 
lui répond que le Conseil d'administration de l'UGIF, qui s'est 
donné pour mission de secourir et d'aider les Juifs de France, 
considère comme son devoir de porter tous ses efforts sur cette 
question. En effet, quelle que soit la façon dont la question 
juive sera résolue après la guerre (13), l'UGIF a le devoir impé- 
rieux de donner aux déportés le maximum de possibilités de 
supporter le séjour dans la région de l'Est et de pouvoir y tra- 
vailler pour y jouir d'un meilleur traitement de la part des Auto- 
rités allemandes. » 



(13) Souligné par nous. 



198 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



• 3-8-1943 (Conseil d'administration). 

— Le Conseil décide que les enfants remis à l'UGIF pour 
des séjours de vacances, seront rendus à leurs familles. Ceux qui 
sont « bloqués » ou sans famille resteront maintenus dans nos 
maisons. 

— La situation au camp de Drancy, particulièrement en 
ce qui concerne les punaises et autres parasites, retient toute 
l'attention du Conseil d'administration. 

• 6-8-1943 (Réunion des chefs de service). 

— Tout en gardant l'espoir d'obtenir la libération de 
M. André Baur, vice-président, MM. Edinger et Stora le rem- 
placent actuellement. Le Conseil d'administration leur a donné 
des pouvoirs étendus. Mais il faut que tout le personnel fasse 
confiance à ses chefs et comprenne qu'une totale obéissance est 
nécessaire ainsi qu'une parfaite discipline, pour que le travail 
de l'Union continue. Il faut surtout faire taire les bruits inexacts 
et les employés de l'UGIF qui en font circuler seront punis 
impitoyablement. Les coups de téléphone de centre à centre 
devront cesser également. 

— M. Stora attire l'attention des chefs de service sur la 
façon de procéder des « policiers juifs » du camp de Drancy : 
leur rôle n'est que d'inviter les familles à rejoindre volontaire- 
ment la personne de leur famille au camp de Drancy. 

— M. Stora demande aux chefs de services que le per- 
sonnel paie sa cotisation de 120 francs à l'agence comptable 
et fasse de la propagande autour de lui afin que les paiements 
s'effectuent le plus tôt possible. Il est d'ailleurs rappelé qu'à 
partir du 5 septembre, la présentation de la carte d'adhérent de 
l'UGIF pourra être exigée. (Tout y est : le principe du chef, 
le respect de la discipline, la menace des sanctions, le chantage. 
Les sous-ordres ont pris la succession des notables arrêtés et 
ils ne possèdent pas la manière élégante de leurs devanciers.) 

• 10-8-1943 (Conseil d'administration). 

Refuge de Neuilly. En raison des plaintes formulées par 

des voisins, il sera recommandé que les enfants de ce centre ne 
jouent pas dans le jardin donnant sur la rue. 

• 7-9-1943 (Conseil d'administration). 

— L'hécatombe des dirigeants se poursuit. Marcel Stora 
et Fernand Musnik sont, à leur tour, internés à Drancy. Georges 
Edinger qui n'y fera qu'un bref séjour a eu la chance de pouvoir 
sortir. Le nouveau patron de l'UGIF manie le cynisme avec 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



199 



virtuosité quand il déclare aux membres du Conseil d'adminis- 
tration : « ... La libération prochaine de M. Musnik, libération 
qui aura lieu dès que M. Musnik aura fourni un rapport sur 
le travail des Juifs en France et leur reclassement profession- 
nel... » Georges Edinger qui désormais parle en maître, ajoute : 
« ... M. le docteur Morali signale, qu'à son avis, il existe un 
certain flottement parmi les services de l'UGIF et exprime la 
nécessité qu'une reprise en main de tous les services ait lieu... s> 

• 9-9-1943 (Réunion des chefs de services). 

— Quelques fortes paroles de Georges Edinger : « ... Je 
compte sur la confiance de tous comme chacun pourra compter 
sur moi. Le Commissariat général demande que l'UGIF conti- 
nue. Lorsque le capitaine Briinner m'a libéré de Drancy, il 
m'a demandé de reprendre immédiatement mon travail et d'as- 
surer la bonne marche de l'UGIF et, de l'avis de tous ceux 
qui nous connaissent, c'est l'intérêt de tous nos coreligionnai- 
res... » 

• 13-9-1943 (Conseil d'administration). 

— Le Conseil est d'accord pour qu'il soit créé un Comité 
consultatif auprès du Conseil d'administration. Comité qui sera 
composé de chefs de services désignés dans chaque groupe et 
dont le secrétaire général serait rapporteur auprès du Conseil. 
Il est bien entendu que les membres du Conseil pourront assister 
à toutes les réunions de ce Comité. Les chefs de groupe dési- 
gneront dans leur groupe les personnes qu'ils proposent pour 
constituer le Comité qui pourra, en principe, être composé de 
15 membres... (Courteline à la rescousse.) 

• 14-9-1943 (Conseil d'administration élargi à certains 
chefs de services). 

— La discipline faisant la force principale des armées : 
« ... Mme Scheid-Haas ajoute que si, dans les divers services, 
il n'y a que des personnes capables et totalement occupées, il 
n'y aura plus d'indisciplines commises, le personnel travaillant 
sans cesse et avec intérêt. Il fournira en même temps un meilleur 
rendement... » 

• 5-10-1943 (Conseil d'administration). 

— Au premier octobre, il y a 479 appointés et 147 béné- 
voles à l'UGIF (chiffres autorisés : 552 et 225). 

• 12-10-1943 (Conseil d'administration). 

— A la suite des événements de la synagogue d'Enghien, 



200 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



il sera demandé aux Autorités occupantes si le port de l'étoile 
est ou non obligatoire à l'intérieur des temples... 

• 2-11-1943 (Conseil d'administration). 

— M. Edinger s'élève contre le fait que certains employés 
bénéficiant de l'allocation de salaire — déduction faite des 
assurances sociales — en abusent. Seules les maladies contrac- 
tées en service ou à l'occasion du service, pourront occasionner 
l'attribution de ces allocations. Le Conseil émet le vœu que les 
médecins chargés de la surveillance du service médical exercent 
un contrôle plus sévère... (Ce n'est pas encore le régime de 
Drancy qui règne au sein de l'administration de l'UGIF mais la 
reprise en main souhaitée par le nouveau patron est en bonne 
voie.) 

A l'ordre du jour, il y avait également ce point assez 
curieux : tenue du livre de police des maisons d'enfants ! 

• 4-11-1943 (Comité consultatif). 

— Allocution de Georges Edinger dont la péroraison est 
significative : « ... Un vœu pour finir, toujours le même : que 
chacun soit discret et évite les bruits tendancieux. Trop de 
bobards, soi-disant venant de l'UGIF, nous parviennent encore 
aux oreilles. Merci de votre attention. Assez causé. Et mainte- 
nant, au travail !... » 

Le docteur Vilenski demande que les congés accordés par 
des médecins autres que les médecins de l'UGIF ne soient vala- 
bles qu'après contrôle de ceux-ci. Que le demi-salaire ne soit 
pas accordé automatiquement aux malades mais seulement sur 
proposition des chefs de services. Qu'au bout de six mois, toute 
personne incapable de reprendre son travail soit rayée des 
contrôles du personnel. 

• 9-11-1943 (Conseil d'administration). 

— M. Edinger fait part de la visite qu'il a eue, d'une per- 
sonnalité belge venue l'entretenir d'un projet d'échange de 

10 000 citoyens allemands internés au Brésil contre 10 000 Juifs 
d'Europe. Le projet remis mentionnant un certain état d'avan- 
cement de l'étude de cette question en France, des précisions 
seront demandées aux Autorités allemandes pour savoir si ce 
projet, qui offre un certain intérêt, a un caractère d'authenticité. 

11 n'y aura jamais de Judenrat en France, au sens ou l'enten- 
dent les nazis et que seraient prêts à gérer les dirigeants de 
l'UGIF. En tout cas, ce n'est pas la bonne volonté qui manque 
au futur président général Edinger quand il signale qu'il 



LA VIE QUOTIDIENNE A L UGIF 



201 



« ... demandera au Commissariat général aux Questions juives 
que le personnel de l'UGIF soit assimilé aux fonctionnaires. > 



Là s'arrêtent ces documents et il est dommage que nous 
n'ayons pu consulter les procès-verbaux de 1944 et particulière- 
ment ceux des dernières semaines de l'occupation nazie alors 
que l'UGIF poursuivait son travail comme si de rien n'était. 

Les travaux du Conseil d'administration de l'UGIF zone 
sud sont également, en partie, conservés au CDJC mais les pro- 
cès-verbaux de séance ne contiennent aucune des formulations 
courtelinesques comme celles où excellent leurs collègues de la 
zone nord. Quelles que soient les motivations profondes des 
dirigeants de la zone sud, ils étaient trop fins politiques et trop 
intelligents pour commettre de pareilles bévues... 



202 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 20 



STATUT DU PERSONNEL DE L'UGIF ZONE NORD 

(1" mai 1942) 



Recrutement 

Article premier. — Les titulaires d'emplois des différents 
services de l'Union générale des Israélites de France sont astreints 
à l'observation stricte du présent statut. 

Article 2. — Pour être admis comme employé, les candidats 
hommes ou femmes doivent jouir de leurs droits, être français ou 
en possession de la carte de travailleur industriel étranger. 

Article 3. — Nul ne peut être admis au titre de titulaire dans 
les services de l'Union s'il n'a, au préalable, effectué son stage de 
un mois minimum. A l'issue de ce stage, les postulants sont nommés 
titulaires ou congédiés. Ils sont soumis, avant leur nomination, à 
une visite médicale par le médecin de l'Union. 

Article 4. — Des arrêtés du Conseil d'administration fixent 
les salaires, traitements, conditions de travail du personnel de 
l'Union. 

Article 5. — Le personnel de l'Union jouit des avantages 
(assurances sociales, allocations familiales, congés payés) suivant 
les décrets et lois en vigueur. 

Avancement 

Article 6. — L'avancement dans chaque emploi a lieu d'une 
classe à la classe immédiatement supérieure. Nul ne peut être nommé 
à la classe supérieure, ni recevoir une augmentation de traitement 
s'il n'est l'objet d'une proposition de son chef de service, agréée 
par le chef du personnel. Les propositions seront soumises au 
Conseil d'administration qui statuera. 

Article 7. — La promotion à la classe supérieure a lieu au 
choix ou à l'ancienneté. La durée minimum de temps requise pour 
une promotion à l'ancienneté sera de deux années et sera prononcée 
par le Conseil d'administration sur la proposition du chef du per- 
sonnel. 

Article 8. — Il sera tenu compte au personnel entrant à l'Union 
par suite de dissolution d'oeuvre, du temps de présence dans l'œuvre 
dissoute. 

Discipline 

Article 9. — Les peines disciplinaires qui peuvent être prises à 
l'égard du personnel sont, dans l'ordre de gravité : 

1 ° l'avertissement ou rappel à l'ordre ; 

3° révocation. 

2" blâme par lettre adressée au domicile de l'intéressé ; 

Article 10. — En cas de faute grave ou en cas d'urgence, les 
membres du Conseil d'administration ainsi que le chef du personnel 



LA VIE QUOTIDIENNE A L'UGIF 



203 



(sur proposition des chefs de services) pourront prononcer la 
révocation immédiate. 

Article 11. — Sont considérées comme fautes graves : le vol, 
l'injure envers un supérieur, le refus d'obéissance à un ordre donné. 

Article 12. — Le personnel révoqué aura droit au préavis 
habituel du personnel de sa profession respective, sauf pour celui 
renvoyé pour faute grave. 

Salaires 

Article 13. — Les traitements, salaires et indemnités sont fixés 
d'après le barème. Les traitements des employés qui, en raison de 
leur attribution, des avantages en nature afïérant à leurs emplois 
ou de la durée de leur travail ne peuvent entrer dans la classification 
ci-dessus, seront fixés par délibération spéciale du Conseil d'admi- 
nistration. 

Article 14. — Les employés de l'Union atteints d'une maladie, 
justifiée par un certificat médical, reçoivent leur salaire plein durant 
les trois premiers jours. Après cette date, ils bénéficient des assu- 
rances sociales et ne touchent plus de salaire. Toutefois, le 
Conseil d'administration sur la proposition du chef du personnel 
peut faire allouer à l'employé malade pour une durée maximum de 
trois mois une allocation qui en aucun cas ne peut dépasser le 
montant de son salaire (assurances sociales déduites). Les malades 
dont l'indisponibilité dépasse quinze jours sont obligatoirement 
visités par un médecin de l'Union qui adressera un rapport au chef 
du personnel. 

Article 15. — Toutes les dispositions du présent statut sont 
applicables à dater de ce jour. (CDJC-CDXIX, 10). 

Paris 1 er mai 1942 
Le vice-président du Conseil d'administration. 



204 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 21 



ANDRÉ BAUR, VICE-PRÉSIDENT DE L'UGIF (zone nord) 

ÉCRIT A DARQUIER DE PELLEPOIX 

POUR LUI DEMANDER DE SURSEOIR 

AU LICENCIEMENT DU PERSONNEL ÉTRANGER 

(9 février 1943) 



Monsieur le Commissaire général, 

« Depuis la création de l'Union, mes collègues et moi-même 
avons toujours été animés du désir d'entretenir avec vos services 
les meilleures relations et de soumettre scrupuleusement notre 
activité au contôle de votre cabinet mais nous devons avant tout 
consacrer nos efforts à accomplir la mission qui nous a été confiée 
par la loi du 29 novembre 1941. 

La complexité de cette mission nous a obligés à organiser un 
très grand nombre de services qui ne peuvent fonctionner normale- 
ment qu'avec un personnel qualifié. 

Il nous avait été impossible, étant donné les circonstances, 
d'engager parmi nos coreligionnaires des spécialistes ayant une 
compétence suffisante. Nous nous sommes donc efforcés, depuis la 
création de l'UGIF, d'organiser soit par des cours de perfectionne- 
ment soit par tout autre moyen, l'instruction de notre personnel et 
nous sommes parvenus malgré la difficulté de notre tâche à faire 
de nos chefs de services et de nos employés de véritables techniciens. 

Nous ne saurions donc, sans faillir à notre mission loyale, 
licencier des collaborateurs aujourd'hui compétents qu'il nous serait 
impossible de remplacer sans recourir à une improvisation dange- 
reuse, du fait de l'extension que nos services ont prise depuis la 
création de l'UGIF. 

En ce qui concerne le pourcentage des étrangers que nous 
employons, il me semble indispensable de vous rappeler les termes 
de ma lettre du 24 décembre 1942 : « ... Je crois utile de vous 
préciser qu'à l'époque du groupement obligatoire des œuvres juives, 
les services de la Sicherheitpolizei de l'avenue Foch nous avaient 
donné des instructions impératives pour que le personnel comprenne 
au moins 50 % d'étrangers. Plus tard, à la suite de diverses circons- 
tances et principalement de l'arrestation et de l'internement d'un 
grand nombre de nos coreligionnaires étrangers, nous avons été 
amenés à engager une majorité de collaborateurs français. C'est 
ainsi que notre personnel comporte aujourd'hui 282 étrangers sur un 
total de 815 employés... » Depuis l'indication de cette situation à 
fin novembre, nos efforts ont tendu à abaisser encore ce pourcentage 
qui est actuellement : 299 étrangers sur 919 employés. 

D'autre part, nous avons toujours engagé des étrangers unique- 
ment en situation régulière et pourvus de leur carte de travail. Nous 
les avons fait entrer dans nos services, non pas pour leur assurer 



LA VIE QUOTIDIENNE A L UGIF 



205 



une protection mais en tenant compte de leurs références et de leurs 
qualités professionnelles. La preuve en est d'ailleurs que les premiè- 
res cartes de légitimation ont été délivrées le 6 juillet 1942 ; par 
conséquent, tous les étrangers que nous avions engagés jusqu'à 
cette date et qui constituaient alors un pourcentage plus important, 
par rapport à la totalité du personnel étaient entrés à l'Union sans 
nourrir l'espoir d'une protection quelle qu'elle soit. 

Il importe également de tenir compte du fait suivant : 

L'UGIF a dû absorber, après leur dissolution par décret pris 
par le CGQJ, des œuvres israélites dont certaines étaient composées 
presque en totalité d'étrangers. 

Le personnel de ces œuvres était parfaitement au courant de 
leur fonctionnement, il n'était que normal de les conserver. C'est 
ainsi que lors de chaque dissolution augmentait le pourcentage de 
notre personnel étranger. 

J'ajoute que le licenciement du personnel étranger, en grande 
majorité bénévole, entraînerait une augmentation de nos charges en 
conduisant au remplacement de ce personnel par des employés 
appointés. 

Nous voulons espérer que devant l'importance de tous ces 
arguments d'ordre matériel, technique, financier et moral, vous 
voudrez reconsidérer la décision que vous avez prise et pour laquelle 
une solution devait intervenir le 15 février. Partant ce soir pour la 
mission que vous m'avez confiée en zone nouvellement occupée, je 
vous serais reconnaissant de bien vouloir me faire connaître à mon 
retour les dispositions que vous aurez prises... » (CDJC, Délibéra- 
tions du CA de l'UGIF, volume III). 



206 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 22 



LETTRE ADRESSÉE PAR RAYMOND-RAOUL LAMBERT 

A JACQUES HELBRONNER, 

PRÉSIDENT DU CONSISTOIRE 

(7 mai 1943) 



Monsieur le président, 

« Mon messager vous rendra compte des tristes événements 
qui se déroulent dans notre région depuis quelques jours et des 
arrestations auxquelles la police allemande a procédé à Marseille, 
en particulier dans la journée d'hier. 

Les Autorités françaises de la région nous ont écoutés et, avec 
une diligence à laquelle je dois rendre hommage, sont déjà inter- 
venues à Vichy et auprès des Autorités allemandes. Les Autorités 
d'occupation, même, ont accepté nos protestations et donné satis- 
faction à certaines demandes particulières. 

En ce qui concerne le fait que des arrestations collectives ont 
lieu désormais dans des locaux où les malheureux, comme nous- 
mêmes, pouvaient supposer qu'ils jouissaient du droit d'asile et du 
respect dû à la misère. Evénement assez grave pour mettre en 
question le principe et le fonctionnement même de nos services. 
Nous sommes déjà intervenus et nous intervenons sans tarder auprès 
des plus hautes Autorités d'occupation et des Autorités françaises 
tant à Marseille qu'à Paris et Vichy. Sans délai, j'ai donné du reste 
à mes bureaux locaux, des instructions administratives particulières. 

Mais il est une question de principe qui se pose pour le judaïsme 
français que, Monsieur le Président, vous le savez, nous n'avons pas 
accepté de représenter en zone sud puisque c'est le Consistoire 
central qui en reste, pour nous tous, la plus haute autorité. Au nom 
de toutes les familles éprouvées qui s'adressent à nous depuis quel- 
ques jours, je vous demande avec émotion d'intervenir à Vichy. 

Non seulement dans les rues, dans les œuvres de bienfaisance 
mais aussi dans les trains, des citoyens français sont, désormais, 
parce que Juifs et marqués comme tels, conformément à la loi, 
condamnés à la déportation. Il faut, sans délai, demander à notre 
gouvernement non plus seulement de protester vainement contre 
des mesures que nous savons contraires aux conventions en vigueur 
dans la zone d'opérations, mais d'exiger que cela cesse ou qu'ils 
avertissent publiquement nos coreligionnaires qu'il y a désormais 
danger pour eux de voyager car accepter que des représailles silen- 
cieuses frappent une seule catégorie de citoyens, c'est accepter d'être 
complice dans l'exécution. 

Veuillez agréer... » (CDJC-CCCLXIII, 89). 

Le directeur général 
R.-Raoul Lambert 

Dans les mois qui vont suivre, les deux hommes seront arrêtés, 
déportés et exterminés dans les camps de la mort, sans que l'on 
ait tenu le moindre compte de leur qualité de citoyen français... 



la vie quotidienne a l'ugif 207 

Annexe 23 



RAPPORT SECRET ÉMANANT DE L'UN DES SERVICES 

DU CGQJ APRÈS L'ARRESTATION D'ANDRÉ BAUR 

AU SIÈGE DE L'UGIF 

(30 juillet 1943, 16 heures) 



Rapport à Monsieur le Commissaire général 

J'ai l'honneur de rendre compte de deux ordres de faits qui pour 
intéresser des catégories différentes de personnes ne s'en rapportent 
pas moins aux incidents nés de la réorganisation du camp de Drancy. 

Je dois d'abord envisager, en y insistant spécialement, le cas 
suivant qui intéresse exclusivement des aryens employés à l'agence 
comptable de l'UGIF et dont certains sont des agents du Trésor. 

Voici les faits sans autre commentaire : le 30 juillet à 16 heures 
une employée aryenne de l'agence comptable, Mlle Suzanne Ber- 
niolle se trouvait pour raison de service, dans les locaux de l'UGIF 
29, rue de la Bienfaisance. Une descente de police allemande ayant 
eu lieu à ce moment, Mlle Berniolle démunie de ses papiers d'iden- 
tité a demandé par téléphone à sa sœur Mlle Andrée Berniolle de 
venir les lui apporter. Afin de certifier l'aryanité de l'employée en 
question, MM. Boussard et Lebon, chefs de service de l'agence 
comptable, ont accompagné Mlle Andrée Berniolle au 29, rue de la 
Bienfaisance et ont été arrêtés en même temps que leurs deux 
employées. M. Couturier, receveur-percepteur des finances et agent 
comptable de l'UGIF, élève une vive protestation et demande une 
intervention personnelle de Monsieur le Commissaire général pour 
que les quatre personnes ci-dessus soient relâchées et cessent d'être 
confondues avec des internés juifs. 

La seconde série d'arrestations vise des dirigeants et chefs des 
services juifs à l'UGIF. 

Le 23 juillet, M. André Baur vice-président de l'UGIF a été 
arrêté dans les locaux de l'UGIF ainsi que M. Israélowicz, chef du 
service de liaison avec les Autorités d'occupation, comme garants du 
retour de deux évadés du camp de Drancy. 

M. Israélowicz a été, quelques heures après, libéré, en recevant 
pour mission de procéder à la recherche des fugitifs. Afin de donner 
satisfaction aux Autorités allemandes, MM. Stora et Weill-Hallé 
membres du Conseil d'administration se sont rendus à Nice et à 
Lyon dans l'espoir de trouver quelques renseignements que, 
d'ailleurs, ils n'ont pu réunir. 

Le 29 juillet au matin, en vue d'une conférence sur le ravitaille- 
ment du camp de Drancy, MM. Ernest Weill et Brunner, chefs de 
service des cantines ont été convoqués au camp. 

Pour le même motif, à 11 heures du matin, M. Marcel Lévy, 
chef de service des approvisionnements et M. Israélowicz ont été 
appelés à leur tour au camp. M. Armand Katz, secrétaire général, 
qui avait eu la veille une conférence avec la préfecture de la Seine 



208 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



et les services de ravitaillement les a accompagnées bénévolement. 

Le même jour, à 18 heures, l'UGIF était avisée qu'aucun d'eux 
ne rentrerait et elle a été invitée à leur expédier leurs valises. 

Le 30 juillet vers 11 heures 30, le centre de la rue de la Bien- 
faisance a été bloqué par la police allemande. Tout le personnel, y 
compris les employés aryens de l'Agence comptable, dont il a été 
question dans la première partie du présent rapport ont été amenés 
dans deux cars, vraisemblablement à destination de Drancy. Le 
centre est actuellement fermé et gardé. 

Vers 14 heures, MM. Stora et Edinger, membres du Conseil 
d'administration ont été invités par téléphone à se présenter à 
17 heures au camp de Drancy pour y rencontrer l'Hauptsturmfùhrer 
Briinner. 

Le personnel de l'UGIF ainsi que les dirigeants demeurés en 
service se montrent extrêmement inquiets des suites que peuvent 
comporter ces diverses arrestations. 

En conclusion de cet exposé des faits, je me permets de solliciter 
de Monsieur le Commissaire général, en accord avec M. Couturier, 
une démarche en vue de la libération immédiate des aryens empri- 
sonnés, sans aucun doute par erreur, puisque sans motif plausible. 

Il me semble, en second lieu, qu'aucune disposition législative 
n'étant intervenue pour modifier la loi française du 29 novembre 
1941 qui a institué l'UGIF comme établissement public, il serait 
de stricte logique de ne pas mettre « l'Union » hors d'état de satis- 
faire à la mission qui lui a été dévolue. A l'heure actuelle, si 
MM. Edinger et Stora sont mis en état d'arrestation, il ne se trouvera 
plus personne qui soit investi d'un mandat régulier pour signer les 
ordonnances de paiement. (CDJC-XXVIII, 182). 



CHAPITRE VI 



DANS LES CAMPS 

DE TRAVAILLEURS AGRICOLES 

DES ARDENNES 

Les vertus de l'action sociale 



Nous avons déjà eu l'occasion de noter que, dans une 
résolution datée du 21 avril 1941, le Consistoire central faisait 
preuve d'une bonne volonté peu commune en soumettant au 
CGQJ Xavier Vallat, la proposition suivante : 

« ... que vu la déficience de la main-d'œuvre agricole 
en France, les étrangers israélites actuellement en chô- 
mage ou internés dans les camps soient utilisés au maxi- 
mum de leurs capacités pour l'économie nationale... » 

Bon prince, Xavier Vallat reprenait la balle au bond et, 
quelques jours plus tard, il répondait à Jacques Helbronner 
président du Consistoire : 

« ... C'est très volontiers que les étrangers israélites, 
actuellement en chômage seront utilisés pour combler la 
déficience en main-d'œuvre agricole de la France... » 

Même si cet échange de correspondance, tout empreint 
d'urbanité, n'avait encore aucun objet précis, la démonstration 
était faite d'une certaine connivence entre les hommes de 
Vichy et les porte-parole de la bourgeoisie juive française. Il 
convient de mettre à l'écart les « métèques », qui gênent tant 
les tenants de la « Révolution nationale » de Pétain. Bon nombre 
de notables juifs français désirent faire savoir au nouveau régime 
qu'ils n'ont rien de commun avec leurs « coreligionnaires » 
originaires de l'Europe centrale. C'est là une profession de foi 
qui peut également avoir comme avantage de mettre ces nota- 
bles à l'abri d'éventuelles persécutions. 

Ce qui peut paraître une simple idée lancée par les notables 
du Consistoire, en zone sud, ne reste pas longtemps dans la 
boîte aux idées. L'initiative a dû sembler de qualité puisqu'en 
zone nord les dirigeants du Comité de coordination des Œuvres 



210 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



de bienfaisance juives du Grand-Paris s'en ouvrent à leur tour 
au CGQJ. Nous n'avons pas de trace de cette initiative mais 
cette démarche se trouve confirmée par l'existence d'une lettre 
adressée au secrétaire général du Comité de coordination par 
Jacques Ditte, directeur du statut des personnes au CGQJ. 
Cette lettre qui n'est pas datée peut être située au début de 
l'été 1941 : 

« ... Comme suite à la visite que vous avez bien 
voulu me faire, je suis heureux de vous confirmer que 
j'approuve entièrement les efforts de votre Comité de 
coordination tendant à procurer du travail, dans l'agricul- 
ture particulièrement, aux Israélites privés de leur travail 
et de leur gagne-pain, par l'application des lois et ordon- 
nances concernant le statut des Juifs. J'espère que votre 
action permettra de soulager des infortunes et de travailler 
utilement pour le bien de la collectivité française... » 
(CDJC-CDXXVII, 4). 

Dès lors, l'affaire semble bien engagée. Il suffit de laisser 
agir les bonnes volontés. Tous sont pressés et l'affaire doit abou- 
tir rapidement. Ce qui, au départ, est une proposition des nota- 
bles juifs, devient très vite une exigence des nazis. Ce qui est 
de bonne guerre. En effet, le 18 août 1941 : 

« ... Le Comité de coordination convoqua les repré- 
sentants de toutes les œuvres juives pour leur présenter 
une demande des SS de livrer 6 000 Juifs à des travaux 
d'assainissement des régions marécageuses des Ardennes, 
pour le compte d'une compagnie colonisatrice allemande. 
La demande se situait trois mois après l'internement des 
Juifs polonais à Pithiviers et Beaune-la-Rolande. Elle était 
accompagnée d'une menace à l'adresse des représentants 
des œuvres qui n'exécuteraient pas la demande mais en 
promettant de ne plus interner de Juifs si elle était exé- 
cutée... (1) » 

Nous nous trouvons, ici, en présence d'un acte de colla- 
boration objective tout à fait caractérisée. Tout d'abord avec 
les Autorités de Vichy et ensuite tout naturellement avec les 
nazis (même si l'apparence de la contrainte peut être prise en 

(1) Les Organisations juives sous l'occupation allemande (Les 
Editions du Centre). 



DANS LES CAMPS DE TRAVAILLEURS AGRICOLES 211 

considération). Bien entendu, il s'agit d'un marché de dupes 
peu commun. Par la suite, bien que les dirigeants de l'UGIF 
s'efforceront toujours d'expliquer qu'il n'y avait pas de filiation 
directe entre le Comité de coordination et l'Union, on peut 
noter dans le procès-verbal du Conseil d'administration de 
l'UGIF zone nord du 6 juillet 1943 : « ... nous nous efforcerons 
d'accroître le nombre des travailleurs partant vers les Arden- 
nes... » 



Seuls les spécialistes connaissent ce sigle de GTE qui 
recouvre l'appellation des Groupements de travailleurs étran- 
gers. Il y en eut de nombreux en France mais celui des Arden- 
nes avait ceci de particulier qu'il fut largement patronné par 
l'UGIF. Aux plus misérables, aux plus menacés, aux Juifs 
étrangers particulièrement on fait miroiter au cours du dernier 
trimestre de 1941 l'intérêt qu'il y aurait à travailler la terre 
dans des zones d'où les paysans sont partis et où la sécurité 
serait pratiquement assurée. De nombreuses rafles ont déjà été 
effectuées et cette solution, sans enthousiasmer un grand nombre 
de personnes, trouve malgré tout un certain écho. Quelques 
centaines d'hommes et de femmes vont faire ce pari de se 
recycler à la terre, d'autant plus que de nombreuses activités 
sont interdites aux Juifs au fur et à mesure que les mois passent. 
Bien sûr, on ne promet pas monts et merveilles aux candidats 
mais on leur affirme que les salaires seront suffisants pour vivre 
à la campagne, qu'il y aura des allocations pour les familles et, 
surtout pour ceux qui abandonnent leur appartement, on promet 
que le loyer sera payé et les meubles protégés. C'est une garan- 
tie qui n'est pas négligeable d'autant plus qu'on laisse entendre 
aux candidats que cette épreuve sera peut-être dure mais mieux 
vaut travailler la terre dans les Ardennes que d'être déporté en 
Silésie. 

Il est difficile de décrire ce que fut exactement l'histoire 
du GTE des Ardennes. Difficile de savoir qui, au Comité de 
coordination des Œuvres de bienfaisance puis à l'UGIF était 
le promoteur de ces camps de travailleurs agricoles. Il semble, 
à la lecture de certaines lettres que ce fut Israélowicz le prin- 
cipal instigateur de ce retour à la terre mais un certain nombre 
de dirigeants de l'UGIF y furent mêlés et particulièrement Fer- 
nand Musnik, membre du Conseil d'administration, ainsi que 
Mme Toni Stern du Service social. 



212 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Quel est le climat dans ces colonies agricoles placées sous 
le commandement de chefs de cultures allemands dirigeant les 
groupes de travailleurs juifs pour le compte de la société 
Ostland ? Dans la correspondance, on parle parfois de travail 
forcé, d'autres fois il est question de travailleurs volontaires. 
Ce qui est certain, c'est que les hommes et les femmes, parfois 
accompagnés de leurs enfants, voire de leurs parents, partent 
dans les Ardenncs en possession d'un contrat apparemment en 
bonne et due forme, délivré par l'administration militaire alle- 
mande, contrat renouvelable par périodes (non définies). 

De fin décembre 1941 à fin novembre 1943, une corres- 
pondance très dispersée et sur des sujets sans liens véritables 
permet malgré tout de reconstituer ce que fut l'existence des 
travailleurs de ce GTE, contrôlé par des bureaucrates parasi- 
taires de base, mis en place par l'UGTF. Un délégué régional, 
des chefs, des sous-chefs font régner l'ordre pour le compte 
des nazis et comme la vie est dure, le service social de l'UGIF 
qui est plein de sollicitude pour la misère humaine va s'em- 
ployer à consoler les plus méritants en complétant leur salaire 
ou leur équipement, selon les cas. 

Les travailleurs agricoles des Ardennes vivent dans un 
état proche du dénuement et sont, par force, transformés en 
quémandeurs. Des centaines de lettres attestent leur misère 
car le salaire qu'ils perçoivent représente moins du tiers du 
salaire moyen d'un employé de l'UGIF : entre 15 et 30 francs 
par jour. Chaque lettre réclame soit de l'argent pour survivre, 
soit des vêtements. Tout manque. Les malades ne sont pas 
payés, ceux qui ne fournissent pas la norme voient leur salaire 
diminuer. Parfois même les salaires diminuent sans aucun 
motif. L'hiver il fait froid, la région est humide et il y a de 
nombreux malades et les médecins sont rares. Cela n'empêche 
pas l'UGIF par le canal de son journal de continuer d'informer 
les Juifs de zone nord que l'on peut partir travailler dans les 
Ardennes, à des conditions avantageuses. 

Dans les archives de l'UGIF, nous avons pu consulter 
deux dossiers différents : l'un est consacré à une correspondance 
entre la direction de l'UGIF et les petits chefs mis en place 
dans la région, l'autre contient surtout des lettres émanant des 
travailleurs qui se plaignent de leurs conditions d'existence. 
Dans les deux cas, l'UGIF apparaît comme une puissance loin- 
taine, hautaine, dont dépendent des centaines d'hommes et de 
femmes d'autant plus désespérés qu'ils sont déjà bassement 
exploités par les chefs de culture nazis qui les commandent. 



DANS LES CAMPS DE TRAVAILLEURS AGRICOLES 



213 



Les travailleurs sont installés soit dans des fermes aban- 
données par leurs propriétaires soit dans des cantonnements 
sommairement aménagés pour eux. La vie y est dure et le tra- 
vail intense, au-delà des forces de ces tailleurs, casquettiers ou 
petits commerçants qui ont choisi l'exil sur ces terres de l'Est 
de la France. A l'arrivée, tous ont reçu communication d'un 
règlement draconien (2). 

Par groupes de vingt à trente, auxquels il faut ajouter par- 
fois leurs familles, les travailleurs agricoles sont cantonnés dans 
de nombreux villages ou lieux-dits de la région de Sedan : Pully, 
Saint-Marceau, Bulson, Le Radois, Brévilly, Villemontry, 
Tétaigne, Poix-Terron, Beaumont-en-Argonne, Francheval, 
Dom-le-Mesnil, Frénois, Haut-Chagny, Remaucourt, Ecly, 
Chaumontagne, Pernaucourt, Pierre-Singley, Illy, Margny, Cha- 
landry, Maison-Blanche. D'autres seront installés dans le sec- 
teur de Rethel, en 1943, mais en plus petit nombre. 

L'essentiel du courrier administratif de l'UGIF concerne 
un échange de correspondance entre Fernand Musnik, membre 
du CA de l'UGIF et L. J. Eskenazi, Obman, c'est-à-dire chef des 
équipes de travailleurs. C'est par ce courrier que l'on peut tenter 
de comprendre ce que furent les camps de travail agricole des 
Ardennes (CDJC-CDLXV). 

• 6 mars 1942 : Lettre de Fernand Musnik à L. Eskenazi, 
particulièrement édifiante : « ... Un nouveau convoi de travail- 
leurs partira mardi 10. Nous avons prévenu ces hommes des 
réelles conditions et leur avons enlevé les illusions qu'ils pou- 
vaient avoir. Cela vaut mieux et ceux qui viendront réellement 
ne feront pas d'ennui... » Cette lettre prend un tout autre sens 
quand on sait qu'à la même période, le Bulletin de l'UGIF 
publie chaque semaine un communiqué incitant à s'enrôler 
pour les Ardennes et qui est plein de promesses (3). Il s'agit 
là d'une remarquable division du travail. Dans le journal de 



(2) Voir en annexe 24. 

(3) En fait, ce communique connaîtra plusieurs moutures. Dans 
le numéro 2 du Bulletin daté du 23-1-1942, on pouvait lire : 
« ... L'UGIF continuera à assurer le départ d'ouvriers agricoles dans 
la région de Sedan. Nous espérons obtenir pour eux des suppléments 
de salaires et pour leurs familles diverses allocations... ». A partir du 
numéro 8, daté du 13 mars 1942, on améliore l'appât en affirmant : 
« ... Nous avons obtenu pour eux des suppléments de salaires... ». Jus- 
qu'au numéro 20 du Bulletin daté du 3 juin 1942, c'est cette seconde 
version qui sera utilisée. A partir du numéro 21, daté du 12 juin, 
cette phrase concernant les avantages mirifiques obtenus disparaîtra 
complètement. Par contre, on précisera que les ouvriers agricoles partent 
travailler pour le compte de la société Ostland. 



214 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



l'UGIF, le metteur en scène Léo Israélowicz racole du per- 
sonnel mais à la direction officielle, Fernand Musnik, l'homme 
froid et distant peut se permettre de dire la vérité à ces hommes 
que l'on envoie travailler la terre pour le compte des nazis. 

• 23 mars 1942 : L'optimisme ne règne pas dans les can- 
tonnements des Ardennes. Les salaires diminuent parfois et la 
grogne qui s'en suit déplaît fort aux bureaucrates de l'UGIF 
mis en place localement. L. Eskenazi, en commis fidèle trans- 
met régulièrement des informations sur le moral des troupes et 
leur comportement au travail. Fernand Musnik admet très mal 
le laisser-aller et il l'exprime en des termes que ne renierait 
pas un patron de combat : « ... Pouilly. Nous sommes surpris 
de l'incapacité des deux travailleurs que vous nous signalez. Le 
faible d'esprit nous avait été indiqué par le médecin comme 
ne devant pas être chargé de responsabilités mais comme par- 
faitement capable de travaux agricoles, une fois chargé de 
tâches précises à accomplir. Quant au second, nous pensons 
qu'une fois désinfecté, nettoyé, épouillé, il pourra reprendre 
sa place dans le groupe, à charge pour le chef de file de veiller 
à ce que ce travailleur ne retombe pas dans un état de saleté 
aussi repoussant... » 

• 25 mars 1942 : Fidèle à ses principes, l'UGIF joue à 
fond le rôle d'organisation charitable : on envoie des couver- 
tures, du linge de corps et parfois un peu d'argent. Cela n'écarte 
pas le souci majeur, constant : connaître l'état du personnel 
présent pour constituer, là encore, des fichiers (lettre de Fer- 
nand Musnik à Eskenazi). 

• Avril 1942 : En principe, les travailleurs des Ardennes 
ont droit à des permissions mais quand le travail l'exige les 
permissions sont supprimées. Alors, l'UGIF s'emploie à faire 
parvenir des renforts pour réaliser les normes requises par l'ad- 
ministration nazie. Bien sûr, cela ne contribue pas à diminuer 
le rythme du travail et, à l'étonnement de l'UGIF, ne permet 
pas toujours de faire obtenir les permissions de huit jours tous 
les trois mois qui avaient été promises lors de l'engagement des 
travailleurs. 

C'est un certain Schultze Berge qui joue le rôle de patron 
pour le compte de la société Ostland (qui assure depuis les 
Ardennes le ravitaillement de l'armée allemande) et peu lui 
importe d'accorder des permissions. Le travail avant tout. 

Les échanges de lettres entre Musnik et Eskenazi ne bros- 
sent pas un tableau très réjouissant de la situation. La plupart 



DANS LES CAMPS DE TRAVAILLEURS AGRICOLES 



215 



du temps, village par village, la réalité est désastreuse. Le ravi- 
taillement est mauvais, les salaires de plus en plus bas, le tra- 
vail de plus en plus intensif. Les travailleurs réagissent avec 
aigreur en constatant le peu de droits qu'on leur accorde malgré 
le contrat signé. « ... Mais, commente Fernand Musnik, nous 
n'y pouvons rien car les conditions sont, noir sur blanc, ce 
qu'elles sont... » 

A l'occasion, Eskenazi a dû se faire délateur car un cour- 
rier de Musnik constate : « ... La situation est très difficile, nous 
le regrettons d'autant plus que cela est dû à la mauvaise volonté 
des travailleurs. Espérons que Kaminski reviendra à de meil- 
leurs sentiments. Quant à Braitmann, il est évident qu'il ne peut 
continuer à perdre son temps et à manger de l'argent... » 

Manger l'argent des nazis, quel crime abominable ! Com- 
ment ces travailleurs pourraient-ils se comporter avec enthou- 
siasme dans cette situation de semi-servage alors que les contrats 
signés sont rarement respectés par le geôlier avec la quasi- 
approbation du fidèle serviteur de l'UGIF locale qui explique 
tranquillement par courrier du 21 avril 1942 que le salaire ini- 
tial de 30 francs par jour avait été calculé en fonction d'un 
certain rendement donc plus fort si la norme était dépassée ; 
cela sous-entendant que les salaires pourraient être plus faibles 
si la productivité n'était pas bonne. En fait, ces travailleurs per- 
çoivent environ 660 francs par mois alors que les hauts bureau- 
crates de la rue de Téhéran qui les traitent, à l'occasion, de fai- 
néants s'accordent des salaires de 5 000 francs par mois et plus 
(les employés étant payés de 2 000 à 3 000 francs). 

Un ouvrier tombe-t-il malade, il n'est plus payé. Si sa 
femme restée à Paris réclame un secours on fait une enquête 
à son domicile, etc. Régulièrement, pourtant, des groupes de 
15 à 20 travailleurs quittent la région parisienne pour les 
Ardennes. D'autres comme les internés du camp de Mérignac 
en Gironde se font affecter dans l'Est croyant ainsi avoir la 
vie sauve. Et ces hommes, avec leurs femmes parfois, partent 
car si difficiles que soient les conditions de travail dans les 
Ardennes (cela commence à se savoir) tout cela semble accep- 
table pour éviter le risque de la déportation et nous verrons que 
c'est un faux calcul savamment entretenu par l'UGIF zone nord. 

Parfois, certains s'évadent de ce qui n'est qu'une anti- 
chambre des camps de concentration. C'est à chaque fois le 
Kreislandwirt (responsable agricole allemand du secteur) qui 
prévient de la fuite et voilà quelles sont les réactions de Fer- 
nand Musnik dans une lettre du 28 avril 1942 : « ... Si les tra- 



216 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



vailleurs circulent sans s'être fait visés, ils ne sont pas en règle 
et circulent à leurs risques et périls. Nous dégageons toute res- 
ponsabilité quant à ce qui pourrait leur arriver... » 

On se sauve des différents villages où sont cantonnés les 
travailleurs et à la direction de l'UGIF on est très surpris : 
« ... Nous ne comprenons pas cette attitude et nous demandons 
des explications. » Par contre on passe rapidement sur un cer- 
tain nombre de faits extrêmement graves : pas de médecins 
pendant des mois et surtout aucune connaissance exacte de la 
durée des contrats : « ... Nous allons faire une demande au 
Militarbefehlshaber pour avoir des précisions sur la durée des 
contrats dans les Ardennes... » et toujours cette obsession des 
fichiers : « ... nous vous demandons que les listes de présence 
que vous nous enverrez soient tout à fait exactes... » (lettre du 
28 avril 1942). 

On change souvent les chefs de groupe dans les différents 
centres de travail car, n'est-ce pas, il convient d'être efficace 
dans l'accomplissement de la besogne et puis il faut éloigner 
les auteurs de bavures qui prennent leur rôle trop au sérieux 
et s'érigent en exploiteurs de leurs camarades. L'encadrement 
doit être efficace, c'est plus important que les problèmes angois- 
sants des ouvriers qui ne tiennent pas seulement aux questions 
de salaires. La morgue des bureaucrates de l'UGIF s'exprime 
dans presque toutes les lettres quand il s'agit de parler des 
besoins les plus pressants : « ... Mme Quperwasser demande 
une couverture pour son mari. En a-t-il vraiment besoin ? 
Hoszwald de Bulson avait demandé que sa famille soit secourue. 
L'enquête ne prouve pas de besoin immédiat. La famille est-elle 
vraiment nécessiteuse ? » (lettre de Musnik du 21 mai 1942). 

On rechigne à secourir les travailleurs non sans avoir lon- 
guement ergoté, on répond que la demande ne peut être étudiée 
que par un autre service et qu'il faut écrire à nouveau. Cela 
s'adresse à des ouvriers qui passent dix à douze heures par jour 
aux champs et qui le soir sont fourbus, malades de détresse et 
d'inquiétude. Avec les petits chefs que l'on a nommé sur place, 
le ton est très différent même si parfois il convient de freiner 
leur rapacité. Dans une lettre du 27 mai 1942 Fernand Musnik 
morigène gentiment le chef (Obman) Eskenazi qui réclame 
1 000 francs par mois pour ses frais : « ... Nous savons que 
vous faites des frais mais vous devez tenir compte également 
que vous touchez de l'Ostland une petite somme pour cela et 
que, d'autre part, nous versons à votre femme une somme de 
25 francs par jour comme supplément de salaire pour vous... » 



DANS LES CAMPS DE TRAVAILLEURS AGRICOLES 



217 



Les chefs ne travaillent guère mais comme ils doivent veil- 
ler à la bonne marche des opérations on leur accorde un cer- 
tain nombre de faveurs et ces pourboires royaux sont scanda- 
leux comparés aux salaires des travailleurs qui gagnent tout 
juste de quoi ne pas mourir de faim. Cela n'empêche pas 
l'UGIF de multiplier les mises en garde. En effet, en date du 
8 mai la direction de l'UGIF envoie la note suivante : 



« Note pour les travailleurs des Ardennes. Nous 
croyons de notre devoir de signaler aux travailleurs des 
Ardennes la lettre du Kreislandwirt adressée à l'UGIF en 
date du 4 mai 1 942. Nous extrayons de cette lettre un pas- 
sage particulièrement important qui est le suivant : 

"Nous sommes en pleines semailles et avons un besoin 
pressant de tous les travailleurs. A l'avenir, nous considé- 
rons chaque évasion comme un acte de sabotage contre 
notre ravitaillement et notre économie de guerre. Aussi, 
nous agirons en conséquence..." 

Les travailleurs sont ainsi prévenus que tout départ 
du lieu de travail, sans autorisation, les ferait tomber sous 
le coup des ordonnances allemandes contre le sabotage et 
que, s'ils se trouvaient dans ce cas, il serait impossible à 
l'Union de tenter la moindre démarche pour les y sous- 
traire. 

Nous espérons donc que tous les travailleurs compren- 
dront qu'il est de leur intérêt de rester fidèles au contrat 
qu'ils ont souscrit avec la société Ostland... » 

On comprend l'inquiétude des dirigeants de l'UGIF car, 
en fait, ils se sentent menacés par les évasions qui se produisent 
régulièrement. Ainsi, au 1" juin il devrait y avoir 143 travail- 
leurs dans le district de Sedan mais comme les effectifs signalés 
par Eskenazi ne mentionnent que le chiffre de 125, on demande 
à l'Obman de préciser : le nombre de présents sur place, le 
nombre de permissionnaires, les malades évacués, les évadés. 

Le 6 juin 1942 alors que le port de l'étoile jaune est 
devenu obligatoire en zone nord pour les Juifs âgés de plus de 
6 ans, la direction de l'UGIF se préoccupe activement de cette 
question et, à plusieurs reprises on espère, par courrier, que 
les travailleurs des Ardennes sont bien en règle sur ce point. 
D'après une lettre du cabinet du préfet des Ardennes en date du 
16 juin 1942 et adressée à Eskenazi, il apparaît que les tra- 
vailleurs des Ardennes qui se trouvent dans la région de Sedan 



218 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



sont au nombre de 133 puisqu'il est chargé de faire parvenir 
399 étoiles (soit 3 par personne) en échange d'un point de 
textile. 

Les rafles des 16 et 17 juillet 1942 n'épargnent pas les 
familles des travailleurs des Ardennes qui sont restées dans la 
région parisienne et Fernand Musnik informe Eskenazi le 
24 juillet 1942 : 

« ... Nous sommes particulièrement tristes de vous 
annoncer que notre deuxième démarche pour faire libérer 
les familles des travailleurs des Ardennes a échoué. Il 
nous a été répondu que, seuls les travailleurs de la fourrure 
étaient protégés... Comme vous le voyez, ils ne tiennent 
pas, vis-à-vis de nous, les promesses verbales qui avaient 
été faites à M. Israélowicz lors du début des engagements 
dans les Ardennes... » 

Illusions perdues ou mise en scène de rigueur ? Personne 
ne peut plus répondre à cette question. Ce qui est certain, c'est 
que l'UGIF présentait, pour les nazis, l'avantage d'entretenir 
ces illusions. 

Pourtant les choses se gâtent entre la direction de l'UGIF 
et les petits chefs qui n'en font qu'à leur tête sans en référer 
en haut lieu. Une lettre de Musnik à Eskenazi du 28 juillet 1942 
le montre parfaitement : 

« ... Nous nous étonnons que vous soyez venu à 
Paris, sans être passé nous voir. Nous aurions pourtant 
aimé nous entretenir avec vous de la situation nouvelle 
créée par les récents événements. 

Nous avons appris que vous étiez passé voir 
M. Israélowicz et nous pensons, par conséquent, que vous 
êtes en possession de tous les renseignements concernant 
la situation à Paris et le peu qu'il est possible de faire pour 
les ouvriers des Ardennes et leurs familles. 

En conséquence, nous vous interdisons de dire ou 
d'écrire à qui que ce soit que M. Musnik est en mesure de 
faire quelque chose. Nous vous interdisons de dire ou 
d'écrire que si quelqu'un a des ennuis en raison de la 
situation actuelle, il n'a qu'à aller voir M. Musnik qui 
arrangera les choses. Vous savez très bien qu'il nous est 
impossible de faire plus que ce que nous avons fait, d'une 
part et que, d'autre part, toutes les relations avec les ser- 
vices des Autorités occupantes passent par M. Israélowicz. 



DANS LES CAMPS DE TRAVAILLEURS AGRICOLES 



219 



II faut donc pour toutes démarches directes auprès 
des Autorités occupantes ou pour arranger toutes diffi- 
cultés créées sur l'ordre des Autorités allemandes, s'adresser 
à M. Israélowicz, service 14... » 



Cette lettre montre bien l'ambiguïté des dirigeants de 
l'UGIF au sujet des Ardennes. En effet, ce GTE était bien 
différent des autres groupements de travailleurs étrangers dis- 
séminés en France car c'était le Comité de coordination, puis 
l'UGIF qui dès le début, en 1941, en avaient été le promoteur. 
Empêtrés dans leurs contradictions, voulant ménager les sus- 
ceptibilités, les dirigeants de l'UGIF commençaient à rejeter 
les responsabilités qu'ils se refusaient à endosser après avoir 
entraîné des travailleurs dans ces camps de travail. 

• 31 juillet 1942. Un nouveau convoi de 40 personnes 
(23 hommes et 17 femmes) part pour les Ardennes et Fernand 
Musnik qui a le sens de la hiérarchie écrit à Eskenazi sur un 
ton tout à fait hautain. Dans le même temps, il lui fait com- 
prendre qu'il n'est plus nécessaire de dorer la pilule aux tra- 
vailleurs : « ... Il est indispensable d'expliquer la vérité à tout 
le monde, aussi triste soit-elle, avec la délicatesse nécessaire 
mais il ne faudrait à aucun prix donner de faux espoirs aux 
gens et donner des promesses que nous serions incapables de 
tenir... » De nouveau, il n'y a plus de médecin pour assurer le 
contrôle sanitaire des travailleurs. Il est vrai que la place offerte 
n'est pas une sinécure et les volontaires ne se bousculent pas. 
Cette situation est d'autant plus grave qu'un deuxième groupe 
de plusieurs dizaines de travailleurs a été installé dans la région 
de Rethel cette fois au début de septembre 1942. Cependant, 
les convois pour la région de Sedan se poursuivent au même 
rythme. 

En principe, les appartements des travailleurs des Ardennes 
dont le nom figure sur des listes spéciales sont protégés et 
Israélowicz affirme, toujours au cours de ce mois de septembre, 
que si les scellés ont été apposés « ... ils seraient certainement 
retirés ». Ce n'est là qu'une affirmation parmi d'autres car 
même quand le service social de l'UGIF paie parfois le loyer, 
rien ne s'oppose à l'enlèvement des meubles et objets de valeur. 

• Octobre 1942. Les transports de travailleurs vers les 
Ardennes se poursuivent régulièrement. Dans de nombreux cas, 
cela semble la seule échappatoire possible pour éviter l'interne- 
ment à Drancy et, pourtant, l'UGIF ne promet plus rien de 



220 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



particulièrement reluisant. Dans une lettre du 19 octobre 1942, 
Fernand Musnik va même jusqu'à préciser, à propos des certi- 
ficats de sauvegarde : « ... Il est absolument impossible de donner 
de tels certificats aux familles des travailleurs : la seule chose 
que nous puissions faire est de donner à la famille un certificat 
comme quoi un de ses membres travaille dans les Ardennes 
pour la WOL III, malheureusement, de tels certificats n'ont 
pas été très efficaces... » 

• 22 décembre 1942. A nouveau le problème des salaires. 
Musnik compatit : « ... Nous sommes tout à fait désolés que les 
salaires et particulièrement ceux des femmes soient aussi bas... » 
En fait, il semble que les salaires aient été diminués comme le 
confirme une autre lettre : «... le suis très heureux d'apprendre 
que la diminution de salaires n'a pas été effectuée pour tous 
les groupes... » 

• 18 février 1943. Les relations ne se sont pas améliorées 
entre le chef Eskenazi qui veut élargir son pouvoir et l'UGIF. 
A ce sujet Fernand Musnik lui écrit : «... Je vous prie de vous 
en tenir strictement à votre rôle de Obman, c'est-à-dire repré- 
sentation et défense des intérêts des travailleurs juifs des Arden- 
nes auprès des Autorités allemandes... » Le Obman a pris son 
rôle très au sérieux et son courrier porte en tête un superbe cachet 
en langue allemande précisant ses fonctions. 

• Mars 1943. Le courrier paraît s'espacer (c'est du moins 
l'impression que laissent les archives car le courrier n'est pas 
numéroté). Ce n'est plus Fernand Musnik qui assure désormais 
le contact avec Eskenazi mais Mme Toni Stern. Le ton des 
lettres change et devient, sinon plus chaleureux, moins hautain. 

• 25 juin 1943. Une lettre de Mme Toni Stern justifie les 
craintes que les travailleurs pourraient avoir au sujet de leurs 
appartements : « ... Nous avons fait le nécessaire pour la pro- 
tection des appartements. Malheureusement, pas mal de ceux-ci 
ont été déménagés entre-temps et, dans ce cas, M. Israélowicz 
ne peut rien faire. » Une lettre d'un travailleur des Ardennes, 
non datée donne une idée approximative des conditions dans 
lesquelles sont traités les hommes et les femmes qui se sont 
exilés là-bas. L'auteur de la lettre note que sur le plan de la 
nourriture il n'y a pas à se plaindre « dans la conjoncture 
actuelle » mais : « ... Quant au travail — point central de la 
question — je devrais m'étendre plus explicitement pour bien 
saisir ce problème dans son ampleur. De prime abord, je vous 
rappelle que je n'ai aucune critique à formuler à l'adresse de 



DANS LES CAMPS DE TRAVAILLEURS AGRICOLES 



221 



nos employeurs mais au comité organisateur dont les méfaits 
faussent tous les calculs et les meilleures intentions. » 

« Nous sommes ici 50 hommes sous la direction d'un 
seul chef. Ici à l'arrivée, on s'est scindé en trois groupes, 
chaque groupe ayant son chef. Au groupe dont je fais 
partie, on lui a même adjoint un médecin et trois femmes 
pour le ménage. En plus, nous comptons trois vieillards 
(entre 55 et 60 ans) et par contraste un enfant de quinze 
ans. Ajoutez à ceci deux jeunes gens qui sont physique- 
ment débiles et vous aurez le compte complet. Notre groupe 
compte donc vingt personnes mais quand il s'agit de 
répondre à l'appel pour le travail ce sont presque toujours 
les mêmes six qui doivent faire le gros travail qu'il y a à 
faire journellement. Vous saisissez bien où se trouve le 
mal. Ajoutez à ceci que le chef et le médecin ont salaire 
double, c'est-à-dire 60 francs par jour. Ce sont donc six 
personnes qui doivent fournir journellement un travail en 
contrepartie de 660 francs que les Autorités nous donnent 
comme salaire... Waisbuch. » 

• 4 septembre 1943. Fernand Musnik est arrêté au siège 
de l'UGIF rue de Téhéran, interné à Drancy et déporté. 

• 24 novembre 1943. Dernière lettre figurant au dossier. 
Sans grand intérêt, elle est adressée par Eskenazi à Mme Toni 
Stern. 

• Décembre 1943. Les travailleurs des Ardennes sont 
raflés et internés à Drancy. 

• 20 janvier 1944. Tous les travailleurs sont déportés vers 
Auschwitz. Pas un seul n'en reviendra. Les seuls survivants (il 
en reste encore une poignée) seront ces évadés si sévèrement 
blâmés par Fernand Musnik. 



Le service social au travail 



Dans les archives du service social de l'UGIF, on a 
retrouvé 132 dossiers de travailleurs juifs des Ardennes. 132 
seulement car il s'agit des dossiers des « nécessiteux » et des 
« indigents » qui faisaient appel à l'Union pour recevoir des 



222 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



secours. C'est le même cri qui jaillit de chacune des lettres qui 
composent ces dossiers : nous sommes dans le dénuement le 
plus grand ! A l'UGIF, on est prêt à parer charitablement à 
cette misère humaine. Tout comme on était prêt à recruter des 
hommes et des femmes, demander les autorisations de départ, 
organiser les transports, nommer des chefs et des sous-chefs, etc. 
Sans vergogne, l'UGIF s'est faite l'intermédiaire des services 
nazis du ravitaillement qui, dès la fin de 1941, ont le plus grand 
besoin d'assurer une production agricole intense pour nourrir 
des millions de soldats sur une ligne de front de plus en plus 
large. 

Placés par l'UGIF dans le guêpier des Ardennes, les tra- 
vailleurs n'ont plus qu'à implorer au nom de la charité pour 
qu'on ne les laisse pas dans le besoin. En effet, dans cette 
aventure, certains de ceux qui ont cru trouver une sécurité 
relative (au prix d'un travail de forçat) ont entraîné avec eux 
leurs femmes, enfants, parents et parfois des vieillards de plus 
de 80 ans. 

La lecture de quelques lettres, parmi les plus significatives, 
ne sont rien moins que réjouissantes. Les futurs déportés sont 
pris au piège : ils sont sous-payés, leur appartement est mis sous 
scellés, leur famille restée à Paris est parfois internée à Drancy. 
Ils travaillent dans le froid. Ils sont démoralisés. 

• David Aizenberg est affecté à Puilly depuis le mois de 
mai 1942 et il ne peut pas payer son loyer à Paris. Il écrit le 
16 juillet 1943 : « .. Vous devez bien comprendre que je ne 
peux pas, à l'heure actuelle, donner le moindre sou car j'ai à 
peine de quoi vivre avec ce que je gagne et en plus j'ai ici ma 
femme avec moi (et mes enfants de 4 et de 8 ans) qui ne tra- 
vaille pas... Essayez d'arranger cette question de loyer avec mon 
propriétaire... » 

Verdict : aide mensuelle de 500 francs (CDJC-DLXV, 1). 

• Joseph Bazyler se trouve à Tétaigne depuis la fin de 
1941. Il écrit le 10 mars 1943 : « ... Je suis dans les Ardennes 
depuis le premier groupe. Je n'ai plus rien à me mettre sur 
moi. Je me suis adressé à M. Finkelstein (4) qui m'a répondu 
ceci : laissez-moi vos cartes de textile de vous et de votre fils. 
Je lui ai dit que je n'ai ni chemises ni caleçons, ni chausset- 
tes, etc., ainsi que mon fils âgé de 19 ans qui est à Puilly. J'at- 



(4) Délégué de l'UGIF pour les travailleurs des Ardennes, basé 
à Frenois. 



DANS LES CAMPS DE TRAVAILLEURS AGRICOLES 



223 



tends toujours et nous n'avons plus rien à nous mettre... » 
Réponse du bureaucrate : je ne suis pas au courant. Adressez- 
vous à M. Feuereisen qui remplace M. Finkelstein. Pendant 
ce temps, à Paris, l'épouse de Joseph Bazyler doit survivre 
avec de maigres secours pour nourrir ses quatre jeunes enfants 
(CDJC-DLXV, 7). 

• Peretz Behr travaille à Beaumont-en-Argonne. Sa femme 
est avec lui et deux des enfants sont dans une maison d'enfants 
de l'UGIF, rue Lamarck à Paris. C'est dans les Ardennes que 
naît leur troisième enfant en mai 1943. A ce propos une note 
de Mme Toni Stern : « ... On nous annonce la naissance d'une 
petite fille de Mme Behr à Beaumont. Je vous prie donc de 
faire ce qui est possible en faveur de cette ouvrière des Arden- 
nes... » La charité ayant ses règles et la bureaucratie ses néces- 
sités, cette note porte en tête : direction 5 e groupe à service 5 
par 3 e groupe. Comme il faut bien aider les assistés (sinon à 
quoi serviraient les assistantes sociales) un secours mensuel de 
250 francs est accordé à cette famille méritante. (CDJC-DLXV, 
9). Ces travailleurs que l'on transforme en nécessiteux éprou- 
vent parfois les plus grandes difficultés à se décider à écrire et 
hésitent à demander ce secours qui donne bonne conscience aux 
clames patronnesses de la rue de la Bienfaisance. 

• Abram Braifman qui est à Poix-Terron depuis le mois 
de janvier 1942 écrit à Mme Toni Stern le 2 avril 1942 : 
« ... C'est avec beaucoup d'appréhension que j'écris ces quel- 
ques lignes mais je vous en prie, Madame, ne m'en tenez pas 
rigueur car malgré tout ma fierté et mon amour-propre en souf- 
frent ». L'auteur de cette lettre vient d'être malade et les 
assurances sociales, auxquelles il est affilié de droit, ne lui ont 
lien versé. Il est à bout de ressources. L'UGIF lui accorde un 
secours exceptionnel de 250 francs. En juillet 1942, sa femme 
qui est restée à Paris sera internée à Drancy puis déportée et 
l'UGIF va prendre en charge le paiement de son loyer (CDJC- 
DLXV, 16). Dans les bureaux on veille au respect de la bonne 
règle et les ordonnances nazies ne doivent pas être négligées. 
Il semble que l'on taxe les travailleurs des Ardennes, déjà sous- 
payés, au titre de l'impôt dû par les Juifs pour le fonctionne- 
ment de l'UGIF, comme en témoigne cette lettre : 

• Haïm Brenner travaille à Dom-le-Mesnil et il exprime 
sa surprise dans une lettre du 24 août 1943 : « ... Nous avons 
reçu de M. Eskenazi, notre Obman, des questionnaires à rem- 
plir, nous voudrions savoir à quel sujet. En plus, on nous réclame 



224 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



une somme de 120 francs par personne et nous sommes trois, 
moi, ma femme et mon fils... » (CDJC-DLXV, 17). (Haïm Bren- 
ner abordait là un des aspects scandaleux de la situation des 
travailleurs des Ardennes. En effet il avait été demandé à cha- 
cun d'eux de verser la cotisation obligatoire de 120 francs par 
personne. Dans ces archives du CDJC, on peut lire quelques 
dizaines de pétitions signées par plusieurs centaines de ces tra- 
vailleurs demandant à être exonérés de cette taxe qu'ils ne peu- 
vent payer. En marge de ces pétitions, une note d'un chef de 
service qui accepte, après enquête, d'accorder cette exonération.) 

• Pinkus Flaum est cantonné à Le Radois depuis le mois 
de septembre 1942, à bout de ressources, il écrit le 26 avril 
1943 : « ... J'ai touché 500 francs par mois pour mes deux 
enfants or je paie pour leur entretien 900 francs par mois. Je 
vous prie de bien vouloir augmenter leur pension... » Après une 
première enquête qui concluait sèchement : « Enquête faite, 
j'estime qu'ils ne nécessitent aucun secours », une seconde 
enquête conclut que l'UGIF doit participer aux frais de pension 
des enfants (CDJC-DLXV, 27). 

Chaque dossier constitué par le service social de l'UGIF 
pour les « nécessiteux » porte de nombreux détails et particu- 
lièrement le salaire journalier que chacun des solliciteurs doit 
percevoir. Souvent, pourtant, les chiffres sont faux car ils sont 
fournis par l'administration des Ardennes. Ainsi quand 
Mme Flank, qui travaille à Bulson écrit pour demander un 
secours car elle ne peut survivre avec les 18 francs par jour 
qu'elle perçoit chaque jour, son dossier assure qu'elle gagne 
bien les 30 francs journaliers prévus dans le contrat (CDJC- 
DLXV, 26). 

• Mulek Goldberg travaille à Brévilly depuis le mois de 
décembre 1941. Le 2 avril 1943, il écrit au service social : 
« ... Je suis dans les Ardennes depuis le 3 décembre 1941 et 
cela fait un an que ma fille est avec moi. Elle est ici sans carte 
d'alimentation et de textile car elles sont restées à Paris. Jus- 
qu'à maintenant, tant que j'ai pu, j'ai vécu ainsi sans me plaindre 
et sans aucun secours. Maintenant, je suis dans une très mau- 
vaise situation. Je gagne 27 francs par jour et ma fillette (13 ans) 
n'a plus de vêtements... ■» (CDJC-DLXV, 35). 

A l'UGIF, on ne vient en aide qu'à ceux qui pleurent et 
encore, les sanglots doivent-ils être déchirants pour que l'assis- 
tance sociale s'en émeuve et veuille bien effectuer une enquête. 
La démarche de ce bureau d'assistance sociale de la rue de la 



DANS LES CAMPS DE TRAVAILLEURS AGRICOLES 



225 



Bienfaisance est souvent sordide et quand une famille réclame 
un secours, ou bien que l'on paye son loyer en son absence, on 
trouve parfois cette appréciation lapidaire dans le dossier, for- 
mulée après visite domiciliaire : logement sale et mal tenu ! 

• William Janculovici se trouve depuis près d'un an à 
Tétaigne avec sa femme qui vient d'accoucher depuis peu quand 
il écrit à Fernand Musnik le 2 février 1943 : « ... C'est avec 
une très grande amertume que je vous envoie ces quelques 
mots car cela me coûte très cher. Mais je ne sais quoi faire et 
à qui me plaindre car je suis malheureux et ma situation presque 
désespérée et sans issue... Nous avons été diminués, nous som- 
mes payés 25 francs par jour et ma fille 18 francs... » (CDJC- 
DLXV, 50). Le 17 février, n'ayant pas reçu de réponse, il écrit 
a nouveau : « ... Ma situation a empiré, elle est lamentable 
depuis des semaines et j'attends. Aucune lueur ne vient pour 
éclairer ma situation qui est devenue plus grave vu que ma 
femme est malade et je ne peux faire venir le médecin faute 
d'argent... » Ayant beaucoup insisté le pauvre Janculovici sera 
consolé. Il recevra un secours mensuel de 700 francs. 

Il est vrai que la détresse des travailleurs des Ardennes ne 
louche réellement les bureaucrates de l'UGIF que si le fond de 
l'abîme semble proche. Sinon, les réponses sont sèches et cas- 
santes et quand Samuel Lulkine, affecté à Puilly, écrit simple- 
ment le 16 juin 1942 pour expliquer que depuis des mois il 
couche sur la paille sans couverture, on lui répond le 22 juin 
que pour les couvertures il n'a qu'à s'adresser au responsable 
du matériel de son secteur, ce qu'il avait d'ailleurs fait précé- 
demment avant de se résoudre à s'adresser à Paris (CDJC- 
DLXV, 79 bis). 

Il n'est pas question, ici, d'affirmer que le service social de 
l'UGIF ne faisait pas son travail et répartissait chichement les 
l'onds dont elle disposait. Nullement. C'est la manière qui est en 
cause. C'est le déplaisant rapport assistants/assistés qui trans- 
paraît dans l'ensemble du courrier, tout comme au travers des 
appréciations portées sur les dossiers. 

• David Natanson qui travaille à Bulson depuis le mois 
d'août 1942 écrit à Musnik le 12 janvier 1943 pour lui confier 
que sa situation est dramatique : il gagne 25 francs par jour et 
sa femme 12,50 francs seulement : « ... Excusez-moi que je 
vous écris pour la quatrième fois... Rendez-vous compte, 
M. Musnik, dans la situation où nous nous trouvons. Nous 
n'avons même pas le droit d'aller à Paris pour rapporter un peu 



226 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



d'affaires, nous n'avons ni couvertures ni habits pour cet hiver, 
l'enfant n'a rien à se mettre sur le dos... » (CDJC-DLXV, 97). 
On aidera ces miséreux qui ont eu la patience d'attendre... 

A ceux qui n'écrivent qu'une fois, qui ne supplient pas 
suffisamment, on répond qu'il suffit de s'adresser à M. Fin- 
kelstein à Fresnoy qui est habilité pour faire le nécessaire. 
Lequel Finkelstein, puis son successeur Feuereisen, renvoient 
la balle vers Paris. Dans certains dossiers, on relève des appré- 
ciations d'assistantes sociales qui valent leur pesant de stupidité 
ainsi cette note sur un jeune homme de 19 ans : « ... Eliezer 
est un robuste garçon, bien musclé, au teint bronzé. Il travaille 
dans un camp agricole des Ardennes. Esprit sérieux et bien 
équilibré, il ne se plaint pas du travail pénible mais sain (5) 
qu'il fait là-bas... » 

• Abram Orzech est à Wadelincourt depuis le mois 
d'avril 1942. Cet ouvrier agricole ne pose pas de problème 
particulier mais sa femme malade qui est restée à Paris avec 
un enfant demande un secours à l'UGIF qui, comme c'est 
l'habitude, déclenche une enquête. En voici le résultat, sinistre 
et sordide à la fois : « ... Femme d'aspect convenable mais ne 
fait pas l'impression honnête (comme toutes nos femmes d'in- 
ternés) et franche. Ses réponses sont pleines de réticences et 
elle ne montre aucun empressement à travailler. Je pense qu'elle 
bricole... Je serais quand même d'avis qu'on lui donne une 
mensualité de 300 francs... » Pourtant l'affaire n'en reste pas 
là car le mari qui a appris que sa femme était malade écrit à son 
tour au service social pour que l'on verse un secours à sa femme 
d'où une seconde enquête avec des conclusions tout à fait édi- 
fiantes : « ... Cette femme dont le mari s'est enfui de Pithiviers 
en février continue à toucher l'allocation internés jusqu'à ce 
jour. Depuis un mois qu'il est aux Ardennes, elle affirme à la 
mairie qu'elle ne sait pas où est son mari ! Evidemment, je lui 
ai expliqué la malhonnêteté de son procédé en lui enjoignant 
de ne plus toucher l'AT... » (CDJC-DLXV, 100). 

Quand on sait que le CGQJ, voire la Gestapo pouvaient 
avoir accès aux archives de l'UGIF, il était criminel de laisser 
traîner de telles annotations qui pouvaient avoir valeur de 
délation. 

• Dora Przyticka est arrivée avec sa mère à Bulson en 
novembre 1941. Elle à 17 ans et sa situation est plus que pré- 



(5) Souligné par nous. 



DANS LES CAMPS DE TRAVAILLEURS AGRICOLES 



227 



caire quand elle se décide à écrire le 12 janvier 1942 : 
« ... Durant un mois, nous n'avons gagné ma mère et moi que 
le salaire dérisoire de 10 francs par jour et même, à présent que 
cette sanction est levée, notre gain habituel ne s'élève qu'à 
20 francs. Croyez-vous qu'il soit possible de vivre avec cet 
argent, quand il nous faut encore verser comme nous l'avons 
fait ce mois-ci, des taxes pour le changement de nos cartes 
d'identité... » (CDJC-DLXV, 101). Pas de trace de réponse 
dans ce dossier mais comme pour de nombreux cas de ce genre, 
l'UGIF versera sans doute une allocation, c'est son rôle mais 
la charité doit se mériter. 



Ce n'est là qu'un échantillonnage de cette souffrance dévoi- 
lée. Il s'agit des cas les mieux exprimés mais pas nécessairement 
les plus douloureux. Il y avait les plus fiers qui n'écrivaient 
jamais, il y avait également ceux qui ne savaient pas écrire en 
français car une partie du courrier est rédigée en allemand. 

Après avoir compulsé ces 132 dossiers représentant les 
souffrances morale et physique d'environ 500 personnes, on 
ressent un sentiment de rage et d'impuissance que ces hommes 
et ces femmes devaient éprouver face au paternalisme de l'UGIF. 
Bien sûr, quand ils obtenaient satisfaction, ils remerciaient, 
souvent maladroitement, et ne trouvaient pas de mots assez 
pompeux pour le faire. On faisait écrire les enfants pour bien 
montrer que l'on était touché de cette sollicitude et puis, cer- 
tains enfants écrivaient mieux en français que les parents. 

Encore une fois, il faut constater que les travailleurs des 
Ardennes sont pour la plupart, des Juifs polonais, lituaniens, 
roumains. Ils sont tailleurs, maroquiniers, casquettiers, mar- 
chands forains ou brocanteurs de profession. Parmi eux, pas 
un seul de ces Juifs français de vieille souche, ancien combat- 
tant et décoré, intellectuel ou ancien fonctionnaire de haut rang. 
On a même du mal à trouver un médecin. Alors, on comprend 
mieux le sens et le contenu de ces lettres qui partent du service 
social de la rue de la Bienfaisance pour accorder, après enquête, 
les secours demandés. 

Il reste que la misère touchait atrocement l'ensemble des 
travailleurs juifs des Ardennes mais nous ne pouvons aborder 
ce problème que sous cet aspect de véritable mendicité car 
c'est dans une situation de mendiants que ces hommes et ces 
femmes avaient été réduits. Le travail était dur pour ces 



228 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



ouvriers, ces artisans qui ignoraient l'épuisant labeur de la 
culture, qui manquaient du strict nécessaire et qui avaient 
grand-peine à se nourrir correctement pour supporter le froid 
de l'hiver, l'humidité des intersaisons et la norme de travail 
qu'il fallait fournir pour être sûr de toucher un salaire de 
famine. Nombreux sont ceux qui n'ont jamais écrit pour deman- 
der un secours, certains ont dû écrire pour protester contre 
leur situation d'esclaves mais comme ils ne demandaient pas 
l'aumône, leurs lettres ne suffisaient pas pour justifier l'ouver- 
ture d'un dossier au service social de l'UGIF. 

Dans Informations juives organe du Comité de coordina- 
tion des Œuvres de bienfaisance juives du Grand-Paris on pou- 
vait lire chaque semaine, de novembre 1941 à janvier 1942, en 
première page, un appel en très gros caractères et occupant le 
tiers de la page sous le titre : 



TRAVAIL AGRICOLE 

Juifs sans travail de 18 à 45 ans 

On vous offre de travailler dans l'agriculture, dans les 
conditions suivantes : 

— Dans des fermes aux environs de Sedan ; 

— Salaire minimum de 30 francs par jour, équivalent 
au salaire de la région ; 

— Bonne nourriture contre remboursement de 
14 francs par jour ; 

— Cuisine, lessivage, raccommodage assurés par des 
femmes ; 

— Service médical par médecins accompagnant les 
travailleurs ; 

— Les familles de ceux qui partiront seront particu- 
lièrement suivies et assistées par le Comité de coordination ; 

— Ce travail vous assure une vie tranquille. 
Hâtez-vous de vous inscrire pour le prochain départ 

et engagez-vous nombreux, dans votre intérêt, dans celui 
de votre famille et dans celui de la communauté. 
Présentez-vous, passez la visite médicale. 
(Inscriptions tous les jours, 29, rue de la Bienfaisance, 
Paris 8 e .) 



dans les camps de travailleurs agricoles 229 

Annexe 24 



RÈGLEMENT POUR LES CANTONNEMENTS 

DES TRAVAILLEURS JUIFS 

DE LA WOL III — Sedan, Ardennes 



1. — Le travail des Juifs se fait en groupes. Chaque groupe est 
numéroté. A la tête des travailleurs juifs, il y a un chef de file 
(Obman) qui est actuellement Eskenasy, du groupe 2 à Tétaigne. 
Chaque groupe est dirigé par un chef de groupe. La surveillance 
médicale est faite par le Dr Biezinski du groupe de Maison-Blanche, 
près de Chémery. 

2. — Les Juifs reçoivent un salaire minimum de 30 francs par 
jour. Le chef du groupe est chargé de régler la question des salaires 
avec le chef de culture allemand. II s'occupe également du paiement 
des salaires. Des suppléments de salaires sont accordés par le 
Kreislandwirt, proportionnellement au travail fourni. Des demandes 
doivent être faites par le Chef de file (Obman) et transmises au 
Kreislandwirt par le chef de culture. Le Kreislandwirt décide alors 
si le supplément demandé doit être accordé. 

3. — Le chef de groupe doit tenir un livre de salaires qui doit 
être examiné tous les deux jours par le chef de culture. Le chef de 
groupe est obligé de présenter tous les 14 jours au chef de culture 
une liste des salaires basée sur le livre de salaires. 

4. — Les travailleurs juifs des Ardennes doivent observer les 
règlement suivants : le travail quotidien commence pendant la 
période d'été à 6 heures du matin et se termine à midi à l'exploita- 
tion, avec entretemps 1/2 heure de repos. Il reprend de 13 h 30 à 
19 heures avec encore une demi-heure de repos. Pendant la période 
d'hiver, le travail commence à huit heures du matin avec les repos 
habituels, pour se terminer à 6 heures du soir à l'exploitation. La 
durée du travail varie avec les saisons et peut être de 10,9 ou 
8 heures. C'est le chef de culture allemand qui en décide. 

5. — De 21 heures du soir à 5 heures du matin, nul travailleur 
n'a le droit de quitter son cantonnement. Pendant la période d'hiver, 
cette interdiction va de 19 heures à 7 heures du matin. 

6. — Chaque travailleur juif doit veiller sur l'hygiène et la 
discipline du cantonnement. La mauvaise volonté, la paresse et le 
refus de travailler seront sévèrement punis. 

7. — Il est interdit de quitter son lieu de travail sans autorisation 
du chef de culture. En cas de maladie, il faut en référer au médecin 
juif qui doit indiquer au chef de culture si le malade est en état de 
travailler ou non. 

8. — Chaque travailleur juif reçoit du Kreislandwirt un laissez- 
passer strictement personnel, qu'il doit constamment avoir sur lui. 
Le chef de groupe est chargé de déclarer à la mairie l'arrivée de 
chaque nouveau travailleur. Après déclarations faites, la mairie 
délivre les cartes d'alimentation nécessaires. 



230 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



9. — Toutes plaintes ou demandes éventuelles doivent être 
faites par le chef de groupe au chef de file (Obman). Elles seront 
ensuite soumises par ce dernier au jugement du Kreislandwirt. 

10. — Il est formellement interdit aux Juifs travaillant dans 
les Ardennes d'avoir une activité politique. Ils ne peuvent avoir de 
relations qu'entre eux et ne doivent être en aucun cas en contact 
avec la population civile. 

Der Kreislandwirt 
Sedan, le 2 janvier 1942. 



CHAPITRE VII 



I/UGIF ET LES ENFANTS 



Un véritable travail de geôlier 



« Nous avons sauvé des enfants. » Dans tous les rapports 
des services de l'UGIF, on entend ce refrain. Particulièrement 
après la guerre quand il devient urgent de se justifier. Les 
enfants. On en parle surtout comme les enfants des pauvres 
qu'il fallait secourir. Une bonne action que les dames patron- 
nesses se devaient d'accomplir. 

Si nous nous replaçons dans la période la plus dure, c'est-à- 
dire du mois de juillet 1942 à la Libération, il faut bien conve- 
nir que nous sommes effectivement les témoins d'une œuvre 
charitable car ces enfants sont, dans la plupart des cas, ceux 
de la classe laborieuse. Les grands bourgeois juifs qui animent 
l'UGIF n'ont, que peu de soucis avec leurs propres enfants, 
car ceux-ci sont considérés comme étant couverts par la 
protection qui s'attache à la famille de ceux qui possèdent la 
précieuse carte de légitimation. 

Il s'agit de sauver les enfants. C'est une action dont l'im- 
portance ne peut échapper. Pour les dirigeants de l'UGIF et par- 
ticulièrement ceux qui s'occupent du service jeunesse, il faut 
tout faire dans ce sens mais on est en droit de se demander si 
une autre idée n'a pas germé dans l'esprit de ceux qui ont été 
chargés de cette tâche. Sauver des enfants, soit mais avant tout 
sauver des Juifs. Telle est la démarche des responsables. 

Qu'est-ce que cela veut dire ? 

D'où venaient les enfants ? Certains avaient été confiés par 
les familles après l'arrestation du père, d'autres avaient été ras- 
semblés après la déportation du père et de la mère, une bonne 
partie provenaient de groupes « confiés » par les nazis, et sur 
ces derniers l'UGIF exerçait une surveillance de tous les ins- 
tants et des attentions de geôliers. Ces enfants vivaient plus ou 
moins comme dans une colonie de vacances mais il y avait 
également les groupes que l'on constituait le dimanche et les 
jours de fêtes. 



232 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



En zone nord, les enfants avaient été rassemblés dans une 
dizaine de maisons presque toutes situées dans la région pari- 
sienne. En zone sud par contre les centres d'accueil étaient plus 
dispersés avec pourtant une prédilection pour le département 
de la Creuse et la région du Limousin. Toujours en zone sud, il 
y avait également quelques fermes-écoles où se trouvaient des 
adolescents et des préadolescents. Ces jeunes, regroupés par les 
Eclaireurs israélites de France qui exerçaient leurs activités en 
zone sud jusqu'en 1943, puis par leurs anciens responsables 
travaillant sous la coupe de l'UGIF, étaient destinés à devenir 
de futurs ouvriers agricoles en Palestine. 

En zone nord, où n'étaient regroupés que de jeunes enfants 
il fallait sauver des Juifs, et en zone sud il y avait un souci 
supplémentaire : il fallait sauver des jeunes Juifs mais pour 
en faire de fervents sionistes. On regroupe les jeunes enfants, 
quitte à les reprendre dans les familles où des groupes travail- 
lant clandestinement les ont mis à l'abri. A la direction de 
de l'UGIF, on a peur. Peur des Autorités d'occupation avec qui 
on a signé un contrat moral à sens unique : si les enfants dis- 
paraissent des maisons que vous gérez, nous prendrons des 
otages, nous arrêterons vos dirigeants, etc. Alors, on veille. On 
surveille même de très près les enfants. On prend un soin jaloux 
à vérifier le système mis au point pour éviter les évasions et 
quand des enfants s'échappent on les fait rechercher en mena- 
çant de sanctions le personnel responsable. On surveille les 
enfants comme s'il s'agissait de véritables prisonniers dont on 
doit répondre sur la vie. 

Si l'on retire les enfants de la garde des particuliers, c'est 
pour bien montrer aux Autorités d'occupation que l'on remplit 
consciencieusement la tâche que l'on vous a confiée. C'est aussi 
et surtout par méfiance de ces particuliers dont on craint qu'ils 
puissent catéchiser les enfants dans une religion différente. Bien 
souvent, d'ailleurs des placements individuels échoueront car 
ceux d'en face (les catholiques), tout aussi charitables mais tout 
aussi sectaires, ne voudront pas garantir qu'ils ne chercheront 
pas à sauver quelques âmes mais à leur manière. 

Ces enfants, presque tous issus du prolétariat juif des 
métiers de la confection et du petit commerce ont été élevés 
par des parents qui depuis leur arrivée en France ont échappé 
à l'influence du rabbinat et de la religion. Nés dans des familles 
incroyantes, ces enfants ne connaissent pratiquement rien de 
la religion juive. 



L UGIF ET LES ENFANTS 



233 



(Ici, une parenthèse s'impose. Jusqu'en 1940, les prati- 
quants, les fidèles que l'on voit régulièrement à la synagogue, 
ce sont les prospères, les nantis, les notables proches du Consis- 
toire central. A ce niveau, la religion n'est plus seulement la 
foi proclamée, c'est également un lien supplémentaire entre 
gens du même monde. Les Rothschild y fréquentent les Worms 
et les Lazard. Les grands rabbins de Paris, comme les dirigeants 
du Consistoire sont presque tous de bonne souche française, alsa- 
cienne fréquemment. Tous ces gros bonnets de la finance font 
ménage sur le parvis de la synagogue même s'ils se combattent 
férocement en d'autres lieux. Quant à fraterniser avec le prolé- 
tariat juif, c'est une autre paire de manches. On ne se mélange 
guère entre « coreligionnaires » comme on dit à l'UGIF et le 
notable a tout autant de mépris pour l'ouvrier juif polonais 
que pour l'ouvrier catholique et français. Il est vrai que pour 
la nouvelle année, les synagogues s'emplissent davantage car 
les traditions ont la vie dure et l'on ne peut pas s'étonner de 
voir les descendants d'un peuple opprimé depuis des généra- 
tions s'accrocher aux traditions même si ces traditions ne sont 
que les oripeaux d'une religion tout aussi pesante et dogma- 
tique, tout aussi intolérante même, que les religions catholique 
ou protestante.) 

Dans les familles juives laborieuses, on ne pratique guère 
même si l'on sacrifie une fois par an aux rites ancestraux à la 
synagogue la plus proche. Les notables qui ont l'honneur de 
porter les rouleaux de la loi à l'heure des prières parlent d'ail- 
leurs avec dérision de ces Juifs du Rochachanah... On va à la 
synagogue comme autrefois d'autres allaient à l'assemblée sous 
la protection de l'Eglise. On y va une fois par an car on retrouve 
là des amis du village natal. Ce n'est guère une preuve de foi. 
Même quand par tradition, mais de moins en moins, on fait 
l'aire la « barmitzva (1) » aux garçons, c'est souvent sans 
aucune conviction. Ce qui demeure avant tout les jours de fête, 
c'est la tradition culinaire parfois issue de la tradition reli- 
gieuse. 

Ainsi, les enfants qui arrivent dans les maisons gérées par 
l'UGIF ne sont guère atteints par la religion. Alors, bien sou- 
vent, on s'attachera à rattraper le temps perdu. On ranime les 
traditions : celle du Shabbat particulièrement. On initie les gar- 
çons, en priorité, dans l'apprentissage de l'hébreu. On prépare 



(1) Equivalent de la première communion catholique. 



234 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATIO' 



les communions et l'aumônerie « israélite » veille à ramener ces 
jeunes âmes dans le droit chemin que leurs familles n'auraient 
jamais dû quitter. 

En fait, on profite d'une situation extraordinaire due aux 
persécutions pour ranimer la foi religieuse. Peu importe les 
circonstances : il faut faire flèche de tout bois. Sans la moindre 
arrière-pensée, bien sûr, car tout cela ne peut être que l'ex- 
pression de la volonté de Dieu. 

Cela ressemble étrangement à la réaction de l'Eglise catho- 
lique qui, en 1940, avait crié à la « divine surprise » lors de la 
prise du pouvoir par Pétain. Grâce à l'occupation de la France 
par les nazis, les prêtres allaient pouvoir reprendre en main une 
situation remise en cause au début du siècle par la séparation 
de l'Eglise et de l'Etat. 

De tous côtés on songe essentiellement à sauver les âmes. 
Cela paraît plus important que de sauver les hommes. Quant aux 
enfants, ils représentent finalement de véritables otages pour 
des marchandages souvent inavouables. Comprendre cette 
démarche de pensée, comprendre les réticences devant les pos- 
sibilités de sauvetage, c'est comprendre les abandons de tous 
les principes devant les Autorités d'occupation, c'est comprendre 
toute la politique de l'UGIF en matière de protection de l'en- 
fance juive en péril. Il faut sauver les enfants mais pas à n'im- 
porte quel prix. Il faut sauver les enfants mais en même temps 
ne pas déplaire aux nazis en les cachant, si bien qu'on ne 
puisse pas les retrouver le jour où une rafle est décidée. 

Ce tissu de contradictions amènera l'UGIF à coopérer 
objectivement avec les nazis et cela jusqu'à leur remettre les 
listes complètes des enfants séjournant dans certaines maisons 
de la région parisienne comme nous le montrent très clairement 
certains témoignages et archives irréfutables. Tout cela est tout 
à fait évident en zone nord. 

En zone sud, où l'UGIF a les coudées plus franches jus- 
qu'en 1943, ce sont les Éclaireurs israélites de France qui 
seront bien souvent chargés des œuvres de jeunesse. Comme les 
contraintes sont moins fortes qu'en zone nord, on va perfec- 
tionner le système. Les plus grands seront confiés à des fermes- 
écoles car, n'est-ce pas, il faut régénérer le peuple juif par le 
travail agricole. Louable pensée. Pourtant, la démarche, là 
non plus, n'est pas innocente. Il n'est pas question de former 
n'importe quel ouvrier agricole et dans le même temps que l'on 
apprend à conduire un attelage pour les labours, on apprend la 
langue hébraïque. On travaille pour s'installer un jour en 



L UGIF ET LES ENFANTS 



235 



Eretz-Israël (2). On forme des ouvriers mais avec également 
l'arrière-pensée de former des soldats pour conquérir la terre 
promise. Quel meilleur encadrement que celui du scoutisme 
traditionnel pour arriver à de bons résultats ? 

Le problème n'est pas de critiquer la foi ni les options 
politiques des hommes qui animent l'UGIF dans les deux zones 
mais plutôt de se pencher sur leur souci évident d'élever les 
enfants qui leur sont confiés, à leur image. De les instruire pour 
les modeler au service d'une idéologie bien particulière alors 
que les familles de ces enfants n'ont jamais été consultées. Les 
enfants non plus, bien sûr. 

A l'UGIF, on hésite alors à confier les enfants par crainte 
de les voir catéchisés par des catholiques ou des protestants trop 
fervents mais on pratique la même démarche en initiant à la 
religion mosaïque des enfants dont la formation est tout à fait 
laïque. Il est vrai que l'Eglise catholique, tout comme certaines 
familles ont cherché à profiter des événements pour attirer des 
enfants dans leur religion. C'est vrai et tout à fait lamentable. 
En 1950, nous serons nombreux à dénoncer l'affaire des enfants 
Finaly qu'une pieuse femme ira cacher en Espagne, après la 
guerre, avec l'aide du clergé, plutôt que de rendre à leur famille 
ces enfants qu'elle avait gagnés à la religion catholique. Les 
enfants, c'est malléable à souhait surtout quand ils sont jeunes 
et entourés de la tendresse qui leur manque quand les parents 
ont disparu. Nous protestions contre le sectarisme moyenâ- 
geux de l'Eglise catholique lors de l'affaire des enfants Finaly 
pourtant, cette dénonciation était incomplète car il aurait fallu 
à cette époque dénoncer également l'action des successeurs de 
l'UGIF qui expédiaient en Israël les enfants qui avaient survécu 
au drame de la guerre et, là encore, sans leur demander leur 
avis car ces enfants en tutelle n'avaient pas le droit de choisir 
entre deux solutions. Il leur fallait obéir. 

Les dirigeants comme l'encadrement des EIF sont sio- 
nistes. C'est d'ailleurs pour renforcer l'implantation du mouve- 
ment sioniste en France que cette organisation a été créée dans 
les années 1930. Pour mieux accrocher les jeunes, on calque 
l'organisation sur le modèle des organisations du scoutisme fran- 
çais. Comme chez les scouts on prête serment d'allégeance à la 
patrie, comme chez les catholiques c'est devant Dieu que l'on 
prête le serment scout. Jusqu'en 1940, le mouvement sera 



(2) Littéralement, la Terre d'Israël. 



236 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



squelettique car la jeunesse ouvrière juive, quand elle est orga- 
nisée, se retrouve plus souvent dans les mouvements d'extrême 
gauche comme les « Faucons rouges » proches du parti socia- 
liste voire les « Pionniers rouges » proches du parti commu- 
niste. 

En 1941, si les EIF sont interdits en zone nord, ils peu- 
vent encore poursuivre leur activité sous l'égide de l'UGIF en 
zone sud et ses dirigeants peuvent enfin espérer réunir sous leur 
contrôle de nombreux jeunes que les persécutions vont per- 
mettre de ramener au bercail, au sein de la vraie famille. Celle 
qui croit au Dieu Tout-Puissant, celle qui veut reconquérir la 
Terre Promise. Ne dit-on pas dans les prières : « ... L'an pro- 
chain à Jérusalem... » Encore faut-il réapprendre le sens des 
prières. C'est à cette tâche que s'attellent les EIF et ce n'est 
pas un hasard si au sein du Premier Conseil d'administration de 
l'UGIF, on trouve deux dirigeants EIF de premier plan : 
Robert Gamzon en zone sud et Fernand Musnik en zone nord. 

Au début de 1943, les EIF sont dissous en zone sud mais 
les activités vont se poursuivre plus ou moins clandestinement. 
Activités clandestines = Résistance, c'est du moins ce que l'on 
peut imaginer. Le pas est d'ailleurs très rapidement franchi par 
les turiféraires de l'UGIF. Regardons-y de plus près. En effet, 
s'il est vrai que le service jeunesse de l'UGIF a parfois permis 
de sauver des jeunes en zone nord grâce à un éparpillement 
limité jusqu'en 1943, la politique suivie est quelquefois tout 
autre en zone sud car pour former des hommes aptes à aller 
un jour jouer les pionniers en Palestine, il faut bien les regrou- 
per, leur donner une idéologie. (En zone sud pourtant, les 
EIF prendront conscience du péril précisément quand les res- 
ponsables de l'UGIF zone nord commenceront à regrouper les 
enfants dans les maisons de Paris et de la banlieue. Les EIF 
mettront alors en place des filières pour faire partir les enfants 
en Suisse ou les cacher à la campagne. Un peu tard.) 

Nous avons eu l'occasion de compulser quelques archives 
permettant de reconstituer une partie des activités « clandes- 
tines » des EIF en 1943-1944. Toute une littérature clandes- 
tine circule effectivement d'une maison à l'autre, d'une ferme- 
école à un atelier. Des centaines de pages tirées au duplicateur, 
avec les difficultés que l'on imagine, seront adressées à tous 
les centres où se trouvent ces jeunes dont l'UGIF et les EIF 
ont la responsabilité et qu'il convient d'éduquer : d'où ces docu- 
ments clandestins qui circulent et que l'on va lire et commenter 
fiévreusement le soir à la veillée. 



L UGIF ET LES ENFANTS 



237 



De quoi s'agit-il ? Le plus souvent, ce sont des articles 
sur l'histoire d'Israël, sur la Bible, sur les fêtes religieuses qu'il 
convient de commémorer. Cela va bien plus loin puisque l'on 
explique également comment et pourquoi il faut prier. S'il faut 
lutter, les priorités sont ailleurs. 

On cherche non pas à convaincre mais tout simplement à 
former sans discussion des fidèles, alors qu'il devrait surtout 
s'agir de protéger les jeunes. Les cacher, les disperser pour 
éviter les arrestations de groupes. En zone sud, en effet, depuis 
1943, les Juifs ne sont pas plus à l'abri qu'en zone nord et les 
enfants pas davantage. Des milliers d'enfants seront victimes 
de ces incohérences, ballottés entre la trouille des responsables 
de la zone nord et le militantisme sioniste des dirigeants de la 
zone sud. 

Les notables de la zone nord comme les activistes de la 
zone sud portent en définitive une même responsabilité. Ils ont 
fait passer au second plan la sécurité des enfants. C'est un juge- 
ment que l'on pourra peut-être trouver bien sévère surtout 
pour les dirigeants EIF de la zone sud dont certains ont rejoint 
les maquis en 1944 vers la fin de l'occupation et participé à la 
libération de quelques agglomérations. C'est pourtant un juge- 
ment que l'on est en droit de porter car à aucun moment les 
responsables ne se sont souciés de faire face à leur premier 
devoir : avant tout sauver les enfants pour eux-mêmes. Nos 
EIF se comportent finalement comme des curés (pardon comme 
des rabbins), ils sauvent les âmes en priorité. On apprend à dire 
la prière à des enfants de familles non pratiquantes, voire tota- 
lement athées mais dans le même temps l'UGIF délègue des 
assistantes sociales, comme à Marseille, pour convoyer des 
enfants raflés par la milice vers le camp de Drancy et l'on s'in- 
digne parce que ces assistantes sociales sont également internées 
à l'arrivée, au mépris de toutes les promesses. On pense au 
salut religieux de ces enfants et, en zone nord, on regroupe 
encore en juillet 1944 des enfants qui seront raflés et déportés 
les jours suivants. 

Même si quelques centaines d'enfants ont pu survivre, ce 
sont de nombreux autres qui paieront très cher la trouille pro- 
fonde de dirigeants de l'UGIF devant les Autorités d'occupation. 
I .'UGIF n'a pas sauvé les enfants. On peut même affirmer qu'elle 
les a perdus. 



238 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



A l'UGIF, tout le monde s'intéressait aux enfants : le 
Conseil d'administration en priorité bien entendu. Le service 
social ne manque pas de bonnes âmes bénévoles pour se consa- 
crer à cette tâche. A tous les échelons de l'organisation des 
structures d'accueil ont été mises en place au service de l'en- 
fance juive (3) menacée par la fureur de la Gestapo. Les plus 
choyés sont les enfants de déportés confiés à l'UGIF par la 
Gestapo elle-même. 

Dans les archives de l'UGIF, les documents concernant 
les enfants sont assez rares, on y trouve surtout de sordides 
renseignements administratifs. Malgré tout, quelques notes de 
service sont assez significatives 

« Avis important 

« Nous constituons à l'Union générale des Israélites 
de France, un fichier central de tous les enfants juifs dont 
les parents ont été arrêtés ces jours-ci. 

Si ces enfants ont été recueillis par un organisme privé 
ou par des familles particulières et que vous en ayez 
connaissance, nous vous prions de bien vouloir les signaler 
immédiatement car il est déjà porté à notre connaissance 
que quelques enfants se sont trouvés égarés. 

Tout le service social fonctionne en permanence 
continuelle et, à cet effet, nous vous prions de bien vouloir 
établir avec nos services une liaison régulière... » (CDJC- 
XLVII, 27). 

Cette information d'apparence anodine publiée dans le 
Bulletin de l'UGIF du 24 juillet 1942 (soit une semaine après 
la grande rafle des 16 et 17 juillet) est lourde de menaces car 
elle préfigure le rassemblement de ces « enfants égarés », dans 
des maisons où ils seront surveillés de près et où les nazis 
pourront venir les rafler facilement. Ce communiqué sera répété 
durant plusieurs semaines dans le Bulletin de l'UGIF. 

Bien entendu, les responsables de l'UGIF pousseraient les 
hauts cris si l'on osait dire que ces enfants que l'on regroupe 
dans les maisons bénéficient d'un traitement et d'une ambiance 
qui est loin d'être familiale. En fait, ce sont bien plus des pri- 
sonniers en liberté surveillée que des enfants libres de s'épa- 
nouir ; quel que soit le malheur qui les frappe. Si l'un d'eux 



(3) En annexe 25, la liste de ces maisons situées dans la région 
parisienne. 



L UGIF ET LES ENFANTS 



239 



s'échappe ou est extrait clandestinement de la maison par un 
« irresponsable » toute la direction de l'UGIF est en émoi et 
une véritable enquête de police commence : 

9 décembre 1942 

Note du secrétariat général à chef du 5 e Groupe. 

« ... Je vous informe que le service 42 vient de me 
faire connaître que deux enfants avaient quitté l'asile (4) 
Lamarck (centre 28) sans permission depuis le 5 décembre 
et que c'est seulement aujourd'hui que leur absence a été 
signalée par le service 28 au service 42. 

Le service 42 a pu retrouver l'un de ces enfants mais 
l'autre est encore introuvable. 

Comme ces enfants ont été confiés à l'UGIF par les 
Autorités allemandes, il y a à craindre de très graves suites 
de l'évasion de ces enfants qui n'est signalée qu'au bout de 
quatre jours. Entre autres, nous pouvons craindre que les 
Autorités allemandes n'accordent plus de libérations de 
Drancy par la faute (de la directrice) du Centre 28 qui 
n'a pas signalé à temps une chose aussi grave et qui, du 
reste, a reconnu par téléphone qu'elle ne s'en serait pas 
aperçue si l'un des enfants n'était venu lui dire la vérité. 
Prière de me donner par retour les noms, prénoms et âges 
des enfants évadés » (CDJC-CDXXVI, 10). 

Enquête, contre-enquête, délation, confrontation, menaces. 
On croirait lire un rapport de police. Ce genre d'incident n'était 
pas unique en son genre. Ces disparitions devaient se multiplier 
à partir de 1943 quand les militants de la résistance décideront 
de kidnapper purement et simplement les enfants à chaque fois 
que cela s'avérera possible. A chaque disparition, ce seront les 
mêmes menaces, le même chantage. En fait, toutes les maisons 
d'enfants gérées par l'UGIF dans la région parisienne seront 
raflées avec parfois le personnel présent. Dans le cas du centre 
Lamarck qui, après une première rafle au début de 1944 devait 
se replier rue Secrétan, tous les enfants seront arrêtés et déportés. 
I.e seul survivant sera précisément ce garçon qui aura réussi à 
s'évader puis à atteindre la zone non occupée pour y retrouver 
des membres de sa famille. 



(4) Cette appellation d'asile est, à elle seule, tout un programme. 
On retrouve là le bon goût des animateurs des œuvres charitables. 



240 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Restons encore un peu dans ce centre Lamarck qui est un 
bon exemple de la « gestion » des enfants par le service social 
de l'UGIF. Les détails donnent froid dans le dos. On se croirait 
plutôt dans une maison de correction, dans un centre d'éduca- 
tion surveillée comme on dit aujourd'hui. Le contrôle des pen- 
sionnaires est effectué par appel du soir comme il ressort d'un 
rapport détaillé établi sur le fonctionnement de cet « asile » : 

« Chaque lit porte un numéro. Les lits sont numérotés 
en commençant par le numéro 1, dans chacun des dortoirs. 

Dans chaque dortoir se trouve une liste avec les 
numéros correspondant aux lits. En regard du numéro se 
trouve le nom et le numéro d'immatriculation de l'enfant 
occupant le lit en question. 

Le contrôle de présence se fera par appel nominal et 
le total^ de présences sera inscrit par dortoir dans le carnet 
prévu à ces fins. Celui-ci sera émargé chaque soir par la 
personne ayant effectué l'appel et soumis le lendemain à la 
direction. 

La liste nominative indique en tête le nom de la per- 
sonne responsable pour le dortoir et qui y est donc logée. 

Aucune personne n'étant dûment inscrite sur ces 
listes ne peut passer la nuit dans la maison sans autorisa- 
tion... » (CDJC-CDXXVI, 10). 

Un véritable avant-goût des camps de concentration Ce 
souci méticuleux, maniaque même, du détail révèle la patte 
d'un spécialiste. Il ne faut pas oublier que le directeur des mai- 
sons d'enfants de l'UGIF était un certain colonel Kahn ! 

On contrôle étroitement les enfants « surveillés » mais cela 
ne doit pas empêcher les familles encore en liberté de songer 
à l'éducation religieuse de leurs rejetons. Le Bulletin qui sert 
également de journal d'annonces pour le rabbinat ne manque 
jamais d'insister sur ce point capital. Ainsi le 11 septem- 
bre 1942 : 



« Il est rappelé aux familles ayant des enfants en âge 
de suivre les cours d'instruction religieuse de la commu- 
nauté que ces cours auront lieu à partir du jeudi 8 octobre 
dans les divers locaux de l'Association consistoriale israé- 
lite. Des renseignements complémentaires seront donnés 
ultérieurement à ce sujet... » 



LUGIF ET LES ENFANTS 



241 



Qu'on se le dise ! Mais cela peut dépasser parfois les 
simples préoccupations religieuses car, à cette époque, il est 
toujours périlleux de rassembler des enfants juifs. Pourtant, on 
multiplie les activités, en particulier celle des patronages : les 
jeudis et dimanches on regroupe des dizaines d'enfants comme au 
centre de la rue Claude-Bernard. 

Les responsables du service social, surveillés de près par le 
Conseil d'administration de l'UGIF, sont-ils des irresponsables ? 
Sûrement pas. Leurs décisions sont toujours prises en pleine 
connaissance de cause. Les règlements établis sont toujours 
mûrement réfléchis et rien n'y est laissé au hasard. Au cours de 
la séance de travail du Conseil d'administration de l'UGIF du 
16 février 1943 (CDJC, volume III), on met au point un petit 
chef-d'œuvre de précision pour qu'il ne soit laissé aucune place 
à l'ambiguïté en matière de surveillance : 

Ce document probablement rédigé par le colonel Kahn, 
prévoit chaque détail : de l'admission des enfants à leur sortie 
éventuelle (et bien improbable). On se risque même à évoquer 
ie douloureux problème du placement familial intempestif (5). 

Les arrestations en zone sud s'étant multipliées depuis 
l'occupation totale du territoire français par les nazis, de nom- 
breux enfants sont pris en charge par l'UGIF. L'affluence est 
telle qu'il devient difficile de répondre à la demande. Alors, il 
va falloir augmenter le nombre des établissements d'accueil 
comme le prévoit une délibération du Conseil d'administration 
de l'UGIF zone nord, le 1" juin 1943 (vol. III) : 

« ... Les enfants provenant de zone sud, dont les 
parents sont à Drancy, seront confiés à l'UGIF. Mais 
Lamarck ne pouvant en contenir davantage, il faut envi- 
sager la création de nouveaux centres d'enfants, de petites 
maisons de préférence. Louveciennes et Saint-Mandé 
ouvrent cette semaine. Le centre Vauquelin et l'Ecole de 
travail accueilleront quelques grands enfants. Le refuge de 
Neuilly pourrait peut-être servir pour les mois d'été... » 

Les fonctionnaires ne seront pas pris au dépourvu. Les 
nazis peuvent rafler les parents, il y aura toujours des geôliers 
charitables pour les recueillir. Attention, il ne faut pas confondre 
charité et laissez aller. Tout doit se dérouler en bon ordre, dans 
le calme et la discrétion. On organise des loisirs pour les jeunes 



(5) Voir ce document en annexe 26. 



242 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



mais, bien sûr, cela n'empêche pas de respecter ce souci de cor- 
rection des dirigeants de l'UGIF. Il ne faut surtout pas déplaire. 
Quand ces jeunes sont en groupe, ils chantent, rient, chahutent : 
c'est bien normal. Au minimum, il serait réaliste de penser à la 
sécurité des enfants et au risque qu'ils courent à trop se mani- 
fester en public. Dans ce sens, un rappel au calme eût été intel- 
ligent. Pas du tout, le souci est ailleurs. Les préoccupations 
sont d'un tout autre ordre comme il ressort d'une lettre adressée 
par le président André Baur à Fernand Musnik, également 
membre du Conseil d'administration et, à ce titre, responsable 
du service jeunesse : 

« ... Je vous signale qu'il m'a été rapporté de plusieurs 
côtés qu'au cours de leurs sorties les jeunes Juifs se 
faisaient souvent remarquer dans les trains de banlieue 
par leurs chants trop bruyants. 

Il serait bon de donner des instructions aux moniteurs 
et monitrices des centres dépendants directement ou indi- 
rectement de nous pour faire cesser cet état de choses. 

Qu'ils attendent pour chanter d'être seuls et qu'ils 
n'importunent pas les autres voyageurs. Cette nouvelle 
habitude de chanter en groupe, prise à nos occupants, 
sans souci de la tranquillité des voisins est déjà assez 
déplaisante en elle-même pour qu'il soit besoin d'y ajouter 
le fait que ce sont des porteurs d'étoiles qui se rendent 
coupables d'un tel manque de tact. Les Non- Juifs, à tort 
ou à raison, trouvent indécent que nos jeunes gens mon- 
trent une joie exubérante alors que tant de malheurs frap- 
pent nos coreligionnaires. 

Evitons donc d'alimenter ainsi gratuitement les senti- 
ments antisémites... » (CDJC-CDXXIV, 4). 



Nul besoin de commenter. Après la guerre, certains diri- 
geants de l'UGIF, parlant du président André Baur diront que 
c'était un saint. 

Quand on tient les enfants, on les garde bien. Georges 
Edinger, administrateur de l'UGIF nord écrit dans ce sens au 
responsable UGIF de Limoges le 26 septembre 1943 : 

« En réponse à votre lettre du 22 septembre 1943, 
concernant l'enfant Rowek Albert qui a été transféré de 
Poitiers, j'ai l'honneur de vous faire connaître que cet 
enfant est actuellement à notre centre d'enfants Lamarck 



L UGIF ET LES ENFANTS 



243 



à Paris où il est bloqué par les AA. C'est-à-dire intrans- 
férable. L'enfant est très bien soigné et est en très bonne 
santé. Il suit actuellement les cours d'ajusteur à notre 
centre 34, Lardenois (ancien ORT). 

En tout état de cause, il n'aurait pas été possible de 
transférer cet enfant à Limoges, l'autorisation de sortie du 
département de la Seine étant rigoureusement refusé... » 
(CDJC-CDXXIV, 2). 

Décidément, les enfants sont bien gardés. Notons au pas- 
sage ce pudique AA qui veut dire en clair Autorités allemandes. 



Non contents de jouer les geôliers, les fonctionnaires de 
l'UGIF acceptent de convoyer les enfants qui sont expédiés 
vers les camps de concentration. Cette besogne ne ressort plus 
du tout du domaine de l'accueil. 

En zone sud, quand les nazis raflent des enfants (dont les 
parents ont déjà été déportés) qui ont été regroupés par les 
soins de l'UGIF, ce sont des responsables de l'UGIF qui sont 
chargés de les accompagner. Cette présence a incontestablement 
un effet rassurant sur les enfants. Parfois, pourtant, il y a des 
bavures inattendues comme en témoigne cette lettre interser- 
vices du 10 novembre 1943 adressée par le directeur général de 
l'UGIF zone sud à l'administrateur de l'UGIF à Paris : 

«... Nous vous prions de bien vouloir faire d'urgence 
une démarche auprès de M. l'Obersturmfiïhrer Roethke 
en voie de la libération du camp de Drancy et de leur 
retour à Marseille de Mme Alice Salomon et de M. Claude 
Lehmann. 

En effet, ces deux personnes ont été retenues à Drancy 
par erreur alors qu'elles avaient été chargées par H'Schar- 
fûhrer Bauer du SD de Marseille de convoyer des enfants 
en zone nord. 

M. Bauer nous a informés à plusieurs reprises que les 
instructions données à l'officier commandant le convoi 
avaient été formelles et qu'il est disposé à les confirmer 
s'il y a lieu. 

D'autre part, lui-même a déjà écrit à ce sujet à Paris 
en insistant tout particulièrement sur le fait qu'il a donné 
sa parole que les intéressés pourront regagner Marseille 



244 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



une fois leur mission terminée. Nous l'avons mis au courant 
de notre demande d'aujourd'hui et il nous a donné son 
accord. 

Nous voulons espérer qu'il vous sera possible de faire 
cette démarche dès le retour de M. Roethke et que vous 
pourrez obtenir satisfaction... » 

S'il ne s'agit pas là d'action concertée au service des nazis 
les mots ont perdu tout leur sens. 

En zone nord, on ne le répétera jamais assez, on surveillera 
strictement les enfants jusqu'à ce que les nazis se chargent de 
les protéger définitivement. En zone sud, dès la fin de 1943, 
certains dirigeants (pas tous, on vient de le voir) prennent enfin 
conscience du péril et l'on cherche à disperser les enfants et, 
dans le meilleur des cas à les faire partir pour la Suisse. 

C'est, bien évidemment, la peur, bien plus que le désir de 
collaborer qui motive les dirigeants mais le résultat est le même. 
Le chantage odieux auquel ont succombé les dirigeants de 
l'UGIF est simple : ils jouent leur propre sécurité, celle de leur 
famille, voire des employés de l'organisation, contre la liberté 
des enfants. Des milliers d'enfants seront raflés et déportés, ce 
qui n'empêchera pas la répression de s'abattre également sur 
les débris de l'UGIF que les bureaucrates s'obstinent à perpétuer. 
On ne pactise pas impunément avec les nazis... 



Ce que l'UGIF n'a pas réalisé en matière de protection pour 
les enfants menacés, c'est-à-dire la dispersion des enfants, elle 
va s'appliquer à le défaire quand cette opération aura été réa- 
lisée contre son gré par des militants lucides. Durant les années 
1943 et 1944, le plus grand soin sera apporté au regroupement 
des enfants placés dans des familles françaises non juives. Les 
assistantes sociales doivent accepter de participer à ce travail 
qui ressort bien plus de la pratique policière que de l'action 
sociale. En effet, quand un enfant a été repéré chez des parti- 
culiers, on envoie une assistante sociale pour le rechercher et 
l'emmener en faisant appel si nécessaire à la police ou à la 
gendarmerie si la famille d'accueil ne veut pas rendre l'enfant. 
Après chacune des opérations que l'on appelle pudiquement 
« mission » les assistantes sociales doivent rédiger des rapports 
dont certains sont tout à fait édifiants. 



l'ugif et les enfants 



245 



Une assistante sociale, Berthe Libers (qui sera déportée 
quelques semaines plus tard et qui aura des propos très durs 
contre la direction de l'UGIF lors de son audition au procès 
de Xavier Vallat, après la guerre), rend compte de l'une de ces 
missions, en date du 20 janvier 1944 (6) : 

« ... Comme suite à la mission qui m'a été confiée, je 
me suis rendue hier mercredi 19 courant à Sablonnières, 
pour y chercher les enfants Moscowitz Ida et Georgette. Les 
enfants n'étaient pas chez leur nourrice, Mme Poméra, qui 
les a confiés à une tante aryenne habitant Paris. 

J'ai fait constater l'absence des enfants par le briga- 
dier chef de la gendarmerie de Rebais qui se trouve à 
7 kilomètres environ des Sablonnières. 

D'autre part, je joins à mon rapport une attestation de 
Monsieur le maire soussignant que lesdites enfants sont 
actuellement absentes du domicile de Mme Poméra » 
(CDJC-CDXXIV, 7). 

A chaque réquisition du Commissariat général aux Ques- 
tions juives, la direction de l'UGIF obéit. Il existe des cen- 
taines de lettres comme celle que nous citons ici en exemple 
et qui est adressée par le président général de l'UGIF au CGQJ 
le 2 mars 1944 : 

« ... A la suite de votre lettre en date du 29 février 
1944, concernant l'enfant Prysbsz Dolly, nous nous som- 
mes mis directement en rapport avec M. le Préfet régional 
d'Ille-et-Vilaine. 

Considérant que l'enfant est actuellement placée chez 
des Aryens et qu'il ne reste plus d'Israélites autorisés à 
résider dans le département d'Ille-et-Vilaine, nous avons 
prié M. le préfet de bien vouloir faire accompagner l'enfant 
à Paris par une assistante sociale, afin qu'elle soit hébergée 
dans un centre de l'UGIF. Nous l'avons informé, en outre 
que l'Union générale prendrait en charge les frais néces- 
saires pour ce retour... » (CDJC-CDXXIII, 29). 

Cette lettre signée Edinger est rien moins que criminelle 
car il sait déjà que les enfants ainsi regroupés par ses soins 



(6) En annexe 27, le témoignage de Berthe Libers au procès de 
Xavier Vallat en 1947. 



246 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



risquent d'être raflés et déportés. Georges Edinger, président 
général de l'UGIF est fort bien placé pour savoir ce que devien- 
nent les enfants que les nazis expédient vers l'Est depuis les 
grandes rafles des 16 et 17 juillet 1942. Qu'importe, il faut 
obéir aux « Autorités ». Comment un homme comme Edinger 
se risquerait-il à se trouver en infraction ? Le respect de la 
légalité nazie sera de règle à l'UGIF et cela jusqu'au dernier 
enfant : à la limite, on fournira même des listes aux hommes 
de la Gestapo... 

Du haut en bas de la hiérarchie de l'UGIF, on veille stric- 
tement à respecter les directives de la Gestapo. Le mot d'ordre 
est de regrouper les enfants à tout prix. Fût-ce au prix de leur 
liberté. De leur vie même car durant ces derniers mois de l'oc- 
cupation nazie, il faut être le dernier des naïfs pour ignorer le 
sort qui est destiné aux déportés et à ceux qui vont l'être. A 
l'UGIF, on n'ignore rien des projets nazis. Les responsables 
sont parfaitement au courant des risques encourus par les 
enfants rassemblés dans ces maisons de la région parisienne. 
Qu'importe : les Autorités ont décidé qu'il fallait regrouper les 
enfants. Alors, pour que l'UGIF puisse poursuivre sa tâche de 
bienfaisance on acceptera de transformer ces enfants en otages. 
En zone nord, particulièrement, rien ne saurait arrêter les res- 
ponsables de l'UGIF. 

Le 18 avril 1944, Kurt Schendel, chef du service 14 (ser- 
vice de liaison avec la Gestapo), envoie cette note au secrétariat 
général : 

« ... J'ai reçu l'ordre du BdS IV B 4 (7) de préparer 
Orly comme maison d'enfants mais il n'y a pas lieu d'ef- 
fectuer encore de transfert pour le moment. 

Nous devons signaler la date à laquelle Orly sera 
prêt. A ce moment-là, le docteur Von B. discutera à 
nouveau la question avec SS Obersturmfûhrer Roethke 
et nous recevrons, le cas échéant, des instructions écrites 
du BdS IV B. 

Veuillez m'indiquer la date à laquelle Orly pourra 
être prêt à recevoir les enfants de Lamarck » (CDJC- 
CDXXIV, 7). 

Le courrier traitant de l'urgence du regroupement des 
enfants a dû être très important. Malheureusement nous n'avons 



(7) Le BdS IV B 4 était la section antijuive de la Gestapo. 



L'UGIF ET LES ENFANTS 



247 



pu retrouver qu'une partie de ces notes de service impératives 
de ces rapports, comptes rendus de mission, etc. (l'essentiel des 
archives de l'UGIF se trouve au centre de documentation 
Yivo de New York). Qu'importe, les quelques documents qu'il 
nous a été donné de consulter, sur ce sujet, sont suffisamment 
accablants. En tout cas, le regroupement des enfants était la 
préoccupation prioritaire de cette direction qui, contre vents 
et marées, voulait respecter jusqu'au bout les directives nazies. 
Afin de ne pas sortir de cette légalité qui lui tient à cœur, 
Georges Edinger, président général de l'UGIF est particulière- 
ment acharné et son souci de « mettre les enfants à l'abri » 
dans les maisons pièges de l'UGIF ne le cédait qu'à la sollici- 
tude de Juliette Stern. En tout cas, rien ne se fait dans ce 
domaine sans que la Gestapo ait été consultée. Le 25 avril 1944, 
le même Kurt Schendel qui, décidément, semble s'être beau- 
coup démené dans cette affaire, écrit à nouveau au secrétariat 
général de l'UGIF : 

« ... Je vous rappelle l'entretien que nous avons eu, 
il y a six semaines environ concernant l'évacuation des 
enfants juifs hors de Paris. 

Au cours de l'entretien que j'ai eu à l'avenue Foch, 
SS Obersturmfûhrer Roethke n'était pas d'accord pour lais- 
ser sortir les enfants du département de la Seine, sauf dans 
le cas où nous proposerions une maison d'enfants, même 
en Seine-et-Oise qui réunirait tous les enfants juifs éva- 
cués. A ce moment, il donnerait les ordres nécessaires aux 
Autorités compétentes pour que l'on ne touche pas aux 
enfants de cette maison... » (CDJC-CDXXIV, 7). 

Les ordres étant religieusement respectés, la politique de 
regroupement va s'amplifier. Ce qui permettra à la Gestapo de 
rafler les enfants à chaque fois que cela paraîtra nécessaire. 
Cela jusqu'au mois de juillet 1944 : la rafle des tout jeunes 
enfants de Neuilly mettant le point final à l'opération. 

On regroupe les enfants, on s'inquiète de leur formation 
religieuse mais même si on leur interdit de chanter en public 
on n'oublie pas qu'il faut surtout se garder de ne pas respecter 
le rituel établit par les docteurs de la loi. Dans un rapport 
rédigé après la libération, les responsables des EIF précise- 
ront : 

« Partout où cela fut possible, les prescriptions ali- 
mentaires ont été respectées. D'autre part, nous nous som- 



248 DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 

mes efforcés de faire observer les solennités religieuses en 
envoyant nos jeunes dans des familles pratiquantes... Aucun 
de nos jeunes n'est resté dans un milieu confessionnel non 
juif susceptible d'exercer sur lui une pression... » (CDJC- 
CCXVII, 8). 

Il s'agit là des meilleurs éléments de l'UGIF (ou des 
moins mauvais, au choix). Ces EIF dont certains ont rejoint les 
rangs de la Résistance en 1944 n'ont pourtant qu'un souci 
dominant ; respecter les traditions. 

Une partie du personnel de l'UGIF remplira sans broncher 
les plus basses besognes. Toutes les assistantes sociales ne 
seront pas aussi dociles que celles qui acceptaient de servir 
d'auxiliaires à la Gestapo (8). Il y eut également celles qui 
avaient pris contact avec des organisations de résistance et qui 
travaillaient surtout pour mettre les enfants « hébergés » à 
l'UGIF à l'abri des arrestations (9). Il y eut le fantastique tra- 
vail accompli par les équipes clandestines de l'OSE sous la 
direction du docteur Eugène Minkowski (10). Dans certains 
cas, les militants de la résistance se servaient de l'UGIF comme 
« couverture », c'est vrai, mais cela ne peut en aucun cas 
dédouaner cette organisation du rôle néfaste qu'elle avait pu 
jouer dans les arrestations des enfants. 

Après la guerre, des militants de la Résistance comme 
Frédéric Léon témoigneront et leurs récits ne seront pas versés 
comme documents à charge contre les dirigeants responsables 
de la mort de milliers d'enfants et leur procès ne sera jamais 
instruit (11). 

Le seul document émanant, non d'un dirigeant, mais d'un 
fonctionnaire de l'UGIF, sera rédigé par Kurt Schendel chef 
du service de liaison de l'UGIF qui, en fait, ne fera que se 
défendre, sans pour autant justifier l'UGIF (12). 



(8) En annexe 28, le témoignage d'une assistante sociale de 
l'UGIF en poste à Lyon. . . , 

(9) En annexe 29, un document sur les activités de militants de la 

Résistance. . , ., n „ B 

(10) En annexe 30, un témoignage sur les activités de 1 OJ>H. 

(11) En annexes 31 et 32 les témoignages de Frédéric Léon et 

Robert Franck. 

(12) On trouvera le témoignage de Kurt Schendel au chapitre 

« Plaidoyers ». 



L UGIF ET LES ENFANTS 



249 

Annexe 25 



LES CENTRES D'ENFANTS GÉRÉS PAR L'UGIF 
A PARIS ET DANS LA PROCHE BANLIEUE 



• Les maisons d'enfants 

— 17, rue Lamarck (replié en 1944, 70, av. Secrétan). 

— 67, rue Bdmond-Nortier à Neuilly. 

— 57, avenue Georges-Clemenceau à La Varenne-Saint-Hilaire. 

— 21, rue Fr.-Deberque à Montreuil. 

— 18, rue de la Paix à Louveciennes. 

— 5, rue de Granville à Saint-Mandé. 

• Orphelinat 

— 30, rue Saint-Hilaire à La Varenne. 

• Pensionnat de jeunes filles 

— - 9, rue Vauquelin à Paris (V e ). 

• Foyers de jeunes 

— 60, rue Claude-Bernard à Paris (VI e ). 

— 10, rue des Deux-Ponts à Paris (IV e ). 

• Patronnage 

— 17, rue Lamarck à Paris (XVIII e ). 

• Ecole 

— 70, avenue Secrétan à Paris (XIX e ). 

• Ecoles de Travail 

— 4 bis, rue des Rosiers à Paris (IV e ). 

— 12, rue des Saules à Paris (XVIII e ). 

— 7, rue Georges-Lardenois à Paris. 

— 47, avenue de la République à Vincennes. 

La plupart de ces établissements auront la visite soit de la milice, 
soit de la Gestapo. De nombreux enfants seront raflés et aucun d'eux 
ne rentrera des camps de la mort. Qu'il s'agisse de bambins de 4 à 
6 ans comme Neuilly ou d'adolescents comme à l'Ecole de travail 
de la rue des Rosiers, la sollicitude de VUGIF aura permis de faire 
place nette. 



250 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 26 



CENTRALISATION AU SERVICE 42 

DE L'ADMISSION DES ENFANTS 

(Procès-verbal du Conseil d'administration de l'UGIF 
du 16 février 1943) volume III 



« Nous partons du principe que les maisons d'enfants, centres 
28 et 30 sont des abris temporaires pour tous les enfants qui ne 
sont pas des enfants consignés. 

* Admission des enfants 

1) Nous distinguons les enfants qui viennent directement de 
Drancy et pour lesquels l'admission aux centres 28 et 30 est obliga- 
toire et pour lesquels le service 42 n'intervient pas. 

Les centres 28 et 30 doivent, dès l'admission de ces enfants, 
envoyer au service 42 la signalisation complète des enfants avec 
leur ancien domicile et leur fiche sociale. Ceci pour deux buts : 

a) pour le fichier ; 

b) pour un placement éventuel si un changement intervenait 
dans le sort de ces enfants. 

2) L'admission des autres enfants aux centres 28 et 30 se fait 
uniquement par le service 42 qui centralise dans son bureau toutes 
les demandes faites par ces deux centres. Les enfants remis par les 
Autorités et pour lesquels un ordre de consigne est donné, rentrent 
dans cette catégorie et sont inscrits selon la méthode habituelle. 
Tout enfant sur lequel une décharge est donnée à une Autorité quel- 
conque ou à un service de police soit français soit allemand, sera 
considéré comme "consigné". Le service 42' reste en liaison cons- 
tante avec les assistantes des centres 18, 22 et 60. Une assistante 
sociale spécialement désignée établit immédiatement le dossier de 
l'enfant. 

3) En cas d'urgence, les centres peuvent accepter des enfants 
mais à titre temporaire seulement. Ils doivent, dans les 24 heures, 
demander au service 42 l'admission définitive des enfants et présenter 
en même temps tous les documents composant le dossier de l'enfant. 

* Sortie des enfants 

Aucune sortie d'enfant ne se fait sans autorisation écrite du 
service 42. Le service 42 tient à jour la liste des placements à faire. 
Le service 42 tient à jour les placements offerts. 

© Rôle des assistantes sociales des centres 28 et 30 

Les assistantes sociales des centres sont chargées du contrôle 

médico-social des enfants consignés, c'est-à-dire de leur transit 

éventuel dans un autre centre de l'UGIF. 

Pour les enfants dits de passage, l'assistante sociale du centre 

doit veiller à ce que le contrôle médical complet de l'enfant se 

fasse dans la journée qui suit son admission, de façon à éviter un 

placement familial intempestif... 



L UGIF ET LES ENFANTS 



251 

Annexe 27 



AU PROCÈS DE XAVIER VALLAT. 

DÉPOSITION DE BERTHE LIBERS 

QUI FUT ASSISTANTE SOCIALE A L'UGIF 

DE 1942 A 1944 

(Audience du 6 décembre 1947) 



« Monsieur le président, messieurs les jurés, je suis venue ici, 
comme je l'ai écrit à Monsieur le président, pour libérer ma cons- 
cience. En ce sens qu'ayant entendu à la radio un reportage journa- 
listique de la dernière audience qui a eu lieu ici à propos du procès 
île M. Xavier Vallat, j'ai entendu parler de l'UGIF. Il m'a semblé 
entendre que certains membres de l'UGIF avaient apporté presque 
un témoignage à décharge pour M. Xavier Vallat. Devant cela, 
messieurs les jurés, je ne pouvais pas rester muette et ne rien dire. 
Moi-même, assistante sociale à l'UGIF, entrée à l'UGIF le 16 juillet 
I 942, je précise la date, je vous dirai tout à l'heure pourquoi. le suis 
sortie de l'UGIF le jour de mon arrestation, c'est-à-dire le 17 juin 
1944. J'aurai certainement quelques petites choses à vous dire qui 
vous montreront que l'UGIF n'était pas qualifiée pour décharger 
Xavier Vallat. 

Je suis venue me présenter à l'UGIF parce que journaliste, 
n'ayant plus d'emploi pendant la guerre, j'ai pensé qu'étant assistante 
sociale à l'UGIF je pourrais secourir quelques misères humaines. Je 
m'y suis présentée en mai 1942. Il me fut dit, qu'en ce moment, il 
n'y avait pas de travail. J'attendis et c'est le 15 juillet 1942, au 
soir que je reçus un pneumatique en priant de me présenter à l'UGIF 
le 16 juillet au matin. Le 16 juillet au matin, je me rendis à 9 heures 
à l'UGIF et me trouvais là, devant d'autres personnes qui venaient 
solliciter du travail à l'UGIF. Nous assistions à ce moment à une 
véritable mise en scène. C'est-à-dire qu'on nous faisait préparer des 
étiquettes avec une petite ficelle qui devaient certainement servir à 
être accrochées à quelqu'un, à quelque chose ou quelque part. 

Le 16 juillet dans la nuit eurent lieu les rafles monstres de 
femmes et d'enfants juifs. Nous comprîmes, le 17 au matin, qu'on 
nous avait fait préparer ce travail parce qu'on savait déjà, dès le 
15, que les rafles auraient lieu. Premier point que je ne cherche pas 
en ce moment à analyser, c'est simplement un point à signaler. Que 
l'UGIF ait rendu de grands services, c'est incontestable. Je fus 
parmi les pionnières de l'UGIF et le personnel était dévoué d'une 
façon inlassable. Je parle du personnel de base. Mais nous n'étions 
pas aveugles, nous avions compris qu'au sein de l'UGIF, il y avait 
certains éléments douteux que je ne nommerai pas parce que je ne 
les connais pas et qui ont actionné les ficelles de l'UGIF, qui pour 
sauver leur tête ont certainement fait de la collaboration aussi bien 
avec les Allemands qu'avec certains Français comme Xavier Vallat. 



252 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Je vous en donnerai la preuve tout à l'heure, monsieur de président, 
car j'ai ici deux documents qui vous prouveront — ils ne sont pas 
de la date de l'exercice des fonctions de M. Xavier Vallat, ils sont 
postérieurs à ce moment-là — mais ils vous prouveront qu'il y avait 
une collaboration parfois avec les Allemands. C'est pourquoi je 
vous demande de ne pas prendre en valeur les témoignages de 
l'UGIF parce que si certains membres se sont rendus à Vichy pour 
demander le maintien de M. Vallat, il est possible qu'ils ont jugé 
à ce moment-là que M. Vallat était moins mauvais que les autres, 
que de deux maux il fallait choisir le moindre. Mais il est incontes- 
table que M. Xavier Vallat a été un collaborateur des Allemands. 
S'il a dirigé le Commissariat aux Questions juives, c'est qu'il avait 
déjà des raisons d'exercer certaines haines qu'il avait déjà avant 
la guerre contre les Juifs. 

Messieurs, je pourrai vous donner les documents qui sont les 
deux ordres de mission que voici. Ce sont deux ordres de mission 
qui m'ont été délivrés à moi-même par l'UGIF. Je n'accuse aucune- 
ment les signataires car parmi ces signataires, il y avait des chefs de 
service qui devaient certainement s'exécuter. Ces ordres de mission 
avaient pour but de nous faire chercher des enfants juifs qui étaient 
éloignés, en province, ou en proche banlieue et que nous devions 
ramener au centre Lamarck, soi-disant pour les mettre à l'abri. Le 
centre Lamarck, comme vous le savez, était un centre qui avait été 
institué pour les Juifs et où l'on recueillait les enfants dont les 
parents avaient été déportés mais où il y avait aussi des enfants qui 
étaient mis à part. Nous avons appris, par la suite, qu'ils étaient 
acheminés directement du centre Lamarck à Drancy. Je vous citerai 
simplement un ordre de mission que je vais me permettre de lire : 

"... Par ordre du SS Obersturmfiihrer, Mlle Libers devra se 
rendre à Championnet où elle ira chercher les enfants Mos- 
kowitz Ida et Moskowitz Georgette pour être conduits au 
centre Lamarck. Dans le cas où, pour une raison quelconque, 
ces enfants ne pourraient lui être remis, elle aurait à le faire 
constater par écrit par les Autorités du pays, soit par la 
gendarmerie, soit par la mairie. Dès son retour, Mlle Libers 
fera un compte rendu de sa mission. Il est remis avec cet ordre 
de mission un laissez-passer qui devra être rendu en même 
temps que le rapport..." 

Messieurs, je vous laisse juger, moi assistante sociale israélite 
qui n'avait pas le droit d'entrer dans un café ou dans un hôtel 
après 8 heures, j'étais chargée d'une pareille mission avec ordre de 
mission et laissez-passer en règle me permettant, le cas échéant, de 
passer la nuit dans un hôtel ou dans un café. Mais ces enfants, ce 
n'était pas pour les mettre à l'abri du mal et toutes les preuves 
à l'appui, je n'ai jamais ramené un seul enfant pour qu'un jour on 
puisse voir que tous les Juifs qui étaient à l'UGIF n'étaient pas 
exemplaires puisqu'ils acceptaient, dans certains cas, la collaboration 
pour sauver leur tête. Messieurs, j'ai apporté ces documents, je 
les tiens à votre disposition. 

J'ai été arrêtée moi-même le 17 juin 1944 pour avoir collaboré 



l'ugif et les enfants 



253 



au MLN, pour avoir fait de faux papiers, de faux timbres pour 
faire passer les enfants en zone libre et à l'étranger. Je pense que 
je ne peux pas être suspecte sur ce point. Je ne veux pas ici diminuer 
en quoi que ce soit l'importance de l'UGIF qui a rendu d'énormes 
services, j'y insiste. Nous l'avons fait avec la collaboration, je me 
permets de le dire et de leur rendre un hommage public, de tous les 
services sociaux de la région parisienne et de tous les représentants 
Je l'Eglise qui ont été magnifiques pour sauver nos enfants. 

Mais il y a eu certainement des forces occultes et des gens qui, 
a l'UGIF, ont travaillé contre les Juifs pour sauver leur tête. C'est 
pourquoi je suis venue ici aujourd'hui et je ne pouvais pas le taire. 

Monsieur le président : Mlle Libers, voulez-vous présenter le 
document dont vous avez fait état à M. le Procureur général puis 
.i la défense. Il sera ensuite annexé au dossier. 

M. Xavier Vallat : Dans son ensemble, ce témoignage de la 
I I e heure me paraît devoir être utilement reporté au dossier de 
M. Darquier de Pellepoix. Cela se passe après mon départ et me 
paraît concerner surtout des membres de l'UGIF après une certaine 
date. J'ai exposé, trop longuement sans doute, mais assez clairement 
V.râce aux pièces allemandes qui sont au dossier dans quelle condition 
l'ai été amené à fonder l'UGIF. La question est de savoir s'il 
valait mieux qu'une association de Juifs soit dirigée par MM. 
Israélowicz et Biberstein venus dans les bagages de M. Dannecker 
ou quelle soit dirigée par des hommes de la haute valeur morale de 
VI. André Baur. 

Mlle Libers : Je ne veux pas apporter la moindre ombre à 
la mémoire de M. Baur qui a toujours été un homme remarquable 
mais M. Israélowicz a été maintenu dans les bureaux de l'UGIF. Il 
a été déporté en dernier lieu. Nous savons très bien que même les 
valets des Allemands ont été déportés aussi. Nous savons aussi, pour 
die passés à Auschwitz et à Drancy, que les Allemands n'hésitaient 
pas à faire faire leur sale besogne par les Juifs eux-mêmes pour se 
tlégager eux-mêmes. 

Monsieur le président : Pas d'autres questions, messieurs ? La 
Haute Cour vous remercie Mademoiselle. » 

(CDJC-LXXIV, 12, pages 100 à 104). 



254 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 28 



LYON, 4 SEPTEMBRE 1944. 
DÉPOSITION DE IRÈNE CAHEN 
ASSISTANTE SOCIALE DE L'UGIF 



« Je me nomme Cahen, Irène Henriette, née Weill à Metz le 
21-3-1910. Je suis domiciliée à Lyon. 

Depuis le 15 octobre 1940, je suis, de profession, secrétaire. 
Après avoir travaillé à l'Urbaine capitalisation et dans d'autres 
établissements, je suis rentrée à l'UGIF à la demande de M. Marcel 
Lévy, en avril 1943. C'est parce que j'étais mieux payée (4 000 
francs par mois) que j'ai commencé mon travail à l'UGIF. 

Au début, mon travail consistait à distribuer de l'argent aux 
Juifs étrangers qui recevaient un secours mensuel (de 200 à 
400 francs par mois). Beaucoup de Juifs avaient très peur de monter 
au bureau. On payait par mandat ceux qui ne voulaient pas venir 
et leurs adresses étaient consignées sur un cahier. Nous avions un 
certain nombre de fichiers complets concernant les intéressés, fiches 
que j'ai amenées chez moi à partir d'une date que je ne peux 
préciser. 

A compter de février 1944, j'ai, de mon plein gré, accompagné 
à la Gestapo une dame Zismann qui s'occupait des enfants. L'un de 
mes directeurs m'a chargée de m'occuper de ce service parce que 
Mme Zismann n'en voulait plus. J'étais en rapport avec le bureau 
4 B de la Gestapo où travaillaient entre autres Eric Bartelmus, 
Joseph Weisel, Bruckner, Heinrich, Boekerle. 

La Gestapo me téléphonait de venir prendre les enfants dont 
les parents avaient été arrêtés. Je les confiais à des familles qui 
étaient payées pour les garder et à qui je donnais comme consigne 
de ne pas les laisser partir et de ne les remettre seulement qu'à 
certaines personnes désignées par l'UGIF. Les consignes m'avaient 
été données par mes directeurs, sans que la Gestapo me les aient 
données elle-même. 

Les Allemands sont venus à mon domicile personnel, le 
15 juillet, 29 juillet et le 17 août. 

La Gestapo me téléphonait ensuite pour que je lui ramène les 
enfants. Je les conduisais, on les remettait aux parents. La Gestapo 
m'assurait qu'on ne séparait pas les enfants des parents. 

Après l'affaire de l'Antiquaille, où six enfants ont été enlevés 
par la Résistance, je suis allée moi-même prévenir la Gestapo qui 
m'a convoquée à nouveau pour le lendemain. J'ai été amenée à 
l'Antiquaille puis reconduite à la Gestapo avec l'économe et un 
employé. Ces deux derniers ont été arrêtés. J'ai été relâchée et je 
ne me rappelle plus les questions qui m'ont été posées par les 
Allemands. Ceux-ci ont continué à me confier des enfants. 

Ma direction était au courant, naturellement, de ce qui se passait. 



L UGIF ET LES ENFANTS 



255 



Le 29 juillet 1944, les Allemands m'on confié un enfant de 20 mois 
dont je connaissais les parents. Quand la Résistance s'est présentée 
chez moi pour enlever l'enfant, j'ai répondu d'abord qu'il n'y 
avait pas d'enfant chez moi, puis que je ne pouvais le donner. J'ai 
bien déclaré que si on me prenait l'enfant j'irai à Montluc (13). C'est 
ma bonne qui a alerté la police. Après le départ des hommes de la 
Résistance j'ai immédiatement confié l'enfant à l'Antiquaille pour 
n'avoir pas de responsabilité et craignant une nouvelle visite de la 
Résistance. 

La direction a été prévenue de ces faits en les personnes de 
Messieurs Geissmann, Daltropf et Katz. Ils m'ont approuvée de 
n'avoir pas remis l'enfant et de l'avoir aussitôt confié à l'Antiquaille. 

J'ai fait ce travail du 4 février au 17 août 1944 et 79 enfants 
sont passés par mes mains. 

L'UGIF faisait un travail social. J'ignorais qu'on eut pris des 
Juifs dans les bureaux de l'UGIF. 

Je savais qu'il était question de dissoudre l'UGIF parce que 
les employés étaient en danger mais la direction n'en a jamais parlé 
aux employés. Quant à moi, je n'avais aucune opinion là-dessus. 

Je n'ai jamais songé à faire évader un seul enfant. J'étais 
obligée de les rendre à la Gestapo. 

Mon mari ne faisait pas partie de l'UGIF. On lui a cependant 
délivré une carte d'appartenance à l'UGIF pour qu'il ne parte pas 
en Allemagne, au titre du STO. Je ne sais pas pourquoi, il y a trois 
semaines, il est rentré dans la Résistance. Mon mari aurait voulu 
que je quitte l'UGIF parce qu'il avait peur pour moi... » 

(CDJC-XXVIII 3-28). 



(13) Siège de la Gestapo. 



256 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 29 



LES MILITANTS DE LA RÉSISTANCE FRANÇAISE 
FACE A L'UGIF 



(Extrait d'un article de B. Aronson sur Suzanne Spaak qui, dans la 
Résistance, travailla avec les militants du Mouvement national 
contre le racisme pour sauver des enfants juifs. Naïe Presse, 9 mars 
1945.) 

« ... Elle a muni des centaines d'enfants de faux papiers, elle 
leur a procuré des cartes d'alimentation. Elle trouvait pour eux 
des centaines de familles qui leur ont donné un abri, les sauvant 
ainsi des griffes de la Gestapo. Au début de 1943, la Gestapo a 
opéré les premières arrestations massives d'enfants juifs qui se 
trouvaient dans un centre d'enfants de l'UGIF de triste mémoire. 

Le danger planait au-dessus des têtes des enfants des autres 
centres de l'UGIF. La criminelle politique de l'UGIF a dessillé les 
yeux de ses partisans les plus fidèles. Des centaines de familles 
juives, au risque de leur vie, ont assailli les bureaux de l'UGIF, exigé 
qu'on leur rende leurs enfants mais ceux de l'UGIF ont continué 
leur politique d'autruche. 

Ce scandale inouï a secoué tout Paris, tous les milieux patriotes 
ont blâmé l'attitude honteuse des collaborateurs juifs. La radio de 
Londres a averti les Juifs de l'UGIF et les a cloués au pilori comme 
des traîtres. 

Suzanne Spaak appartenait à la catégorie des lutteurs qui ne 
se contentent pas de mots. Son tempérament ne le lui permettait 
pas. Lorsqu'elle a appris que les enfants étaient en danger, elle, 
l'aryenne, à qui il n'était même pas permis de franchir le seuil de 
l'UGIF, s'est présentée chez ses dirigeants et exigé que les enfants 
soient sortis des centres de l'UGIF et remis en mains sûres. Ils 
hésitent, ils bégayent, ils voudraient bien mais ils ont peur. Alors, 
fermez votre honteuse Bastille, leur dit Suzanne Spaak. 

Les gens de l'UGIF lui remettent la plus grande partie des 
enfants restants. Elle s'en occupe avec toute son énergie et en 
24 heures plus de 60 enfants sont casés... » 

(Arrêtée en juin 1943, Suzanne Spaak sera exécutée le 12 août 1944.) 



l'ugif et les enfants 



257 

Annexe 30 



L'UGIF REGROUPAIT LES ENFANTS, 
L'OSE LES DISPERSAIT 



(Extrait d'un document sur les activités de l'OSE sous V occupation 
nazie. Ce document a été rédigé, semble-t-il, en septembre 1944.) 

« ... En zone nord, le travail de l'OSE fut conduit sous la 
direction du docteur Eugène Minkowski qui, aidé seulement par 
quatre assistantes, a réussi à placer hors de leur foyer familial près 
de 600 enfants. Il va de soi que cette activité se heurtait à des 
difficultés encore plus grandes qu'en zone sud. Il fallait lutter contre 
toutes sortes d'entraves, comme le port obligatoire de l'étoile jaune, 
le couvre-feu, les restrictions de circulation, etc. 

Les premiers placements ont eu lieu sous la véritable identité 
des enfants mais, ultérieurement, grâce au perfectionnement de 
l'organisation clandestine, grâce aussi aux concours trouvés dans la 
Résistance et parmi la population, les placements ont pu être 
effectués sous des noms d'emprunt. 

Parallèlement à ce travail de sauvetage, l'OSE a eu à s'occuper, 
en zone nord, des enfants dont les parents n'avaient pas consenti 
à la séparation... Ce travail souvent dangereux se poursuivit sans 
accidents jusqu'à la libération. 

Dans chaque département, le travail s'effectuait pas un groupe 
d'assistantes sociales sous la conduite d'un médecin et d'une 
ussistante monitrice. En 1943, pendant la période la plus critique, le 
service médico-social de FOSE comprenait 22 médecins et plus de 
50 assistantes et ceci après avoir comblé les pertes causées par les 
déportations. Chaque groupe disposait de pharmacies portatives et 
de petits stocks d'approvisionnement, desservait des douzaines de 
petites villes et villages avec leurs environs. 

Il est difficile d'estimer l'œuvre accomplie par l'OSE pendant 
la période de l'occupation. On a évalué à 5 000 environ le nombre 
d'enfants soit pris entièrement à charge par ses services soit officiels 
soit clandestins, soit mis sous sauvegarde... » 



258 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 31 



TÉMOIGNAGE DE FRÉDÉRIC LÉON 



(Membre du bureau provisoire du Comité d'Unité parisien des 
Juifs de France à la libération. Ce rapport concernant les enfants de 
l'UGIF livrés aux nazis a été rédigé en mai 1945.) 

« Vers le mois de mars 1944, étant en relations avec les docteurs 
Weill-Hallé et Minkowski, ces Messieurs m'ont fait connaître 
M. Gaston membre des cadres du parti communiste qui désirait 
entrer en relations suivies avec mes enfants et moi-même. C'est 
à cette époque que s'est formé le Comité d'unité des Israélites de 
France : le bureau provisoire était composé de trois personnes 
citées ci-dessus et présidé par M. Alpérine. J'y fus immédiatement 
admis comme représentant des Israélites de province zone non 
occupée. 

Gaston insistait beaucoup pour la formation d'une milice juive 
indépendante : j'étais d'avis contraire et je prétendais qu'il n'y avait 
aucune raison pour que les Juifs fassent bande à part et je préférais 
les voir s'amalgamer complètement dans les unités de la Résistance 
qui étaient en formation. 

Gaston nous fit part à cette époque que son parti l'avait 
prévenu que les Allemands, et surtout la Gestapo, prévoyaient à 
une date indéterminée mais assez proche, une rafle générale de 
tous les Juifs restant encore libres à Paris et en particulier les 
enfants qui avaient été confiés à l'UGIF, qui les tenaient à la 
disposition des occupants. 

Gaston nous fait des propositions concernant l'enlèvement et 
le sauvetage des 300 enfants qui étaient dans les maisons de 
l'UGIF. Nous consultons nos organisations clandestines : OSE, 
Fédération, Entraide, etc. Toutes ces organisations sont d'accord 
pour sauver les enfants, les prendre complètement en charge et 
assurer leur existence. Gaston commence à faire des démarches 
auprès des dirigeants de l'UGIF. M. Edinger, président, lui promet 
d'étudier la question mais répond négativement, ne voulant pas 
risquer une aussi grosse responsabilité. Gaston s'adresse alors à 
Mme Stern, directrice de l'Assistance sociale de l'UGIF, membre 
très important et très remuant de l'UGIF ; cette personne s'occupant 
en plus du placement clandestin d'enfants, elle en avait environ un 
millier placé chez différentes nourrices. Nous reviendrons après sur 
le cas de ces enfants. 

En principe, aucune décision grave n'était prise à l'UGIF sans 
l'avis de Mme Stern. Mme Stern refuse pour les mêmes raisons que 
M. Edinger : elle craint, dans ce cas, l'arrestation générale de tout 
le conseil de l'UGIF ainsi que de tout le personnel. M. Gaston lui 
répond que Mme Milhaud a fait kidnapper en 1942, environ 
60 enfants israélites, confiés aux maisons de l'UGIF et que la 
Gestapo n'avait pas réagi. Le refus formel est confirmé. 



L UGIF ET LES ENFANTS 



259 



Gaston revient pour la troisième fois à la charge et propose à 
M. Edinger et à Mme Stern l'enlèvement des enfants avec une mise 
en scène appropriée : ligotage du personnel, enlèvement de nuit, 
bref toutes les garanties. Il essuie encore un nouveau refus. Enfin, en 
dernier lieu et sur nos instances, il propose la dissolution et dissémi- 
nation du personnel de l'UGIF — indemnisé — . Le refus est cette 
fois formel et définitif et les relations de Gaston avec l'UGIF 
définitivement rompues. 

MM. Weill-Hallé et Minkowski, membres du conseil médical 
de l'UGIF, envoient leur démission à l'UGIF et le bureau du Comité 
d'unité envisage de passer outre et d'enlever les enfants. On étudie 
les dispositions à prendre. Malheureusement, le temps et les événe- 
ments ont été plus vite que nous, les Allemands (peut-être prévenus) 
raflent tous les enfants et particulièrement ceux de Neuilly ; ces 
derniers dans des conditions telles que la responsabilité non seule- 
ment du Conseil de l'UGIF mais du personnel supérieur se trouve 
gravement engagée. 

Les enfants des maisons avaient tous été pris et envoyés à 
Drancy à l'exception des 28 enfants de la maison de Neuilly qui 
avaient été oubliés ou bien que le temps nécessaire et les moyens de 
transport avaient manques. Pour une fois, M. Edinger, immédiate- 
ment prévenu eut une intention de pitié charitable : il donna ordre 
à la direction de Neuilly de faire disparaître, sans délai, tous les 
enfants, en les confiant soit à des œuvres, soit à des prêtres, soit à 
des particuliers. Ce qui fut fait malgré la peur et la répugnance de la 
direction de la maison qui, prise de panique, s'enfuit, par crainte 
de représailles allemandes et malgré que l'ordre lui fût donné de 
ne pas quitter son poste, au moins avant d'avoir reçu des instructions. 

Mme Stern, prévenue aussitôt, réunit son état-major et réagit 
immédiatement. Elle exposa à M. Edinger le gros danger que courait 
le Conseil de l'UGIF, la direction du personnel et même tous les 
Israélites de Paris (il en restait encore plus de 40 000, soit dans la 
ville, soit dans les environs). Tout ce monde là risquait, à son dire, 
la rafle et la déportation ou tout au moins l'internement à Drancy. 
Qu'elle ne voulait à aucun prix courir ces risques et qu'il fallait 
réintégrer immédiatement les enfants. 

M. Edinger s'inclina, Mme Stern étant (on ne sait pourquoi, 
ou peut-être le sait-on trop) toute-puissante dans le Conseil de 
l'UGIF. MM. Robert Lévy, secrétaire général et Kahn, dit le 
Colonel, directeur des maisons de l'UGIF, firent chorus et l'ordre 
fut envoyé sur-le-champ à la maison de Neuilly de faire réintégrer 
de toute urgence les enfants, et surtout de rendre compte au fur et 
à mesure des rentrées. Ce qui fut fait malgré l'angoisse du personnel 
restant dans la maison. 

Le lendemain matin se greffe sur cette situation tragique un 
grave incident qui mérite d'être relaté. De bonne heure, le matin, la 
direction du Conseil de l'UGIF faisait téléphoner toutes les 
10 minutes pour savoir combien d'enfants étaient rentrés, insistant 
avec énergie auprès du personnel de la maison de Neuilly pour 
aller chercher les enfants qui n'étaient pas encore rentrés et les 
pressant de le faire de toute urgence. Puis, trouvant que les rentrées 
ne se faisaient pas assez vite, M. Edinger envoya un membre du 



260 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Conseil de l'UGIF, M. Dreyfus, muni d'une liste dactylographiée 
en trois exemplaires pour contrôler et hâter si possible les rentrées 
d'enfants. A ce moment, une vingtaine seulement avaient pu être 
récupérés, quant aux autres, ils avaient disparu : les personnes à qui 
ils avaient été confiés, se doutant probablement de ce qui allait 
arriver, refusaient de les rendre. Tremblant de crainte, M. Dreyfus 
rentra rue de Téhéran rendre compte de sa mission et rapporta les 
listes. 

Puis, quelques heures après, on vit arriver le car de Drancy 
escorté de deux policiers juifs attachés à la direction de la Gestapo 
de Drancy. L'un deux, un boxeur se mit dans une colère violente 
criant qu'il pensait bien ne plus trouver un seul enfant à Neuilly et 
que "le Conseil de l'UGIF n'était composé que d'une bande de 
salauds". En entendant ces cris et paroles, le personnel restant de 
la maison tenta de faire repartir quelques enfants en les faisant 
sortir par derrière mais le policier s'en aperçut et déclara que dans 
ces conditions il arrêtait aussi tout le personnel et donna l'ordre de 
monter dans le car. 

M. Kahn arrivait à ce moment, envoyé par M. Edinger. Dès 
qu'il vit le car de Drancy, il se cacha et se garda bien d'intervenir... 
et M. Kahn, directeur général des maisons de l'UGIF est, paraît-il, 
un lieutenant-colonel de carrière. Puis, deux femmes admirables de 
grand cœur, et de dévouement et dont il convient de ne pas oublier le 
nom, intervinrent. Devant l'effroi angoissé et la crainte que manifes- 
tait le jeune personnel de la maison, elles exigèrent du policier 
déchaîné qu'elles seules conduiraient les enfants dans le car à Drancy 
mais que tout le jeune personnel qui avait assuré le service serait 
libre. Chose qui fut accordée non sans une longue discussion : ces 
dames sont le docteur Lyon et Mme Hélène Lob. 

L'appel fut fait, le policier étant porteur d'une des listes dacty- 
lographiées, et les enfants et les dames furent transportés à Drancy. 
Les enfants furent immédiatement internés, Mmes Lyon et Lob 
introduites dans le bureau de Briinner, chef du camp de Drancy. 
Ce dernier ne voulut même pas les regarder mais certainement mis 
au courant par le policier de leur conduite — nous savons combien 
les Allemands apprécient les actes de courage et admettaient qu'on 
leur tienne tête — - les laissa repartir, rendant ainsi un hommage 
(muet) à des femmes juives bien françaises. Mais Mme Lob, en 
partant, avait pu voir sur le bureau de Briinner, une des listes 
dactylographiées : or dans les autres maisons, les enfants avaient été 
enlevés sans qu'aucune liste nominative soit demandée et la question 
se pose : pourquoi y avait-il une liste des enfants de Neuilly livrés 
à Briinner ? Pourquoi le policier du car en possédait-il une et la 
troisième liste était ou dans les mains de M. Edinger ou dans celles 
de Mme Stern ? Briinner n'avait certainement pas demandé de 
listes puisqu'il n'en avait pas demandé pour les autres maisons. Une 
question se pose : les lui a-t-on envoyées d'office ? Qui ? M. Edinger 
ou Mme Stern ? Les deux ensemble, peut-être... » 



l'ugif et les enfants 



261 

Annexe 32 



TÉMOIGNAGE DE ROBERT FRANK 



Ce chirurgien-dentiste, qui a aujourd'hui 50 ans, a séjourné dans 
les maisons d'enfants de l'UGIF. En 1944, il aura la chance de 
faire partie des enfants « kidnappés » par l'organisation de Résis- 
tance animée par M. Léon, et M. et Mme Milhaud, 

« Mes parents vivaient à Metz et, en 1940, avec des réfugiés 
lorrains, nous avons été évacués à Royan. Après l'arrivée des 
Allemands, nous avons été mis en résidence surveillée dans un village 
de Dordogne avec un certain nombre d'autres familles juives. Nous 
y sommes restés près de deux ans. Ensuite, nous avons été regroupés 
à Angoulême où les Français ont été séparés des étrangers. Mes 
deux frères et ma sœur qui n'avaient pas été naturalisés français 
sont restés avec mes parents. Comme j'étais français, on m'a séparé 
de mes parents. Cela se passait en octobre 1942. 

Avec d'autres petits camarades, j'ai été confié à un curé qui 
recueillait les enfants orphelins. C'était une sorte d'œuvre créée par 
une communauté chrétienne qui ne recueillait pas seulement les 
enfants juifs. Nous étions environ 10 venus du camp d'Angoulême 
et nous aurions pu rester dans ce home sans aucun problème. 

Malheureusement, ce curé faisait un peu pression sur nous 
dans l'espoir de nous convertir. Personnellement, j'avais reçu une 
éducation religieuse très stricte. Les dernières paroles de mon père, 
avant notre séparation, avaient été : « Mon fils, n'oublie jamais que 
tu es un Juif. » C'est une chose qui m'a marqué toute ma vie, bien 
que je ne sois pas pratiquant. 

Lorque ce curé a commencé, gentiment, à faire pression sur 
nous, notre réaction n'a pas été très vive au début. Par contre, 
lorsqu'il a prétendu, un matin, nous confesser, je l'ai très mal 
supporté. Cela prenait un sens rituel très fort au niveau religieux. 
J'ai eu un mouvement de révolte et j'ai écrit à un rabbin qui 
résidait à Poitiers et que mes parents avaient connu quand il faisait 
l'office à Metz avant la guerre. (Dans les rares papiers qui m'étaient 
restés, j'avais conservé son adresse.) Huit jours plus tard, ce rabbin 
est venu reprendre les dix enfants. 

Le rabbin nous a conduits à Poitiers et, de là, il nous a redis- 
tribué dans des familles juives, ce qui était une erreur. Pour ma 
part, j'ai été envoyé dans une famille de Châtellerault. Cela corres- 
pondait fatalement à une sorte de fichage car il était facile de nous 
retrouver. Les familles dans lesquelles nous vivions étaient inquiètes 
bien que toutes étaient françaises. Nous sommes restés dans ces 
familles deux à trois mois et j'ai pu reprendre mes études au lycée 
de Châtellerault. Et puis, un jour, les gendarmes sont venus nous 
chercher pour nous regrouper à nouveau. Ce qui prouve bien que 
nous avions été fichés. Ce devait être en mars 1943. 



262 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Avec quelques enfants juifs que j'avais connus pendant cette 
dernière période, on nous a amenés près de Poitiers dans un camp 
d'internement où se trouvaient de nombreux enfants de tous âges. 
Nous étions parqués dans un secteur du camp qui était indépendant 
du secteur où il y avait les adultes. Nous vivions dans une saleté et 
une misère indescriptibles. Nous sommes restés là, quelques semaines, 
puis on nous a de nouveau embarqués dans des cars avant de nous 
faire prendre le train pour Paris. 

A l'arrivée, nous avons été conduits immédiatement à la 
maison d'enfants de Î'UGIF de la rue Lamarck. Ce devait être lin 
mai 1943. Dans cette maison, la discipline était souple car j'ai 
conservé le souvenir d'une quantité énorme de gosses qui couraient 
dans les couloirs. Il y avait plusieurs dortoirs surchargés mais c'était 
bien, c'était propre et nous mangions correctement. J'ai retrouvé 
là des enfants que j'avais perdus de vue depuis notre évacuation de 
Metz. 

Nous faisions l'objet d'une certaine surveillance et il y avait 
un appel tous les soirs : nous étions au pied du lit pendant l'appel. 
On appelait nos noms et nous devions répondre présent. Cela dit, je 
ne me rappelle pas d'une discipline trop stricte. Je me souviens, 
quand nous allions dans le bureau de la direction qu'il y avait là, 
parfois, le colonel Kahn. Je vois encore cet homme. Il avait une 
allure très aristocratique et, dans mon souvenir, il portait des culottes 
de cheval et des bottes. C'est malgré tout un souvenir assez flou. 

Au bout d'une quinzaine de jours, ceux d'entre nous qui avaient 
plus de 13 ans durent partir pour être hébergés à l'Ecole du travail 
de la rue des Rosiers qui avait été transformée en maison pour 
adolescents. Après mon départ, il y eut une rafle rue Lamarck. Je 
suis resté rue des Rosiers de juin 1943 à mai 1944. 

Il me reste de ce séjour un souvenir angoissant. Cette angoisse 
était entretenue non seulement par le fait que nous étions surveillés 
mais aussi parce que nous savions parfaitement que les Allemands 
étaient derrière cette organisation. Nous avions pourtant le droit 
de sortir mais il nous fallait un bon de sortie pour ces heures de 
liberté à l'extérieur. Nous sortions tous les jours pendant des heures 
bien définies et strictes : nous allions, pour certains d'entre nous, 
faire de la menuiserie et suivre des cours théoriques au centre de la 
rue Claude-Bernard. 

L'Ecole du travail hébergeait une centaine de garçons de 13 à 
20 ans. Il y régnait une atmosphère de rapine, surtout quand nous 
étions à table. C'était assez pénible car il y avait parmi nous de 
jeunes délinquants ce qui rendait les relations assez tendues. Il 
fallait parfois protéger son assiette. En fait, nous retrouvions dans 
cette maison toutes les tares de la société dont on nous avait éloignés. 
J'ai le souvenir d'un combat. 

Dans cette maison, le contrôle était différent de celui de la 
rue Lamarck car il ne s'exerçait que sur le plan des sorties. Il y avait 
une discipline intérieure assez rigide. L'encadrement et les moniteurs 
étaient plutôt sympathiques (le célèbre harmoniciste Larry Adler 
était moniteur dans la maison à cette époque). 

Le directeur était un homme de 35 ans environ, d'esprit très 
bureaucratique. Bien que nous vivions dans une sorte de commu- 



L UGIF ET LES ENFANTS 



263 



nauté, cet homme maintenait vis-à-vis de nous des règles très 
strictes de hiérarchie. Par exemple, on ne pouvait entrer dans son 
bureau qu'à heures fixes. C'était le type même du fonctionnaire. Je 
me souviens de ces soirées où le directeur, qui ne devait pas très 
bien se sentir dans sa peau, nous tenait des discours où il cherchait 
toujours à se justifier de son action. Lorsque nous subissions des 
brimades telles que l'interdiction de sortir ou la nécessité de rentrer 
à telle heure, le directeur se sentait toujours obligé de se justifier. 
Cela nous semblait plausible et nous acceptions ses explications. 

A l'époque, nous n'avions pas l'impression d'avoir affaire à des 
geôliers. Nous savions que c'était les nazis qui nous avaient mis là 
mais nous pensions que nos moniteurs et le directeur étaient dans 
la même situation que nous et qu'ils subissaient les mêmes contrain- 
tes. A aucun moment nous n'avons soupçonné qui que ce soit de 
jouer un rôle néfaste à notre égard. 

Avec quelques camarades, nous avions envisagé des moyens de 
nous enfuir par les toits en cas de rafle. Le simple fait d'imaginer 
un tel stratagème prouve bien que nous étions conscients de la 
menace permanente qui pesait sur nous. 

Un jour, nous avons été réunis dans la cour et l'un des surveil- 
lants nous a dit qu'une rafle risquait d'avoir lieu dans la soirée. Cet 
avertissement était accompagné d'un conseil : si vous savez où 
aller, partez et cachez-vous ! Sinon, allez vous mettre à l'abri à la 
maison d'enfants de I'UGIF à Louveciennes. Avec deux de mes 
camarades, nous sommes partis pour Louveciennes. On nous avait 
remis un peu d'argent pour nous y rendre. 

Cette mesure de dissémination prise par la direction est à porter 
à son actif. Cela dit, je crois me souvenir que, plus tard, le docteur 
Milhaud m'a dit que c'était lui qui les avait prévenus. 

Nous sommes allés à Louveciennes. C'était une maison de 
I'UGIF où il n'y avait que de très jeunes enfants. Là, on a refusé 
de nous recevoir. On nous a dit : on va vous donner à manger mais 
vous ne pouvez pas rester ici, c'est trop dangereux pour tout le 
monde. Je ne peux pas retrouver la formulation exacte. Peut-être 
le ton avait-il été plus doux mais j'ai encore nettement le souvenir 
d'un rejet très clair. Comme nous ne savions pas où aller, c'était 
très dramatique. L'ambiance était très pénible. Finalement, un 
commerçant de la localité nous a reçus dans sa grange et au bout 
de 3 ou 4 jours, nous sommes retournés à l'Ecole du travail où 
nos camarades étaient déjà de retour. 

Vers la fin du mois de mai 1944, j'ai reçu une lettre me deman- 
dant de me rendre le jour suivant à une adresse indiquée dans une 
petite maison de la rue Alexandre-Dumas à Paris. J'apprendrai plus 
tard que cette lettre émanait du docteur Milhaud. Il me disait : 
'"... Je suis un ami de ta famille, j'ai connu tes parents à Metz", 
puis suivaient des détails qui devaient me mettre en confiance. Il 
ajoutait : "... Tu ne te souviens peut-être pas de moi. Veux-tu te 
rendre à l'adresse indiquée. Ne prends aucune affaire avec toi, ce 
n'est pas nécessaire..." 

Comment avais-je été choisi ? Plus tard, j'ai eu l'occasion d'en 
parler avec le docteur Milhaud. Il semble que son choix se portait 
en priorité sur les enfants les plus jeunes. Le docteur Milhaud était 



264 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



le médecin traitant de l'Ecole du travail de la rue des Rosiers et 
je le connaissais déjà car il m'avait soigné à plusieurs occasions au 
dispensaire de l'UGIF, rue des Francs-Bourgeois. 

Bien qu'un peu méfiant, je me suis rendu au rendez-vous. Avec 
un peu d'appréhension, bien sûr. C'était une bâtisse dans une grande 
cour et là j'ai vu une personne qui m'a conduit dans un petit 
appartement où, quelques instants après, j'ai été rejoint par M. 
Léon. (Avec M. et Mme Milhaud, M. Léon animait un réseau de 
sauvetage des enfants dont je n'ai jamais connu l'importance mais 
toute la responsabilité des actions semblait leur incomber.) 

M. Léon m'a expliqué la situation et pourquoi on m'avait sorti 
de l'Ecole du travail. J'allais changer de nom, j'aurais une nouvelle 
carte d'identité et je devrais rester un certain temps dans cette 
maison avant d'être placé dans une institution où je pourrais repren- 
dre mes études. Il fallait surtout que je comprenne que, désormais, 
je n'étais plus dans un circuit juif et que je devrais me mettre dans 
la peau d'un garçon qui allait s'appeler Robert François. On peut 
dire que ce fut un kidnapping réalisé tout à fait en douceur. 

J'ai été placé par les soins de M. Léon dans une institution où je 
suis passé de la phase dramatique de ma vie à la phase de bonheur. 
Dans cette institution, la directrice m'a pris sous sa protection et, 
par la suite, après la guerre, j'ai vécu chez elle et cela a été le 
véritable démarrage dans ma vie. 

Les années que je viens d'évoquer représentent encore un 
cauchemar et il m'en reste toujours un goût amer. Je ne parle de 
cette période que si c'est nécessaire et cet entretien m'a remis en 
mémoire des événements que j'avais pratiquement oubliés depuis 
35 ans. 

Une quinzaine de jours après mon "kidnapping" les pension- 
naires de l'Ecole du travail étaient raflés y compris le directeur et 
sa femme et aucun d'entre eux ne sont jamais revenus. Pourtant 
d'autres auraient pu être sauvés. En effet, à plusieurs reprises, 
l'organisation de M. Léon et de M. et Mme Milhaud avaient eu 
l'occasion de faire évader de nombreux enfants. Ils avaient cette 
possibilité mais le directeur s'est opposé avec acharnement à un 
kidnapping massif des enfants. A chaque départ individuel, comme 
dans mon cas, cela a été fait contre la volonté du directeur. Peut- 
être ce directeur savait-il où disparaissaient certains de ses pension- 
naires mais il n'a jamais donné son accord ouvertement. Il subissait 
ces départs mais il n'a jamais accepté de coopérer. Chez lui, la 
crainte devait être plus forte que le désir de faire œuvre utile... » 



CHAPITRE VIII 



LE SERVICE DE LIAISON 
DE L'UGIF 

(service 14) 



L'appellation même de ce service est ambiguë. En fait, il 
fallait comprendre « Service de liaison avec la Gestapo ». Pour 
diriger cette officine, les nazis avaient besoin non pas seulement 
des hommes proches du pouvoir installé à Vichy, non pas seule- 
ment des hommes prêts aux compromis mais surtout des hommes 
qui n'auraient pas, à certains moments, de sursauts de révolte 
dus à leur « sens de l'honneur » hérité de leur éducation et de 
leur morale bourgeoise. La Gestapo ne voulait dialoguer direc- 
tement qu'avec des hommes qu'elle tenait et qu'elle pouvait 
faire chanter tout à loisir. La psychologie nazie bien qu'appa- 
remment tortueuse était le reflet non d'une politique comme le 
croyaient les gens de l'UGIF mais d'une volonté déterminée : 
assurer la solution finale pour les Juifs. Dans les meilleurs 
délais. Légalement si possible, par d'autres voies si c'était 
nécessaire. Faute d'avoir compris cela, les dirigeants de l'UGIF 
se sont enferrés dans une situation sans issue. 

Dès les premiers jours de l'occupation de Paris, la Ges- 
tapo avait fort bien compris qu'il ne pouvait être question 
d'aborder le problème juif, en France, de la même manière 
qu'en Allemagne où dans les pays de l'Est récemment conquis. 
Une visite des hommes de Théo Dannecker, dans la deuxième 
quinzaine de juin 1940, au siège du Consistoire israélite, rue 
Saint-Georges, les avait convaincus de la difficulté qu'il y aurait 
à faire participer les Juifs français à la comédie qu'ils voulaient 
leur faire jouer. Persuadés qu'ils allaient trouver dans les 
archives du Consistoire des centaines de milliers de noms de 
Juifs français et étrangers, quel dut être leur étonnement de 
n'en trouver que 7 000. Ces 7 000 Juifs, tous Français, tous 
plus honorables les uns que les autres, presque tous représen- 
tants authentiques de la bonne bourgeoisie et de l'intelligentsia 
française, tous très pieux, comme il se devait, auraient bien 
accepté de « coopérer » mais il ne fallait sûrement pas en 
attendre davantage. C'est du moins ce que fut la première 



266 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



conclusion de Dannecker. En fait les nazis avaient mal jugé 
les possibilités de leurs interlocuteurs à qui il suffisait de pro- 
mettre que leur propre existence n'était pas en jeu. Que les 
victimes désignées ne pouvaient être que les « métèques ». La 
psychologie nazie était primaire donc sans nuances. 

La création du Comité de coordination des Œuvres de 
bienfaisance juives du Grand-Paris, le 31 janvier 1941 résulte 
pourtant d'un compromis entre les notables de la communauté 
juive de Paris et les représentants des œuvres juives d'Europe 
centrale qui savent déjà que le processus de leur liquidation est 
entamé et qu'il faut peut-être mener une action retardatrice. 
Pourtant, cet organisme qui a été porté sur les fonts baptismaux 
par la Gestapo est considéré avec méfiance par de nombreux 
notables légalistes qui estiment encore que le gouvernement de 
Vichy est la seule instance légitime. C'est pourquoi, très rapi- 
dement, le Comité de coordination ne répondra plus aux vœux 
des nazis. Ces Français sont trop tatillons, trop respectueux de 
la bonne règle, même quand ils font acte de soumission. 

Pour la basse besogne, les nazis ont besoin d'hommes qui 
n'ont pas de problèmes de conscience à retardement. Il leur 
faut des hommes qui soient fidèles même s'ils ne sont pas 
convaincus. Au service des nazis on ne doit pas poser de ques- 
tions même si l'on exécute les ordres. Qu'à cela ne tienne, on 
fera venir d'Autriche, au début de 1941, deux hommes sur qui 
on pourra compter dans la mesure où on leur a promis la vie 
sauve, ainsi qu'à leur famille, pour peu qu'ils obéissent aux 
ordres sans broncher. 

Léo Israélowicz et Wilhelm Biberstein sont donc racolés 
au sein du Judenrat de Vienne et expédiés à Paris sur ordre de 
Adolf Eichmann, lui-même. Sur Israélowicz, nous n'avons que 
peu d'informations sur sa famille et les liens qu'il pouvait avoir 
en Autriche. Par contre, nous savons que Wilhelm Biberstein 
a été transféré de Vienne à Paris, en compagnie de son père 
(Sigmund) et de quelques employés du Judenrat de Vienne (1). 

Malgré la présence d'un certain nombre de notables au 
sein de la direction du Comité de coordination, il semble que 
le véritable patron soit Israélowicz. C'est lui qui décide, qui 
appelle la police le cas échéant quand les femmes viennent 
manifester dans les bureaux du Comité, c'est lui qui rédige le 
journal Informations juives, c'est encore lui qui rencontre 



(1) Information communiquée par le « Dokumentionsarchiv des 
Osterreichischen Widerstand » DOW (Vienne). 



LE SERVICE DE LIAISON DE L'UGIF 



267 



chaque jour Dannecker, puis Roethke au siège de la Gestapo, 
avenue Foch. 

Après la création de l'UGIF, Israélowicz ne se tient plus 
que dans la coulisse, à la tête du service 14 où ses fonctions 
de liaison avec la Gestapo sont officialisées. Quant à Biberstein, 
il se fait oublier et travaille modestement à trier et à distribuer 
des vêtements dans un vestiaire de l'UGIF. En mai 1942 Léo 
Israélowicz sera rejoint par Kurt Schendel, avocat juif allemand 
qui, au début, ne sera que son secrétaire avant de devenir lui- 
même chef du service quand le Viennois sera arrêté à son tour 
et interné à Drancy (2). Quel sera le rôle du service de liaison ? 
Les détails exacts ne fourmillent pas et c'est bien normal car 
dans ce genre d'activité, le manipulateur comme le manipulé se 
gardent bien de laisser trop de traces apparentes. 

Dès que le Comité de coordination cède la place à l'UGIF, 
après sa dissolution en janvier 1942, il n'est plus possible à cet 
établissement public d'avoir de contacts officiels avec les Auto- 
rités nazies. En principe, tous les contacts, de quelques natures 
qu'ils fussent devaient passer par l'intermédiaire du Commis- 
sariat général aux Questions juives (cela n'était vrai que dans 
un sens car les nazis passaient par-dessus ces précautions légales 
à chaque fois qu'ils le jugeaient nécessaire). 

Pour faciliter les contacts il est donc admis tacitement par 
les partenaires en présence que le service de liaison, pudique- 
ment nommé Service 14 au sein de l'UGIF, bénéficiera d'une 
autonomie quasi totale au siège de l'Union 19, rue de Téhéran. 

Il reste des activités de ce service une correspondance 
relativement importante mais apparemment sans intérêt. Il y 
est surtout question de requêtes auprès des autorités nazies pour 
faire libérer des internés de Drancy et l'on pourrait admettre 
qu'il s'agit là d'une tâche noble (bien entendu, nous ne trouvons 
pas trace des internements qui étaient parfois la conséquence 
de certaines interventions). A y regarder de plus près, on 
s'aperçoit, le plus souvent, que l'on s'attache à faire libérer des 
vieillards, des enfants (qui seront regroupés dans des hôpitaux 



(2) Selon certaines sources d'informations, Israélowicz sera déporté 
et mourra dans un camp d'extermination. D'autres prétendent qu'à son 
arrivée au camp de Drancy, l'ex-chef du service de liaison, qui avait été 
logé dans les bâtiments réservés aux SS, aurait commis l'imprudence de 
se faire soigner à l'infirmerie où un médecin juif lui aurait administré 
une piqûre qui mettait fin à ses épreuves. (C'est un médecin dont il 
nous faut respecter l'anonymat qui nous a communiqué cette informa- 
tion.) Quant à Biberstein, il disparaîtra sans laisser de trace à l'automne 
1943. 



268 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



où dans des maisons d'enfants gérés par l'UGIF et qui pourront 
être raflés de nouveau le moment venu), des proches des diri- 
geants de l'UGIF et parfois des spécialistes requis par des 
entreprises travaillant pour l'armée allemande (particulière- 
ment dans ces ateliers où l'on confectionne des vestes de four- 
rure pour les soldats qui combattent sur le front russe). 

De même qu'il se rend chaque jour au siège de la Gestapo, 
Israélowicz a également ses entrées libres au camp de Drancy, 
quand les nazis le prennent en charge et il y est reçu régulière- 
ment par le SS Briinner commandant du camp. Cela jusqu'au 
jour où il sera retenu à son tour à Drancy. Qu'en sera-t-il de 
Kurt Schendel qui assurera la direction du service du mois 
d'août 1943 au mois d'août 1944 ? Après la libération de Paris, 
il rédigera deux rapports : l'un sur son activité et ses rapports 
avec le SS Roethke et Briinner, le 31 août 1944 et l'autre 
sur les activités du Comité de liaison de l'UGIF, les 2 et 9 sep- 
tembre 1944 (3). Curieusement, il remettra ces rapports à 
Jacques Rabinovitch, chef de service à l'UGIF et qui semble 
avoir été l'un des rares résistants parmi les dirigeants survivants. 



Les archives nazies ont été en grande partie détruites et il 
est difficile de retrouver des traces de lettres ou notes de service 
sur les hommes du Service de liaison. Peut-on se contenter 
comme preuves à charge de cette note du SS Roethke, en date 
du 31 juillet (pas d'année) : 

« ... Récemment, l'homme de liaison de l'UGIF s'est 
présenté chez moi. Je l'ai questionné au sujet des rumeurs 
circulant parmi les Juifs de Paris. Le Juif a répondu qu'à 
présent le bruit courait que les Juifs naturalisés après 1927 
seraient dénaturalisés par une loi et arrêtés ensuite » 
(CDJC-XXVII, 31). 

Cette note ne prouve pas la trahison en soi, elle démontre 
simplement, et c'est déjà beaucoup, qu'un membre de l'UGIF 
avait les coudées assez franches pour pénétrer sans encombre 
dans les locaux de la Gestapo et faire son rapport au chef SS 
chargé du problème juif. 



(3) Voir ce rapport en annexe 33. 



LE SERVICE DE LIAISON DE L'UGIF 



269 



Cette tâche dont Israélowicz se chargeait, c'était le sale 
travail apparent et les membres du Conseil d'administration de 
l'UGIF faisaient mine de s'en laver les mains. Us désiraient 
même l'ignorer car en fait s'ils tremblaient de peur devant les 
nazis, ils craignaient également Israélowicz et les hommes de 
son service qu'ils savaient manipulés. Jamais les dirigeants de 
l'UGIF ne se sont opposés ni intéressés de près aux activités 
du service de liaison. Cela ne les regardait pas même si ces 
hommes travaillaient sous la couverture de l'UGIF et quand se 
posait un problème délicat dans les relations avec les nazis, ils 
avaient tous la même réaction, laissons cela à Israélowicz. Pour 
les quémandeurs qui sollicitaient certains services cela se tra- 
duisait par la formule : voyez le service 14 ! 

Parmi tous les « grands résistants » qui ont sévi à l'UGIF, 
il ne s'en est pas trouvé un seul qui ai décidé de régler de la 
meilleure manière possible le problème Israélowicz en l'exécu- 
tant. C'était une solution normale en temps de guerre alors que 
cet homme était une menace perpétuelle pour les Juifs de la 
zone nord comme pour l'UGIF, d'ailleurs. Pour cela, il eût 
fallu ne pas être timoré, avoir le courage de ses actes. Com- 
ment, les dirigeants de l'UGIF qui tremblaient dans leurs 
bureaux, quand un enfant juif disparaissait d'une maison d'en- 
fants, auraient-ils pu, sans mourir de peur, se débarrasser de 
Léo Israélowicz ? 

On ne se débarrasse pas de l'homme que l'on craint. On 
cherche seulement à s'en servir. Quelle naïveté. De la même 
manière, les dirigeants de l'UGIF estimeront jusqu'en août 1944 
que leur action aura permis d'éviter une situation encore plus 
grave. On tolère les hommes du service de liaison, à l'occasion 
même on se sert d'eux mais pour cela on accepte les pires 
compromis. On leur donne parfois des armes redoutables qui 
peuvent se retourner contre ceux qui ont la faiblesse de fermer 
les yeux. Dans une lettre du 9 juillet 1942, Armand Katz, chef 
du personnel de l'UGIF zone nord écrit à André Baur vice- 
président. La teneur du message montre bien l'ampleur du com- 
promis toléré par l'UGIF : 



« ... Je vous informe que suivant vos instructions, j'ai 
remis hier 8 juillet au service 14 (M. Israélowicz) 10 cartes 
de légitimation doubles portant les numéros 419 à 428, 
munies de l'indication spécimen et 5 cartes portant les 
numéros 429 à 433, sans indications... » (CDJC-CXXIII, 
36). 



270 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Ce qu'Israélowicz fera de ces 5 cartes prêtes à l'emploi, 
les dirigeants de l'UGIF ne s'en soucient guère alors que la 
Gestapo est très chiche dans la délivrance de ces sauf-conduits. 
Alors que Dannecker s'est déjà fait délivrer quelques dizaines 
de ces cartes pour son usage personnel. Le maître et son porte - 
parole à l'UGIF usent des mêmes méthodes. Comment s'en 
étonner. 



Il n'y a que rarement de preuves formelles à propos de 
l'activité de Léo Israélowicz : des bruits, des rumeurs l'accu- 
sent. Tout cela reste feutré, discret. Il en est ainsi de sa cor- 
respondance avec les chefs de la Gestapo. Les termes employés 
sont toujours à double sens, comme dans une lettre du 5 juin 
1942. Nous sommes à la veille du jour où le port de l'étoile 
jaune sera obligatoire pour tous les Juifs de la zone nord âgés 
de plus de six ans. Dans ce courrier, Israélowicz s'ouvre de ses 
craintes au SS Dannecker devant le refus de certains commis- 
saires de police parisiens et, en particulier, celui de Neuilly, 
de délivrer les étoiles aux Juifs de nationalité allemande (CGQJ- 
XLIX, a 63). Il ne faudrait pas, dit Israélowicz, que des inno- 
cents soient arrêtés à cause de ce refus mais peut-être, ajoute-t-il, 
les Juifs allemands ne seraient pas concernés par cette mesure... 
Que peut bien vouloir dire le mot « innocent » dans ce contexte ? 
Toujours l'ambiguïté. 

En fait, Israélowicz répond parfaitement à ce que l'on 
attend de lui et son intervention ne reste pas sans effet puisque 
dans les semaines qui suivront, les préfets de la région parisienne, 
les maires et les commissaires de police où résident des Juifs 
allemands seront « invités téléphoniquement à faire connaître 
s'ils avaient délivré l'insigne à cette catégorie d'Israélites... » 
(CDJC-XLIX, a 103). 

A l'occasion, on charge Israélowicz de faire respecter les 
ordonnances. L'homme ne rechigne jamais à la tâche et il 
semble se préoccuper sincèrement de la qualité des relations 
entre l'UGIF et les nazis. A cette fin, il adresse une note au 
chef du groupe 1 de l'UGIF, le 2 décembre 1942 : 

« ... A l'occasion d'un entretien que j'ai eu ce jour 
avec SS Obersturmfùhrer Roethke, au sujet de l'activité 
de l'UGIF en général et de la situation du personnel en 
particulier, il m'a été confirmé encore une fois le désir 



LE SERVICE DE LIAISON DE L UGIF 



71 



de maintenir la protection qui s'étend à nos employés ( . . i 
à la condition que ces derniers ne se rendent coup;iM, ■■. 
d'infractions ni de délits. 

Il m'a laissé entendre que la non-observation cl'm 
donnances en vigueur par un employé de l'UGIF ci.ni 
préjudiciable pour le reste du personnel et, qu'en cas d'aï 
restation, les démarches étaient rendues bien plus difficiles. 

Je me permets de vous proposer d'adresser à l'en- 
semble du personnel, un rappel les invitant dans leur inté- 
rêt propre, comme dans l'intérêt général de l'UGIF, à 
observer strictement les prescriptions en vigueur, afin de 
ne pas rencontrer des difficultés qui auraient pu être 
évitées... » (CDJC-CDXIV, 3). 

Au CGQJ, on semble ignorer jusqu'à l'existence même 
de Léo Israélowicz (4). Le 28 septembre 1943, alors que l'an- 
cien chef du service de liaison est déjà interné depuis deux mois 
et peut-être mort, un rapport interne au CGQJ, émanant de la 
section 4 rend compte d'un fait assez troublant : 

« ... M. Cahen Lucien a été interné au camp de 
Beaune-la-Rolande au moment où il s'apprêtait à passer 
en zone sud. Sa femme a fait plusieurs démarches à 
l'UGIF pour tenter de faire libérer son mari... Mme Cahen 
a entendu dire qu'un Juif nommé Israélowicz avait fait 
sortir des Juifs moyennant rétribution. Elle n'a pas pu, 
à ce sujet, nous fournir aucun renseignement précis et n'a 
fait l'objet d'aucune sollicitation... » (CDJC-XXVIII, 212). 
Une rumeur, sans doute, mais une rumeur de plus ! 

Pourtant, la liaison UGIF/Gestapo ne fonctionnait pas 
seulement entre la rue de Téhéran et l'avenue Foch. Les contacts 
sont nombreux en certaines occasions mais les pièces d'archives 
ont malheureusement disparu. Il y aura également un service 
de liaison UGIF/Préfecture de police et, là également, peu de 
choses dans les archives. Seul Kurt Schendel évoque certains 
des hommes en contact avec la Gestapo dans l'un des rapports 
qu'il rédige après la Libération. 

Un exemple ne manque pas d'intérêt, celui de l'administra- 
tion juive du camp de Drancy dont la composition est appréciée 
par des militants de la résistance juive, en 1944 (CDJC- 
CCVIII, 25 b). 



(4) Ce n'est qu'une attitude, lire à ce sujet l'annexe 34. 



272 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



• Schmidt : commandant du camp. Juif français. Déporté 
en août 1944. 

• Langberg Manuel : commandant du camp après la dépor- 
tation de Schmidt. Juif autrichien (homme correct). 

• UImo Jean : Préfet du camp. Juif français (suspect). 

• Cahn Marcel : Sous-préfet du camp. Juif français (sus- 
pect). 

• UImo Roger : Trésorier. Juif français. 

• UImo André : secrétaire de Schmidt. Juif français. 

• Molo : secrétaire de Langberg. Juif turc. 

• Hecker Georges : chef des pluches. Juif français (très 
louche). 

Lévy Emile : économe du camp. Juif français (très 
louche). 

• Weill Raymond : médecin du camp. Juif français, abusait 
de ses fonctions (incorrect). 

• Reich Oscar : participait aux arrestations individuelles. 
Le seul interné de Drancy à ne pas porter l'étoile. Juif autrichien 
(protégé de la Gestapo). 

• Samson : adjoint de Reich. Participait à la chasse aux 
Juifs après avoir été infirmier. Juif français. 

• Mechsler : interprète à la réception du camp Juif polo- 
nais (dénonciateur). 

• Birtz : participait à la chasse aux Juifs. Juif français. 

Il n'est pas question de faire ici un amalgame entre ce 
personnel de Drancy et l'UGIF, ni même avec le service de 
liaison. Tout était possible mais il est nécessaire de ne s'ap- 
puyer que sur des documents solides. Cela dit, il était intéres- 
sant de montrer, ne serait-ce que par cet exemple, que les 
hommes ne sont pas forcément solidaires sous le prétexte qu'ils 
font partie d'une soi-disant communauté. La solidarité entre 
les hommes s'appuie sur d'autres critères. Il n'y a pas là de 
tare spécifique. Sous l'occupation comme dans les camps, les 
Juifs se conduisent tout comme les autres quand ils ne sont pas 
motivés par un idéal commun (5). Les responsables du service 



(5) A cette différence près que dans les camps d'Europe centrale 
où se trouvaient parfois confondus des droits communs, des politiques 
et des Juifs, une véritable lutte se déroulait pour conquérir l'adminis- 
tration interne des camps. C'était souvent un des gages de survie. A 
Drancy où il n'y avait que des Juifs, le problème était relativement 
différent. Une remarque s'impose : ce sont des Juifs français qui occu- 
pent les postes les plus importants dans l'administration du camp. 



LE SERVICE DE LIAISON DE L UGIF 



273 



de liaison étaient de cette trempe ordinaire et qu'il est facile 
de manipuler sous le moindre chantage car ils n'étaient que des 
hommes affolés et apeurés, démoralisés et prêts à toutes les 
bassesses pour avoir la vie sauve. Tout autre était la démarche 
des dirigeants de l'UGIF qui avaient accepté leurs responsabilités 
en pleine connaissance de cause. Ces intellectuels n'ignoraient 
rien de la gravité de leurs actes et de l'importance de la caution 
qu'ils donnaient aux nazis. 

Tout comme les dirigeants des Judenrâte de Pologne les 
dirigeants de l'UGIF, malgré leurs motivations profondes, ne 
pouvaient qu'aider à la montée de ces auxiliaires de la Gestapo. 
Sans UGIF, les Israélowicz auraient été parfaitement inutiles 
aux nazis. L'un n'allait pas sans les autres et les nazis ne l'igno- 
raient pas. Seuls, dans leur superbe, les dirigeants de l'UGIF 
voulaient faire croire que leur action étaient la seule possible, 
la seule profitable aux Juifs. Certes nous l'avons déjà souligné 
ils n'avaient ni le pouvoir ni la bassesse des présidents de 
Judenrâte que les nazis avaient mis en place dans les ghettos de 
Pologne mais leur coopération avec Vichy et donc avec les 
nazis préparait le terrain. Ensuite, tout devenait possible si 
la guerre avait duré quelques années de plus. La paranoïa de 
ces hommes qui se croyaient indispensables à la survie de leurs 
« coreligionnaires » les aurait conduits par la force des choses 
à adopter une attitude semblable aux présidents de ces Juden- 
râte qui disposaient d'une police particulière de la même 
manière qu'ils faisaient battre monnaie à leur effigie. Il n'est 
que de relire certaines notes de service du président général de 
l'UGIF, Georges Edinger, pour en être convaincu. Dans ce sens, 
un André Baur, ou un Raoul-Raymond Lambert, réputés hom- 
mes intègres et honnêtes, étaient tout aussi dangereux sinon plus 
qu'un Israélowicz qui ne pouvait tromper personne. 



274 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Annexe 33 



RAPPORT SUR LE SERVICE DE LIAISON 
ET MON ACTIVITÉ DANS CE SERVICE 

par Kurt Schendel 



Kurt Schendel qui fut le secrétaire de Léo Israélowicz avant 
son arrestation, puis lui succéda à la tête du service de liaison du 
mois d'août 1943 au mois d'août 1944, raconte ici son itinéraire. 
C'est l'un des rares dirigeants de l'UGIF qui, après la Libération, a 
tenu à s'expliquer. Déjà auteur d'un rapport sur les enfants confiés 
à l'UGIF ; Kurt Schendel relate les événements qu'il a connus à la 
tête de son service. Ce témoignage sur les activités du service 14 
est plein d'intérêt car il montre l'ampleur des contacts que l'UGIF 
devait entretenir avec la Gestapo (6). 

Avocat au barreau de Berlin de 1929 à avril 1933, il est rayé 
du barreau comme juif et s'expatrie aux Pays-Bas puis en France 
où il s'installe définivement en 1937 et monte une affaire industrielle. 

« ... En automne 1941, je fus, pour la première fois, mis en 
rapport avec une œuvre juive de Paris, par l'intermédiaire du 
directeur du service social (placé sous la direction de Mme Juliette 
Stern). Je visitais de vieux intellectuels dans la misère, leur apportais 
de l'argent et devais, par ma conversation, les soutenir moralement. 
Ensuite, en avril ou mai 1942, je me liais plus intimement à l'UGIF. 
J'entrai au Centre des Tournelles du service social et montait un 
service juridique et de contentieux qui avait pour mission de 
s'occuper de questions ayant trait aux loyers et au règlement de 
litiges à ce sujet pour les personnes arrêtées ou internées. Je recevais 
deux fois par semaine. 

Début ou mi-juin (1942) le service de liaison de l'UGIF 
nécessita un collaborateur (secrétaire) qui fut en mesure de 
recevoir le public et de rédiger des demandes en bon allemand. En 
ma qualité d'ancien avocat, on me jugea apte à tenir ce poste. Ma 
femme me remplaça au service contentieux des Tournelles, étant 
donné que je ne voulais pas abandonner ce service nouvellement 
créé. 

Pour des raisons de principe, je me suis fait donner des 
appointements, s'élevant à ce moment-là à 2 500 francs brut, et ce 
afin d'entrer en possession d'une carte d'identité normale. Pendant 
neuf mois, j'ai travaillé à titre bénévole, restituant la totalité de 
mes appointements à la caisse noire ; de même ma femme travaillait 
à titre bénévole, jusqu'à son licenciement motivé par sa qualité 



(6) Dans ce rapport rédigé le 3 septembre 1944 (moins de quinze 
jours après la Libération de Paris), Kurt Schendel ne mentionne jamais 
le nom de son prédécesseur Israélowicz. Il parle seulement de son 
« chef ». On lira un autre témoignage de Kurt Schendel au chapitre 
« Etaient-ils des résistants ? » 



LE SERVICE DE LIAISON DE L'UGIF 



275 



d'étrangère. Ma femme a été arrêtée dans la nuit du 18 au 19 mars 
1943, comme étrangère licenciée de l'UGIF et ne fut relâchée que 
14 heures après, au commissariat d'arrondissement, du fait que 
j'étais maintenu comme employé étranger et que je couvrais ma 
femme par ma carte de légitimation de l'UGIF. 

Avant d'exposer les différentes activités du service de liaison, 
je désire souligner de façon particulière que trois principes ont 
toujours présidé à mon activité et dicté ma conduite, tant dans ma 
vie ordinaire que dans mon travail : honneur, conscience et désin- 
téressement. Nul ne pourra jamais me reprocher un acte ou une 
parole qui n'ait pas été inspirée par cette triple devise. Je me 
déclare pleinement responsable de chacune de mes actions. Au 
cours de mon travail, il m'aurait été possible de gagner des millions ; 
je constate simplement avec moins d'amertume que de fierté que^ 
pendant deux ans et demi, j'ai travaillé sans arrêt, sans prendre 
jamais ni un samedi, ni un dimanche, sans même prendre de 
vacances, que je travaillais souvent jusqu'à 3 ou 4 heures du matin 
et^ que je suis bien plus pauvre qu'avant mon entrée à l'UGIF. Les 
réserves que je possédais dans mon affaire ont été liquidées par le 
transfert au nom d'une amie aryenne et par des prélèvements 
mensuels. Ces prélèvements sur mon affaire m'ont permis de vivre 
avec ma femme, de façon suffisante pour me permettre de supporter 
la tension nerveuse que comportait mon travail. 

Si j'ai obligé d'innombrables coreligionnaires (de qui j'ai 
d ailleurs refuse toute récompense, conformément à un principe 
dont je n ai jamais voulu me départir), j'ai aussi, par contre, subi 
des échecs dans de nombreuses démarches. De ce fait, hélas ' ceux 
dont le cas n'a pas pu bénéficier d'une issue favorable m'en ont 
voulu et j'ai l'amertume d'enregistrer de leur part ou de leurs 
familles bien des récriminations ou des attitudes d'hostilité. C'est là 
évidemment un fait que je me borne à constater en le déplorant sans 
en être surpris. ' 

Entre juin 1942 et le 29-7-1943, ma situation au service de 
liaison se bornait principalement à l'administration intérieure des 
services ; j avais à recevoir le public et à préparer les demandes que 
le chef de service transmettait aux Autorités allemandes. Pendant 
toute cette période, le chef du service de liaison n'a jamais trouvé 
1 occasion ou juge à propos de me présenter aux personnalités 
marquantes de 1 avenue Foch ou de la rue des Saussaies. Je ne 
possède en France aucune relation allemande, ni militaire ni civile 

o-7 J f, °i n 1 ]amalS eu aucun ra PP° rt avec des Allemands. Depuis le 
27-11-1941, je suis déchu de la nationalité allemande et donc 
apatride. 

Pendant toute la première année sus-indiquée, je n'avais que 
les relations suivantes avec des Autorités allemandes du fait que le 
chef du service de liaison ne pouvait tout faire lui-même : 

1° Obtention de laissez-passer pour les Juifs allant travailler 
dans les Ardennes, liaison auprès de la Chambre des Députés 
(service de M. Musnik et de Mme Toni Stern). 

2° Liaison avec la Rùstungskommando, afin d'obtenir la libé- 
ration d'ouvriers fourreurs et pour traiter différentes questions con- 
cernant les Ausweis des fourreurs. Il était tout particulièrement dans 



276 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



mes attributions d'obtenir du Rustungskommando que celui-ci 
fasse des démarches auprès de la rue des Saussaies, en vue de la 
libération des fourreurs en possession dudit Ausweis. 

3" Liaison avec le Bureau allemand de la Préfecture de police. 

Cette dernière consistait en l'obtention de prolongation de 
papiers d'identité pour Juifs étrangers, que M. Lanzenberg ne 
pouvait régler personnellement avec la police française. De cette 
manière, nombre de Juifs étrangers étaient en mesure de continuer 
à toucher leurs titres d'alimentation. En outre, il m'a été possible, 
assez fréquemment, avec l'aide du bureau allemand, de faire réin- 
tégrer à certaines personnes, leurs appartements mis sous scellés. 
D'autre part, il m'a été possible d'arrêter au passage toute une 
série de gens sortant de prison pour être transférés à Drancy. Ces 
personnes passaient par la Préfecture ; avec l'appui du service alle- 
mand il m'a été possible d'obtenir leur libération. Je désire insister 
sur le fait que pendant toute cette année j'ai été traité, aussi bien 
par mon chef de service que par tous les autres dirigeants, comme 
un simple employé, étant donné que je n'étais pas en contact avec 
les principales Autorités allemandes. Je n'ai jamais assisté à une 
conférence, sans parler d'une séance du conseil d'administration et 
personne ne m'a jamais demandé mon avis. Je n'avais pas non plus 
le droit de signature, fût-ce pour la plus simple convocation, même 
quand il s'agissait de mes propres clients. 

Début juillet 1943, SS Hauptsturmfuhrer Briinner reprit le 
camp de Drancy. 

Le 22 juillet, le président André Baur a été interné au titre 
de garant de l'interné Ducas qui s'était évadé de Drancy. Le 
29 juillet, certains membres dirigeants, entre autres mon chef de 
service, furent appelés à Drancy et ne revinrent pas. Le 30 juillet, 
tous les employés et visiteurs du bureau 29, rue de la Bienfaisance, 
Paris, furent arrêtés Les services particulièrement visés étaient le 
service des internés et le service 42 (placement des enfants). Le 
président, mon chef de service, le secrétaire général Armand Katz 
et d'autres dirigeants de l'UGIF se trouvant à Drancy, l'adminis- 
trateur Marcel Stora prit la direction des affaires et me déclara qu'il 
désirait effectuer personnellement la liaison avec les Autorités 
d'occupation. Il m'emmena tout de même chez Roethke, pour me 
présenter car je devais régler les petites affaires courantes, telles 
que laissez-passer, etc. A cet instant, où beaucoup d'employés 
de l'UGIF s'éloignaient de leur poste et où la fin de l'UGIF sem- 
blait proche, M. Stora qui jusqu'alors ne m'avait prêté aucune 
attention me pria de rester à mon poste et de l'aider. Je ne crus pas 
devoir décliner cette demande ; peu de temps après, un samedi midi, 
MM. Stora, Musnik, Edinger et d'autres personnes du bureau furent 
arrêtées et je me trouvais seul ! Je me mis en rapport avec Roethke, 
obtins tout au moins la libération de M. Edinger, afin qu'un admi- 
nistrateur fût sur place. 

A la demande du Conseil d'administration, je suis resté à mon 
poste et j'ai rempli ma mission aussi bien que je pouvais le faire. 
Je suis chef du service de liaison depuis début août 1943 et suis 
pleinement responsable de tout ce que le service de liaison a fait 
depuis lors. 



LE SERVICE DE LIAISON DE L'UGIF 



277 



Je saisissais toujours pleinement que j'approchais les Autorités 
allemandes comme Juif et qu'il était de mon devoir de mettre ma 
personne entière en jeu pour défendre les intérêts de la communauté 
juive et de chaque Juif en particulier. Ma tâche m'apparaissant 
comme trop lourde pour une seule personne, j'ai demandé à diffé- 
rentes reprises, à la présidence, de bien vouloir m'adjoindre un 
collaborateur pour effectuer la liaison avec les Autorités d'occupa- 
tion... Il ne s'est jamais trouvé personne. 

J'ajouterai que je n'ai jamais flatté les Allemands et que j'ai 
gardé vis-à-vis de toutes les Autorités allemandes la dignité que tout 
Juif aurait dû garder. Si au cours de cette année j'ai eu à enregis- 
trer un grand nombre de succès et qu'il m'a été possible de venir 
en aide, par mes conseils et mes interventions, à des centaines ou 
des milliers de Juifs, je n'ai pu le faire qu'à la suite d'entretiens avec 
les Autorités allemandes qui étaient toujours empreints de dignité, 
en ce qui me concerne tout au moins, et au cours desquels j'ose dire 
que j'ai toujours fait preuve de courage, de caractère, de force 
physique et morale ; d'abord parce que mon tempérament n'aurait 
pas souffert d'autre attitude et ensuite parce que je n'eusse obtenu 
aucun résultat en adoptant une attitude timorée. 

En juillet 1943, un collègue avait été désigné comme homme 
de liaison avec SS Hauptsturmfuhrer Brùnner, avec lequel je n'avais 
rien à faire. Cet homme de liaison ne prit pas son poste... Lorsque 
Brùnner en remplacement de Roethke, me convoqua pour la 
première fois, ce fut pour me dire qu'il me considérait comme le 
correspondant de la radio anglaise qui avait relaté des atrocités de 
Drancy et qu'il prendrait sa revanche sur moi si les émissions de 
ce genre ne cessaient pas. La seconde fois, Brùnner vint quelques 
jours plus tard à une séance plénière du Conseil d'administration, 
rue de Téhéran. Je saisis l'occasion pour lui arracher un premier 
avantage en faveur du camp de Drancy : ce fut l'autorisation 
d'envoyer des colis vestimentaires, ce qui rendit possible, du même 
coup, l'envoi de colis alimentaires de temps à autre. 

Dans les circonstances les plus critiques, je n'ai jamais refusé 
d'effectuer une démarche auprès des Autorités allemandes, si je le 
jugeais utile ou si le Conseil d'administration ou le président me le 
demandaient. Ce n'était pas là une tâche aisée, ayant à lutter 
positivement pour être reçu d'urgence par les autorités (et il y 
avait toujours urgence) pour subir les avanies, vexations, la hargne 
de Brùnner et les menaces à tout propos. C'était à proprement 
parler un perpétuel exercice sur la corde raide, qui me laissait la 
haute satisfaction d'accomplir un devoir périlleux mais utile. 

En plus du travail courant avec les différents services allemands 
que je décris en détail par la suite, je remarquerai encore que le 
service de liaison était le service de beaucoup le plus occupé de 
l'UGIF. Nous étions à la disposition du public juif à toute heure 
du jour et même de la nuit ; si l'on nous consultait sur les sujets les 
plus inattendus et les plus divers. Pour chaque coup dur, on s'adres- 
sait au service 14. 

Jamais je n'ai craint de perdre mon temps ou mes efforts pour 
un cas présentant même un minimum de chance. 

Je n'ai jamais non plus décliné une responsabilité mais tout au 



278 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



contraire, j'ai même pris mes responsabilités là où je n'aurais pas 
eu à le faire. Si l'on juge pouvoir me faire aujourd'hui des reproches 
pour manque de courage, je pourrais réfuter cette accusation par 
des milliers d'exemples. Je n'en donnerai qu'un. 

Les Juifs conjoints d'Aryennes en provenance d'Aurigny se 
trouvaient à l'hospice Picpus et éiaient autorisés à sortir trois l'ois 
par semaine, autorisation que j'avais pu obtenir. Conformément 
aux instructions reçues, des groupes de 10 internés avaient été 
formés, dont chaque membre était responsable l'un pour l'autre, 
concernant le retour au camp. Lorsque début juin, un interné 
s'évada, il aurait été aisé pour moi de laisser jouer le mécanisme 
de la garantie solidaire sus-é;ioncée et d'éviter ainsi pour moi tout 
danger. J'ai préféré aller trouver tout seul Brùnner et lui ai déclaré : 
vous m'avez donné la responsabilité du camp, j'ai échoué : il y a 
eu une évasion, je suis à votre disposition. Je n'ai même pas parlé 
des 9 signataires responsables. Ma franchise eut l'heureux effet de 
neutraliser toute représaille. Mais j'avais eu chaud. » 



Suite du rapport, en date du 4 septembre 1944. 

1) Activité auprès du Bds IV B : 82, avenue Foch, Paris 
ensuite : 140, boulevard Haussmann, Paris 8 e . 

Ceci était le service allemand compétent pour toute la France 
concernant les questions juives. Dans les grandes villes, il y avait 
des Kommandos (KdS) lesquels dépendaient du BdS. Les questions 
à débattre avec le BdS étaient d'ordre général ou de principe, pour 
lesquelles je ne pouvais toucher le KdS local. 

a) questions touchant l'UGIF en général ; 

b) tout ce qui concernait le camp de Drancy, en particulier 
libérations de Drancy ; 

c) arrestations en province ; 

d) organisation de la zone sud, laissez-passer pour cette même 
zone ; 

e) autorisation d'avoir le téléphone à domicile ; 
/) « Ausweis » des fourreurs ; 

g) prise en charge et distribution du courrier en provenance 
des déportés. 

2) Activité auprès du KdS : 11, rue des Saussaies, Paris VIII e 

a) Laissez-passer : j'ai pu obtenir à nouveau la délivrance de 
laissez-passer en particulier pour les grands malades, tels que 
tuberculeux, etc., pour les enfants, même pour des personnes recher- 
chées qui n'avaient aucune possibilité de se cacher. 

b) Autorisation de passer la nuit au lieu de travail. Ces docu- 
ments servaient également à couvrir certaines personnes ne pouvant 
plus rester à leur domicile légal. 

c) Autorisation pour les employés de l'UGIF de téléphoner 
dans les cabines publiques et d'acheter, pour raisons de service, en 
dehors des heures d'achat fixées pour les Juifs. 

d) Protection de nombreux commerces juifs et bains juifs. 

e) Protection contre les mesures d'arrestation. 



LE SERVICE DE LIAISON DE L'UGIF 



279 



/) Interventions d'ordre général, lors d'arrestations, en parti- 
culier pour les arrestations du service Permilleux ou de la SEC qui 
dépendaient de la rue des Saussaies. 

g) Laissez-passer pour sortir après 20 heures. 
^ h) Exemption du personnel de l'UGIF (même sans carte de 
légitimation) du travail obligatoire, protection du personnel de la 
iondation Rothschild et du Consistoire. 

/') Levées de scellés provisoires en vue du retrait des affaires 
personnelles des internés. 

/') Censure du Bulletin de l'UGIF avant parution pour laquelle 
la traduction en langue allemande avait été, au préalable, effectuée 
par notre service. 

3) Drancy 

a) Autorisations pour colis vestimentaires. 

b) Autres interventions. 

4) Dienstelle Westen : 54, avenue d'iéna, Paris XVI e 

Deux tâches m'incombaient en ce service 

• — • la question des appartements ; 

— la liaison avec les camps annexes : Austerlitz, Lévitan 
Bassano, les différents commandants de ces camps et Obersturm- 
iuhrer von Behr. 

a) Appartements : le baron von der Ropp me recevait tous les 
lundi matin. La salle d'attente de ce service comportait une pan- 
carte : « tous les Juifs attendent debout ». Je devais également me 
tenir debout et ce parfois pendant 2 ou 3 heures, dans une pièce 
comportant environ 15 sièges. Von der Ropp était assis derrière 
son bureau devant lequel se trouvait deux fauteuils. Je restais debout 
a cote de ces fauteuils sur lesquels j'avais posé mes dossiers II 
s agissait d éviter l'enlèvement du mobilier d'appartements ayant été 
mis sous scellés ou d'obtenir la levée définitive de ces scellés pour 
es personnes affirmant n'avoir jamais quitté ledit domicile ou encore 
la levée provisoire des scellés en vue du retrait des vêtements et 
affaires personnelles. 

Nous réussissions, en particulier, à protéger les appartements 
des prisonniers de guerre, tout d'abord provisoirement et, ensuite, dé- 
finitivement, après nous être procuré une attestation officielle de la 
Maison du Prisonnier. Ceci nécessitait des démarches aux domiciles 
des pnsionmers, chez leurs concierges et à la Maison du Prisonnier. 
Les appartements restaient sous scellés mais n'étaient pas vidés. De 
la même façon, les appartements des travailleurs de la terre dans 
les Ardennes et ceux des mines de Lens jouissaient d'une protection 
Bien que, en automne 1943, les travailleurs des Ardennes et les 
ouvriers des mines de Lens aient été arrêtés et déportés, la plus 
grande partie de ces appartements est restée protégée, ' car j'ai 
caché ces arrestations à l'avenue d'iéna. Avec von der Ropp surve- 
naient fréquemment des cas difficiles, dans lesquels il y avait lieu 
de discuter des questions juridiques, à l'appui de testaments et 
contrats de mariage. Les appartements des Juifs « ennemis » étaient 
également protégés et il m'a été possible de faire transférer un 
certain nombre de dossiers à la Chambre des députés. 



280 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Le traitement que j'avais à subir dans ce service, en particulier 
du chef, Obersturmfûher von Behr, était tel que seul mon sentiment 
du devoir et l'espoir de sauver quelque chose pouvait m'astreindre 
à continuer mes visites et à vaincre mes répugnances. 

J'étais tenu personnellement responsable des « mensonges » 
que le public me racontait, en vue d'obtenir la levée des scellés et 
l'on me menaçait personnellement d'arrestation. 

b) Liaison avec les camps annexes : l'UGIF avait à assurer le 
ravitaillement des camps d'Austerlitz, Lévitan et Bassano. Nous 
avions reçu l'ordre formel de ne nous occuper de rien, à l'exception 
de ce ravitaillement (ordre de Roethke et de Briinner). Malgré ces 
ordres, l'UGIF a donné suite, dans la mesure de ses moyens, aux 
désirs exprimés par les internés de ces camps et a exécuté toutes les 
commandes, même en articles de textiles. A ce sujet, j'ai reçu à 
différentes reprises des observations de Brûnner. Obersturmfiihrer 
von Behr me convoquait fréquemment et me répétait, au cours de 
scènes théâtrales et dramatiques, que j'étais seul responsable du 
ravitaillement des internés et qu'il ne voulait pas connaître l'UGIF ; 
Il me menaçait constamment d'être giflé et d'être fusillé. Malgré 
cela, je continuai à assurer la liaison, ce qui me permit d'obtenh 
différentes améliorations dans les camps. Nous avons aidé les internés 
dans l'obtention des certificats de non appartenance à la race juive 
que certains n'avaient pas encore et qui étaient sous la menace 
constante d'être transférés de nouveau à Drancy, en vue de la 
déportation ; l'UGIF leur donnait de l'argent pour les cantines et 
constamment des secours mensuels. 

5) Préfecture de police 

Au cours de la première année, l'officier allemand était un 
SS Hauptsturmfûhrer Heinson, ensuite SS Untersturmfùhrer Mùller, 
enfin, SS Hauptscharfiihrer Zahn. Ces personnes n'avaient rien à 
faire avec les Juifs et il m'arrivait plusieurs fois d'obtenir auprès 
d'elles des succès vis-à-vis de la rue des Saussaies. Il y avait 
bien une liaison entre l'UGIF et la Préfecture de police, tout 
d'abord M. Lanzenberg, ensuite M. Robert Lévy. Néanmoins, dans 
les cas difficiles, cette liaison ne pouvant rien obtenir parce que la 
préfecture de police réclamait absolument une signature allemande, 
il m'a été possible d'arranger certaines choses avec le bureau alle- 
mand. Il s'agissait, en particulier, de prolongations de papiers 
d'identité pour Juifs étrangers, de réintégration d'appartements mis 
sous scellés par la police française. En outre, il m'a été possible 
également d'obtenir la libération de personnes arrêtées par la police 
française et qui devaient être transférées à Drancy, en passant par 
la Préfecture de police. 

6) Certificats de non appartenance à la race juive. 

Mon service (Mme Climker) était en contact suivi avec Mme 
Crémieux qui était accréditée auprès du Commissariat général aux 
Questions juives, en vue du retrait de certificats de non-appartenance 
à la race juive. Nous remettions les photocopies de ces documents 
aux Autorités allemandes compétentes et faisions fréquemment des 
démarches appuyées par ces certificats. Nous transmettions égale- 
ment photocopie du certificat à l'interné et nous nous chargions, dans 



LE SERVICE DE LIAISON DE L'UGIF 



281 



la majeure partie des cas, de la correspondance avec les familles, les 
paroisses, les mairies, en vue de l'obtention de pièces religieuses 
manquantes. Ainsi, il nous a été possible d'éviter la déportation de 
plusieurs centaines de conjoints d'aryens car l'obtention des certi- 
ficats avait lieu dans un temps minimum, par suite d'une collabora- 
tion aussi rapide que possible entre les personnes préposées à ce 
service. 

7) Rustungskommando 

J'effectuais la liaison avec l'inspecteur Rieger, ensuite avec le 
Sonderfûhrer Bodendick. A la suite des grandes arrestations du 
16-7-42, l'inspecteur Rieger avait le droit, pendant quelques semaines, 
de libérer de Drancy. Sa seule signature suffisait pour la préfecture 
de police. Pendant quelques semaines, j'obtenais ainsi, en une seule 
journée, jusqu'à 18 ordres de libération, sur présentation d'un 
certificat^ de travail dans la fourrure ; il y a lieu de remarquer que 
les Israélites en question n'avaient jamais eu à faire avec la 
fourrure. Ensuite, l'on introduisit la carte ou « Ausweis » de four- 
reur dans les grandes maisons de fourrure et j'entrai en relations 
avec ces maisons, tout en restant en contact avec le Rustungskom- 
mando. Je facilitais ainsi l'obtention de ces « Ausweis » et certi- 
ficats de travail. Une pratique faisait que de grosses sommes 
étaient versées pour toutes ces tractations et j'insiste sur le fait 
qu'on m'offrait quotidiennement de 10 à 100 000 F argent comptant 
(j'avais donc de fortes tentations à subir) mais que je n'ai jamais 
tien accepté en contrepartie des services rendus par moi. 

Les Ausweis de fourreurs n'étaient délivrés qu'aux ouvriers 
israélites qui pouvaient, par ce moyen, libérer leurs familles de 
Drancy. L'idée que les femmes aryennes (conjointes d'israélites) 
travaillant dans la fourrure et qui ne pouvaient du fait de leur 
aryenneté obtenir un Ausweis ne devaient pas être placées dans 
une situation moins favorable que les Juifs vient de moi. En consé- 
quence, pour cette dernière catégorie, un simple certificat de tra- 
vail tout d'abord, ensuite un tel certificat visé par le Riistungskom- 
mando devint suffisant, pour la libération du conjoint juif. Des 
centaines de conjoints d'Aryens furent ainsi libérés de Drancy. 
Là aussi, j'ai grandement aidé les femmes aryennes à se procurer 
lesdits certificats de travail. 

8) Service 36 

J'étais également chef du service 36. Ce service était chargé 
de distribuer le courrier en provenance des déportés et de 
prendre en charge, aux fins d'acheminement, les réponses à 
ces lettres. Ce service est soigneusement organisé, tout le matériel 
de fiches et classement a été mis par moi à la disposition du 
nouveau bureau de la rue de la Bienfaisance, pour compléter les 
autres fiches. Nous possédons, dans ce service, un registre 
d'adresses de Juifs cachés, qui a toujours été soigneusement dissi- 
mulé. 

9) Hospices Picpus et Lamblardie 

Depuis le 18 mars 1944, j'avais été chargé par Briinner de la 
surveillance de l'hospice Lamblardie et, par la suite, de celle de 



282 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



l'hospice Picpus et du pavillon de la Croix-Rouge. En plus des 
vieillards, quelques centaines d'Israélites y furent transférés en 
provenance de Drancy. J'ai obtenu, au cours de différents entre- 
tiens avec Drancy, des autorisations de visite, colis, courrier, 
sorties régulières pour certaines catégories d'internés et, partielle- 
ment, des permissions de nuit. A l'aide du service des approvision- 
nements (chef M. Marcel Lévy) de l'UGlF, le ravitaillement fut 
grandement amélioré, les médicaments et soins médicaux étaient 
à la disposition en quantités largement suffisantes. Je fondais une 
caisse de solidarité qui était alimentée par des dons, par prélève- 
ments sur gains, etc. J'obtins que les ouvriers fussent rémunérés 
par l'UGIF. 

En outre, et dans le cadre de la solidarité que j'ai tenu à 
développer parmi les internés, ceux-ci donnaient régulièrement 
quelques denrées de leurs propres colis, afin de pouvoir faire régu- 
lièrement des colis pour les nécessiteux. Quand une partie des 
internés d'Aurigny se trouvèrent à Drancy, je fis le nécessaire 
pour qu'ils reçussent des colis particulièrement garnis, qui étaient 
payés par la caisse de solidarité. En plus des secours de l'UGIF, 
la caisse de solidarité envoya également de l'argent aux familles des 
internés. 

Au cours des cinq mois de mon activité dans ces établissements, 
il m'a été possible d'obtenir des centaines de libérations. 

L'étendue de mes diverses activités m'amena, malgré le dévoue- 
ment inlassable de mon personnel, à rechercher le concours d'un 
adjoint pour mener à bien la tâche que comportait Lamblardie, 
Picpus et la Croix-Rouge. Maître Marcus, du service juridique de 
l'UGIF, s'offrit, d'accord avec la direction, et tout en conservant 
son emploi, à me seconder dans le développement des avantages 
dont bénéficièrent ces trois centres et je trouvai ainsi avec l'assis- 
tance éclairée et dévouée des directeurs, MM. Cohen et Salomon 
et de Maître Marcus, la possibilité de réaliser le maximum de bien- 
être en faveur des pensionnaires, qui ne cessèrent de m'en exprimer 
leur satisfaction. 

L'hospice de Lamblardie a donné le lundi 21 août 1944, une 
fête à l'occasion de la Libération, au cours de laquelle la direction 
et tous les pensionnaires m'ont félicité et témoigné leur gratitude. 
La maison m'a également remis une lettre de remerciement, revêtue 
de la signature de tous les pensionnaires, témoignages modestes 
et sincères qui me sont particulièrement chers. 

Dr Kurt Schendel 
(CDJC-CCXXI, 26) 



le service de liaison de l'ugif 283 

Annexe 34 

AUX PROCÈS DE XAVIER VALLAT 

ET D'ADRIEN ANTIGNAC : 

LE ROLE DTSRAÉLOWICZ AU SEIN DE L'UGIF 



• 23 août 1946. Déposition de Duquesnel, ancien directeur du 
contrôle de l'UGIF au CGQJ, au cours de l'instruction du procès 
d'Adrien Antignac : 

« ... Les Allemands avaient introduit d'autorité au Conseil 
d'administration de l'UGIF un juif autrichien, M. Israélowicz, que 
les services de l'avenue Foch recevaient journellement pour rapport 
sur les affaires intérieures de l'UGIF. Quant à la question de 
savoir si, néanmoins, il y a lien direct de cause à effet entre la 
communication de documents secrets et l'arrestation de plusieurs 
dirigeants de l'UGIF, je ne saurais hasarder un avis. Je ne puis 
que remarquer que les noms de MM. Stora, Musnik et Katz 
notamment arrêtés ensemble ne figuraient pas, si mes souvenirs 
sont bons, dans les documents en cause, alors que Mme Stern dont 
le service était incriminé a été laissée en liberté (7). » 

• 4 décembre 1947. Au procès de Xavier V allât, le président 
présente ainsi les raisons de la création de l'UGIF : 

« ... Xavier Vallat réalisa cette association sous la pression 
des Autorités Allemandes et, a-t-il dit, parce qu'en réalité il avait 
compris que si lui-même ne la créait pas, les Allemands la créerait 
et la remettrait entre les mains de deux individus qui étaient à leur 
solde et dont il y avait lieu de se méfier... » 

Réponse de Xavier Vallat : 

« ... Il était aisé de comprendre par ce qui s'était déjà passé 
que si une association était créée par ordonnance allemande, elle 
serait dirigée non pas par des personnalités juives françaises — qui, 
vraisemblablement, auraient été assez nombreuses à se récuser ou 
en tout cas l'auraient fait par esprit de sacrifice — mais par deux 
Israélites l'un autrichien, l'autre hongrois qui avaient été amenés 
dans les fourgons allemands en 1940. L'un s'appelait Israélowicz 
et l'autre Biberstein. Dannecker qui était leur chef, qui leur donnait 
des ordres qu'ils exécutaient fidèlement et passivement, avait créé 
sous leur couvert le simulacre d'une espèce de communauté juive 
française publiant un bulletin intitulé Bulletin officiel qui m'avait 
été apporté par des Israélites français et où l'on essayait de faire 
passer pour des desiderata des Juifs ce qui était en réalité des 
ordres de Dannecker. Une association qui aurait été fondée par 
ordonnance allemande et dirigée par ces gens-là, mettait tous les 
Juifs de zone nord, même les Juifs français, à la discrétion absolue 
de l'occupant... » 



(7) Duquesnel faisait ici allusion à un document émanant a'Anti- 
gnac et qui dénonçait certains dirigeants de l'UGIF à la Gestapo (nous 
reproduisons ce document au chapitre « Etaient-ils des résistants ? »). 



CHAPITRE IX 



LA PRESSE JUIVE DURANT 
L'OCCUPATION NAZIE 

Une presse « légale »... 



Grâce à l'existence du Comité de coordination des Œuvres 
de bienfaisance du Grand-Paris puis de l'UGIF, les notables 
auront l'impression de bénéficier d'un véritable organe de presse. 
Ce ne sera en fait qu'une presse obligatoire destinée à publier, à 
chaque fois que les nazis l'estimeront nécessaire, les lois, décrets 
et ordonnances antijuives. Du mois d'avril à décembre 1941, 
c'est sous la responsabilité officieuse de Léo Israélowicz que pa- 
raîtront les Informations juives publiées par le Comité de coordi- 
nation des Œuvres de bienfaisance. Puis, à partir de janvier 1942 
ce sera le tour du journal de l'UGIF (obligatoire celui-là) et 
baptisé Bulletin de l'Union générale des Israélites de France. 

Il ne reste plus guère de ces « journaux » dans les archives. 
Ainsi pour ce qui concerne les Informations juives, nous n'avons 
pu consulter que quelques numéros. C'est pourtant suffisant 
pour comprendre le rôle qui était dévolu à cette presse légale. 
Dans ce journal hebdomadaire placé sous la responsabilité du 
rabbin M. Sachs, nous trouvons essentiellement, dans le numéro 
3, du V mai 1941, un éditorial justifiant l'action des notables 
juifs de Paris : 

« ... Nous sommes en train d'élargir le Comité de 
coordination : il deviendra une vaste organisation juive. 
Ceux qui aujourd'hui se reconnaissent spontanément des 
nôtres et deviendront membres du Comité de coordination 
ou le feront d'ici le 7 mai participeront à la formation de 
notre organisation. Et ce seront eux qui, en priorité, pro- 
fiteront des résultats de nos efforts. Le temps viendra où 
un seul organisme aura la compétence de conseiller et 
d'aider les Juifs et cet organe, c'est nous, c'est-à-dire le 
Comité de coordination... Prenez votre décision. Le délai 
pour les inscriptions expire dans sept jours. Il deviendra 
très difficile d'obtenir l'admission dans nos cadres après 
cette date : la décision que vous prendrez ces jours-ci peut 



286 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



devenir décisive pour votre avenir. Elle pourra décider de 
l'avenir des Juifs du Grand-Paris... » 



Ce billet, lourd tout à la fois de menaces et de promesses, 
montre déjà le vrai visage de ceux qui ont décidé de représenter 
ce qu'ils appellent la communauté juive. De plus, cet article 
annonce en fait la formation prochaine de l'UGIF dont la 
vocation sera plus étendue et les ambitions plus à la mesure de 
ceux qui se font les ongles avec le Comité de coordination. Il 
est tout à fait symbolique, d'ailleurs, que cet article porte en 
signature les initiales LU qui cachent mal le nom de celui qui 
s'agite beaucoup depuis son arrivée à Paris : Léo Israél 
Israélowicz. 

Dans ce même numéro 3 des Informations juives, très 
mince (4 pages) et composé en gros caractères car il n'y a pas 
grand-chose à dire, on trouve également un avis de la préfec- 
ture de police destiné aux Juifs du département de la Seine, 
un résumé de l'histoire des Juifs de France (ce qui est du meil- 
leur goût et tout à fait de circonstance), sans oublier une rubri- 
que de petites annonces dont l'une, particulièrement gratinée, 
est ainsi rédigée : « ... Recherchons démarcheurs pour abonne- 
ments et souscriptions. Pourcentage élevé. Situation d'avenir... » 
Un comble car la situation d'avenir ne pouvait être qu'une spé- 
culation « intellectuelle » prévoyant une occupation nazie de 
longue durée. A moins que ce ne fût qu'une naïveté. Pour en 
finir avec les démarcheurs, ajoutons ceci pour la petite histoire : 
ces démarcheurs d'abonnements étaient munis de petits carnets 
où ils devaient noter systématiquement les noms et adresses des 
personnes qu'ils visitaient. Comme il n'y avait pas de plan de 
prospection, le Comité de coordination faisait appel à des 
« courtiers » connaissant les bons quartiers et qui quadrillaient 
certaines rues et immeubles effectuant ainsi un véritable recense- 
ment dans ces carnets qui allaient pouvoir à l'occasion servir 
de fichiers (on trouve encore quelques-uns de ces carnets au 
Musée Yad-Washem de Jérusalem). 

Les Informations juives étaient surtout destinées à impres- 
sionner les lecteurs et leur apprendre à bien se conduire sous la 
botte hitlérienne. Pour bien s'en convaincre, il n'est que de citer 
cet encadré en caractères gras figurant en plein centre de la pre- 
mière page du numéro 3 : « ... Par ordre des Autorités compé- 
tentes, nous précisons que toutes les ordonnances publiées dans 
ce journal sont obligatoires pour tous les Juifs du Grand-Paris. 
Nous rappelons énergiquement que nul n'est censé ignorer les 



LA PRESSE JUIVE DURANT L'OCCUPATION NAZIE 



287 



ordonnances publiées ici et, à ce titre, personne ne peut se 
défendre contre les sanctions prévues pour leur non-obser- 
vance... » Une telle menace devait également constituer une 
motivation suffisante pour fournir des abonnés au journal. La 
formule énergiquement est également lourde de signification. 
Il eût été certainement plein d'intérêt de consulter la collection 
entière mais le contenu ne devait guère différer. 

Le Bulletin de l'UGIF est beaucoup plus discret, appa- 
remment plus chaleureux que les Informations juives. Appa- 
remment seulement. Le premier numéro du Bulletin (1) paraît 
avec la mise en route de l'UGIF. Dans chaque numéro, de 
6 pages les premiers mois, il y a un effort constant pour rappe- 
ler au lecteur qu'il fait partie d'une communauté spirituelle, 
sinon d'une communauté d'intérêt. Le contenu du journal en 
témoigne régulièrement : rappel de la célébration des fêtes 
traditionnelles, un conte juif (de qualité le plus souvent), quel- 
ques citations de sages, la liste des synagogues ouvertes au 
culte, une liste de restaurants « cascher » ainsi que la rubrique 
de plus en plus importante, à chaque numéro, des différents 
services proposés par l'UGIF. On y trouve également deux 
pages en yiddish ce qui montre bien la sollicitude bienveillante 
de cette publication qui a pour gérant un certain Georges Bloch. 

Cela, c'est la façade. Dans tous les numéros, à l'intérieur, 
on trouve ponctuellement les avis officiels et ordonnances nazis 
contre les Juifs. Tout cela est très normal. En effet, nous avons 
déjà vu que dans une lettre adressée au CGQJ, le 26 mars 1942, 
le SS Lischka précisait sans nuances : « ... Il faudra également 
signaler que les publications paraissant au Bulletin ont été 
approuvées par les Autorités compétentes, allemandes et fran- 
çaises et doivent, pour ce motif, être considérées, le cas échéant, 
comme des ordres... » (CDJC-XXVIII, 12). 

Chaque semaine, tout au long de 1942 puis en 1943, on peut 
lire le communiqué auquel Léo Israélowicz attache la plus grande 
importance sur le travail agricole dans les Ardennes. Parfois et 
en première page c'est Lucienne Scheid, membre du Conseil 
d'administration de l'UGIF et avocate, qui signe un article sur 
un point de droit et cela va jusqu'au cocasse quand le cher 
maître explique la marche à suivre pour se constituer un arbre 
généalogique remontant à la cinquième génération (cela pour 
les Français car pour les autres...). 



(1) On peut consulter la collection complète du Bulletin de l'UGIF 
à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) 
à Nanterre. 



288 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Alors que le Bulletin s'est bien gardé de mentionner la 
grande rafle du 16 juillet 1942, on peut lire dans le numéro 28 
du 31 juillet 1942 une citation du meilleur goût sous la rubrique 
sagesse juive : « ... Malheur à qui ne souffre pas car ce bonheur 
sans mélange marque que Dieu l'a livré à lui-même, qu'il fait 
en sorte que toute réclamation ultérieure soit impossible... » 
(en fait, dans ce numéro comme dans le numéro 27, quelques 
lignes mentionnaient la constitution d'un fichier de tous les 
enfants juifs dont les parents avaient été arrêtés). 

A partir du numéro 47 (11 décembre 1942), les deux pages 
en yiddish disparaissent. Est-ce que cela correspond à une éco- 
nomie de papier ou à la constatation qu'il ne reste plus guère 
de Juifs d'Europe centrale en zone nord ? La rédaction ne le 
dit pas. Parfois, comme dans le numéro 45 du 27 novembre 

1942, l'administrateur général, Georges Edinger, qui n'a pas 
encore accédé aux plus hautes responsabilités, brosse un tableau 
complaisant de l'activité sociale de l'UGIF. Et cela se termine 
par un appel à la générosité des lecteurs car, comme le souligne 
Lucienne Scheid-Haas : « Bienfaisance, charité, solidarité sont 
les buts de l'UGIF. » C'est bien à propos d'ailleurs que, dans 
le même numéro, un article intitulé « La charité chez les Juifs » 
explique qu'en hébreu il n'y a qu'un même mot pour dire 
charité ou justice. Suivez le regard du directeur de la publica- 
tion... 

On crève littéralement de faim à Paris, quand il n'est pas 
possible financièrement de se fournir au marché noir. Cela n'em- 
pêche pas les nantis qui dirigent l'UGIF de faire paraître, dans 
le numéro 53, du 21 janvier 1943, sous la rubrique « sagesse 
juive », cette pensée qui est une véritable provocation : « ... Ne 
sois pas insatiable et ne te précipite pas sur les aliments car la 
nourriture abondante est le nid de la maladie et l'intempérance 
amène le dégoût... » Et puis, sans faire forcément bonne chère, 
on peut néanmoins manger « cacher » et le numéro 55, du 
5 février 1943, indique une bonne adresse de restaurant où la 
cuisine est « strictement cacher ». 

Constamment, on retrouve dans le Bulletin le souci de se 
justifier. Cette tendance sera d'autant plus forte que la répres- 
sion se fera plus féroce. Ainsi, dans le numéro 56 du 12 février 

1943, on peut lire, toujours dans la rubrique « Sagesse juive », 
cette sentence : « ... Rabbi Hanina Ben Dossa disait : celui qui 
préfère les bonnes actions aux belles théories est sage. Celui 
qui se livre aux théories et néglige les bonnes œuvres perd son 
temps... » Rien ne vaut l'autojustification ! 



LA PRESSE JUIVE DURANT L OCCUPATION NAZIE 



289 



Habitués à se faire désormais les fidèles commis de la 
légalité vichyste, sous l'œil intéressé des nazis, les dirigeants de 
l'UGIF estiment qu'ils ont autorité pour faire régner l'ordre. 
Dans ce sens, on peut lire dans le numéro 64 du 9 avril 1943 
et dans les numéros suivants, cette communication de la plus 
grande importance : 



« ... Nous mettons de nouveau et instamment en 
garde nos coreligionnaires contre les très graves consé- 
quences auxquelles ils s'exposent en brisant les scellés 
apposés sur leur appartement. Les personnes dont les 
appartements sont sous scellés et qui désirent en retirer 
quelques objets, peuvent s'adresser à notre service 14 d'où 
leur demande suivra la voie régulière... » 

Le service 14, c'était bien entendu le service de liaison 
avec la Gestapo et la voie régulière était à sens unique. Le 
rédacteur de cet écho ne pouvait l'ignorer et il était criminel 
d'inciter une personne qui se trouvait dans l'illégalité, puisque 
son appartement était sous scellés, d'informer indirectement la 
Gestapo de sa présence. Cela ressemblait fort à la technique de 
la souricière. 

A partir du numéro 66 daté du 23 avril 1943, le Bulletin 
devient squelettique et se réduit à un simple recto- verso. Ce 
journal d'informations légales ne dispose même plus de la place 
nécessaire pour insérer d'autres informations que les communi- 
qués qui lui sont envoyés par le CGQJ et la Gestapo. Il reste 
toujours, malgré tout, quelques bas de colonnes pour parler de 
culture et de sagesse juive en trois lignes. La sagesse juive, 
cela doit plaire aux hommes de la Gestapo qui relisent les 
épreuves du Bulletin pour vérifier si les consignes ont été suivies 
avec zèle. On doit bien rire, alors que les travailleurs des camps 
agricoles des Ardennes sont soumis à un véritable servage sous 
la direction des chefs de culture nazis. En effet, dans le numéro 
75 du Bulletin qui paraît le 25 juin 1943, il y a deux exemples 
tout à fait édifiants de la sagesse juive : « C'est seulement en se 
livrant au travail des champs que l'homme est satisfait de son 
pain... » Et puis : « Tous les hommes quitteront un jour leurs 
professions pour se livrer au travail de l'agriculture... » Dans 
les cantonnements des Ardennes où le Bulletin arrive chaque 
semaine, c'est même le seul journal qui peut y arriver, on doit 
grincer des dents à de telles lectures. 

En fin de compte, le Bulletin de l'UGIF est devenu un 



290 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



journal pratique où les pense-bête fleurissent à chaque colonne. 
Le lecteur est toujours prévenu de ce qu'il ne doit pas faire. 
C'est un peu comme dans le code de la route où ne figurent que 
des interdictions et des obligations. Un véritable gag si la situa- 
tion n'était pas aussi dramatique. Et puis le style n'est pas 
exempt de cet humour qui anime les dirigeants de l'UGIF. 
Ainsi en est-il de cet avis important publié sous le titre « cir- 
culation dans le métro » et qui précise : « ... Nous recomman- 
dons instamment à nos coreligionnaires, afin de leur éviter des 
inconvénients possibles, de prendre dans le métropolitain la 
dernière voiture de la rame... » 

On publie les communiqués imposés mais on ne dédaigne 
pas d'en rajouter un peu car, pour la bonne règle, n'est-ce pas, 
un peu de supplément n'est pas à négliger et l'on rappelle en 
toute occasion aux coreligionnaires qu'il faut respecter l'ordre 
nazi. Pour le bien de tous et la sécurité de chacun. 

Le numéro 75 du Bulletin accumule un maximum d'infor- 
mations de cette nature. En fait, on croirait lire Le Petit- 
Parisien ou Le Matin. C'est une erreur : le Bulletin est bien 
plus spécialisé. Il entre dans les détails, signale les cas précis. 
Un véritable service public. 

« ... Il est rappelé à nos coreligionnaires qu'en aucun 
cas ils ne doivent avoir de poste de TSF. Les postes sont 
également interdits dans les ménages mixtes (un conjoint 
aryen). » 



« (...) Nous attirons à nouveau votre attention sur le 
fait que tous les Israélites qui possèdent encore le télé- 
phone doivent immédiatement demander par lettre recom- 
mandée, à la direction des PTT, la suppression de leur 
ligne téléphonique. Pour répondre à différentes demandes 
qui nous ont été faites concernant le téléphone dans les 
ménages mixtes, nous vous signalons que le téléphone peut 
être conservé, 

a) dans tous les cas quand le conjoint aryen est le 
mari ; 

b) quand c'est la femme qui est aryenne, elle n'a 
droit au téléphone que si l'abonnement était à son nom à 
la date de la publication du présent avis. » 



LA PRESSE JUIVE DURANT L'OCCUPATION NAZIE 



291 



« ... Il nous revient que de nombreuses arrestations 
sont opérées à cause du port non réglementaire de l'insigne. 
Nous rappelons de nouveau et instamment à nos coreli- 
gionnaires que l'insigne doit être solidement cousu sur le 
vêtement extérieur, au côté gauche de la poitrine, et que 
sous aucun prétexte il ne doit être dissimulé totalement 
ou en partie par quelque objet que ce soit : fichu, four- 
rure, serviette, etc. Nous leur rappelons également que 
l'accès des bois de Vincennes et de Boulogne ainsi que 
celui des parcs et jardins de la capitale ne leur est exclusi- 
vement autorisé que sur les routes asphaltées, à condition 
de ne pas y stationner... » 

Tout y est : la servilité vis-à-vis des Autorités « légales » 
comme de la Gestapo, l'incitation à obéir sans discuter, le chan- 
tage, la provocation. Le Bulletin remplissait parfaitement son 
office. C'est un journal finalement insipide et même sur les 
deux pages qui survivent jusqu'au mois de mai 1944, les rédac- 
teurs ne savent plus comment alimenter les rubriques. Alors, 
on raconte l'histoire des sectes juives, les tentatives de coloni- 
sation juive au Brésil. Parfois, c'est l'importance de la commu- 
nauté juive dans l'Empire romain qui est évoquée. Au fur et à 
mesure que les mois passent, la rubrique consacrée aux services 
offerts par l'UGIF se rétrécit jusqu'à n'être plus qu'un alibi. 
Il reste les informations pratiques, c'est-à-dire l'art et la manière 
de respecter les ordonnances nazies et la réglementation impo- 
sée aux Juifs survivants par Vichy. 



La presse de la résistance et l'UGIF 



Plusieurs journaux de la résistance et particulièrement des 
journaux juifs comme Notre voix, J'accuse, Naïe Zeit ont régu- 
lièrement accusé l'UGIF, et ce depuis 1942, d'être des auxi- 
liaires de la répression antijuive en France. Bien souvent, des 
articles vengeurs forcent un peu le tableau sur le détail mais en 
fin de compte, ils ne déforment guère certaines attitudes qui 
commencent à se faire jour dès 1943. Ces journaux rédigés et 
diffusés au péril de la vie de militants sont les seuls à relater le 
sort qui attend les déportés dans les camps de la mort alors que 



292 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



la direction de l'UGIF calme les esprits en faisant savoir à 
tous les échos que des lettres parviennent des déportés travail- 
lant dans les camps de Silésie. 

S'il n'est pas évident que tous les dirigeants de l'UGIF 
aient été des collaborateurs conscients des nazis, il n'en reste 
pas moins vrai que sans leur participation active la répression 
eût été moins forte. La plupart des journaux cités sont plus ou 
moins proches du parti communiste pour la bonne raison que 
peu nombreux, au début, étaient les mouvements clandestins 
juifs éditant en dehors des militants de l'UJRE (Union des Juifs 
pour la résistance et l'entraide). C'est pourquoi le ton est si 
violent ce qui, parfois, n'améliore pas forcément la qualité de 
l'argumentation. De plus, on ressent à la lecture de ces journaux 
ou tracts un certain malaise. La raison en est simple : le sec- 
tarisme stalinien des rédacteurs ne le cédait en rien au modèle 
que donnait L'Humanité clandestine. Une chose est sûre, ces 
journaux ont été les seuls, à notre connaissance, à dénoncer 
l'UGIF, pendant deux ans, et à montrer son véritable visage 
à ceux qui faisaient confiance à cet organisme pour le moins 
manipulé même si ses dirigeants n'étaient pas tout à fait des 
collaborateurs comparables à ceux de Vichy. 

Dans la préface d'un ouvrage édité en 1950 : La Presse 
antiraciste sous l'occupation, par l'Union des Juifs pour la 
résistance et l'entraide (UJRE, proche du parti communiste 
français), André Raisky, dirigeant de ce mouvement sous l'occu- 
pation pratique l'amalgame, cher aux staliniens, et dénonce tout 
aussi violemment l'UGIF que les militants du « Bund » (socia- 
listes juifs). Cette attitude est pour le moins curieuse car les 
groupes de résistance du « Bund » ont participé, notamment 
à Lyon, à la lutte armée aux côtés des militants de l'UJRE. 
Pour l'UJRE, les Juifs qui ne luttaient pas contre les « Boches » 
à la manière des communistes de stricte obédience, ne pouvaient 
être que des suppôts de l'UGIF. 

Cette mise au point étant faite, les propos de A. Raisky 
sur l'UGIF ne manquent pas d'intérêt. Il écrivait notamment : 



« ... Les plus grandes difficultés provenaient de l'ac- 
tivité des groupes capitulards qui, par leurs pressions direc- 
tes et indirectes, affaiblissaient l'esprit de la lutte, freinaient 
la mobilisation des masses populaires. A la tête des élé- 
ments de capitulation se trouvait l'Union générale des 
Israélites de France, le Judenrat. 

L'occupant voulait obliger les Juifs de France à 



LA PRESSE JUIVE DURANT L'OCCUPATION NAZIE 



293 



reconnaître le Judenrat. En fait, les larges masses se 
détournaient de cette institution ennemie. Mais il est vrai, 
d'autre part, que certains éléments réactionnaires se lais- 
sèrent forcer la main. Ils n'étaient en aucune façon 
contraints d'accepter l'offre des nazis. Ils auraient pu faire 
comme tout honnête citoyen du pays : passer dans l'illé- 
galité, rester hommes libres. 

Les collaborateurs du Judenrat de l'UGIF et leurs 
défenseurs prétendent aujourd'hui qu'ils voulaient tromper 
la Gestapo et faire ainsi œuvre de sauvetage sous le camou- 
flage légal. La Gestapo n'était pas dupe. Elle a maintenu le 
Judenrat. Stulpnagel et Dannecker savaient que ce qu'ils 
perdaient par le travail illégal de l'UGIF, ils le regagnaient, 
capital et intérêts, par l'existence même du Judenrat. 

Dans un avertissement que publiait le numéro du 
6 décembre 1941, notre presse démasqua les buts véri- 
tables du Judenrat au moment où à Paris et dans la zone 
sud les capitulards s'évertuaient à en mettre au point la 
composition. 

Matériellement et moralement, le Judenrat secondait 
l'occupant dans la réalisation de ses plans antijuifs. Le 
Judenrat publiait un journal, il faisait de la propagande, il 
appelait à rejoindre les camps de travail, il créa une police 
juive et menait campagne contre les communistes, il aidait 
en général les bourreaux à répandre l'idée trompeuse 
qu'une collaboration était possible, que si les Juifs se 
conformaient aux ordonnances et lois, l'occupant s'adou- 
cirait. 

Comment développer l'esprit de résistance sans com- 
battre et démasquer constamment le rôle de l'UGIF ? 
Notre lutte contre l'UGIF n'a pas cessée tout au long de 
l'occupation. Plusieurs journaux relatent les efforts déployés 
pour anéantir l'influence de l'esprit de collaboration prôné 
par le Judenrat. Pas un appel à la lutte contre les assassins 
nazis que n'accompagne l'appel à la lutte contre ses alliés 
juifs. 

L'UGIF s'enfonçait de plus en plus dans le marais 
de la trahison. Lorsque s'élargit l'organisation de combat, 
c'est à main armée que les organisations de résistance 
attaquèrent les bureaux de l'UGIF. Ils purent ainsi sous- 
traire les listes et les documents qu'utilisait la Gestapo 
pour se saisir des malheureux Juifs qui avaient cru devoir 
confier à l'UGIF leurs adresses ou celles de leurs enfants... » 



294 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Il est dommage que ces propos soient outranciers à l'ex- 
cès. En effet, jamais l'UGIF n'a organisé de police juive, par 
exemple. Trop de charges subsistent contre cette organisation 
pour qu'il soit nécessaire d'en inventer de nouvelles. De plus 
les gens de l'UJRE ne situaient pas la critique de l'UGIF sur 
le meilleur terrain. En effet, ce qu'il convenait de démontrer 
c'est que les dirigeants de l'UGIF, dont une grande partie gar- 
dait les meilleurs contacts avec le Consistoire central, réagis- 
saient comme la moyenne de la bourgeoisie française et il eut 
été étonnant que la bourgeoisie juive réagisse autrement. C'était 
cela qu'il fallait démontrer avant tout car c'est en représentants 
d'une classe sociale que les bonnes âmes charitables de l'UGIF 
avaient réagi. Si l'on n'a pas compris cela, il est difficile d'ana- 
lyser les motivations de ces hommes empêtrés dans leurs contra- 
dictions et conscients à chaque étape d'avoir été bernés car ils 
devaient payer lourdement leurs illusions et les démonstrations 
superflues n'ont guère de valeur. 

En fait, l'URJE ne pouvait porter la critique sur un tel 
terrain car ses mots d'ordre étaient à l'union nationale. Il reste 
que les militants de l'UIRE luttaient les armes à la main contre 
les nazis alors que les dirigeants de l'UGIF avaient choisi la 
voie du dialogue avec la Gestapo. 



EXTRAITS DE TRACTS ET JOURNAUX 



Tract diffusé à Paris durant l'été 1941. 

JUIF, MÉFIEZ-VOUS! 

« Le Comité de coordination dont vous avez reçu l'appel 
possède ses bureaux au 3 e étage, 17, rue Saint-Georges. 

Si vous y allez, vous serez reçus par deux Juifs galiciens que 
les occupants ont fait venir de Vienne pour construire la Com- 
munauté juive du Grand-Paris. 

Tous ceux qui ont reçu le journal et qui ont compris n'ont 
rien envoyé et ont décidé de refuser le prochain numéro. Suivez-les 
et dites à tous de faire de même. De nombreuses protestations 
sont déjà parvenues au Comité. Méfiez- vous. Défendez- vous. Ayez 
confiance... » 



(Ce tract qui figure dans les archives du Centre de documen- 
tation Yivo de New York (UG XC 10 p 2) est certainement le 
premier appel de ce type.) 



LA PRESSE JUIVE DURANT L'OCCUPATION NAZIE 295 



Extrait de Notre voix (zone sud). Organe du Rassemblement des 
Juifs contre le fascisme oppresseur. Numéro du 15 février 1943. 

REDOUBLONS D'EFFORTS 
POUR LES PETITS ENFANTS JUIFS TRAQUÉS 

« ... Chaque jour nous apporte de nouvelles preuves de sympa- 
thie et de solidarité envers les petits malheureux que l'action 
des femmes parisiennes a sauvés de la déportation et de la mort. 

Outre les sommes importantes collectées à Nice, ces jours 
derniers, 25 familles françaises s'offrent à prendre chacune un 
enfant juif. Marseille, Nice, Grenoble suivent leur exemple. 

Voilà les beaux exemples de solidarité française et voilà la 
honte de l'Union générale des Israélites de France qui a livré 
100 enfants aux agents de la Gestapo pour les assassiner. Leur 
crime sera impitoyablement châtié. 

Redoublons d'effort pour les petits enfants juifs traqués. Col- 
lectons l'argent et les vêtements pour eux. Trouvons-leur des mar- 
raines qui remplaceront la maman perdue. Faisons tout pour que 
le sourire reparaisse sur leur visage attristé... » 

Cité dans La Presse antiraciste sous l'occupation, 1950. 



Extrait de Notre voix. Organe du Rassemblement des Juifs contre 
le fascisme oppresseur. Numéro du 1 er juin 1943. 

L'UGIF, FILIALE DE LA GESTAPO 

« A Lyon, un Juif a demandé un secours à l'UGIF or on a 
exigé qu'il présente sa carte d'identité. Comme elle ne portait pas 
le tampon "juif", l'UGIF refusa le secours. 

A Marseille, la Gestapo a exigé de l'UGIF la liste des Juifs 
assistés. Cette organisation a répondu qu'il n'y avait pas de liste 
mais que les personnes qu'elle aide allaient se présenter tel jour. 
Et quand les malheureux arrivèrent, la Gestapo était là pour les 
déporter. 

Nous avions déjà mis en garde contre les traîtres de l'UGIF 
quand ils avaient, à Paris, livré des enfants aux Boches. 

Les faits rapportés plus haut indiquent à tous les Juifs qu'ils 
doivent considérer l'UGIF comme une filiale de la Gestapo. 

Les traîtres seront démasqués. Leur châtiment se prépare. » 

Cité dans La Presse antiraciste sous l'occupation, 1950. 



296 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Extrait de Notre voix. Organe du Rassemblement des Juifs contre le 
fascisme oppresseur. Numéro du 20 juin 1943. 

PAS UN SOU POUR LES TRAITRES DE L'UGIF ! 

« L'entreprise de mouchardage et de spoliation créée par la 
Gestapo a besoin d'argent et, comble d'audace, elle impose une 
contribution à ses victimes dont les contributions volontaires sont 
insuffisantes et pour cause. 

L'UGIF ne se contente plus de la part que les Boches lui 
versent sur les spoliations qu'ils réalisent. Il lui faut davantage. Et 
cela soi-disant pour secourir les Juifs déshérités. 

D'abord, les Juifs n'auraient pas besoin de ces prétendus 
secours si on ne leur avait pas volé leurs biens et si on les laissait 
travailler librement. Et d'autre part, chacun sait comment l'UGIF 
secourt les malheureux. Comme à Paris où elle livre à la Gestapo, 
pour être déportés, les enfants qui lui avaient été confiés ; à 
Marseille, où les Juifs qui se présentent pour toucher un secours 
sont aussitôt embarqués par la Gestapo prévenue par cette orga- 
nisation de traîtres ; à Lyon, où l'UGIF exige que la carte d'iden- 
tité porte la mention "juif". 

La solidarité, les Juifs la pratiquent mais entre eux, à l'exclu- 
sion des traîtres qui veulent une fois de plus mériter le salaire que 
leur alloue leurs maîtres de Vichy et de Berlin en organisant un 
nouveau recensement des Juifs. Car c'est à cela que tend égale- 
ment la nouvelle contribution. En dehors des sommes qu'elle rap- 
porterait elle permettrait aussi de connaître les nouvelles résidences 
et de mieux livrer les Juifs à leurs bourreaux. BOYCOTTONS CE 
NOUVEAU RECENSEMENT DEGUISE. PAS UN SOU POUR 
L'UGIF... » (CDJC-CDLXXI, 41.) 



Tract diffusé en zone sud par PUJRE en décembre 1943. 

L'UNION GENERALE DES ISRAELITES DE FRANCE ETANT 
EN FAILLITE ET EXECREE PAR LES JUIFS, LES ALLEMANDS 
S'APPRETENT A LA RENFLOUER PAR UNE POIGNEE D'INDI- 
CATEURS ET D'AGENTS PROVOCATEURS. A CETTE NOUVELLE 
TENTATIVE D'ASSERVISSEMENT, LES JUIFS REPONDRONT 
DIGNEMENT PAR UNE AUGMENTATION DE LEUR RESIS- 
TANCE A L'ENNEMI, AUX COTES DU PEUPLE FRANÇAIS 

TOUT ENTIER 



« Depuis trois ans, l'Union générale des Israélites de France 
constitue la représentation officielle des Juifs de France. Créée sur 
l'ordre de l'ennemi par les valets de Vichy, elle semait la dange- 



LA PRESSE JUIVE DURANT L'OCCUPATION NAZIE 



297 



reuse illusion d'une possibilité de défendre loyalement nos droits 
à la vie et au travail. 

Cependant, une réalité tragique a infligé le plus cruel démenti 
à ses assertions. Non seulement, elle n'a rien fait pour diminuer 
les ravages faits par la Gestapo et la police de Vichy parmi nos 
coreligionnaires mais ses locaux et ses fichiers servaient de souri- 
cières et de poteaux indicateurs à la Gestapo pour l'arrestation et 
la déportation de milliers de pauvres malheureux. 

A Paris, Nice et Marseille des centaines d'enfants juifs furent 
la proie de la Croix gammée uniquement à cause de la légèreté 
criminelle des dirigeants de l'UGIF qui s'imaginaient pouvoir 
amadouer l'ennemi en courbant devant lui l'échiné. La lâcheté de 
ces dirigeants ne connaissait pas de bornes. Les boches leur cra- 
chaient littéralement à la figure après les avoir giflés et, malgré 
cela ils acceptaient de continuer leurs services au profit de nos 
bourreaux. 

L'existence de l'UGIF est devenue aux yeux de la grande 
majorité de nos coreligionnaires, non seulement un dangereux foyer 
mais aussi une tache honteuse sur la communauté tout entière. 
Rien ne pouvait être plus exécré par les Juifs de France qu'un 
organisme de collaboration aussi néfaste. Ses locaux furent désertés, 
ses employés démissionnèrent, nombre même de ses dirigeants ont 
enfin compris. La faillite de l'UGIF est aujourd'hui un fait accom- 
pli. 

En présence de cette situation, les Allemands s'apprêtent à 
redonner à l'UGIF un certain vernis. Elle doit répondre d'une 
manière plus précise à ses besoins actuels. Elle ne sera qu'un nid 
d'indicateurs, agents provocateurs servant à récupérer ceux qui ont 
su dénoncer les combattants clandestins et patriotes juifs. A sa tête, 
en zone sud, ils ont déjà placé le traître vendu Geissmann. 

Nous dénonçons cette grossière manœuvre nazie tendant, par 
de nouvelles méthodes, à exterminer le reste des Juifs de France 
et avertissons ceux qui oseraient prêter la main à l'ennemi que leur 
châtiment ne se fera pas attendre et ne sera pas moins impitoyable 
que celui infligé à tous les autres traîtres de ce pays. 

Aucune illusion ne peut plus subsister parmi nous. Entre nous 
et nos ennemis, une lutte est engagée, à la vie à la mort. La légalité 
ne sert qu'à remplir les convois de déportation. Ce n'est que par 
le passage à l'illégalité, reconnu juste par tout le peuple de France, 
seul légitime maître de ce pays, ce n'est que par un regroupement 
de nos forces, par la résistance et la lutte pour la libération du 
territoire que nous sauverons et regagnerons dignement notre place 
dans une France libérée. 

Notre Union des Juifs pour la résistance et l'entraide constitue 
le grand rassemblement des Juifs décidés à défendre leur vie et 
celle de leurs enfants. Sur les ruines de l'UGIF, l'Union défendra 
vos droits et notre honneur, en pleine camaraderie d'armes avec 
la France résistante tout entière... » 

Cité dans La Presse antiraciste sous l'occupation, 1950. 



298 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Extrait de Notre voix. Numéro 66 du 1 er janvier 1944. 



UNE ACTION ARMÉE DES GROUPES DE COMBAT 

DE MARSEILLE SAUVE DES GRIFFES DE LA GESTAPO 

DES MILLIERS DE FAMILLES JUIVES ! 

« Le 31 décembre dernier, un détachement des groupes de 
combat de Marseille attaquait le siège de la direction centrale de 
l'UGIF pour la zone sud dans le but de détruire les fichiers ainsi 
que toutes les listes contenant les adresses des membres ou des 
assistés de cette organisation. 

Après l'arrestation de dizaines de familles juives de Marseille 
par la Gestapo, grâce aux adresses qu'elle s'était procurées à la 
section marseillaise de l'UGIF, il était à prévoir que te nazis 
allaient s'emparer de toutes les adresses juives réunies au siège de 
la direction centrale pour la zone sud. 

En fait, les locaux de la direction se trouvaient depuis quelques 
jours déjà sous la surveillance des agents de la Gestapo qui ont 
même commencé à fouiller les archives que les traîtres de l'UGIF 
leur ont abandonnées. 

Plus d'une fois, déjà, la population juive de France a paye 
de son sang la politique criminelle des hommes de l'UGIF. Une 
fois de plus, des milliers d'adresses allaient tomber entre les mains 
des bandits hitlériens, des milliers de nouvelles victimes allaient 
leur être livrées. Mais cette fois, le crime fut empêché grâce a 
l'initiative héroïque des groupes de combat juifs de Marseille. 

L'attaque a été effectuée en plein jour. Les surveillants des 
locaux ont été ligotés et, pendant plus d'une heure et demie tenus 
en respect par les armes. Pendant ce temps, un autre groupe 
opérait une perquisition serrée dans les locaux et brûlait sur place 
tous les fichiers et toutes les listes d'adresses. Parmi les pièces 
brûlées se trouvaient les adresses de plusieurs enfants confiés à des 
familles françaises ainsi que les dossiers personnels avec photos 
de tous les collaborateurs et de tout le personnel technique de 
l'UGIF. Dans le service de la comptabilité ont été détruits les 
registres de tous les Juifs qui avaient payé la cotisation établie par 
Darquier de Pellepoix. 

L'action héroïque de nos groupes de combat de Marseille a 
sauvé des milliers de familles juives des griffes de la Gestapo à qui 
l'UGIF avait voulu les livrer en établissant des listes d'adresses 
qu'elle abandonnait ensuite dans ses locaux. » 

Cité dans La Presse antiraciste sous l'occupation, 1950. 



LA PRESSE JUIVE DURANT L'OCCUPATION NAZIE 



2')'» 



Tract diffusé par le Comité de Défense, région de Marseille (docu- 
ment non daté pouvant être situé au début de 1944). 

AUX JUIFS DE LA RÉGION DE MARSEILLE 

« On annonce la réouverture des bureaux de l'UGIF de notre 
région. Nous vous mettons en garde. L'UGIF et ses bureaux sont 
un piège : ceux qui les fréquentent se font tôt ou tard arrêter. Les 
secours distribués par l'UGIF servent à vous attirer dans les mains 
de la Gestapo. 

Les dirigeants de l'UGIF prétendent secourir et sauver les Juifs. 
Ce n'est pas vrai. Ils ne peuvent ni sauver ni secourir personne. 
La meilleure preuve est que le propre fils du nouveau directeur de 
l'UGIF à Marseille a été arrêté et déporté. 

Etre inscrit sur une liste de l'UGIF, c'est être surveillé en 
permanence par la Gestapo. 

Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour vous 
secourir discrètement, sans que vous risquiez d'être livrés à la Ges- 
tapo. 

Les complices volontaires de la Gestapo, Juifs on non, nous 
les châtierons. Les complices involontaires nous les empêcherons de 
nuire. 

COMPTEZ SUR NOUS ! 

Juifs de la région de Marseille, n'allez sous aucun prétexte à 
l'UGIF, ne vous laissez inscrire sur aucune liste de l'UGIF. Si vous 
recevez une communication de l'UGIF, changez immédiatement 
d'adresse. Ne fréquentez aucun membre du personnel de l'UGIF, 

IL Y VA DE VOTRE LIBERTÉ ET DE VOTRE VIE ! 

La victoire est proche. Vous n'avez plus longtemps à souffrir 
de la terreur nazie. Vos bourreaux seront bientôt châtiés Ne tombez 
pas maintenant entre leurs mains. Rejoignez nos groupes de résis- 
tance et de combat, c'est votre unique voie de salut ! » (CDJC- 
CDLXXII, 12.) 



Tract diffusé par PUJRE en février 1944. 

JUIFS DE FRANCE 



« Des nouveaux coups terribles viennent de frapper les Juifs 
de la zone nord et, en premier lieu, la grande communauté de Paris. 
La rage exterminatrice des nazis ne connaît plus de bornes. Au 
mois de janvier, des rafles monstres ont été organisées à Paris. La 
nuit du 22 au 23 janvier où 8 000 Juifs furent déportés, a été la 
plus terrible. Hommes, femmes, enfants furent envoyés à Drancy. 



300 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Aucune distinction n'a été faite entre Français, naturalisés et 
étrangers, les veuves de guerre et les femmes de prisonniers qui 
n'avaient pas été touchées jusqu'ici ont été ramassées elles aussi. 
Même les Juifs employés dans des entreprises allemandes, munis 
de certificats spéciaux, n'ont pas été épargnés. Des colonies entières 
installées par l'UGIF à Orly et ailleurs, avec le consentement de 
l'occupant ont été déportées. 

Tous ceux qui croyaient encore à la possibilité de continuer la 
vie dans la légalité, tous ceux qui se berçaient hier d'illusions et 
espéraient échapper aux mesures barbares qui frappaient leurs frères 
en se retranchant derrière les promesses allemandes et les décrets 
vichissois, ont eu un réveil bien cruel. En effet, pour quiconque 
regarde la réalité en face et veut sauvegarder sa vie, il n'y a plus 
à l'heure qu'il est, moyen d'échapper à la vague d'extermination 
si ce n'est par la résistance dans l'illégalité. 

Juifs de France, ne restez pas dans vos domiciles déclarés à 
attendre vos bourreaux. Ni vos mérites pour la France, ni le sang 
versé sur les champs de bataille, ni les attestations de la Koman- 
dantur ne vous sauveront lorsque vous serez pris. N'entretenez pas 
de relations avec l'UGIF, ne lui confiez pas vos adresses. Les listes 
et les fiches signalétiques de l'UGIF restent toujours à la dispo- 
sition des Allemands. N'oubliez pas les milliers de vos frères et vos 
sceurs qui avaient mis leur sort et celui de leurs enfants entre les 
mains de l'UGIF et qui meurent aujourd'hui dans les bagnes de 
l'Est, eux et leurs enfants. 

Groupez-vous dans des comités de solidarité. Notre entraide 
ajoutée au soutien énorme que nous accorde le grand peuple de 
France permettra de sauver nos enfants et de traverser les terribles 
épreuves qui nous sont réservées. 

Il n'y a plus de choix. La résistance et la solidarité c'est la 
seule voie qui vous reste. Si vous voulez avoir demain le droit à 
une vie libre dans une France libérée, renforcez dès aujourd'hui 
ses rangs. Unissez-vous aux réfractaires. Rejoignez les patriotes 
dans les maquis. Adhérez aux groupes de combat ! 

L'Union dans la résistance, voilà le chemin de votre salut ! » 
(CDJC-CDLXX, 43.) 



Extrait de Notre voix. Organe du Rassemblement des Juifs contre 
le fascisme oppresseur. Numéro du 14 février 1944. 

UGIF — DANGER PUBLIC 
POUR LA POPULATION JUIVE ! 



« La liste des méfaits commis par l'UGIF et des malheurs 
causés par elle ne cesse de s'allonger. Tout récemment encore, les 
bureaux de cette officine à Chambéry furent cernés et plusieurs 
dizaines de Juifs qui s'y trouvaient furent arrêtés et déportés. De 
plus en plus, le bilan de l'UGIF devient lourd de larmes et de sang. 



LA PRESSE JUIVE DURANT L'OCCUPATION NAZIE 



301 



Il y a plus d'un an, l'UGIF à Paris a livré aux Allemands 
80 enfants juifs. C'étaient les enfants de déportés, des enfants qui 
avaient connu eux-mêmes les horreurs de Drancy, Pithiviers et 
de Beaune-La-Ro!ande et qui, séparés de leurs parents, avaient été 
confiés à l'UGIF. La Gestapo exigea que l'on lui livrât ces enfants. 
Et les charitables meneurs de la charitable Union générale des 
Israélites de France n'hésitèrent pas à remettre aux bourreaux les 
petites victimes qui se débattaient désespérément. 

L'opinion juive de France fut bouleversée. On pouvait à peine 
croire qu'il y eut des Juifs capables d'une telle ignominie. Etait-ce 
peut-être un tragique accident ? Or quelques mois plus tard, trente 
autres petits enfants juifs, cette fois à Marseille, furent livrés par 
l'UGIF dans des conditions identiques à celles de Paris. 

En même temps, les bureaux de l'UGIF se transformaient dans 
toute la France en guet-apens dressés par les Allemands contre la 
population juive. A Nice, lors du pogrome organisé par la Gestapo 
et les SS, les bandits nazis restaient embusqués des journées 
entières dans les locaux de l'UGIF et arrêtaient tous ceux qui s'y 
présentaient — des centaines de Juifs, hommes et femmes, Français 
et immigrés. A Marseille, la Gestapo se fit remettre par la direction 
de l'UGIF les adresses de tous les Juifs assistés de cette ville. 
Ceux-ci, invités par convocation individuelle à se présenter aux 
bureaux de l'UGIF y furent arrêtés par les agents de la Gestapo 
qui les attendaient. A Limoges, les Allemands cernèrent les locaux 
de l'UGIF et y procédèrent à des arrestations. Enfin, à Chambéry, 
des dizaines de Juifs sont une fois de plus victimes de l'UGIF. 

Cet ignoble scandale doit cesser. La population juive en a 
assez de ces nids de trahison et de provocation soigneusement 
entretenus par la Gestapo. L'UGIF doit être mise hors d'état de 
nuire. Et c'est un exploit digne de tout éloge que celui des 
milieux de la Résistance à Marseille et à Lyon qui désorganisèrent 
son activité dans ces villes et arrachèrent de ses griffes des milliers 
d'adresses de Juifs destinés à être livrés aux nazis. 

Nous savons, certes, qu'il n'y a pas que des traîtres dans les 
milieux dirigeants de l'UGIF. Il s'y trouve des honnêtes gens 
venus à l'Union générale des Israélites de France en toute bonne 
foi. C'est à eux que nous nous adressons. Estiment-ils que l'expé- 
rience n'est toujours pas assez concluante ? Croient-ils que la liste 
des méfaits de l'UGIF n'est toujours pas assez longue ? Ils sont 
venus à l'UGIF car ils estimaient que l'on ne devait pas renoncer 
à la seule forme d'activité légale qui nous fût accessible. L'UGIF 
était pour eux le moindre mal dans la "demi-liberté" qui lui fut 
accordée. Ils voyaient la possibilité de faire œuvre utile d'assistance 
et aide. Or pour chaque assisté, combien d'arrêtés, combien de 
petits enfants livrés ? 

La politique de "moindre mal", la politique soi-disant réaliste 
est, dans les conditions actuelles de la vie juive une monstruosité 
historique. Les collaborateurs de Vichy se targuent, eux aussi, de 
faire une politique réaliste, d'opérer une œuvre utile dans les condi- 
tions de demi-liberté qui leur sont imposées. Ils se vantent, eux 
aussi, d'utiliser pour le bien du peuple et du pays les seules formes 
d'activités légales qui soient actuellement concevables. Cela n'empê- 



302 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



che pas le peuple et le pays de considérer que ces « bienfaiteurs » 
réalistes sont des traîtres et des vendus. Et pourtant, ils ont au 
moins cette excuse — bien piètre excuse — de feindre de donner 
foi aux paroles de l'ennemi, les assurant qu'il ne désire ni la 
disparition, ni même la diminution de la France. 

Or les chefs de l'UGIF collaborent avec la Gestapo tout en 
sachant que le seul but hautement et cyniquement avoué de leurs 
partenaires c'est l'extermination totale de toute la communauté 
juive de France, de tous les Juifs d'Europe. Comment s'étonner 
qu'une telle collaboration, même si elle avait eu à ses débuts des 
intentions honnêtes, se soit si rapidement transformée en simple et 
vulgaire trahison ? 

La logique des événements est plus forte que la bonne volonté 
d'un tel ou d'un autre. Les faits seuls comptent. Et c'est un fait 
malheureusement indéniable que l'UGIF est devenue une partie 
intégrante de l'appareil d'extermination ennemi. Elle a désarmé 
moralement les masses juives de France, elle leur a fait croire que 
l'on pouvait défendre la vie et les biens juifs tout en restant sur le 
plan de la légalité. Elle a déshonoré les Juifs de France par une 
collaboration avec l'ennemi le plus sanguinaire que le peuple juif 
ait jamais connu. Elle est devenue un vrai danger public pour tous 
les Juifs de notre pays. 

La place des gens de bonne foi ne peut plus être dans l'UGIF. 
Elle est dans les rangs de la résistance de tous les Juifs français 
et immigrés, avec tout le peuple de France. Quant à l'UGIF, elle 
est une organisation ennemie, imposée par l'ennemi et largement 
utilisée par lui à ses fins. Tous ceux qui se trouvent à la tête de 
cette organisation ou qui la couvrent de leur autorité, doivent 
savoir qu'ils en assument la pleine et entière responsabilité. Ils 
seront jugés comme il le méritent au lendemain de la victoire. 

L'UGIF doit être mise à l'index de la communauté juive et 
vouée au mépris général. Elle doit disparaître sans trace de la vie 
juive de France. 



SUIVANT L'EXEMPLE DE MARSEILLE, 
LES PATRIOTES LYONNAIS PROVOQUENT 
LA FERMETURE DES BUREAUX DE L'UGIF 



Le 25 janvier, à Lyon, deux groupes de la Résistance ont effec- 
tué un coup de main couronnée de succès contre les deux bureaux 
de la direction générale de l'UGIF à Lyon. Cette action audacieuse 
a été effectuée en plein jour, simultanément dans les deux locaux et 
avec une rapidité et une adresse remarquables. Tous les dossiers 
ont été enlevés ainsi que le matériel de bureau. Pour le moment, 
la menace qui pesait sur tous les Juifs dont les adresses se trouvaient 
sur les listes, les fiches et les copies des lettres (elles aussi précieu- 
sement gardées) a été écartée. 

L'UGIF lyonnaise reste donc fermée et il est à espérer qu'elle 
n'ouvrira plus après cette expérience. » (CDJC-XXIV, 9). 



LA PRESSE JUIVE DURANT L'OCCUPATION NAZIE 



303 



Extrait d'un tract de PUJRE (juillet 1944). 

EXTIRPER L'INFLUENCE NÉFASTE DE L'UGIF 

« ... Nombreux sont les Juifs qui sont maintenus dans une 
illusion trompeuse quant à leur sort, en raison de l'influence néfaste 
que l'UGIF exerce sur eux directement ou indirectement. Cette 
organisation créée par l'ennemi a une fonction bien définie : 
faciliter aux bourreaux nazis leur œuvre d'extermination des Juifs 
en entretenant, par le seul fait de son existence, le sentiment d'une 
entente possible entre le bandit et la victime. La création de l'UGIF 
devait cacher la réalité devant laquelle se trouvent tous les Juifs, 
c'est-à-dire le fait qu'ils sont condamnés à être anéantis. 

L'UGIF a pratiquement appuyé l'ennemi dans ses crimes en 
appelant les Juifs à se soumettre à toutes les mesures administratives 
ordonnées par lui ; mesures qui devaient faciliter les rafles et les 
déportations. Ce n'est pas ici que nous voulons dresser la liste 
complète des crimes commis par l'UGIF. Ce qui est urgent en ce 
moment, c'est de combattre l'illusion de la légalité, l'esprit de 
soumission, la passivité, la résignation répandus par l'UGIF. Ne 
pas combattre cette néfaste influence de l'UGIF, c'est laisser des 
milliers de Juifs à la merci de l'ennemi, qui chaque jour fait des 
ravages pernicieux. 

L'extirpation de l'esprit de résignation et de soumission, de 
l'attentisme, l'isolement de l'UGIF et sa liquidation sont donc 
nécessaires à la mobilisation de tous les Juifs de France pour le 
salutaire combat libérateur. 

Il est du devoir de toutes les organisations juives qui se 
proclament organisation de résistance et de lutte, de rompre avec 
l'attitude d'indulgence et même d'appui envers l'UGIF, attitude qui 
se manifeste encore trop souvent chez certains. » 

Cité dans La Presse antiraciste sous l'occupation, 1950. 



Extrait de Droit et liberté. Organe de l'UJRE (juillet 1944). 

A PARIS, LA GESTAPO ENLÈVE LES JEUNES 
DE L'ÉCOLE DE L'ORT 

« L'UGIF de Paris patronait une école d'apprentissage de 
l'ORT que fréquentait un certain nombre de jeunes. 

Comme il était malheureusement à prévoir, la Gestapo est 
passée récemment dans cette école et a arrêté tous les jeunes de 13 
à 17 ans. Ils sont maintenant à Drancy. Une fois encore, l'UGIF 
aura été la responsable directe de l'arrestation d'un certain nombre 
de Juifs... » 



304 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



NOS GROUPES DE COMBAT SAUVENT DES ENFANTS 

« L'UGIF avait confié à un service hospitalier de Lyon six 
enfants juifs dont un de quatre mois que lui avait remis la Gestapo. 
A son habitude, celle-ci se proposait de les réclamer avant de les 
déporter. Nos groupes de combat, informes du fait, ont libéré ces 
enfants juifs. Ainsi ont-il arraché à une mort certaine six petits 
malheureux que l'UGIF s'apprêtait à livrer... » 



Extraits de Jeune combat. Organe de l'Union de la jeunesse juive de 
la zone sud (début août 1944). 

LES MÉFAITS DE L'UGIF 



« De Paris. Un témoin nous raconte : Il y a quelques jours, à 
l'Ecole d'apprentissage "Le Travail" de la rue des Rosiers, à Paris, 
la Gestapo s'est emparée des enfants de 13 à 16 ans dont les 
parents avaient été déportés et qui étaient sous la protection de 
l'UGIF. Celle-ci s'occupait de leurs besoins matériels mais ne 
pensait pas à les mettre à l'abri de la haine nazie, haine sans borne 
comme le démontrent chaque jour de trop nombreux exemples. 

A leur tour, les enfants sont partis vers l'Est. 

Nous nouf devons de répéter que ceux qui, actuellement, 
laissent en un seul endroit déclaré officiellement des enfants juifs 
sous le prétexte de les aider à vivre, sont aussi criminels que la 
Gestapo à laquelle elle les livre. 

De Lyon. Une parole irréparable. 

Tous les Juifs connaissent le magnifique exploit du groupe de 
l'UJRE qui a libéré 6 enfants juifs confiés par la Gestapo à l'UGIF 
en attendant de les livrer aux nazis. Mais il y a quelques misérables 
que cette nouvelle ne réjouit pas et citons la phrase prononcée par 
un fonctionnaire de l'UGIF : "Heureusement que les autres étaient 
partis la veille !" 

Ces enfants avaient été déportés un jour auparavant. Les 
commentaires sont superflus mais au lendemain de la victoire nous 
nous souviendrons des Kollaborateurs... » 

Cité dans La Presse antiraciste sous l'occupation, 1950. 



CHAPITRE X 



ÉTAIENT-ILS DES RÉSISTANTS ? 



A en croire les dirigeants de l'UGIF, survivants après la 
Libération, cette organisation était avant tout un paravent 
camouflant des activités de résistance. Ces mêmes personnages 
prétendaient également que la fameuse lettre envoyée à Pétain 
en janvier 1942 par les neuf dirigeants de la zone nord : 
« ... C'est avec émotion que nous acceptons la mission... s> 
n'était rien moins qu'un acte de protestation contre le régime 
de Vichy et les mesures antiraciales. 

A tort ou à raison, les services du Commissariat général 
aux Questions juives ont parfois estimé que certains dirigeants 
de l'UGIF menaient une activité clandestine, parallèle à l'Union. 
Très souvent, les hommes du CGQI se sont ouverts de ces 
soupçons soit à Vichy, soit directement auprès de la Gestapo. 
De là à conclure que les dirigeants de l'UGIF étaient des 
résistants, il y a un pas important que, pour notre part, nous 
nous garderons bien de franchir. 

Cela dit, il ne faut pas oublier que la moindre manifestation 
d'humeur (elles étaient rares) des dirigeants de l'UGIF était 
toujours considérée comme un outrage au nouveau régime. Dès 
lors, il était normal, quand un léger conflit éclatait, quand un 
ordre n'était pas exécuté dans les meilleurs délais, que les 
récalcitrants soient aussitôt considérés comme de redoutables 
conspirateurs et dénoncés comme tels. C'est avec ces réserves 
qu'il nous a, malgré tout, paru utile de publier ces documents 
où l'on présente quelques dirigeants de l'UGIF comme de véri- 
tables résistants... (1). 

Comment expliquer la teneur de certains de ces docu- 
ments ? Quelle est la part de vérité dans les affirmations de ceux 
qui affirment que l'UGIF se livre à des activités clandestines ? 
Il ne faut pas oublier que le premier Commissaire général aux 
Questions juives, Xavier Vallat, était un antisémite mondain, 



(1) Voir en annexe 35. 



306 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



toujours prêt à dialoguer avec les représentants de la commu- 
nauté juive française de souche, dès lors qu'il y avait accord 
sur la mise à l'écart des Juifs polonais, de ces métèques qui 
gênaient tout le monde. 

Il en ira tout autrement avec les successeurs de Vallat : 
Darquier de Pellepoix et Antignac, particulièrement hommes 
d'une tout autre trempe. Ces antisémites de faubourg, hommes 
louches, qui seront remerciés l'un après l'autre, pour malversa- 
tion vis-à-vis de leur propre pouvoir, ont une tout autre concep- 
tion de la répression antijuive. Pour eux, il n'y a pas de tri à 
faire parmi les Juifs. En fait, ils haïssent profondément ces 
grands bourgeois juifs français, pétris de culture. Ils les haïssent 
et n'auront de cesse de les compromettre auprès des nazis à 
chaque fois qu'une occasion se présentera. 

Dès lors, il leur paraîtra de bonne guerre de pratiquer 
l'amalgame entre les dirigeants de l'UGIF et ceux qui profite- 
ront de l'Union pour tenter de mener une action clandestine 
voire de résistance dans certains cas. C'est ainsi que l'UGIF 
sera accusée de couvrir les activités du Comité de la rue Amelot 
animé par David Rappoport, alors que ces mêmes dirigeants 
sont peut-être à l'origine de son arrestation par la Gestapo. De 
la même façon, il sera de bonne guerre pour les dirigeants sur- 
vivants de l'UGIF de se servir de ces documents par la suite. 



Les plaidoyers 



En 1947, d'anciens dirigeants (anonymes) tentèrent d'ac- 
créditer la thèse que l'UGIF avait été une organisation résistante. 



Plusieurs documents ont été rédigés par des survivants de 
l'équipe dirigeante de l'UGIF zone nord. La lecture de ces 
textes est révélatrice : à aucun moment, il n'est question d'une 
réflexion véritable sur une action que de nombreuses organisa- 
tions de résistance ont pu critiquer à juste titre. Les notables 
qui s'expriment ici affirment qu'ils ont été dans le droit chemin 
jusqu'à l'ultime minute et qu'il faut reconnaître leurs mérites 
passés. On aurait pu s'attendre au moins à une esquisse d'auto- 
critique de la part de ces dirigeants qui, à aucun moment, n'ont 
été menacés par la justice même si l'un des dirigeants les plus 
actifs fut interné pendant quelques jours après la libération de 



ÉTAIENT-ILS DES RÉSISTANTS ? 



307 



Paris. Pas d'autocritique. Cela est bon pour ceux qui se consi- 
dèrent coupables. Bien plus, aucune publication officielle ne 
viendra étayer ces premiers écrits. 

Dans les archives du CDJC ont été recueillis quelques 
plaidoyers anonymes. Tristes documents dont personne n'a osé 
revendiquer la paternité et qui d'ailleurs n'ont jamais été 
publiés (2). 



Nous trouvons d'abord un premier opuscule dactylographié 
sous le titre : « La vérité sur l'UGIF. Enfin ! » et portant en 
sous-titre : « Projet de plan pour un avant-propos (3) ». Un 
autre document, beaucoup plus long, sans titre est peut-être la 
suite du premier mais ce n'est pas certain. Tout au long de ce 
qui peut être comparé à une complainte, un leitmotiv : l'UGIF 
a fait son devoir, tout son devoir. C'est un refrain connu qui 
consiste à dire : nous avons fait tout ce que nous avons pu 
même si c'était parfois peu de choses et cela par tous les moyens, 
officiels ou clandestins. 

Sans frémir, les auteurs de ce document affirment : « ... On 
ne peut définir l'UGIF qu'en affirmant qu'elle a été la princi- 
pale organisation de Résistance juive, semi-officielle, semi-clan- 
destine... » Le meilleur argument avancé pour prouver cet état 
d'esprit : ceux qui sont morts pour la cause. Avec en tête de 
liste les membres du Conseil d'administration morts en déporta- 
tion : André Baur, Marcel Stora, Fernand Musnik et quelques 
grands chefs de service comme Armand Katz, Mmes Guetting 
et Horvilleur ainsi que 250 membres du personnel morts en 
déportation. Curieusement, parmi ces martyrs de l'UGIF on 
trouve le nom de Léo Israélowicz sur lequel on donnera plus 
loin de curieuses explications sur le ton embarrassé. Autre 
affirmation : « ... Quant aux immenses services qu'a rendus 
l'UGIF et que tout le monde reconnaît, sont-ils donc véritable- 
ment annulés par des fautes qu'elle aurait commises ? Non. » 

A la suite de quoi on établit le catalogue des reproches faits 
à l'UGIF. 

1) Avoir constitué des fichiers qui auraient servi aux Alle- 
mands lors des rafles successives. 



(2) Il reste que ces plaidoyers anonymes seront utilisés à décharge 
de l'accusé, lors du procès en Haute cour de justice de Xavier Vallat. 

(3) CDJC-CDXXX 41. 



308 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



2) Avoir aidé les Allemands et le CGQJ au sujet de la 
répartition de l'amende d'un milliard entre les Juifs de la zone 
occupée. 

3) D'avoir prêté son assistance à la Préfecture de Police 
concernant les rafles des 16 et 17 juillet 1942. 

4) D'avoir exposé les vieillards qui étaient réunis tant 
à l'hôpital Rothschild que dans des hospices à être arrêtés par 
les Allemands. 

5) Enfin, d'avoir exposé les enfants qui étaient réunis dans 
les maisons d'enfants de l'UGlF à des arrestations par les Alle- 
mands. 

C'est un procédé habile que de recenser les griefs sans 
mentionner ceux qui portent les accusations. Reprenons dans 
l'ordre : 

• 1) Les fichiers. L'UGIF est innocente puisqu'elle n'a été 
créée qu'en novembre 1941 alors que les Autorités d'occupation 
avaient imposé aux Juifs de se soumettre au recensement par 
voie de déclaration en octobre 1940. Bien sûr, on consent à dire 
qu'il y a peut-être eu quelques bavures mais tout ne peut être 
imputé aux dirigeants. On précise même à ce sujet : « ... Signa- 
lons en passant que nous sommes maintenant en mesure de 
dire que ces rapports au Commissariat général aux Questions 
juives ont été malheureusement inspirés par délation par une 
assistante sociale de l'UGIF, brebis galeuse, Mme G. B... » 
Tout est donc clair, c'est de la faute à Mme G. 

• 2) L'amende de 1 milliard. Le fait que les futurs diri- 
geants de l'UGIF aient accepté leur mission est lié avec cette 
amende expiatoire qu'il fallait réunir rapidement. Sans oublier 
la menace que les occupants faisait peser sur les otages. Et l'on 
souligne que cent otages juifs pris parmi les « judéo-commu- 
nistes » venaient d'être exécutés. Dans le même temps le camp 
de Drancy commence à recevoir de nombreux contingents d'in- 
ternés alors même que la Croix-Rouge se voit interdire de péné- 
trer dans le camp tout comme à Compiègne d'ailleurs. 

A la fin du mois de décembre 1941, l'UGIF est chargée de 
recouvrer la rançon de 1 milliard alors que l'organisation créée 
par la loi du 21 novembre 1941 n'a toujours pas de Conseil 
d'administration. Il faut bien trouver des hommes pour se 
dévouer et éviter le pire : « ... C'est dans ces conditions éminem- 
ment tragiques et le couteau sur la gorge que se formait le 
Conseil d'administration... » car « ... aucune organisation ban- 
caire ne voulut faire l'avance d'une telle somme à une simple 



ÉTAIENT-ILS DES RÉSISTANTS ? 



309 



association déclarée (le Comité de coordination) et exigeait la 
constitution de l'UGIF... » Ainsi expliquée la situation est 
simple : ce sont les banques qui ont imposé la constitution de 
l'UGIF. Par ailleurs, on oublie de rappeler qu'une grande par- 
tie de ceux qui vont entrer au Conseil d'administration de 
l'UGIF faisaient déjà partie de la direction du Comité de coor- 
dination. 

• 3) Les rafles. Pour dégager les responsabilités du Conseil 
d'administration, on commence par citer les déclarations d'une 
assistante sociale (4) de l'UGIF qui en 1947 devait témoigner 
contre le CGQJ Xavier Vallat, lors de son procès en haute cour 
de justice. Ainsi, on tente de larguer au passage un témoin 
trop voyant et l'on se pare des plumes de la résistance passive. 
Tout cela en oubliant de signaler qu'un dirigeant de l'UGIF 
témoignera en faveur de Xavier Vallat au cours de ce même 
procès. 

Cela tranché, l'UGIF n'aurait été informée que le 15 juil- 
let 1942 au soir que la rafle allait être déclenchée le 16 juillet 
à l'aube. Alors disent les auteurs du document : que pouvait 
faire l'UGIF ? Rien. Même pas utiliser les étiquettes préparées 
la veille dans la fièvre pour « ... ne pas risquer d'égarer l'état 
civil des tout petits... » car les enfants raflés allaient être 
expédiés via Pithiviers ou Beaune-la-Rolande vers les camps de 
la mort. 

• 4) Les vieillards. Les arguments sont simples. En décem- 
bre 1943, quand la Préfecture de Police avise l'UGIF que les 
vieillards soignés dans les hospices doivent être transportés à 
Drancy une fois guéris, le Conseil d'administration refuse tout 
net et le fait savoir par le chef du service de liaison (Léo Israé- 
lowicz). C'est là que l'on fait ressortir l'héroïsme des dirigeants : 
« ... Une fois de plus, les dirigeants de l'UGIF s'exposaient 
eux-mêmes et exposaient tout le personnel de l'UGIF à une 
arrestation massive. Toutefois, la Gestapo accepta que les vieil- 
lards et les malades arrêtés et reconnus intransportables par les 
inspecteurs soient transportés à l'hôpital Rothschild et aux 
annexes... » 

Ah, les braves gens ! Ces héros avaient malgré tout la 
chance de trouver un allié auprès des services juifs de la Pré- 



(4) Il s'agit de Berthe Libers, démissionnaire de l'UGIF en juin 
1944, arrêtée et déportée ensuite et qui fut une des rares à revenir des 
camps d'extermination nazis. 



310 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



fecture de Police « ... véritablement compréhensifs et bienveil- 
lants dans leur ensemble pour gonfler le plus possible la caté- 
gorie des intransportables... ». Cette argumentation est d'autant 
plus ignoble que, dans la foulée elle a pour conséquence de 
dédouaner la police française qui durant quatre ans a effectué 
sans broncher la basse besogne que lui confiait la Gestapo 
(n'oublions pas que ces lignes sont écrites à une période où les 
policiers ont encore le plus grand besoin de témoignages de ce 
genre). Cela dit, le document est étrangement muet dans les 
détails et l'on n'insiste guère pour préciser que des vieillards 
seront malgré tout raflés à l'hôpital Rothschild. 

• 5) Les enfants. Il convient de repousser l'accusation 
la plus terrible : les rafles d'enfants rassemblés dans les maisons 
d'enfants gérées par l'UGIF. Sans vergogne, on utilise à nou- 
veau des déclarations de Berthe Libers au procès Xavier Vallat 
tendant à démontrer la complicité objective de certains diri- 
geants : «... qui ont actionné les ficelles de l'UGIF et pour sau- 
ver leur tête ont certainement fait de la collaboration aussi bien 
avec les Allemands ou avec certains Français... » 

Comme Berthe Libers cite des ordres de mission qui lui 
étaient adressés et qui portaient en tête l'estampille de la Ges- 
tapo, ordres qu'elle refuse d'exécuter, il est dès lors facile 
d'évacuer ce problème en expliquant : « ... Toutes nos assis- 
tantes sociales, chaque fois qu'elles pouvaient vraisemblable- 
ment revenir sans l'enfant, le faisaient, ce qui était tout à fait 
normal... » Non seulement on ne dit pas que l'on encourageait 
les assistantes sociales à agir de cette manière mais il n'est que 
de relire certaines notes de services pour bien se rendre compte 
de l'ampleur du mensonge contenu dans cette affirmation. 

Pourtant une telle prise de position paraît insuffisante et 
il convient d'asséner un argument massue. « ... Certains de nos 
coreligionnaires qui n'admettaient pas et ne voulaient pas recon- 
naître ni comprendre certaines impossibilités, menaient une 
campagne violente contre l'UGIF à propos de ces enfants... » 
Ces « opposants rédigent des tracts reprochant à l'UGIF de 
recueillir des enfants pour les remettre aux Allemands et ils 
émettent même la prétention de libérer eux-mêmes ces enfants 
par la force... » Alors, disent les défenseurs du Conseil d'admi- 
nistration, un de ces tracts devait tomber entre les mains du 
capitaine SS Briinner qui devait déclencher immédiatement une 
opération policière menée par la Gestapo qui fit arrêter les 
enfants et les employés. « ... Tous furent emmenés à Drancy et 



ÉTAIENT-ILS DES RÉSISTANTS ? 



311 



déportés. Aucun d'eux n'est revenu. Or il est hors de doute que, 
sans ce tract, ces enfants et leurs gardiens (5) auraient eu la 
vie sauve puisque quelques semaines à peine les séparaient de 
la Libération... » Tout d'abord, apprécions à sa juste valeur le 
mot gardien qui est tout à fait révélateur de l'état d'esprit des 
dirigeants de l'UGIF en matière de protection de l'enfance en 
péril. Cela dit, l'argumentation est des plus faibles et comme 
on manque d'informations on va chercher quelques libelles 
dans les cartons d'archives du CGQJ (6) pour bien montrer que 
l'UGIF était tenue en suspicion dans les allées du Pouvoir 
vichyste (ce qui eût été bien normal). C'est une bien grosse 
ficelle, surtout si l'on pratique l'amalgame en mentionnant des 
documents où est particulièrement cité David Rappoport, res- 
ponsable d'un groupe semi-clandestin à Paris, qui lui, effective- 
ment, gérait des fonds pour payer les pensions des enfants 
souvent arraches à l'UGIF et cachés à la campagne chez des 
particuliers. C'est ainsi que l'on se décerne des brevets de 
civisme et de super-résistants. 

Contrairement à la vérité, on affirme ensuite : « ... Nous 
avons toujours, dans la mesure du possible, étant donné le 
danger que les enfants couraient d'être à un moment donné 
internés par les Autorités allemandes, cherché à poursuivre une 
politique de dispersion, tant d'une politique officielle par la 
multiplication des maisons d'enfants, qu'une politique clandes- 
tine par l'évaporation des enfants... » 

Nous trouvons enfin cette phrase terrible qui est à la base 
de la philosophie de l'Union : 

« ... L'UGIF s'enorgueillit d'avoir réduit les cata- 
strophes au minimum possible... » Ensuite, pour clore le 
débat sur ce problème, il suffit alors d'affirmer insolem- 
ment : « ... Quant aux membres de l'UGIF appartenant 
aux organisations de Résistance, certains depuis le début, 
leur liste serait trop longue pour être publiée... » 

Si la plupart de ces gens n'étaient pas morts, pendant ou 
depuis la guerre, nous serions tenté de crier : des noms, des 
noms ! 



(5) Souligné par nous. 

(6) Voir en annexe 35. 



312 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Ce premier texte que nous venons d'analyser rapidement 
n'est bien sûr qu'un hors-d'œuvre destiné à faire avaler la plus 
grosse partie de la couleuvre : « L'Union générale des Israélites 
de France peut se dire la principale organisation de résistance 
israélite, semi-officielle, semi-clandestine... » Dans ce projet 
de brochure, jamais publiée, apparaît enfin ce qui doit être 
l'argument principal : l'UGIF était une vitrine officielle servant 
à camoufler le travail clandestin des membres du Conseil d'ad- 
ministration et du personnel. De plus, cette vitrine permettait 
de renseigner et de camoufler les autres organisations de résis- 
tance juive. La longue liste des membres du personnel de l'UGIF 
déportés et morts dans les camps d'extermination doit servir de 
caution à l'affirmation que l'UGIF était une organisation de 
résistance. Une fois le tribut payé aux morts, il n'y a plus à 
discuter. On connaît le procédé. 

Ensuite, on entre dans le vif du sujet en précisant qu'il ne 
peut être question de dissocier les activités officielles des acti- 
vités clandestines car elles ne feront que se chevaucher durant 
trois ans. A ce stade du plaidoyer, la question principale posée 
par les auteurs du document est simple : pourquoi avoir parti- 
cipé à la création d'une organisation officielle et représentative 
des Juifs en France ? 

Tout d'abord, il ne fallait pas négliger la menace que fai- 
sait peser Vichy d'une manière très précise puisque dès l'au- 
tomne 1940 il était question d'un projet d'internement des Juifs 
étrangers. Ensuite, les notables juifs restés à Paris ne manquaient 
pas de s'inquiéter rapidement du fait « ... que les Allemands 
avaient fait venir à Paris deux Israélites autrichiens, messieurs 
Israélowicz et Biberstein avec la mission d'organiser les œuvres 
sociales israélites sur le modèle toléré à Vienne et à Berlin... » 
Et, plus loin : « ... C'est pour toutes ces raisons que quelques 
Israélites de bonne volonté constituèrent le Comité de coordina- 
tion des Œuvres israélites de Paris qui siégea d'abord au Consis- 
toire central 17, rue Saint-Georges et fut ensuite transféré 
29, rue de la Bienfaisance... » 

Comme on ne doute de rien, on ajoute pour faire bonne 
mesure : « ... Ce Comité de coordination avait pour but, d'une 
part de parer à la carence des œuvres décapitées de leurs diri- 
geants, d'autre part de surveiller l'activité de messieurs Israélo- 
wicz et Biberstein, de les noyauter et dans le cas où cela appa- 
raîtrait comme nécessaire, prendre à cet égard toutes disposi- 
tions... » Après avoir indiqué que Israélowicz, tout comme 
Biberstein, avaient été rapidement neutralisés bien que Israélo- 



ÉTAIENT-ILS DES RÉSISTANTS ? 



313 



wicz fut « confiné » dans le rôle d'agent de liaison avec les 
Autorités occupantes, on ajoute car il n'est pas beau de dénoncer 
son prochain : « ... Nous devons du reste signaler que nos soup- 
çons n'ont jamais été confirmés : nous n'avons aucune espèce 
de preuve d'une activité néfaste quelconque de ces deux per- 
sonnes. M. Israélowicz a été arrêté le 29 juillet 1943 puis 
déporté. M. Biberstein a disparu complètement vers le mois 
d'octobre 1943... » Ayant rendu une parcelle d'honorabilité à 
ceux qui, à l'UGIF, étaient les plus voyants sinon les plus com- 
promettants, les rédacteurs du document se sentent décidément 
une conscience pure de bons citoyens. 

Suivent les péripéties des huit ou dix mois d'existence du 
Comité de coordination, l'arrestation du président Alphonse 
Weill et la constitution d'une nouvelle équipe. Là, on insiste 
particulièrement sur le fait que les étrangers n'étaient pas 
tenus à l'écart du cénacle puisque l'on y trouvait « ... M. Danon 
d'origine roumaine, M. Musnik de parents lituaniens, M. Klein 
Hongrois... ». On sent à la lecture de cette remarque, le pater- 
nalisme odieux des Français de souche et fiers de l'être qui 
condescendent jusqu'à tolérer à leurs côtés quelques métèques 
bien méritants... 

Vint la loi du 29 novembre 1941 créant l'UGIF et l'au- 
teur, qui s'avère être membre du Conseil d'administration dès 
l'origine, prend soin de noter : « ... La question se posa de savoir 
si nous devions, le cas échéant, accepter d'être nommés mem- 
bres du Conseil de l'UGIF. » Il ressort surtout de cette partie 
du document que la plupart des dirigeants du Comité de coor- 
dination devaient se porter volontaires sur la mission que Vichy 
et les nazis allaient leur proposer au sein de l'UGIF. Quant au 
fait d'insister sur les origines étrangères de certains membres du 
Comité de coordination ce n'est tout simplement qu'un clin 
d'œil de connivence car il était impératif vu le statut d'établisse- 
ment public de l'UGIF que tous les membres du Conseil d'ad- 
ministration soient de nationalité française. 

Dès leur nomination, les neuf membres du Conseil d'ad- 
ministration de l'UGIF de la zone occupée écrivent à Pétain 
la fameuse lettre : « ... Nous acceptons avec émotion de remplir 
auprès de nos coreligionnaires, compatriotes et étrangers, la 
mission d'assistance que vous nous avez dévolue... » Cette lettre 
qui n'est que l'expression de la soumission inconditionnelle des 
dirigeants de l'UGIF, zone nord, nous est présentée comme une 
protestation solennelle car les signataires qui ne veulent pas 
passer pour des barons ont pris soin de préciser dans le corps 



314 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



de leur missive : « ... Vous nous permettrez cependant, en Fran- 
çais de vieille souche et dont les familles ont fait leurs preuves, 
d'exprimer qu'il nous est impossible de reconnaître le principe 
que les Français de religion juive soient exclus de la commu- 
nauté nationale... » C'était bien peu de chose et en tout cas la 
moindre des choses mais surtout pas un acte de résistance. 

Cette lettre à Pétain qui se veut un acte de protestation ne 
mentionne même pas les milliers d'arrestations déjà opérées en 
zone nord depuis le mois de mai 1941 et, pourtant, elle sera 
présentée après la Libération comme une protestation véhémente 
du Conseil d'administration de la zone occupée. Passons... 
Résistante l'UGIF ? C'est une affirmation gratuite. Ce qui est 
sûr c'est que l'Union est pour le moins attentiste. Il suffit de lire 
ce plaidoyer transparent. Bien que « ... nous ayons tous, dès 
le premier jour, été tellement convaincus de la victoire des 
alliés... il fallait avant tout procurer à nos coreligionnaires la 
possibilité de vivre pour l'attendre... » 

Certains d'être représentatifs des centaines de milliers de 
Juifs résidant en France au début de l'occupation hitlérienne, le 
ou les rédacteurs de ce document n'hésitent pas à parler de leur 
« double dignité de Français et d'adhérents de la religion juive ». 
(C'est là que le bât blesse et que les auteurs signent clairement 
l'argumentation qu'ils développent. Ils sont Français de vieille 
souche, décorés et ils pratiquent la religion de leurs ancêtres. 
Or les Juifs qui se trouvent en France au début de l'occupation 
sont en majorité étrangers, nullement patriotards et encore 
moins pratiquants d'une religion qui ne les concerne plus guère. 
La pratique régulière de la religion était surtout l'affaire des 
familles traditionalistes proches du Consistoire central. De ce 
Consistoire qui a porté le Comité de coordination sur les fonts 
baptismaux puis, par voie de conséquence, toléré la création de 
l'UGIF. Même si le Consistoire se divisera en tendances mal 
définies à l'approche de la Libération, il n'en reste pas moins le 
porte-parole de la bourgeoisie juive et écouté comme tel, sans 
toutefois être représentatif de la masse des Juifs prolétarisés. Le 
Consistoire central est le rendez-vous de la bonne société, bien 
pensante : il n'est que de rappeler pour mémoire que Helbronner 
président du Consistoire central était un ami personnel de Pétain 
et qu'en zone sud Raoul-Raymond Lambert était un interlocu- 
teur plus qu'honorable puisqu'il avait été l'un des secrétaires 
de Clemenceau.) 



ÉTAIENT-ILS DES RÉSISTANTS ? 



315 



Ayant affirmé l'honorabilité et la légitimité de l'UGIF 
(sans avoir jamais été mandatés par quiconque comme le rap- 
pelait les membres du CA dans leur lettre à Pétain du 20 jan- 
vier 1942) le document décrit avec complaisance le fonction- 
nement des services et particulièrement celui des approvision- 
nements des cantines des maisons d'enfants et de vieillards, la 
fourniture de matériels de toutes sortes nécessaires aux ateliers 
des différents camps d'internement et notamment celui de 
Drancy (pudiquement, le document parle du Centre). On nous 
précise que le « chef général de ces services était un ancien 
administrateur d'une des plus importantes maisons de Paris... » 

Le travail administratif de l'UGIF était sûrement intense 
et un personnel nombreux indispensable pour faire face aux 
tâches multiples dont est chargée l'organisation. Sur ce point, 
le document est intarissable. On précise que chaque jour il 
fallait alimenter 5 à 6 000 personnes dans la région parisienne 
tout en livrant également de nombreuses marchandises au camp 
de Drancy. Comme il faut rendre à César ce qui lui appartient, 
le porte-parole des notables de l'UGIF précise : « ... Un ser- 
vice d'achats fut organisé et fonctionnera avec un personnel 
des plus qualifiés composé en majeure partie d'industriels ayant 
dû quitter leurs affaires et dont les relations personnelles furent 
un gros appoint... » 

L'aide aux internés est constamment évoquée. Après avoir 
noté que l'on avait « confiné » Israélowicz dans son rôle d'agent 
de liaison avec les Autorités d'occupation, le document met en 
valeur ce même service de liaison qui « obtint que les liaisons 
fussent rétablies entre l'UGIF et le camp de Drancy... » 

Pour l'auteur du plaidoyer il convient de lever une accu- 
sation. Celle des contacts entre les dirigeants de l'UGIF et la 
Gestapo : « ... Les Autorités allemandes ne sont jamais venues 
à l'UGIF que pour y procéder à des arrestations... » Cette 
affirmation devrait suffire pour calmer les esprits et bien convain- 
cre de l'esprit de résistance des leaders de l'UGIF. Cette résis- 
tance, elle est incarnée en fait par le refus du président André 
Baur de voir l'UGIF assumer complètement l'administration du 
camp de Drancy quand les nazis le prendront en charge en 
juillet 1943. 

Il suffit ensuite d'affirmer que ce refus servira de prétexte 
à la Gestapo pour arrêter 50 membres du personnel rue de la 
Bienfaisance, dont les deux animatrices du service social, mes- 
dames Guetting et Horvilleur le 30 juillet 1943, après qu'André 
Baur eut été arrêté le 22 juillet et Léo Israélowicz le 29 juillet 



316 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



en compagnie de quelques chefs de services. Depuis dix-huit mois, 
on veille scrupuleusement à ne pas déplaire à la Gestapo et à 
Vichy et, brusquement, on résiste. Ce qui provoque le démantèle- 
ment de l'organisation. Ce n'est pas sérieux. Cela prouve tout 
au contraire que la Gestapo agissait comme bon lui semblait et 
que la « coopération » de l'UGIF avait été en fin de compte 
inutile dans la mesure où pratiquement rien n'avait été sauvé 
par son action. Tous les compromis acceptés depuis le mois de 
janvier 1942 l'avaient été en vain. 

Autre acte de résistance mis en valeur : le soir même de 
l'arrestation d'André Baur, Marcel Stora et Georges Edinger 
sont convoqués à Drancy et... ils s'y rendent pour éviter les 
représailles sur le personnel de l'UGIF « ... au mépris de leur 
propre destin... ». Les valeureux dirigeants tiennent tête à 
Briinner chef du camp de Drancy et obtiennent : « ... Le main- 
tien de l'UGIF pour assurer les besoins du camp et l'assistance 
aux indigents. MM. Edinger et Stora rentrent librement à 
l'UGIF après avoir sauvé quatorze employés... » 

Ce bel esprit de résistance par la négociation n'empêchera 
par l'arrestation, quelques semaines plus tard, de deux membres 
du CA Fernand Musnik et Marcel Stora, suivie plus tard de 
celle d'Alfred Morali également membre du CA. Cela prouve 
s'il en était nécessaire qu'à aucun moment les compromis n'eu- 
rent de résultats, sauf celui d'enfermer davantage les dirigeants 
de l'UGIF dans leurs contradictions. 

On nous explique l'arrestation de Musnik et de Stora pour 
le refus de fournir un plan de travail pour les Juifs comme 
l'exigeaient les Autorités (dans ce document on parle toujours 
des Allemands ou des Autorités d'occupation mais jamais des 
nazis ou des hitlériens. Le mot Gestapo n'apparaît pas non plus. 
Ces précautions de vocabulaire qui sont significatives ne chan- 
gent rien aux événements et à la qualité des interlocuteurs en 
présence). En fait, l'explication est plus simple, nous l'avons 
déjà noté, mais le document se garde bien de le dire. Le jour 
de son arrestation, Fernand Musnik a rendez-vous rue de 
Téhéran avec des responsables de la zone sud. C'est un samedi 
et, comme à l'ordinaire, les bureaux sont fermés ce jour-là. Le 
SS Briinner en profite pour venir perquisitionner dans les locaux. 
Trouvant là quelques responsables témoins de son incursion, le 
SS en profite pour les arrêter et ne pas revenir les mains vides. 
Il n'aurait pas été déshonorant d'expliquer cela simplement. 
Plus héroïque est l'explication selon laquelle les dirigeants sont 
arrêtés pour fait de résistance. 



ÉTAIENT-ILS DES RÉSISTANTS ? 



317 



André Baur aurait été arrêté pour avoir refusé que l'UGIF 
assure l'administration intérieure du camp de Drancy mais, 
curieusement, son successeur va faire en sorte que l'UGIF 
puisse assurer les besoins de tout le camp de Drancy. En fait, 
cet acte « efficace » ne gêne guère la Gestapo qui se voit 
débarrassée d'un souci économique important jusqu'en 
août 1944. Grâce à cette action, l'UGIF peut organiser la liai- 
son clandestine avec le camp de Drancy. C'est du moins ce que 
prétend le document. Chaque semaine, le secrétaire général de 
l'UGIF aurait remis un rapport à un responsable de la direction 
également membre du Comité d'Unité et d'Action (organisation 
de résistance juive). Curieusement, il n'y a nulle trace de ces 
rapports. On a dû, par mégarde, les égarer car dans ce plaidoyer 
pourtant détaillé, il n'y a pas la moindre trace, pas la moindre 
citation de ces rapports qu'il eut pourtant été intéressant de 
présenter. 



Et puis, c'est à nouveau la longue énumération des services 
rendus pendant trois ans : la création d'ouvroirs, le service de 
placement familiale, la bibliothèque, le service médical, le ser- 
vice juridique, etc. Bref toute la panoplie de cette merveilleuse 
vitrine qui faisait de l'UGIF une organisation honorable. On 
multiplie les services et, quand l'organisation est bien au point, 
ses rouages bien huilés, quel douloureux étonnement de cons- 
tater que les nazis ne respectent rien et bloquent la machine en 
raflant le personnel. Où le plaidoyer atteint le sublime, c'est 
lorsque est abordé par exemple « le service des visites médicales 
à domicile pour les indigents et les Israélites cachés... ». Ce 
service a sûrement existé, peut-être même a-t-il fonctionné. Ce 
qui est certain par contre, c'est que des médecins de l'UGIF 
étaient effectivement mandatés pour vérifier, à domicile, si les 
employés de l'UGIF absents étaient réellement malades malgré 
les certificats médicaux produits. Hommes d'ordre, les dirigeants 
de l'UGIF pouvaient expliquer que cette mesure était prévue 
dans le statut du personnel (de nombreux employés seront vic- 
times de cette pratique et leur maladie mise en doute). 

Insistant constamment sur l'esprit de résistance qui animait 
la direction de l'UGIF, on nous explique longuement un soi- 
disant mécanisme clandestin de placement d'enfants. C'est là de 
l'indécence pure et simple quand il suffit de compulser des 
documents de l'époque pour constater que la direction de l'UGIF 



318 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



avait pour les enfants qu'elle avait rassemblés des attentions de 
garde-chiourme. C'est le problème le plus crucial, le plus dou- 
loureux. Sur ce sujet, pas d'équivoque, semble-t-il, à la lecture 
du document : « ... La question du sauvetage de l'enfance fut 
une des premières et principales occupations de l'UGIF : enfants 
isolés, enfants abandonnés volontairement et oubliés par la 
police au cours d'arrestations, enfants encore dans leurs famil- 
les... » 

S'il est un sujet sur lequel les dirigeants de l'UGIF survi- 
vants auraient dû être discrets, c'est bien celui-là. Mais il faut 
parader. Alors, toutes les maisons d'enfants sont passées en 
revue avec leurs effectifs mais pas un mot n'est prononcé sur les 
circonstances dans lesquelles les enfants devaient être raflés 
dans ces institutions qui n'étaient bien souvent que l'antichambre 
de la déportation. On se contente d'affirmer : « ... Nous eûmes 
à déplorer un peu moins de 10 % d'enfants arrêtés, ce qui, une 
fois encore, n'est même pas la proportion moyenne subie par 
les organisations dites aryennes de camouflage ou juives de 
résistance... » C'est un peu court et cette oraison funèbre est 
rien moins qu'indécente. 



Jusqu'à la Libération, l'UGIF continuera à fonctionner 
même si au cours de l'été 1944 se posa la question de la cessa- 
tion d'activité proposée par les organisations de résistance juive 
tout comme par le Consistoire central. Ce fut un non net et 
sans appel, en zone nord. En effet, nous dit-on, l'UGIF avait 
des responsabilités à assumer auprès des indigents (pour assu- 
mer ces responsabilités et donner le change, on poursuivra jus- 
qu'à la mi-août 1944 le travail de coopération avec le CGQJ 
et particulièrement la fourniture de listes de Juifs fixés en zone 
sud, département par département). Là encore, on parle d'un 
rapport expédié à Londres mais comme pour d'autres affirma- 
tions, il est impossible d'y prêter le moindre crédit car aucune 
trace n'est demeurée de ces prétendus rapports. Et pour cause. 
Le chapitre des relations avec la Préfecture de Police 
est particulièrement odieux. Quand ce document est rédigé, 
plus de trois ans semble-t-il, après la Libération, de nombreux 
fonctionnaires de la Préfecture de Police épurés en 1944 sont 
en voie de réintégration dans l'administration et d'autres atten- 
dent impatiemment de revenir dans « la Grande Maison ». 
Alors, l'UGIF, toujours charitable, donnera le petit coup de 



ÉTAIENT-ILS DES RÉSISTANTS ? 



319 



pouce nécessaire pour hâter le processus. De même que certains 
témoigneront en faveur de Xavier Vallat lors de son procès en 
Haute Cour, ce document tentera d'accréditer la thèse du double 
jeu mise en avant par de nombreux responsables de la police : 
« ... Une véritable complicité s'était établie avec certains mem- 
bres du personnel de la Préfecture, dans le but de remettre 
apparemment en règle des papiers souvent douteux... » Plus 
loin, on parle d'actions menées de pair avec l'organisation de 
résistance de la Préfecture de Police et même avec la Police 
aux Questions juives. La liste ne semble pas assez longue des 
services rendus par les policiers acquis à la résistance et qui 
permettent aux familles de fuir, de lever les scellés apposés sur 
les appartements (par d'autres policiers ou par les mêmes). Au 
passage, on décerne un certificat de civisme au sinistre Per- 
milleux responsable de l'arrestation de centaines de Juifs à 
Paris. On donne un grand coup de chapeau aux fonctionnaires 
du service des étrangers à la Préfecture de Police alors que tous 
ceux qui ont eu affaire à ce service, même en temps de paix, 
en ont gardé un souvenir des plus pénibles. 

En prétendant que l'UGIF était une organisation de résis- 
tance, les auteurs du document se trouvent dans l'obligation, 
pour être crédibles, de s'embarquer dans la galère de ces poli- 
ciers qui pendant quatre ans ont effectué les plus basses besognes 
commandées par la Gestapo avant de devenir des résistants en 
août 1944. Cette réhabilitation de la police suffit, à elle seule, à 
mettre en doute la bonne foi de ceux qui ont rédigé ces lignes. 

Même jeu en ce qui concerne les relations avec le CGQJ. 
Citons les passages les plus significatifs : « ... La liaison avec 
le Commissariat général aux Questions juives aurait dû, idéale- 
ment, être la plus efficace de toutes. Malheureusement, l'UGIF 
a toujours rencontré au CGQJ incompréhension et mauvaise 
volonté... » Ce regret est plus que curieux. Si l'on a bien compris, 
il aurait fallu que les hommes de main mis en place par les 
nazis et les responsables de l'UGIF eussent pu s'entendre comme 
larrons en foire. Est-ce à dire que l'on regrette là d'avoir été 
mal utilisé ? Plus loin on ajoute : « ... Seul M. Dupaty de Clam, 
successeur de Darquier de Pellepoix, donna l'impression de se 
rendre compte du crime commis par le CGQJ mais le passage 
de M. Dupaty de Clam fut de bien courte durée. Il fut remplacé 
par M. Antignac (7) dont le souvenir comme chef de cabinet 



(7) Dans La Vie des Français sous l'occupation, Henri Amouroux 
tente, par contre, d'accréditer l'idée qu' Antignac avait pu accéder à ce 
poste grâce à la Résistance... 



320 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



de M. Darquier de Pellepoix ne pouvait rien nous faire augurer 
de favorable... » C'est une bien curieuse façon de présenter l'his- 
toire. Quel respect trois ans après la Libération pour les patrons 
successifs du CGQJ, on leur donne du Monsieur au passage 
pour faire bonne mesure. Et puis, qu'est donc devenu Xavier 
Vallat ? Aurait-il été moins sinistre que les autres ? En effet on 
ne prononce même pas son nom. Il est vrai qu'à cette époque 
d'anciens dirigeants de l'UGIF ont témoigné en sa faveur lors 
de son procès. Il faut le redire. 



Finissons-en. Plutôt que de faire cette sommaire analyse, 
il aurait été intéressant de citer le document dans son intégra- 
lité pour mieux faire ressortir la duplicité de ses auteurs mais 
ces cent feuillets machine étaient vraiment trop lourds, trop 
indigestes. Personne ne demandait aux anciens dirigeants de 
l'UGIF zone nord de se désavouer et encore moins de rédiger 
ce plaidoyer lamentable. Il y avait une autre solution : se taire. 



ETAIENT-ILS DES RÉSISTANTS ? 



321 



TÉMOIGNAGE DU DR KURT SCHENDEL 

Chef du service de liaison. Rapport concernant les entretiens 
ayant eu lieu à l'occasion de l'arrestation des enfants y compris le 
dernier entretien avant le départ des Allemands. 



Nous sommes le 31 août 1944. Paris est libéré depuis une se- 
maine et si les autocritiques ne sont pas nombreuses au sein de 
l'UGIF les justifications commencent à se multiplier. Alors que pour 
certains la situation est particulièrement incommode au point qu'ils 
séjourneront à Drancy, sous la garde cette fois des forces de la 
Résistance, d'autres tentent d'expliquer les obligations auxquelles 
ils durent faire droit. Ce rapport a au moins une qualité : il est 
signé et daté. L'auteur porte un énorme chapeau et il n'a qu'un 
souci : s'en débarrasser. Qui est Kurt Schendel, il est entré à 
l'UGIF par hasard, il devient le secrétaire de Léo Israélowicz au 
service de liaison (avec la Gestapo). Dans ce document, il tente 
d'expliquer et de justifier son itinéraire. Ce n'était pas une tâche 
facile. Au cours de son plaidoyer, Kurt Schendel donne une version 
curieuse sur l'origine des listes d'enfants que les nazis avaient en 
leur possession lors des rafles d'enfants en juillet 1944. 

Après l'arrestation de Léo Israélowicz, le 29 juillet 1943 ; Kurt 
Schendel était devenu le chef du fameux service 14. 

Bien que personne ne puisse contredire les affirmations de Kurt 
Schendel, ce document est du plus grand intérêt sur le travail des 
hommes du service de liaison qui, en principe, étaient les seuls à 
avoir des contacts avec les SS de Drancy et les services de la Ges- 
tapo de l'avenue Foch. 



Jeudi 20 juillet 1944, 18 h 30, à Drancy 

« ... Le capitaine Brùnner me montra un tract signé d'un mou- 
vement juif, dans lequel les auteurs indiquaient avoir tué un certain 
nombre d'Allemands (il me semble 363), avoir été la cause de 
plusieurs déraillements de trains et avoir commis d'autres actes de 
violence contre les Autorités d'occupation. Brùnner appela André 
Kahn en vue d'avoir une traduction de ce tract. En possession de 
cette traduction, il commenta l'ensemble du tract avec moi. Une 
importante partie du tract traitait des atrocités commises dans la 
Dordogne par les Allemands et Brùnner me fournit, à ce sujet, des 
explications détaillées. Il prétendait y avoir assisté personnellement. 
Un restaurateur ou un boulanger juif aurait attiré une automobile 
occupée par des officiers dans un guet-apens de la Résistance. A cet 
égard, Brùnner m'expliqua que, pour lui, il n'y avait rien au-dessus 
du sang d'un soldat allemand et qu'il avait décidé d'arrêter les 
jeunes gens de nos centres et, en même temps, les maisons d'enfants. 
Alors s'engage une longue discussion, au cours de laquelle j'ai dit à 
Brùnner tout ce que j'avais sur le cœur, en ne tenant aucun compte 
de ma qualité de Juif parlant à un officier Allemand. Tout d'abord, 
je lui fis observer que l'Ecole de travail, rue des Rosiers, qui était 
particulièrement visée par Brùnner, avait été peu de temps aupara- 
vant élaguée de ses éléments qu'il qualifiait d'indésirables, par la 



322 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



rue des Saussaies et que, par conséquent, il n'y avait plus de travail 
pour lui là-bas. De toute façon, je ne voyais par pourquoi l'on devait 
arrêter de petits enfants au titre de représailles, pour le tract. 

J'ai essayé de toutes les manières possibles, de faire changer 
Brunner d'avis. J'ai insisté du côté sentiments (arrestations de petits 
enfants), du côté opinion publique (les enfants sont particulièrement 
sacrés en France), côté UGIF (cela signifierait la fin de l'UGÏF) et 
enfin à un point de vue tout à fait personnel, j'insistais sur le fait 
que ce n'était pas un acte de courage de s'en prendre aux petits 
enfants. Je lui dis que j'étais Juif 100 % et que je voulais bien 
accepter d'être déporté pour qu'il laisse en paix les enfants. Il 
m'opposa pour toute réponse, que ces enfants étaient de futurs 
terroristes. 

Il n'y eut rien à faire. Il me fut impossible de toucher cet 
homme, aucun argument, aucun sentiment n'avait prise sur lui. 
Quelques mois auparavant Brunner avait demandé la liste de tous 
les centres de l'UGÏF, avec le chiffre de leurs pensionnaires. Elle 
lui fut remise en son temps (Brunner était également en possession 
des plans avec l'indication des adresses de tous les services de 
l'UGÏF). Il me demande de lui remettre un double de cette liste. 
Afin de gagner du temps et de réfléchir à ce que Brunner avait 
encore derrière la tête, je cherchai dans ma serviette et déclarai 
que je n'avais pas sur moi le double demandé. Il m'ordonna alors 
d'aller à mon bureau accompagné de Zôllner, un SS. On me laissa 
environ une heure seul dans le bureau de liaison de Drancy jusqu'à 
ce que Zôllner, soit prêt à partir. Pendant ce temps, je réfléchis 
mûrement à tout ce qui s'était passé et je crois me rappeler avoir 
parlé à Appel, qui n'était pas en mesure de me donner un conseil 
quelconque. Je savais que Brunner était en possession de toutes les 
adresses et de la liste en question. D'ailleurs, un simple coup de 
téléphone chez Roethke ou rue des Saussaies lui aurait fournit 
toutes les indications nécessaires. Nous partîmes donc pour nous 
rendre à mon bureau. J'escomptais avoir l'occasion, lors de mon 
déplacement à Paris, d'avertir quelqu'un. Pendant le voyage, Zôllner 
m'interdit d'adresser la parole au concierge. Je lui demandais sim- 
plement les clés. Zôllner ne me quittait pas et nous montâmes 
ensemble au bureau. 

Arrivé là, je fis mine de chercher dans tous les dossiers et dis 
à Zôllner que je n'arrivais pas à trouver ces listes. Il manifesta une 
violente colère et me prévint que je pouvais m'attendre au pire de 
la part de Brunner. Là-dessus, toujours accompagné de Zôllner je 
me rendis au classement de mon service et cherchais à nouveau 
pendant environ une demi-heure, bien que je connusse l'endroit de 
mon bureau où se trouvait cette liste, dans mes dossiers. 

Je n'avais aucune possibilité de téléphoner ni même d'écrire un 
mot. Zôllner ne me quittait pas d'une semelle et me suivait dans 
tous les bureaux comme un chien de garde. Enfin Zôllner vit dans 
mon sous-main sous-verre sur ma table une liste au ronéo des centres 
de l'UGÏF, qui était d'ailleurs connue de tous. Sur l'ordre de Zôllner, 
je sortis cette liste du sous-main, j'espérais toujours pouvoir avertir 
quelqu'un. Je dis à Zôllner : c'est une vieille liste, il vaut mieux 
prendre celle qui est sur la table du grand bureau, chez le secrétaire 



ETAIENT-ILS DES RÉSISTANTS ? 



323 



général. Je laissai intentionnellement ma liste sur mon bureau au lieu 
de la remettre sous verre et pris la liste au ronéo qui se trouvait chez 
le secrétaire général, avec l'espoir que celui-ci s'apercevrait ainsi de 
notre visite nocturne et s'informerait chez la concierge. Or le 
secrétaire général s'en aperçut bien le lendemain et gronda le 
planton et la femme de ménage en leur demandant comment il se 
faisait que sa liste avait disparu. Malheureusement, le concierge 
n'avait dit à personne que j'étais revenu et personne ne supposa que 
j'avais été l'auteur de l'enlèvement de ladite liste. 

De retour à Drancy, Brunner me reçut à nouveau et je lui 
remis la liste. Il l'examina avec moi et me demanda combien de 
pensionnaires se trouvaient dans chaque maison. Je lui répondis 
qu'il ne m'était pas possible de lui fournir des indications exactes 
car ce n'était pas moi qui m'occupais des maisons d'enfants, ni 
d'ailleurs des autres centres. Il insista pour que je lui donne des 
chiffres d'après ma propre estimation, ce que je fis en donnant des 
chiffres aussi bas que possible car je n'ignorais pas que, les derniers 
temps, beaucoup de jeunes et d'enfants avaient été évacués. Avec 
son cynisme habituel, il me déclara alors qu'il avait retrouvé la 
liste qu'il cherchait et que j'avais indiqué un chiffre de 150 personnes 
en dessous de chiffre réel. A ce moment, je repris la discussion et 
j'essayai à nouveau, en une demi-heure trois quarts d'heure de le 
détourner de son projet, en employant tous les arguments possibles, 
offrant de payer de ma propre personne, lui disant même de dures 
vérités que peu de Juifs auraient osé proférer devant Brunner. Plus 
je devenais agressif et vexant, plus il devenait poli et il me déclara 
ensuite qu'il était tout naturel qu'il me garde là afin que je ne 
puisse prévenir personne. Je demandai à prévenir ma femme qui 
devait être dans une inquiétude mortelle de ne pas m'avoir vu 
revenir. Brunner m'autorise à lui téléphoner, en lui disant seulement 
que j'étais retenu pour interrogatoire au sujet de tracts et que je 
ne reviendrais que le lendemain. Je parlai donc brièvement au télé- 
phone à ma femme pendant que Brunner tenait le second écouteur. 
Je fus ensuite conduit dans un autre local, près du Bureau de 
liaison, où se trouvait un lit et Langberg (8) me fit apporter un 
repas. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, ne pouvant détacher mes 
regards des deux autobus qui se trouvaient devant mes fenêtres. 
Vers 10 h 30, le téléphone sonna et, à en juger d'après les bruits 
que j'entendis, les Allemands partirent en voiture de tourisme. 
C'était, ainsi que je l'appris le lendemain, le soir de l'attentat contre 
Hitler et il y avait des troubles rue des Saussaies et avenue Foch. 

Je crus les enfants sauvés pour le moment. Le lendemain matin, 
je fus conduit dans la chambre n° 2 et consigné. Vers midi, on 
m'appela au bureau de Brunner qui m'autorisa à téléphoner à 
l'UGÏF pour aviser que je ne reviendrais que le lendemain. Ce fut le 
même genre d'entretien téléphonique qu'avec ma femme, Brunner 
tenant toujours le second écouteur. 

La veille au soir, j'avais essayé d'échanger quelques paroles 
avec mon chauffeur que je voulais renvoyer : le résultat fut que mon 



(8) Commandant juif du camp de Drancy. 



324 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



chauffeur fut également interné et ne ressortit qu'en même temps que 
moi. Rien ne se passa le vendredi ; le vendredi soir, je fus autorisé 
à me promener dans la cour avec Andié Kahn et Langberg, quand 
les autres internés étaient déjà rentrés dans leur escaliers. On 
m'expliqua que tout le camp était consigné et que personne ne 
sortait. 

Dans la nuit de vendredi à samedi, la seconde nuit pendant 
laquelle je ne dormis pas, j'entendis vers 22 heures des bruits dans 
la cour où l'on effectuait l'appel des gens qui devaient accompagner 
les autobus. Dans le courant de la nuit et ensuite le matin, je vis, de 
ma fenêtre arriver les autobus. Au cours de la matinée, on me 
raconta que Gerbig, qui devait prendre les enfants de Neuilly serait 
revenu sans eux, les ayant jugés trop petits. 

J'en fus heureux. Si maintenant un inconnu prétend que j'aurais 
dit à ce moment : l'autobus est revenu vide c'est moi qui vais 
trinquer !, une telle phrase est sans motif et, de plus, absurde. Etant 
donné que les Allemands eux-mêmes s'étaient abstenus de prendre 
les enfants, je ne vois pas comment j'aurais pu être tenu pour res- 
ponsable. A aucun point de vue on ne comprendrait un tel langage 
de la part de qui que ce soit ; à plus forte raison ai-je le droit de 
protester avec force et indignation contre une telle imputation 
contraire à mes sentiments, connus de tous vis-à-vis des enfants, et 
dont j'ai donné maintes preuves. 

Le samedi matin, vers 11 h 30, on m'appela au bureau de 
Briinner qui me permit de rentrer. Il me demanda, en outre, le plus 
rapidement possible une nouvelle liste de tous les services et centres 
de l'UGIF. D'autre part, il me dit en présence de Gerbig, qu'il 
n'avait pas fait arrêter les nourrissons de Neuilly et que nous pou- 
vions garder Neuilly comme unique maison d'enfants. Il me dit 
encore que les pensionnaires de Montevideo, maison que j'avais 
indiquée comme étant vide, s'étaient vraisemblablement sauvés par 
les toits. Un chef de la maison de Montreuil se serait également 
sauvé. La veille et le samedi matin, j'avais insisté auprès de Briinner 
sur le fait qu'un certain nombre d'enfants avaient été confiés à 
l'UGIF par leurs parents, que certains étaient des enfants des 
des employés de l'UGIF et j'avais demandé qu'ils rendent au moins 
'ces enfants aux parents se trouvant en liberté. Il me l'avait promis 
la veille, mais il me déclarait maintenant qu'il ne libérerait ces 
enfants que lorsque le chef de Montreuil et les jeunes gens de 
Montevideo se seraient présentés volontairement à Drancy. Sur ce, 
on me libéra ainsi que mon chauffeur. Le samedi après-midi je 
racontais rue de Téhéran tout ce que j'avais vécu depuis jeudi. 

Au cours de la semaine suivante, une employée de l'UGIF, 
Mme Lipfeld put aller chercher ses deux enfants. Je me rendis 
personnellement à Drancy avec Mme Marceau dont les enfants 
avaient été arrêtés à La Varenne et il me fut possible de quitter le 
camp avec la mère et ses enfants. On me remis encore les clés des 
maisons d'enfants. 

Briinner ayant réclamé une nouvelle liste des services, d'autre 
part, Montreuil et Secrétan ayant été occupés d'une autre façon, 
j'ai fait le mort et j'ai essayé d'éviter tout nouvel entretien avec 
Briinner, afin de n'avoir pas à fournir la liste demandée. 



ÉTAIENT-ILS DES RÉSISTANTS ? 



325 



Tout le monde savait que le plus dangereux pour moi était 
d'essayer d'opposer Roethke à Briinner. En dépit de cela, j'ai 
considéré comme mon devoir de ne rien négliger pour sauver les 
enfants. J'étais personnellement persuadé d'avance que Roethke 
était au courant mais je voulais tout tenter, même en risquant de 
mettre Briinner en rage. Je demandai donc une entrevue urgente au 
téléphone par téléphone, à Roethke, l'obtins pour le lendemain 
dimanche (30 juillet 1944) à 11 heures 45. A Roethke également 
je dis tout ce que j'avais sur le cœur ; il fut obliger de m'inviter à 
différentes reprises, à me maîtriser et à ne pas employer d'expressions 
offensantes. A ce moment précis, la porte s'ouvrit et Briinner entra. 
Roethke lui dit que nous parlions justement des enfants. Briinner se 
précipita sur moi et cria : vous êtes un menteur, vous avez menti. 
Sur ma question, il continua à crier et dit qu'il avait interrogé tous 
les enfants et qu'il s'agissait d'enfants isolés tandis que je lui avais 
dit qu'une grande partie des enfants possédaient leurs parents à Paris. 
J'essayais de discuter, il criait toujours en disant qu'il me jetterait 
en bas de l'escalier si je lui disais encore un mot. Quand Briinner 
eut quitté la pièce, Roethke me dit qu'il serait préférable que je 
m'en aille aussi... 

(Suit une partie de ce récit, sans aucun rapport avec les enfants mais 
d'où il ressort que Kurt Schendel aurait caché un FFI blessé à 
l'hôpital Rothschild.) 

... Le jeudi matin, Roethke me téléphona pour me dire de venir 
immédiatement chez lui, avenue Foch pour discuter de différentes 
questions. Bien que je m'étais formellement promis de ne plus 
répondre à de telles invitations, dont je n'attendais rien de bon, je 
réfléchis que mon abstention pouvait entraîner les conséquences les 
plus graves soit pour l'UGIF, soit pour Drancy, soit pour les Juifs 
en général. Je ne voulais pas de reproches de ma conscience ni que 
l'on pût dire un jour que mon refus avait entraîné des suites graves. 

Quand j'apparus au B 2, avenue Foch, on me dit d'attendre car 
Roethke était occupé pour le moment. Roethke s'en alla et donna 
visiblement l'ordre à un SS de ne pas me quitter des yeux. Ensuite 
vers 10 heures environ, Briinner m'adressa la parole. Je saisis 
l'occasion pour discuter avec lui la question de Drancy ; je lui 
déclarai que, puisque je voyais qu'il quittait Paris et que tout était 
emballé, la seule solution qu'il pouvait adopter était la suivante : 
ses plans de déportation n'étaient pas réalisables, il ne lui restait 
plus qu'à faire un geste et libérer purement et simplement les 
internés. Briinner me regarda profondément étonné. Je répétais la 
question. Il dit : bon, nous verrons. Quand vous aurez fini avec 
Roethke, attendez-moi ici mais s'il se produit le moindre incident à 
Drancy, vous êtes fusillé comme otage ! 

Puis vint Roethke qui me donna l'ordre de lui procurer des 
des camions à gazogène. Ceci était naturellement impossible. Lors- 
qu'à 15 heures, le camion commandé pour 14 heures n'arriva pas 
mais en lieu et place une voiture avec un cheval, on me menaça de 
me jeter sur les caisses se trouvant dans la cour, de la hauteur du 
4 e étage. Je fus retenu avenue Foch jusqu'à 18 h 30. Vers 
17 heures, Briinner vint et me déclara que Drancy avait été affecté 



326 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



par lui comme « colonie libre pour Juifs » mais que toutes les 
personnes de Drancy, de même que celles des hospices devaient y 
rester et que j'en étais personnellement responsabie jusqu'à son 
retour. Je devais me mettre dès vendredi en rapport avec Langberg. 
Bien entendu, je méprisais toutes ces recommandations ayant appris 
au surplus que, dès vendredi, la Croix-Rouge avait pris possession 
de Drancy et que M. Edinger s'y était également rendu. Personnel- 
lement, j'ai déclaré libres, le jour même dans les hospices Picpus et 
Lamblardie, la totalité des pensionnaires, ce qui termina ma mission. 

En ma qualité de chef du service de liaison, je prends toute la 
responsabilité de tout ce qui a été fait dans ce service et de tout ce 
qui le concerne. Je ne suis pas membre du conseil mais uniquement 
le chef du service le plus lourd mais je n'ai assumé aucun rôle — et 
n'ai d'ailleurs eu mon mot à dire dans l'administration générale des 
maisons d'enfants dont je n'ai eu à m'occuper que très incidem- 
ment ; par exemple au début de juillet, j'ai été averti par le médecin 
de la maison de Montreuil que deux personnes de la Résistance 
désiraient emmener une enfant bloquée. On me demandait de venir 
d'urgence ; j'ai discuté avec le membre de résistance en lui montrant 
les risques graves qu'encouraient toutes les maisons d'enfants, si un 
coup de force était commis sur la personne d'un seul enfant, dans 
les locaux même des centres de l'UGIF. La personne en question 
était déjà convaincue et disposée à se retirer lorsque je l'ai rappelée, 
en lui suggérant, en présence de deux employés de Montreuil, une 
combinaison pour emmener l'enfant le lendemain à midi en rentrant 
de l'école. Dix minutes plus tard, on porterait les bagages à la 
station de métro la plus proche et, de ce fait, l'enfant partit dans 
ces conditions le lendemain. 

Un rapport détaillé m'ayant été demandé, j'ai cru devoir exposer 
les faits tels que je les ai vécus, sans chercher à y rien atténuer ou 
embellir en ma faveur. 

Dr Kurt Schendel 
(CDJC-CCXXI, 27). 



étaient-ils des résistants ? 327 

Annexe 35 



RAPPORT DU CHEF DU CABINET 
DU COMMISSAIRE AUX QUESTIONS JUIVES, 
ANTIGNAC, AU SS ROETHKE (22 avril 1943) 



A l'attention de Monsieur Roethke, SS Obersturmfuhrer. 
Objet : renseignements obtenus sur les agissements de l'UGIF. 
Référence : sans. 

« Veuillez trouver ci-joint, à toutes fins utiles, le texte en 
français et en allemand, des renseignements concernant les activités 
clandestines de l'UGIF. Je vous serais très obligé de bien vouloir 
me donner votre appréciation. A mon avis, un complément d'enquête 
s'impose et des sanctions seront à prendre. 

Antignac. 

• Eléments d'information touchant certains agissements imputés à 
l'UGIF 

« Si l'impression générale laissée par l'étude sur pièces de la 
gestion financière de l'UGIF (zone occupée) donne une impression 
de correction comptable, il a fallu, sinon pour lui dénier toute valeur 
du moins pour douter de sa véracité absolue, les hasards d'une 
enquête à caractère policier ouverte en marge du contrôle adminis- 
tratif mais seulement amorcée faute de moyens et de compétence 
techniques pour la poursuivre. 

A en croire les allégations verbales recueillies, tout se passerait 
comme si l'UGIF, dans les deux zones, et notamment en zone 
occupée, couvrait de son pavillon d'établissement public d'assistance, 
un ensemble d'organisations occultes d'autodéfense juive utilisant 
des moyens et des ressources distincts de ses ressources et de ses 
moyens légaux. 

A vrai dire, dans l'état actuel de l'instruction, les renseignements 
auxquels il vient d'être fait allusion ne sauraient être tenus pour 
exacts sans supplément d'enquête, en raison de leur caractère trop 
fragmentaire pour déceler les rouages essentiels de l'organisation 
clandestine soupçonnable et pour dégager son plan d'ensemble s'il 
existe réellement. Pourtant, il ne manque à première vue, ni de 
vraisemblance ni de crédibilité. 

Certains observateurs paraissent avoir été frappés par ce fait 
qu'en l'état actuel de la législation sur les biens juifs, et après trois 
longues années d'un régime financier très strict, il se trouve encore 
assez de juifs aisés pour prêter à l'Union générale un concours 
bénévole et prétendument désintéressé. On comptait 283 de ces 
collaborateurs bénévoles en décembre 1942. On en compte encore 
263 à l'heure actuelle, après le licenciement intervenu le 1 er avril 
1943 de la majeure partie du personnel étranger. Le train 
de vie prêté à certains dirigeants, comme chez d'autres la persis- 



328 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



tance d'une bonne volonté gratuite jamais démentie, a pu donner à 
penser à ces observateurs que l'UGIF pourrait avoir des moyens de 
rémunération autres que la simple carte de légitimation assortie des 
modestes garanties de sécurité qu'elle comporte. 

De là à chercher si des ressources n'existeraient pas en dehors 
de celles qui sont officiellement comptabilisées, il n'y avait qu'un 
pas à franchir. Il l'a été, en effet. On a affirmé qu'une première 
caisse noire serait constituée au sein de l'UGIF sous diverses formes 
et, notamment, par prélèvement occulte et frauduleux sur les 
sommes même mises à la disposition de l'Union par le Commissariat. 
De fausses signatures apposées par une personnalité de l'administra- 
tion centrale sur les états d'émargement permettraient de dégager 
constamment assez de disponibilités pour, d'une part, ne pas 
condamner les bénévoles à un épuisement de ressources prématuré 
et, d'autre part, pour compléter certains des secours distribués 
apparemment d'après les barèmes officiels et volontairement mainte- 
nus à un taux assez bas pour ne pas appeler l'attention indiscrète du 
contrôle administratif, sans compter quelques autres affectations à 
caractère moins précis. 

On a dit que les bénéficiaires des suppléments ne seraient pas 
pris indistinctement parmi les plus intéressants des indigents mais 
seraient ceux dont les fiches, traduites par rapprochement avec un 
code secret, trahissaient des besoins spécialement pressants. 

C'est ainsi que la mention en apparence anodine libellée sur 
les fiches "situation difficile" signifierait en réalité "recherché pour 
internement" et que la mention "besoins alimentaires" équivaudrait 
à "besoins d'une fausse carte d'alimentation" à fournir à des gens 
soustraits aux recherches. 

Si l'ensemble des allégations ci-dessus était reconnu vrai, les 
manœuvres qu'elles dénoncent parcourraient une large gamme 
allant de la simple irrégularité au délit caractérisé. 

Un second fonds d'autodéfense juive, dont les conditions 
d'emploi seraient plus suspectes encore, serait constitué par le 
maintien en fonctionnement occulte, avec complicité de l'UGIF 
et dotation provenant du dehors sans doute par l'intermédiaire 
d'hommes de paille mais dont l'origine reste soigneusement cachée, 
de diverses anciennes œuvres officiellement dissoutes. 

Ce serait au moyen de ces fonds de provenance inconnue que, 
par exemple, le dispensaire "La Mère et l'Enfant", sous le couvert 
purement philanthropique de son titre, aurait pu se constituer et 
fonctionner effectivement en officine de faux papiers à l'usage des 
Juifs désireux de fuir la zone occupée et en caisse noire assez pour- 
vue pour leur procurer le viatique nécessaire. Le tout dirigé avec 
une méfiance qui rendrait le contrôle spécialement délicat. Il a 
même été affirmé que des instructions auraient été verbalement 
données par les dirigeants du service social aux assistantes sociales, 
dont beaucoup ont hésité à s'y conformer, pour maintenir un contact 
aussi étroit que possible entre les solliciteurs et cette organisation de 
départs clandestins (ce qui établirait un lien de complicité entre 
l'UGIF et cette organisation illicite). 

Le dispensaire dont il s'agit ne serait d'ailleurs pas la seule 
œuvre à but d'autodéfense fonctionnant derrière le paravent de 



ETAIENT-ILS DES RÉSISTANTS ? 



329 



l'UGIF. Il ne serait que la plus répréhensible. Une autre, l'ancienne 
OSE, poursuivrait également son activité spécialement limitée aux 
enfants et jeunes gens juifs, de préférence étrangers, en se chargeant 
de les soustraire aux éventuelles recherches au moyen de mise en 
pension chez des gens sûrs, les frais d'hébergement étant couverts 
par des ressources d'origine aussi incertaine que celles du Dispen- 
saire mais en tout cas distinctes des sommes que l'UGIF consacre 
dans son budget à l'enfance et à la jeunesse. 

Il a été insinué qu'une enquête, à condition qu'elle soit inopinée 
et menée par des policiers perspicaces, faite dans les bureaux de 
Mme Stern et du Juif Kaminski (service médico-social) pourrait 
peut-être permettre de relever les traces laissées dans les dossiers 
'd'assistance sociale par les manœuvres ci-dessus signalées. Comme 
une enquête du même ordre chez les Juifs Rabinovitch (service 
juridique) et Averbouh (OSE Champs-Elysées) mettrait peut-être 
sur la voie de l'origine des ressources permettant le fonctionnement 
clandestin, tout au moins de l'OSE, plus ou moins reconstituée. Il 
n'est pas superflu de noter, en passant, que sur les quatre personnages 
cités ci-dessus, trois sont des étrangers maintenus en fonction à la 
demande instante de l'UGIF, qui ne pouvait manquer d'avoir des 
motifs de s'intéresser à eux. 

Toute la construction signalée par le présent rapport n'est en 
définitive, à aucun titre, présentée comme une réalité. Elle repose 
sur des allégations verbales diverses qui peuvent être vraies, 
exagérées ou calomnieusement produites. Seule une enquête de 
police, si l'on juge que l'affaire en vaut la peine, sera à même de 
distinguer le bien fondé du mal fondé mais à condition de prendre 
de sérieuses précautions et d'observer un rigoureux secret, si l'on ne 
veut pas appeler l'attention des intéressés et les amener à camoufler 
plus soigneusement encore la réalité. » 

(CDJC-XXVIII, 159) 



RAPPORT DU CHEF DU CABINET 
DU COMMISSAIRE AUX QUESTIONS JUIVES, 
ANTIGNAC, AU SS ROETHKE (11 mai 1943) 



A l'attention de Monsieur Roethke, SS Obersturmfuhrer. 

Objet : agissements de l'UGIF. 

Référence : ma précédente lettre du 22-4-1943. 

« Veuillez trouver, ci-joint, un complément d'informations 
concernant l'Union générale des Israélites de France. Etant donné 
les précisions nouvelles contenues dans cette note, il me paraît 
indispensable d'effectuer une enquête très serrée sur l'UGIF, et 
vous prie de vouloir bien me faire savoir si vous désirez la faire 
exécuter par vos services ou si je dois en charger ma section 
d'enquête et de contrôle... » 

Antignac. 



330 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



• Eléments complémentaires d'information touchant certains agisse- 
ments imputés à l'UGIF 

« Quelques renseignements récemment recueillis permettent de 
compléter, sur certains points — sous les plus expresses réserves 
comme précédemment — , la note intitulée "Eléments d'information 
touchant certains agissements de l'UGIF". Ces renseignements sont 
de deux ordres : ou bien ils confirment les indications données sur 
les activités occultes de l'Union générale, ou bien ils constituent des 
signalements nouveaux. 

/ — Confirmation d'indications antérieures 

Il a déjà été rapporté que l'UGIF, par l'intermédiaire soit de 
ses dirigeants, soit même de ses services administratifs, serait soup- 
çonnable de favoriser activement — en marge bien entendu de son 
organisation officielle — la fuite des Juifs menacés d'internement 
administratif. Les quelques indications ci-après permettront peut- 
être d'orienter les éventuelles recherches vers des pistes intéres- 
santes : 

a) En ce qui concerne les soi-disant indigents secourus, il a 
été affirmé que les Juifs cachés, munis de faux papiers continueraient 
à recevoir les mêmes secours officiels qu'avant leur fuite, le dossier 
restant établi à leur vrai nom. Dès lors, si la police, après consulta- 
tion des dossiers d'assistance sociale (spécialement ceux qui portent 
la mention : situation difficile), s'efforçait d'établir la liste de ceux 
des intéressés qui ne sont plus présents au domicile, elle n'aurait 
aucune peine à déceler pour cette catégorie, sinon le domicile secret 
du moins la complicité de l'UGIF et à organiser un piège où l'inté- 
ressé et le complice pourraient aisément tomber. 

b) Une procédure de même ordre serait à recommander pour 
découvrir la retraite de la partie du personnel étranger qui, avertie 
mystérieusement des mesures d'arrestations préparées pour la nuit 
du 18 au 19 mars, a pu se soustraire à la menace en se cachant en 
province, en banlieue, parfois à Paris même. On saurait, dit-on 
parfaitement à l'UGIF, où se sont réfugiés, pour ne prendre que 
quelques exemples, la Juive Blicblum Suzanne, qui serait porteuse 
de faux papiers au nom d'une comtesse polonaise, les Juives 
Dikermann et Baïda ainsi que la Juive Milgram. On le saurait 
d'autant mieux que, même à supposer que les bureaux n'aient pas 
pris part au trucage des pièces d'identité, ils auraient payé aux 
intéressés, en fin mars, c'est-à-dire 12 jours après leur disparition, 
les traitements de mars et l'indemnité de licenciement. Si cette 
information est reconnue exacte, ce qu'on doit pouvoir déterminer 
au moment des états d'émargement du personnel, la signature de 
l'intéressé lui-même établirait à l'évidence la complicité de l'UGIF 
et la signature d'un mandataire conduirait sur la voie de la retraite 
du fugitif. 

L'organisation de ce service d'autodéfense juive pour le person- 
nel serait confiée, laisse-t-on entendre, à la Juive Espir, de nationalité 
française, qui procurerait des papiers et veillerait à la remise des 
fonds. Après quoi les réfugiés se verraient confiés au service 
clandestin des secours distribués en dehors des barèmes et également 
en dehors des ressources officielles. 



ÉTAIENT-ILS DES RÉSISTANTS ? 



331 



Par ailleurs, confirmation a été donnée de l'existence de trois 
caisses noires à l'UGIF, confiées à la gestion des Juifs Masius, Danon 
et Edinger — sans qu'il soit possible de consulter même une appa- 
rence de comptabilité et sans qu'il soit loisible de connaître la 
provenance réelle des fonds {trucage de comptabilité officielle ou 
apport d'argent étranger). 

// — • Signalements nouveaux 

Il se ferait, tant dans les locaux mêmes de l'UGIF que dans 
les restaurants juifs, un commerce clandestin de denrées alimentaires, 
auquel on comprendrait mal que puissent avoir constamment 
recours tant les bénévoles que les agents à faible traitement, s'ils 
n'avaient les uns et les autres des ressources dont l'origine reste à 
déterminer. On dit même qu'à côté de ce marché noir, on exercerait 
des prélèvements frauduleux sur certaines des denrées (les meilleures) 
fournies par le Secours national et que les bénéficiaires de ces 
prélèvements seraient précisément ceux qui sont chargés de veiller 
à la bonne organisation du service. 

Il n'y a pas lieu de dissimuler que la recherche du bien-fondé 
de ces indications sera très délicate parce que d'une part elle doit 
rester assez discrète pour ne pas donner l'éveil et parce que d'autre 
part elle s'adresse à des maîtres en l'art du camouflage, assez habiles 
pour avoir opéré impunément pendant des mois entiers. » 

(CDJC-XXVIII, b 72a) 



RAPPORT DU CHEF DU CABINET 
DU COMMISSAIRE AUX QUESTIONS JUIVES, 
ANTIGNAC, AU SS ROETHKE (18 mai 1943) 



« Des informations nouvelles permettent, sur les deux ques- 
tions : placements occultes d'enfants juifs et secours aux Juifs en 
fuite et recherchés, d'apporter quelques précisions complémentaires 
aux rapports précédents. 

1) Placement d'enfants juifs chez des aryens 

Lors de l'élaboration du texte qui est devenu l'arrêté interminis- 
tériel du 18 mars 1943, les Autorités d'occupation ont entendu 
rappeler indirectement l'interdiction formelle à l'égard des aryens 
d'héberger des enfants juifs. Il a donc été spécifié que les régies de 
dépenses autorisées à l'UGIF, ne pourraient opérer les versements 
de frais à pension qu'entre les mains de nourriciers juifs ou de 
maisons maternelles juives. Ces dispositions auraient provoqué une 
vive émotion à l'UGIF car elles risquaient de neutraliser les efforts 
des services de placement clandestin avec faux états civils, fonc- 
tionnant tant au dispensaire "La Mère et l'enfant" 36, rue Amelot 
(bureau secret au 2 e étage) qu'au dispensaire des Francs-Bourgeois 
(également au 2 e étage, bureau Averbouh). Ainsi, une conférence 
tenue sous la direction de Mme Stern, membre du Conseil d'admi- 



332 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



nistration et chef du service aurait-elle notifié au personnel ce qui 

D'une manière générale, les assistantes sociales doivent, devant 
auelque Autorité que ce soit, nier avoir connu l'existence antérieure 
de ce qu'on appelait le service 42b qui doublait dans 1 irrégularité le 
service 42 (placement des enfants) ; chacune d'elles spécialement 
aurait désormais mission de porter le montant de la pension des 
enfants en situation irrégulière, soit à un membre de leur famille, 
soit à défaut à un répondant sûr, lesquels sans conserver par 
devers eux l'argent, en donneraient par leur signature décharge a 

l'UGIF. v , - n 

Ainsi libérée, la pension serait remise a un homme de paille 
qui la ferait parvenir, au mépris des dispositions réglementaires, a 
l'aryen gardien de l'enfant. Cette formule d'une habileté d ailleurs 
assez lourde, permettrait non seulement de ne rien modifier aux 
pratiques anciennes mais même d'intensifier les placements occultes, 
en faisant contribuer activement les fonds officiels à la besogne qui 
eût peut-être grevé exagérément par leur abondance les tonds 
occultes que gérerait le Juif Rappoport. 
2) Paiement des secours aux Juifs recherchés 

On donnerait aux intéressés le choix entre trois systèmes : ou 
le paiement à domicile par un agent de l'UGIF qui serait plus ou 
moins pour ordre, rattaché au centre Tournelles, ou le paiement a 
date fixe au centre Tournelles, ou le paiement à date fixe aux 
bureaux de la Bienfaisance où Mme Stem, par son influence, se 
ferait fort de détourner toute menace de perquisition. 

Cette sollicitude envers les recherchés, qui pour 1 immense 
majorité sont des Juifs étrangers, est à rapprocher des campagnes 
ardentes menées par Mme Stern parmi son personnel contre toute 
politique d'assimilation et contre toute personne s'integrant (a tort 
ou à raison) dans la nation française. A cette action politique et 
radicale, le Juif Gamzon, pendant son séjour à Pans, aurait apporte 
un concours très actif, notamment par des causeries dont le but 
était d'accentuer chez les Juifs, l'hostilité contre les institutions et 
les hommes du pays qui les héberge. » (CDJC-XXVIII, 15.) 



Ces trois rapports ont ceci de particulier qu'ils s'abritent derrière le 
peu de solidité et le peu de preuves existant pour prouver la véracité 
des faits Mis à part les faits concernant Mme Juliette Stern, dont cer- 
tains ont dit qu'elle avait mené le double jeu pendant l'occupation nazie 
et dont d'autres ont affirmé qu'elle avait partie liée par intérêt person- 
nel avec la Gestapo, le contenu de ces rapports évoque effectivement 
des activités parallèles menées sous couvert de l'UGIF et ce n'est pas 
un hasard si dans les trois cas, sont évoquées les activités clandestines 
de l'OSE et du Comité de la rue Amelot. Le but du CGQJ est évi- 
dent : en se servant d'informations qu'il cherche à recouper, jour après 
jour il veut absolument compromettre ceux des dirigeants de 1UGI1- 
avec lesquels il n'entretient pas les meilleurs rapports. Il est à remarquer 
que malgré tous les efforts déployés par Antignac pour « mouiller » 
Mme Stern, cette dernière poursuivra son activité à l'UGIF, jusqu'au 
mois d'août 1944 sans être inquiétée le moins du monde, sans avoir 
à se cacher. 



CHAPITRE XI 



DES TÉMOIGNAGES 



Cette partie de notre enquête a été menée en 1978 : trente- 
six ans après les événements concernés. En 1942, les témoins 
recherchés étaient déjà des hommes et des femmes en pleine 
maturité. Ceux que nous désirions rencontrer ne pouvaient être 
que des vieillards, si toutefois ils avaient survécu. Un certain 
nombre avaient pu échapper aux déportations. Accepteraient-ils 
de répondre à nos questions ? 

La quête des témoins n'est guère facile dans ces conditions. 
Beaucoup se dérobent, d'autres sont malades. Certains sont 
morts dans les semaines qui ont précédé notre coup de télé- 
phone. La lente et patiente recherche à laquelle nous nous som- 
mes livrés tenait parfois, et c'est dommage, de la filature poli- 
cière. Il a tout d'abord fallu retrouver les noms de ceux qui 
avaient composé le Conseil d'administration de l'UGIF, ceux 
des responsables des différents services, des médecins, des avo- 
cats, etc. Ensuite, ce fut le recensement des rescapés possibles. 
A partir de là, c'est souvent l'annuaire téléphonique qui a servi 
de fil d'Ariane, avec tous ses aléas et particulièrement les nom- 
breux cas d'homonymie. Parfois, nous avons entendu cette 
interrogation irritée : comment m'avez-vous retrouvé ? Dans 
certains cas, l'interlocuteur recherché avait déménagé et c'est 
par l'intermédiaire d'une agence immobilière qu'il était possible 
de reprendre la piste mais il était trop tard car le vieillard venait 
de mourir, nous informait sa veuve qui, bien souvent, ajoutait 
comme si c'était nécessaire : il était commandeur de la Légion 
d'honneur et s'était couvert de gloire de 1914 à 1918. Il nous 
est arrivé de tomber sur la garde-malade d'un grabataire. 

Ce travail de détective n'était guère plaisant mais comment 
procéder autrement devant la difficulté à renouer le fil quand 
on ne fait pas partie du sérail ? Là on trouvait un fils, ailleurs 
un cousin qui communiquait parfois un nouveau numéro de 
téléphone. Dans d'autres cas, c'était le refus net, sans explica- 
tion. Nous avons également retrouvé la trace de quelques 



334 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



témoins survivants qui avaient travaillé au Commissariat géné- 
ral aux Questions juives. Là, pas de discussion possible. Le 
temps avait effacé les plaies, disait l'un d'eux. Cela allait jusqu'à 
cette réflexion qu'il n'est pas possible d'inventer : « Vous savez, 
depuis que ces malheureux événements se sont déroulés, il y a 
des Israélites qui sont entrés dans ma famille, alors, vous savez, 
je ne me sens plus concernée... » 

Les rares témoins survivants sont indispensables. Il n'était 
pas question de nous contenter de la sécheresse des archives qui 
effacent toute émotion, qui masquent les motivations. Nous ne 
pouvions renoncer à cet aspect du travail : faire parler les 
témoins. Tout au long de cette enquête, nous avons appris la 
patience et nous en avons été récompensés. Pourtant, à l'ap- 
proche de ces hommes et des femmes qui n'évoquaient pas de 
gaieté de cœur cette sombre période, il a fallu dépassionner le 
propos, essayer de ne pas heurter de front les interlocuteurs 
(sans leur masquer le sens de la démarche), chercher aussi à les 
comprendre. 

Les survivants qui ont accepté de se prêter au jeu de l'in- 
terview n'étaient guère bavards. Ils ne se sont jamais trouvés 
dans les centres de décision de l'UGIF, nous ont-ils affirmé. Ils 
ont travaillé comme des salariés pour un employeur : l'un au 
service social, l'autre au service juridique, tel autre comme 
médecin. Ils ne savaient pas, ils n'ont rien vu, rien entendu. 
Comment pouvait-il en être autrement, expliquait tranquille- 
ment l'un de nos interlocuteurs, car nos activités se déroulaient 
dans le local de la rue de la Bienfaisance alors que le siège 
social de l'UGIF se trouvait rue de Téhéran... à quelques 
dizaines de mètres de là. 

Mis à part les résistants, que nous avons rencontrés égale- 
ment, c'était à la fois désarmant de naïveté et d'ignorance feinte. 
Bien sûr, nous ont dit la plupart, nous avons connu les déboires 
des dirigeants et leur situation inconfortable face aux exigences 
de Vichy (ils évitaient toujours de parler des nazis) mais nous 
ignorions tout du fonctionnement central de l'organisation. Y 
avait-il des collaborateurs de Vichy, voire même des provoca- 
teurs infiltrés par les nazis au sein de la direction de l'UGIF ? 
Tous semblent étonnés de cette question. Le nom même de 
Léo Israélowicz ne leur disait rien, comme ils ignoraient l'exis- 
tence de ce service de liaison avec la Gestapo (nommé pudi- 
quement Service 14) qui avait été mis en place à la demande 
des nazis. 

Reconnaître tout cela ne peut être conforme à l'idée que 



DES TEMOIGNAGES 



335 



ces notables se sont fait de leur action pendant la guerre. Ils 
continuent à considérer qu'ils n'ont fait que leur devoir, tout 
leur devoir. Un point c'est tout. A chaque fois ou presque, c'était 
le sempiternel refrain sur le passé qui les avait vus, glorieux 
combattants à la guerre de 1914-1918, à moins que ce fût 
en 1939, recueillir des lauriers dignes de leurs compatriotes. 

Les témoins que nous avons pu rencontrer sont presque 
tous de vieille souche française et de bonne bourgeoisie : avo- 
cats, médecins, par exemple, et c'est souvent dans le XVI e ou 
dans le VIF arrondissement que nous les avons retrouvés. 
(Curieusement, les militants de la Résistance ou les opposants 
internes de l'UGIF étaient pour la plupart originaires d'Europe 
centrale.) Nous nous sommes trouvés face à des hommes et à 
des femmes satisfaits de leur passé mais néanmoins inquiets des 
questions qui leur étaient posées. 

Que pouvait-il y avoir de commun entre ces doux philan- 
thropes et le troupeau qui avait été raflé les 16 et 17 juillet 1942, 
ou en janvier 1943 ? Rien ou peu de choses. Quand certains 
d'entre eux s'étaient retrouvés eux aussi à Drancy, c'est entre 
Français qu'ils s'étaient répartis les responsabilités internes du 
camp (tout au moins, tant que ces camps avaient été adminis- 
trés par ces Autorités françaises). Ce qui les avait peut-être 
douloureusement étonnés, c'est que ni les gens de Vichy, ni 
les nazis n'avaient trouvé de différence entre cette élite et le 
petit peuple des tailleurs. Non, décidément, nos témoins n'avaient 
pas changé et quand il était possible d'obtenir un témoignage, ils 
paraissaient surpris de la teneur de nos questions. 

Plusieurs dizaines d'années après les événements qui nous 
intéressent ici, il a été très difficile de retrouver des témoins. 
Il a été encore plus difficile, sinon délicat, de les faire s'exprimer. 
Dès lors, les témoignages recueillis souffrent parfois d'une grande 
ambiguïté dans la mesure où, selon les cas, tout est blanc ou 
tout est noir quand il s'agit d'évoquer les activités de l'UGIF 
durant les années de l'occupation nazie. 

Un bon nombre de témoins, retrouvés après mille diffi- 
cultés, ont refusé tout net de s'exprimer car ils considéraient que 
leurs déclarations pouvaient être utilisées au détriment de la 
communauté juive. Certains nous ont donné un témoignage 
qu'ils ont ensuite interdit de publier, après lecture de ce témoi- 
gnage une fois rédigé. Nombreux également ont été ceux qui 
nous ont vivement déconseillé de poursuivre ce travail. Cette 
attitude ne nous a pas étonnés car elle n'est pas nouvelle. Quand 
des soldats français torturaient les combattants du FLN, en 



336 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Algérie, il ne fallait pas en parler car cela risquait de ternir 
l'image de la France, pays de la liberté. Dans le même sens et 
durant de longues années, les compagnons de route du stali- 
nisme ont refusé de participer à la dénonciation des crimes 
commis au nom du socialisme dans la mesure où, estimaient-ils, 
cela pouvait être nocif à la cause qu'ils défendaient. Ainsi, en 
France, a-t-il fallu attendre près de vingt-cinq ans après la mort 
de Staline pour que les communistes acceptent de reconnaître 
que tout n'avait pas été pour le mieux dans le meilleur des 
mondes communistes. Il ne fallait pas dénoncer les pratiques 
staliniennes pour « ne pas désespérer Billancourt ». C'était 
une excellente plaisanterie. Pourquoi faudrait-il continuer à 
faire le silence sur les turpitudes de certains notables juifs durant 
l'occupation nazie ? Pour ne pas désespérer la rue des Rosiers ? 

Trop d'intérêts liaient les notables juifs à la bourgeoisie 
française pour qu'après la guerre l'UGIF puisse être mise en 
accusation comme le demandaient les militants de la Résistance. 
Aujourd'hui, pour ce qu'il est encore convenu d'appeler la 
communauté juive, en fait pour le CRIF et pour le Consistoire, 
le passé doit être gommé. Même quand s'étalent les preuves de 
la duplicité, de la complicité objective d'un certain nombre de 
notables juifs sous la botte nazie. 

On ne peut pas nier, on ne peut pas réfuter qu'en Pologne, 
dans les Judenrâte, les chefs juifs mis en place par la Gestapo 
ont joué un rôle d'auxiliaires non négligeable. On ne peut pas 
le nier mais on n'en parle pas (1). En France comme en Bel- 
gique, la collaboration des notables juifs français n'était flagrante 
qu'avec les hommes du gouvernement mis en place par les nazis. 
Alors, en France on a tout fait pour effacer des mémoires l'atti- 
tude des dirigeants de l'UGIF. Ensuite, il suffisait de nier pure- 
ment et simplement les faits qui leur étaient reprochés avant, 
pour terminer, de leur fabriquer une auréole de martyrs ou de 
résistants. 

Il y a eu, à l'UGIF, des hommes et des femmes qui ne se 
sont pas conduits différemment que les autres Français qui, par 
peur ou par calcul, avaient choisi le camp de Vichy et donc 
celui de l'Allemagne nazie (on peut risquer cet amalgame). 
Quoi de plus naturel que de le constater et de le dire, d'expli- 



(1) Au CDJC, nous avons eu l'occasion de consulter des documents 
où certains avaient cru utile ou habile de biffer tout ce qui pouvait 
jeter une ombre sur le rôle de certains Juifs ayant collaboré avec les 
nazis. 



DES TÉMOIGNAGES 



337 



quer aussi les raisons de cette attitude. Cette affirmation qui 
n'avait rien de particulièrement hardie en août 1944 paraît 
aujourd'hui tout à fait sacrilège. Alors, soyons sacrilèges en 
donnant la parole aux témoins qui ont bien voulu accepter de 
parler. 

Nous avons rencontré personnellement : — Albert Aker- 
berg, militant de la résistance juive. — Le docteur Fred Milhaud 
et son épouse, militants de la résistance. — Le docteur Ben- 
jamin Ginsbourg. — Le docteur Wechsler. - — ■ Le docteur F. — 
Jean Hollander, ancien chef du service juridique de l'UGIF. — 
Lucienne Scheid-Haas, ancien membre du CA de l'UGIF. — 
Robert Frank, ancien pensionnaire d'une maison d'enfants de 
l'UGIF et Henri Bulawko, militant de la résistance juive. 

De nombreux témoins sont morts, ce qui limitait notre 
démarche, particulièrement les employés de l'UGIF et des 
maisons d'enfants dont il aurait été plein d'intérêt de lire les 
réflexions. Nous n'avons pas été en mesure de rencontrer des 
employés qui avait pu échapper aux rafles ou survivre à la 
déportation. C'est une lacune importante. 

Certains témoignages nous viennent de seconde main, par- 
ticulièrement un rapport de Frédéric Léon, membre du Comité 
d'unité des Juifs parisiens qui nous a été communiqué par son 
gendre le docteur Milhaud. Par ailleurs, nous avons trouvé 
dans les archives du CDJC, le témoignage de Kurt Schendel, 
ancien chef du service de liaison de l'UGIF et dont un texte 
figure dans le chapitre « plaidoyers » et un autre dans la partie 
consacrée au service de liaison. Outre les textes de Kurt Schen- 
del qui datent du mois de septembre 1944 et ceux de Frédéric 
Léon qui ont été rédigés en mai 1945, à chaud, les témoignages 
qui suivent ont été recueillis dans le courant de l'année 1978. 



338 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



TÉMOIGNAGE D'ALBERT AKERBERG 

(Secrétaire général, sous l'occupation nazie, du Comité d'union et 
de défense des Juifs de France-CUDJF, à Paris.) 



« ... J'étais responsable à Paris de ce que nous appelions la 
6 e et qui était un organisme de Résistance juive rassemblant surtout 
des jeunes. Nous n'avions guère de relations avec FUG1F que nous 
considérions comme une officine de l'ennemi. 

Nous avions constitué, à Paris, le Comité d'union et de défense 
des Juifs de France, ce qui était un peu prétentieux. Notre président, 
M. Alpérine était secondé par des hommes comme le docteur 
Eugène Minkowski de l'OSE, il y avait même un représentant du 
Parti communiste que nous ne connaissions que sous le prénom de 
Gaston. J'étais le secrétaire général de ce Comité. 

Personnellement, j'étais en relations avec Juliette Stern, membre 
du Conseil d'administration de l'UGIF. Elle nous aidait dans notre 
travail en nous fournissant les informations nécessaires pour que 
nous puissions kidnapper les enfants en péril qui étaient retenus dans 
les différents centres de l'UGIF. 

Nous opérions de façon simple : à l'occasion d'une visite chez 
le dentiste, par exemple, un ou plusieurs enfants étaient enlevés et 
mis à l'abri à la campagne. 

J'avais, avec Juliette Stern, une conférence hebdomadaire chez 
elle, chaque mercredi. C'est là que nous mettions au point les 
kidnapping à venir. C'était du travail courant. 

Jusqu'à la dernière minute, la plupart des dirigeants de l'UGIF 
sont restés en poste. Il faut dire que lorsque l'un d'eux démissionnait 
de ses fonctions, il lui fallait se cacher pour éviter l'arrestation et 
puis, il y avait inévitablement la perquisition à son domicile et 
l'enlèvement de ses meubles. Juliette Stern qui tenait beaucoup à 
ses meubles a toujours refusé de démissionner. Nous avions mis les 
dirigeants de l'UGIF en demeure de démissionner et, seul, le docteur 
Weill-Hallé devait nous rejoindre au cours des dernières semaines. 
C'était un acte malgré tout courageux car le risque était grand. 

Venons-en à la Libération de Paris où notre objectif numéro un 
était la prise de possession des locaux de l'UGIF, rue de Téhéran. 
Le 21 août, à la tête d'un petit groupe, nous avons débarqué au 
siège de l'UGIF. Il y avait là, entre autres, le président Georges 
Edinger que nous avons arrêté sur-le-champ et Juliette Stern que 
nous avons laissée en liberté car elle nous avait aidé en certaines 
circonstances. 

Nous avons conduit Edinger au commissariat de police du 
quartier et de là à Drancy (qui venait d'être reconverti pour les 
collaborateurs) où il n'est pas resté longtemps (2). 

Il y avait une certaine dose de lâcheté de la part d'un certain 
nombre de dirigeants de l'UGIF. Je me souviens notamment du 
colonel Kahn qui, informé des rafles dans les maisons d'enfants de 



(2) La veille, Albert Akerberg avait participé, les armes à la main, 
à la libération du camp de Drancy dont les nazis s'enfuyaient. 



DES TEMOIGNAGES 



339 



la région parisienne, n'avait rien fait pour éviter l'arrestation des 
gosses. Ce sont des gens qui étaient incapables de rompre avec 
l'organisation dont ils étaient les dirigeants. Après avoir cru, au 
début, qu'il convenait de s'installer au mieux dans l'occupation nazie, 
ils avaient peur. Tout simplement. Cette peur devenait le moteur de 
toutes les compromissions. 

Au siège de l'UGIF, cette peur avait changé de destination et 
ce jour-là, c'était mon groupe qui l'inspirait. Avec mes camarades, 
je suis entré dans le bureau de l'agent comptable du trésor qui était 
un fonctionnaire de l'Etat. Il était très inquiet et nous a remis la 
clé du coffre sans trop de difficulté car nous lui avions mis la mitrail- 
lette sur le ventre. Dans ia caisse, il y avait cinq millions de francs, 
ce qui était beaucoup d'argent en 1944. Le type nous a demandé : 
est-ce que vous êtes la justice populaire ? 

Le docteur Eugène Minkowski m'avait signalé deux médecins 
de l'UGIF dont le rôle avait été d'accompagner les nazis à Nice et 
de faire se déculotter les hommes sous les portes cochères pour 
voir s'ils étaient Juifs ou pas (3). Ces hommes qui avaient fait la 
basse besogne de la Gestapo étaient encore en poste à l'hôpital 
Rothschild. 

Pour obtenir un mandat d'arrêt en bonne et due forme, je me 
suis rendu à l'Hôtel de ville de Paris. J'ai été reçu par le nouveau 
préfet ou celui qui en faisait fonction, qui m'a fait jurer solennelle- 
ment que je n'avais aucune inimitié contre ces hommes et il m'a 
délivré deux mandats d'arrêt. Quand je suis arrivé à l'hôpital 
Rothschild, ces deux hommes se sauvaient dans les couloirs. Nous 
les avons conduits à Drancy où ils ne sont pas restés longtemps car 
aucun dossier n'avait été constitué. 

Quelque temps plus tard, je rentrai de sanatorium, j'ai appris 
que les dirigeants de l'UGIF étaient passés devant un jury d'honneur 
présidé par Léon Meiss, président du CRIF. Ce jury était constitué 
par des gens qui avaient passé la guerre en Suisse, aux USA ou 
ailleurs, sans trop de risques. A cette occasion, je devais écrire à 
Léon Meiss pour protester contre cette façon de faire et lui dire que 
l'on aurait pu au moins consulter ceux qui avaient lutté sous l'occu- 
pation et qui avaient également un point de vue à formuler. La 
réponse de Léon Meiss était simple : "... Il fallait, dit-il, savoir 
oublier les événements. On a absous les dirigeants de l'UGIF mais 
on ne pouvait pas faire autrement." Tout cela au nom des intérêts 
supérieurs de la communauté juive... » 



(3) Les noms de ces deux médecins sont connus mais il n'est pas 
possible de les publier ici. 



340 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



TÉMOIGNAGE DU DOCTEUR FRED MILHAUD 

(Ancien collaborateur du docteur Weill-Hallé, militant de la Résis- 
tance, médecin traitant des adolescents de l'Ecole du travail de la 
rue des Rosiers.) 



« ... Lorsque PUGIF fut créée, le docteur Weill-Hallé qui avait 
été en médecine mon patron et qui connaissait ma femme, assistante 
sociale, la sollicita d'y venir travailler avec lui. Or ma femme venait 
de prendre le secrétariat d'une œuvre clandestine — l'Entraide 
temporaire — qui avait pour but d'aider les gens qui étaient obligés 
de prendre la clandestinité ou du moins de vivre clandestinement. 

Ma femme eut pour premier mouvement de refuser l'offre de 
M. Weill-Hallé par méfiance envers l'UGIF. Mais M. Weill-Hallé 
l'assura qu'elle pourrait continuer parallèlement son activité clandes- 
tine et qu'il la couvrirait toujours. J'avais confiance en lui et 
j'estimais que la présence au sein de l'UGIF pouvait permettre une 
action beaucoup plus efficace. Ce qui devait faire taire les répu- 
gnances. En fait, l'œuvre de ma femme devait camoufler de 1942 à 
1944 plus de quatre cents enfants... 

(...) Au début de l'année 1944, mon beau-père (4) et moi eûmes 
à l'hôtel Stella, rue Monsieur-le-Prince, une entrevue avec M. Joseph 
Fischer, ancien secrétaire du Keren Kayemet, qui distribuait les 
fonds du Joint. M. Fischer subordonnait son aide financière à ce que 
les noms et adresses des enfants placés par l'Œuvre de ma femme 
fussent communiqués à Mme Stern, directrice du service social de 
l'UGIF, qui avait aussi un service de placement clandestin. Nous lui 
opposâmes un refus, estimant cette centralisation contraire aux plus 
élémentaires mesures de sécurité. 

C'est aussi au début de l'année 1944 que nous fûmes contactés 
par un certain Gaston, citoyen soviétique, membre du parti commu- 
niste, ainsi que nous pûmes en avoir la confirmation sans avoir 
jamais su son nom véritable... Fort de l'expérience acquise dans 
d'autres pays occupés, Gaston était venu avertir les dirigeants de 
l'UGIF. Il les enjoignait de cacher tous les pensionnaires de leurs 
maisons d'enfants car les Allemands allaient les rafler. Cela obligeait 
les dirigeants et le personnel de l'UGIF à prendre eux-mêmes la 
clandestinité. Il se vit opposer un refus. M. Weill-Hallé quitta alors 
l'UGIF... 

... (Après la guerre) un jury d'honneur s'est constitué présidé par 
M. Frank et le docteur Modiano. Ma femme et mon beau-père, 
appelés à y témoigner, y furent menacés, mon beau-père fut 
convoqué ensuite par une importante personnalité qui lui demanda 
de ne pas mettre en cause les vieilles familles et les organisations 
israélites. Le personnel rescapé des maisons d'enfants ne fut pas 
appelé à témoigner de ce qu'il avait vu... » 



(4) Il s'agit de Frédéric Léon dont on trouvera également le 
témoignage dans les pages suivantes. 



DES TÉMOIGNAGES 



341 



TÉMOIGNAGE DE FRÉDÉRIC LÉON 

(Membre du bureau provisoire du Comité d'Unité parisien des Juifs 
de France, à la Libération.) 



A Propos du jury d'honneur constitué par le CRIF après 
la Libération 

(document rédigé en mai 1945) 



« ... La Libération. Le Comité d'Unité parisien des Juifs de 
France est formé après quelques tribulations inévitables. 11 prend la 
suite des œuvres de l'UGIF. Je suis élu secrétaire général. 

A ce moment, la question du personnel se pose. Le liquidateur 
de l'UGIF, M. Weill qui vient de "se faire nommer" garde avec 
lui, malgré nos protestations, tout le Conseil de l'UGIF, sous pré- 
texte que ce Conseil lui est indispensable pour liquider l'UGIF et 
nous demande de prendre en charge dans notre organisation nou- 
velle l'ancien personnel de l'UGIF, environ 350 à 400 personnes, 
à Paris seulement. 

Nous acceptons mais sous réserve de contrôler l'attitude et les 
agissements de ce personnel pendant l'occupation. Nous décidons 
de former immédiatement un Comité d'épuration. Un questionnaire 
est mis en discussion et adopté. On le tire au ronéo après bon à tirer 
donné par le secrétaire général et le président du Comité, M. Alpé- 
rine. Or après tirage et envoi sous pli ouvert, nous nous apercevons 
qu'un nota bene a été ajouté à notre insu, menaçant le personnel, 
s'il ne répond pas, de sanctions. Ce travail ayant été exécuté dans 
l'ancien local de l'UGIF, encore occupé par son ancien personnel, 
j'ai tout lieu de croire que le nota bene a été ajouté par une 
personnalité importante de l'UGIF. Puis, comme il se doit, le 
Comité d'Unité démissionne pour permettre à ceux de ses membres 
qui ont appartenu à l'UGIF de passer devant la Commission d'épu- 
ration. Je suis nommé pour 10 jours président du Comité d'Unité, 
puis l'ancien bureau est réélu à l'unanimité et nous poursuivons nos 
travaux. 

Entre autres visites, j'ai reçu un jour celle d'un monsieur en 
civil, fort correct, qui me dit être envoyé par le colonel Fribourg du 
2° bureau des renseignements de l'Armée, 24, boulevard Malesherbes. 
Ce monsieur venait me demander des renseignements concernant 
les agissements de l'UGIF. Je donnai quelques renseignements très 
vagues, je parlais de l'histoire des enfants et je m'en tins là. 

Entre-temps, les réponses aux questionnaires affluent. Sur 400 
envoyés nous recevons environ 300 réponses dont 3 incorrectes, 
2 insolentes et une d'un fou. Ce qui nous permit de garder une 
partie du personnel. Je reçus cependant un coup de téléphone impé- 
ratif d'un soi-disant commissaire divisionnaire de la Sûreté générale, 
m'avisant aimablement qu'il avait reçu 17 plaintes contre moi, à 
cause du fameux questionnaire, qu'il avait un mandat d'arrêt à me 
signifier mais que "étant donné ma personnalité" si le soir même 
je consentais à envoyer des lettres à tous ceux qui avaient reçu le 



342 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



questionnaire, annulant ce dernier, les choses pourraient s'arranger. 
Je répondis comme il convenait à ce soi-disant commissaire qui, 
d'ailleurs, ne jugea pas utile d'insister. 

Huit jours après la visite de l'envoyé du 2 e Bureau, je reçus un 
coup de téléphone. Ma secrétaire répondit au bureau du colonel 
Fribourg que j'étais en réunion et qu'il ne m'était pas possible de 
lui parler. Deux jours après, le colonel lui-même téléphone, j'étais 
en démarche dans un ministère. Il insiste pour que je l'appelle, enfin 
quelques jours après nous prenons rendez-vous à son bureau un jeudi 
matin à 9 h 30. Je fus exact au rendez-vous. A ma grande surprise, 
je fus fouillé de fond en comble à l'entrée et je suis conduit enfin au 
bureau du colonel. Je prolestais immédiatement contre ce procédé, 
il s'en excusa fort courtoisement. Je dois à la vérité de dire que le 
début de sa réception fut très courtois, aimable même. 

Il avait devant lui une fiche assez longue de renseignements 
me concernant. 11 cru devoir me féliciter de mon attitude pendant 
la Résistance, soit à Bordeaux, soit à Paris pendant l'occupation et 
aussi au moment de la Libération. Il mit la conversation sur le plan 
général puis, peu à peu, vint à parler de l'UGIF, surpris que j'ai aussi 
peu de renseignements sur les agissements de cet organisme. Puis il 
parla de la situation générale des Israélites, insistant sur ce point que 
la haute bourgeoisie israélite avait créé des organismes du plus haut 
intérêt : bureau de bienfaisance, Consistoire de Paris, Consistoire 
central, etc., et qu'elle n'avait pas l'intention de laisser prendre sa 
place dans ces organisations par des étrangers et que, d'autre part 
(haussant le ton qui devint rapidement menaçant), le gouvernement 
s'inquiétait de voir ces étrangers à la tête desquels étaient quelques 
Français de vieille souche prendre une place acquise depuis fort 
longtemps par la haute bourgeoisie dont il pensait que je faisais 
partie. Qu'il avait mission de me faire connaître qu'on ne le tolére- 
rait pas en "haut lieu". 

Le ton avait monté de plus en plus, d'autant plus que mes 
réponses sur le même ton le chatouillaient désagréablement. Le 
capitaine Maréchal, en tenue cette fois, intervint à ce moment pour 
essayer de calmer une discussion qui devenait plus qu'orageuse mais 
sans succès. Le colonel, hors de lui-même, menaçait de faire le cas 
échéant arrêter "tout ce monde". La question du questionnaire 
étant mise sur le tapis, je répondis comme il convenait : je lui 
précisais que si c'était ma démission du Comité qu'il désirait, il 
avait peu de chances de l'obtenir, que le gouvernement qui se sou- 
ciait fort peu de ma mince personne changerait peut-être d'opinion 
lorsqu'il connaîtrait le détail de la livraison des enfants. Il haussa les 
épaules et lorsque pour terminer je lui parlais des souffrances inouïes 
que les Israélites étrangers et Français avaient eu à supporter, il leva 
les bras au ciel et répondit cette énormité : "... mais ils ne sont pas 
intéressants et puis... ils sont habitués à souffrir..." 

Après avoir relevé comme il convient, ce manque de sentiment 
humain, je me levai, considérant que pour moi l'entretien était 
terminé. Il me dit alors, revenant à un ton courtois, comprenant 
peut-être un peu tard qu'il avait été trop loin, qu'il désirait me 
revoir le lendemain, accompagné du président Alpérine et de Gaston. 
Je refusai de me charger de cette convocation qu'il fit téléphoner par 



DES TEMOIGNAGES 



343 



le capitaine Maréchal et je partis raccompagné par ce dernier 
jusqu'au bas de l'escalier. 

Je rendis compte immédiatement de cette visite au bureau du 
Comité, réuni d'urgence, et nous décidâmes de ne pas répondre à 
cette convocation et de remettre l'affaire au CRIF (Comité repré- 
sentatif des Israélites de France). Je fis le lendemain un exposé de 
ma visite au bureau du CRIF qui avait décidé que nous enverrions 
une lettre au colonel Fribourg, l'avisant que nous remettions l'affaire 
entre les mains du CRIF qui jugerait de la suite à donner à cet 
incident. Ce dernier groupement avait l'intention, je suppose, de 
noyer le poisson. 

Le lendemain, le colonel Fribourg ne recevant aucune visite fit 
téléphoner à trois reprises différentes. Je refusai de lui répondre 
Enfin, à la troisième fois, M. Alpérine répondit et accepta un 
rendez-vous pour le lundi suivant mais malgré les insistances renou- 
velées du colonel, il précisa qu'il viendrait seul, Gaston étant en 
voyage et M. Léon refusant de l'accompagner. 

Le visite fut des plus courtoises et très courte. Elle ne répondait 
plus au but que le colonel s'était proposé et il ne proféra aucune 
menace. M. Alpérine qui est un ingénieur de haute valeur mais de 
nationalité russe, l'absence des deux membres principaux du Comité, 
lui faisait comprendre qu'il avait dépassé la mesure et qu'il ne 
pouvait plus rien. Pour notre part, nous étions fixés. Toute cette 
ténébreuse affaire avait été montée par l'ancien comité de direction 
de l'UGIF, craignant des poursuites, car j'ai omis de dire que pen- 
dant le court laps où j'avais assumé la charge de la présidence du 
Comité parisien d'Unité, nous avions déposé entre les mains de 
M. Hamon, du MLN, une plainte exposant la livraison des enfants 
de l'UGIF et comme j'étais le signataire de cette plainte, c'était 
certainement moi qui était visé. 

Puis le temps passa et je fus avisé un matin que le docteur 
Modiano venait d'être chargé par la CRIF d'instruire l'affaire des 
enfants de l'UGIF. Je me suis rendu à cette convocation. J'ai déposé 
et laissé sur la demande du docteur, qui m'a semblé vouloir mini- 
miser un peu les choses, un rapport écrit et puis, deux mois après 
environ, je reçus une convocation de M. Frank, avoué, rue des 
Petits-Champs, pour déposer un dimanche matin devant un "jury 
d'honneur". 

J'étais stupéfait, d'abord qu'un jury d'honneur eût été constitué 
unilatéralement par le CRIF, sans nous avoir consulté. Ensuite, si 
je comprenais bien l'utilité d'une commission d'épuration dont le 
docteur Modiano était le rapporteur ou l'instructeur, je n'arrivais 
pas à comprendre l'utilité d'un jury d'honneur. 

Il ne me fallut pas longtemps pour comprendre. Aussitôt les 
présentations faites, il y avait là environ dix personnes dont plusieurs 
appartenant soit au Consistoire central soit au CRIF, M. Frank prit 
la parole et me demanda de prendre l'engagement d'honneur 
d'accepter les décisions du jury d'honneur, quelles qu'elles soient. 
Inutile de dire que je fis répéter deux fois cette proposition, croyant 
l'avoir mal entendue ou mal comprise. Je refusai avec énergie de 
prendre quelque engagement que ce soit, ajoutant ce que je pensais 
de la constitution de ce jury où l'honneur, le mien en particulier, 



344 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



n'avait rien à voir. Que je ne comprenais pas qu'un juriste de la 
valeur de M. Frank ait pu faire une proposition pareille et que, 
puisque je me trouvais non devant une commission d'épuration, 
régulièrement constituée, mais devant une entreprise de blanchissage, 
je maintenais ma position concernant ma plainte contre l'UGIF et 
que je la poursuivrais malgré et contre le jury d'honneur. 

Je me suis rendu compte, aussitôt, car il y a eu à ce moment 
discussion entre les membres du jury, que les membres jeunes du 
jury n'étaient pas d'accord avec le président et approuvaient la 
position que j'avais prise. Ces messieurs, entre autres M. André 
Weill, membre du comité du CRIF, insistèrent pour me poser quel- 
ques questions, essayant de me mettre en contradiction avec les 
dépositions, entre autres, de M. Alpérine qui n'avait pas hésité à 
à écrire le mot crime et celle du docteur Minkowski. J'ai refusé de 
répondre à ces questions insidieuses, m'en tenant à ma déclaration 
devant le docteur Modiano, et je me suis retiré. 

Le jury a essayé vainement de me faire revenir sur la déposition, 
me demandant de la modifier. Je m'y suis refusé. Depuis, je n'ai plus 
jamais entendu parler du jury d'honneur et j'ignore les décisions 
qu'il a prises. 

A mon avis, tout ce qui précède n'a été qu'une mise en scène 
pour essayer de nous impressionner et nous faire abandonner notre 
plainte contre l'UGIF. Par deux fois, l'UGIF a essayé et je dis 
même en partie réussi à retarder l'affaire. Il ne faudrait pas qu'ils 
réussissent une troisième fois. 

Bordeaux, le 20 mai 1945. 



DES TEMOIGNAGES 



345 



INTERVIEW DE LUCIENNE SCHEID-HAAS 

(Avocate. Dernière survivante du Conseil d'administration 
l'UGIF). Interview recueillie le 24 avril 1978. 



de 



— Quel fut le processus utilisé par le CGQJ pour constituer le 
Conseil d'administration de l'UGIF ? 

« ... 

— Personnellement, vous avez reçu une lettre vous proposant... 

« ... Non. Absolument pas. Ce n'est pas du tout comme cela 
que ça s'est passé. Je connaissais depuis de longues années le 
magistrat Raymond Lindon, qui était le beau-frère d'André Baur, 
qui a pris contact avec moi. Il m'a demandé d'accepter de faire 
partie du CA de l'UGIF et il m'a présenté à André Baur qui est 
devenu un ami. J'étais fortement liée d'amitié avec trois membres 
du Conseil : André Baur, Georges Edinger et Marcel Stora. » 
— ■ Pourtant, comme chaque futur membre du Conseil d'adminis- 
tration, vous avez été contactée par Xavier Vallat. 

« Je n'ai jamais été contactée directement par le Commissaire 
général aux Questions juives. J'ai dit oui à André Baur. Ensuite, 
j'ai lu ma nomination dans les journaux et dans le Journal officiel. 
Voilà exactement comment cela s'est passé. Quant à l'origine, la 
création de l'UGIF, ce sont des dates que j'ai oubliées... » 
— • ... La loi portant création de l'UGIF est datée du 29 novembre 
1941 et votre nomination a été publiée au J. O. du 9 janvier 1942... 

« ... Vous êtes beaucoup plus au courant de mon histoire que 
moi-même. A l'UGIF, j'assistais aux réunions du Conseil d'adminis- 
tration jusqu'au moment où j'ai fichu le camp de chez moi (5). 
J'allais de temps en temps à l'UGIF mais je n'y étais pas à titre 
permanent. Loin de là. Je dois dire que, pour moi, ma participation 
à l'UGIF a été d'une part un devoir et d'autre part une merveilleuse 
couverture. » 

— Vous aviez une carte de légitimation ? 

« Oui et ce document m'a permis d'avoir une organisation de 
faux papiers qui a rendu les plus grands services. Juliette Stern, qui 
était également au Conseil d'administration, m'avait très rapidement 
mise en rapport avec un prêtre de l'Archevêché, l'abbé Ménard, qui 
me fournissait des actes de baptême en blanc qui avaient l'avantage 
d'être authentiques. » 

— Ce n'était pas votre seule activité 

« J'allais régulièrement aux réunions du Conseil d'administration 
de l'UGIF qui se tenaient une fois par semaine, rue de Téhéran. 
Je peux vous assurer, de la manière la plus sereine, que tous les 
gens présents étaient de bonne volonté. » 

— Quelle était l'atmosphère de vos réunions ? 

« L'atmosphère était dramatique. Cela ne pouvait pas être gai. 
Nous passions notre temps à nous poser des problèmes et avoir des 



(5) 19 juillet 1944 (Ndla). 



346 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



angoisses. Ces angoisses étaient sincèrement partagées par tous, je 
ne crois vraiment pas qu'il y ait eu, ni de près ni de loin, de brebis 
galeuses à la direction. Pour ce qui concerne le personnel, je n'en 
sais rien... Nous avons fait ce que nous avons pu. Un point c'est 
tout ! » 

• — Est-ce que les brebis galeuses, puisque vous avez employé le 
terme, qui avaient été mises en place par la Gestapo assistaient 
aux réunions du Conseil d'administration ? Particulièrement Léo 
Israélowicz et Wilhelm Biberstein. 
« Non. Ils n'y assistaient pas. » 

— Quel était leur rôle exact par rapport au Conseil de VU G IF ? 

« Alors, ça, franchement, vous me posez des questions aux- 
quelles je ne peux pas répondre parce que je n'étais pas assez fré- 
quemment au siège de l'UGIF. J'y allais au maximum deux fois 
par semaine et le plus souvent une fois seulement. Sauf au début où 
je me suis occupée pendant quelques semaines, avec Jean Hollander, 
des consultations juridiques. » 

— Malgré tout, vous n'ignoriez pas l'existence de ces deux agents 
provocateurs introduits à l'UGIF par la Gestapo. 

« Non mais j'ignorais complètement qu'il s'agissait d'agents de 
la Gestapo. » 

— Au Conseil d'administration, ce problème n'était donc pas évo- 
qué ? 

« Mais on ignorait totalement cela. Première nouvelle. » 

— Vous l'avez su après, pourtant... 

« ... On me l'a dit, depuis, mais je n'ai jamais eu ni une preuve 
ni une confirmation sérieuses. Vous savez, on a dit beaucoup de 
choses... » 

— - Dans vos réunions, preniez-vous des précautions contre les 
écoutes toujours possibles, dans la mesure où cet immeuble avait 
été réquisitionné par les nazis pour y installer le siège social de 
l'UGIF ? 

« Mon cher, les écoutes, à l'époque, personne n'en parlait. 
Personne n'y a même songé... » 

— ... Cela aurait pu influer sur le contenu de vos réunions... 

« ... Nous n'avons pas une seconde imaginé qu'il y avait une 
écoute possible. N'oubliez tout de même pas que les faits remontent 
à 1942 et je ne sais absolument pas si, à l'époque, les écoutes étaient 
techniquement possibles. Je n'en sais rien. L'électronique a fait des 
progrès, depuis. » 

— Quelles étaient vos sources d'information sur les menaces qui 
pesaient sur les Juifs ? 

« Le secret des Allemands, c'était le crescendo dans les persé- 
cutions. Tout le monde ignorait l'existence des camps d'extermina- 
tion jusque vers la fin de la guerre. Nous savions qu'il y avait des 
déportations, bien entendu, mais on ne savait absolument pas les 
histoires de chambres à gaz et de fours crématoires. On n'en avait 
pas idée. J'ai, une fois, eu connaissance d'une carte envoyée par un 
déporté à sa famille. C'est le seul cas que je connaisse, d'un mot 
envoyé par un déporté et qui soit parvenu à sa famille en France. » 

— Et l'affaire du milliard ? 

« L'histoire du milliard a été un chantage abominable. L'argent 



DES TEMOIGNAGES 



347 



pour payer cette rançon existait mais il était bloqué. Cela a été un 
chantage affreux car les Allemands ont menacé, si ce milliard n'était 
pas versé, de pendre, place de la Concorde, je ne sais plus si 
c'était 120 ou 200 Juifs. André Baur et les membres du Conseil 
d'administration, dont moi, avons dû signer que nous nous portions 
caution de ce milliard qui, en réalité, a été avancé par la Banque 
de France sur les fonds bloqués. » 

— ■ Avez-vous l'impression, avec le recul des années, que l'UGIF 
a réellement servi, de manière efficace, les Juifs menacés par les 
nazis ? 

« Tous ceux qui interrogent sur l'UGIF, qui font un travail de 
recherche, oublient que la Croix-Rouge n'avait plus le droit de 
s'occuper des Juifs. Pourtant, il fallait bien, tout de même, essayer 
d'organiser des services de colis pour Drancy. Comment auraient 
vécu ces gens s'il n'y avait pas eu une aide de la collectivité juive. 
C'est cela qui me paraît essentiel, voyez-vous. C'est cela qui a 
justifié notre adhésion à l'UGIF. Par ailleurs, sur le rôle bénéfique 
°u nocif de l'UGIF, même avec le recul, je crois que nous avons 
réussi à sauver beaucoup de gosses et beaucoup de gens. Certes, à 
la fin, il y a eu des catastrophes. Il y a eu des écoles entières qui 
ont été déportées mais cela s'est passé tout à la fin. Je tiens tout de 
même, étant hélas seule survivante du Conseil d'administration, à 
vous faire comprendre l'état d'esprit dans lequel nous avons œuvré, 
dans la mesure de nos faibles moyens. Il fallait, sans arrêt, louvoyer. 
Pour ma part, je travaillais officiellement dans l'UGIF et officieuse- 
ment dans la clandestinité : nous avions des pépins des deux côtés. 
Les pépins, on ne pouvait pas les éviter étant données les circons- 
tances. Vous savez, les Allemands étaient bien renseignés... » 

— ... bien sûr, l'UGIF leur communiquait parfois des listes de 
noms et d'adresses. C'est peut-être ce rôle de relais que les nazis 
ont fait jouer à l'UGIF. De gré ou de force. Après quelques chan- 
tages peut-être. Cette réflexion conduit à une question précise : 
eût-il mieux valu qu'une organisation comme l'UGIF n'existât pas ? 
Est-ce que la répression eût été pire ? 

« A cela, qui peut vous répondre ? Le Bon Dieu. Hein ? En 
tout cas, pas moi. » 

— Le problème n'est pas de juger les hommes mais de comprendre 
le sens de leur démarche. 

« Il faut essayer de faire un bilan. Je vous comprends parfaite- 
ment mais personne ne peut répondre à votre interrogation. C'est 
comme pour une voiture qui, prenant une route, tombe sur un 
embouteillage. Aurait-il mieux valu prendre un autre chemin ? 
Pour répondre à cette question, il aurait fallu faire partir deux 
voitures en même temps par les deux itinéraires. C'est une question 
insoluble. » 

— Est-ce que les Juifs étrangers — les Juifs polonais comme on 
les appelait par extension — n'apparaissaient pas comme des gêneurs 
par qui le malheur arrive. Tout au moins pour les Juifs français ? 

« Non. Absolument pas. Ce qui est certain, c'est que le Maré- 
chal et Xavier Vallat avaient toujours dit au début : nous ne tou- 
cherons pas aux Juifs français et particulièrement à ceux qui pour- 
raient établir qu'ils avaient derrière eux cinq générations de 



348 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



français (6). Nombreux alors ont été ceux qui ont fait établir leur 
généalogie et, pour ma part, cela remontait à Philippe Auguste, 
figurez- vous. Je ne sais pas s'il y a beaucoup d'aryens (pour parler 
comme les Allemands) qui pouvaient arriver à un tel résultat. » 

(Après ce détour nous revenons à la question posée sur les 
Juifs d'Europe centrale.) 

« Voyez-vous, il n'y a pas eu chez nous de discrimination entre 
les Juifs récemment arrivés en France ou fraîchement naturalisés et 
les Juifs qui étaient français depuis des temps anciens et même 
immémoriaux dans certains cas. Ce sont les Allemands qui ont fait 
la discrimination et, d'ailleurs, les déportations ont commencé par 
les Juifs étrangers (7). Très vite, les Juifs français ont compris 
qu'ils étaient dans le même bain que les étrangers... » 



(6) Ce qui était difficile à démontrer car, avant l'Empire, les 
Juifs et particulièrement ceux d'Alsace n'apparaissaient pas dans les 
registres officiels d'état civil. 

(7) A ce propos, relire la lettre adressée par Jacques Helbronner 
président du Consistoire à Xavier Vallat et dans laquelle il suggérait au 
CGQJ d'employer les Juifs étrangers dans l'agriculture qui manquait 
de bras. C'était en 1941. 



DES TEMOIGNAGES 349 

TÉMOIGNAGE DE RAYMOND L1NDON 



Il nous paraissait important de joindre cet ancien haut magis- 
trat qui, semble-t-il, a eu à connaître les circonstances qui ont 
préludé à la constitution de l'UGIF, durant le dernier trimestre de 
1941. Raymond Lindon a su se tenir à l'écart de l'organisation qui, 
dès l'origine, ne pouvait tromper personne et surtout pas un juriste 
de sa qualité. Il reste que c'est Raymond Lindon qui a noué les fils 
entre certains des futurs dirigeants de l'UGIF. C'est lui qui présente 
Lucienne Scheid-Haas à André Baur. Il connaît les hommes et ce 
qui subsiste de la loi française et peut-être a-t-il pesé les chances, 
très minces, d'une possibilité d'action au sein d'un organisme 
pourtant sévèrement encadré par Vichy et la Gestapo. 

Il nous a été impossible de rencontrer Raymond Lindon et 
c'est bien regrettable. Très âgé et malade, souvent absent de Paris, 
il ne pouvait nous recevoir. Nous avons pourtant réussi à le joindre 
par téléphone. Certes, nous n'attendions pas de lui qu'il nous relate 
les détails d'une aventure dont aucun des survivants n'est particulière- 
ment satisfait. Beau-frère d'André Baur, Raymond Lindon estime 
que l'ancien vice-président de l'UGIF et ses collègues ont eu le 
tort de considérer les hommes de Vichy comme des ministres 
détenteurs d'une certaine légalité et non comme des crapules crimi- 
nelles. Refusant d'en dire davantage, Raymond Lindon a bien 
voulu nous préciser qu'il détenait un certain nombre de documents 
sur les motifs réels de l'arrestation d'André Baur. Documents qu'il 
ne divulguera qu'au moment où il le jugera utile. 



350 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



TÉMOIGNAGE DU DOCTEUR WECHSLER, PÉDIATRE 

(Médecin traitant de maisons d'enfants et de dispensaires de l'UGIF, 
de 1942 à 1944.) 



« ... A la direction de l'UGIF, il y avait bien un certain nombre 
de dirigeants qui n'avaient pour but que d'aider les Juifs dans 
l'adversité. Pourtant, la majorité des membres du Conseil d'admi- 
nistration ainsi que certains chefs de services avaient bien d'autres 
motifs. 

Il y avait les imbéciles qui n'avaient rien compris à la gravité 
de la situation et qui étaient persuadés d'être toujours dans le droit 
chemin, quelles que soient les décisions prises. Il y avait ceux qui 
étaient avides d'honneurs et de responsabilité : ils étaient en majorité. 

Pour de nombreux dirigeants, la possession de la carte de 
légitimation était souvent la raison essentielle de leur attachement à 
l'œuvre de solidarité qui devait être celle de l'UGIF. Certains n'ont 
pas craint, outre cette protection temporaire, de profiter de l'UGIF 
au bénéfice de leur intérêt personnel bien compris. 

Nous autres, médecins, avons été pratiquement mobilisés au 
service de l'UGIF, souvent sans illusion, nous avons essayé de 
faire le maximum, particulièrement dans les maisons d'enfants où 
l'on nous avait affectés comme médecins traitant et dans les 
dispensaires... » 



DES TEMOIGNAGES 



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TÉMOIGNAGE DU DOCTEUR F., PÉDIATRE 

(Le docteur F. était directrice d'un centre parisien de l'UGIF où 
étaient regroupés des enfants de déportés. En juillet 1944, en son 
absence, les enfants seront raflés en totalité et déportés.) 



« ... Je n'allais que peu souvent au siège de l'UGIF, le moins 
souvent possible. A l'une de mes visites au service social, j'ai rencon- 
tré des femmes de la grande bourgeoisie juive qui se targuaient de 
leur bénévolat et, à la limite, semblaient me reprocher d'être salariée. 
Comme je n'avais plus le droit d'exercer, il fallait bien vivre et je 
consacrais tout mon temps à la maison d'enfants dont j'étais tout à 
la fois la directrice et le médecin traitant. 

Les rares fois où je me suis rendue rue de la Bienfaisance, 
j'étais écœurée par cette atmosphère puante, distillée par ces dames 
charitables. C'était très pénible : les ragots et la cancanerie circu- 
laient d'un service à l'autre. Les chefs de service semblaient figés 
dans leur stupidité. 

Longtemps, je me suis demandée d'où venait l'argent. 

Lors d'une première rafle effectuée par les hommes de la 
milice, je téléphonais un peu partout pendant que les miliciens 
perquisitionnaient dans la maison et le grand Rabbin de Paris, Weill, 
vint presque aussitôt. C'était un samedi et la première parole de cet 
homme fut un reproche : comment pouvez-vous vous permettre de 
fumer un samedi ? 

Cela donne une idée du climat dans lequel on vivait dans les 
sphères de l'UGIF. C'est pourquoi, dans la mesure du possible, je 
me cantonnais dans ma tâche de médecin. C'est d'ailleurs ce que 
faisaient la plupart des quelque trente médecins qui travaillaient 
pour l'UGIF... » 



352 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



TÉMOIGNAGE DU DOCTEUR BENJAMIN GINSBOURG 

(Médecin biologiste, chef de laboratoire à l'hôpital Rothschild sous 
l'occupation.) 



« Je travaillais dans le seul hôpital juif que les Autorités d'occu- 
pation avaient conservé pour soigner, entre autres, les internés de 
Drancy car à cette époque les Allemands avaient très peur des 
épidémies. J'étais chef de laboratoire à l'hôpital Rothschild où je 
m'étais présenté pour proposer mes services étant donné que je ne 
pouvais plus travailler dans mon propre laboratoire. Cela jusqu'en 
1943, période à laquelle il devint très dangereux d'exercer dans 
cet hôpital (8). 

Dans le cadre de ses activités, l'UGIF avait créé un Comité 
médical et c'est au titre de chef de laboratoire que j'ai été convoqué 
pour assister aux réunions de ce comité. Tous les médecins de 
l'hôpital Rothschild, et d'autres, se sont réunis une fois sous la 
présidence du professeur Weill-Hallé qui n'avait rien d'un collabo- 
rateur. D'entrée de jeu, il devait nous déclarer : Messieurs, nous 
nous réunissons sous le regard de l'ennemi, nous agirons comme 
médecins et nous ferons notre possible. 

C'est donc au titre de membre de ce Comité médical que j'ai 
été convoqué comme médecin pour la première journée de la rafle du 
VeP d'hiv le 16 juillet 1942. Le matin, j'ai pris possession de mon 
poste, c'est-à-dire une cabine vitrée sur la piste. On m'a donné une 
une blouse blanche mais en réalité je n'ai rien pu faire. Je n'ai jamais 
pu intervenir même quand il arrivait de grands malades portés sui- 
des brancards. Il y avait un médecin de la préfecture de police à 
qui je me suis adressé plusieurs fois pour tenter de faire évacuer ces 
malades mais à chaque fois je me suis heurté à un refus très net. 
J'étais avec un confrère, le docteur Goldman et nous sommes restés 
là toute la journée. Le soir, nous avons été remplacés par d'autres 
médecins. Tout cela était purement symbolique. 

Une fois, je suis allée au siège de l'UGIF, rue de Téhéran car 
ma mère, très âgée, avait été arrêtée. Ma mère était médecin-chef 
d'un dispensaire juif, rue Amelot à Paris (elle avait le droit d'exercer 
parce qu'elle était en France depuis très longtemps). Au siège de 
l'UGIF, j'ai été reçu assez aimablement et j'ai expliqué la situation 
de ma mère. Mon interlocuteur m'a écouté mais il n'a absolument 
rien fait pour elle. 



(8) En 1943, l'auteur qui avait alors quinze ans eut l'occasion 
d'aller à une visite médicale à l'hôpital Rothschild. Il y avait été conduit 
par une « dame charitable ». Le spectacle avait de quoi épouvanter un 
un jeune adolescent. Il y avait des policiers français aux alentours de 
l'hôpital et à l'entrée. Dans la cour, il y avait de nombreux allemands 
en armes. Rothschild ressemblait à un camp retranché, vivant sous la 
menace perpétuelle d'une rafle. Nombreux furent les malades et les 
vieillards impotents tirés de leur lit pour être expédiés vers les camps 
de la mort. Au cours de cette visite médicale une rafle aurait très bien 
pu intervenir. 



DES TEMOIGNAGES 



353 



C'est à cette époque que j'ai appris que deux Juifs viennois 
avaient été placés à la tête de l'UGIF et qui tenaient un peu le rôle 
des dirigeants des Judenrâte dans les ghettos polonais. 

Il y avait des médecins de l'hôpital Rothschild qui s'occupaient 
également des enfants des maisons de l'OSE. A cette époque, l'admi- 
nistration de l'UGIF a pu mettre la main sur des listes d'enfants 
juifs qui avaient été cachés par les soins de l'OSE et, au cours d'une 
rafle, ces enfants ont été arrêtés grâce à ces listes. Les responsables 
de l'OSE qui avaient placé ces enfants en les dispersant avaient 
malheureusement conservé ces listes qui devaient rester secrètes et 
du jour où les gens de l'UGIF ont mis la main dessus, les enfants 
furent repris et groupés dans des maisons de la région parisienne. 
Par la suite ils allaient être victimes des rafles et déportés. 

Comment l'UGIF a été constituée, comment elle a fonctionné, 
comment elle a été dissoute ? Je ne le sais pas. Cela dit, après la 
guerre, il y a eu de nombreuses discussions au sujet de l'UGIF et 
la plupart des gens l'ont accusée d'avoir servi à ficher de nombreux 
Juifs et à provoquer l'arrestation d'hommes et de femmes qui autre- 
ment auraient eu la chance d'échapper aux persécutions. 

Je ne vois pas le rôle bienfaisant que l'UGIF a pu remplir. En 
fait, dans le meilleur des cas, les dirigeants de l'UGIF ont été bernés 
et leur action les menait à l'impasse. Que ces hommes, ces femmes 
aient agi sciemment au service des nazis ou qu'ils aient été trompés, 
il est difficile parfois de trouver la nuance. Ce qui est sûr, d'après 
moi, c'est que l'institution elle-même a permis de ficher, de catalo- 
guer des gens qui auraient peut-être pu se perdre dans la masse... » 



354 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



TÉMOIGNAGE DE JEAN HOLLANDER 

(Avocat. Dernier chef du service juridique de l'UGIF, en poste 
jusqu'à la fin du mois d'août 1944.) 



« En juillet 1941, j'ai été arrêté comme avocat juif et interné à 
Drancy. J'ai pu être libéré trois mois plus tard pour raison de santé. 
Je suis resté à Paris et, très rapidement, j'ai été prié de cesser 
d'exercer ma profession d'avocat. C'est à cette époque que l'on m'a 
demandé si je voulais faire partie du service juridique de l'UGIF. 
J'ai été engagé comme secrétaire du service juridique, où nous 
étions cinq avocats. Je travaillais rue de la Bienfaisance et j'y suis 
resté jusqu'à la Libération de Paris en août 1944. 

« Dans ce service, nous nous occupions surtout de faciliter les 
locations d'appartements pour les Juifs qui restaient seuls et nous 
étions en rapport avec nos assistantes sociales qui faisaient des 
enquêtes pour déterminer ceux qui méritaient d'être aidés. Nous 
intervenions alors par l'intermédiaire de certains avocats aryens qui 
obtenaient, grâce aux dossiers que nous préparions, des réductions 
de loyer. Ceux qui n'étaient pas en mesure de payer étaient aidés par 
l'UGIF. C'était à peu près l'essentiel des interventions du service 
juridique de l'UGIF. Comme il y avait de nombreux dossiers, cela 
nous donnait beaucoup de travail... 

(...) Au mois de juillet 1943, j'étais en vacances (j'avais droit 
à quinze jours de congés payés) aux environs de Paris. Pendant 
cette période, tout mon personnel a été raflé. On est venu arrêter 
tous les employés qui se trouvaient au service juridique de l'UGIF, 
rue de la Bienfaisance. Je suis rentré à l'UGIF dès le lendemain et 
j'ai repris mes fonctions. Nous n'étions plus très nombreux car 
les dactylos avaient été arrêtées (elles ne sont jamais revenues). J'ai 
poursuivi mon travail, tant bien que mal, jusqu'à la Libération. 
J'étais devenu chef du service juridique car j'étais le plus ancien 
des deux survivants... » 

A une question posée à propos du provocateur Léo Israélowicz 
introduit à l'UGIF par les nazis, Jean Hollander répond : 

« ... Moi, j'ignorais tout de ce qui pouvait se passer à la 
direction, rue de Téhéran. Je n'ai même jamais été rue de Téhéran 
bien que ce fût tout à côté... Je n'ai jamais connu d'agents provo- 
cateurs à l'UGIF. Je regrette, ce nom ne me dit rien... Moi-même, je 
faisais partie d'un groupe de la Résistance. Vous savez, l'UGIF était 
très compartimentée. 

J'ai vécu toutes les rafles qui sont survenues à l'UGIF. Cela dit, 
je n'ai jamais vu de représentants de la Gestapo rue de la Bienfai- 
sance. Ils allaient rue de Téhéran, au siège de la direction, là ou se 
réunissait le Comité. Le président André Baur a été arrêté rue de 
Téhéran. Je n'ai jamais été en rapport avec les Autorités... Moi, je 
ne recevais que les gens qui avaient besoin d'aide. 

A l'UGIF, il y avait des groupes qui étaients chargés de porter 
des couvertures et du linge à ceux qui étaient déportés. Nous pen- 
sions qu'ils partaient travailler en Allemagne car, en fait, on ne 
savait rien des suites des déportations... Je n'étais qu'un employé, 
je touchais 3 000 francs par mois pour mon travail... » 



DES TEMOIGNAGES 



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TÉMOIGNAGE D'HENRI BULAWKO 

(Responsable du « Hashomer Hatzaïr » et militant du Comité de la 
rue Amelot, jusqu'à la fin de 1942. Le centre Amelot ayant été 
absorbé par l'UGIF, il accepte la carte de l'UGIF pour bénéficier de 
la couverture de cette institution qu'il réprouve. Henri Bulawko 
évoque les rapports difficiles entre le groupe dont il était l'un des 
animateurs et les services de la rue de Téhéran.) 



« ... Dès la seconde moitié du mois de juin 1940, certaines 
institutions juives avaient réussi à reprendre une activité légale à 
Paris. Au sein de ces organisations ou de ces œuvres, il y avait des 
militants de gauche qui poursuivaient leur travail politique en se 
camouflant : soit dans un dispensaire soit dans des cantines popu- 
laires animées par des militants proches de la Fédération des 
sociétés juives de France ou du '"Bund" (9). C'était le cas, rue 
Amelot. Que ce soit les militants du "Bund", du "Poalé Sion" (10) 
ou les communistes juifs, tous cherchaient à renouer les fils de 
leur organisation au sein des œuvres sociales qui avaient survécu à 
la débâcle. 

Lorsque s'est constitué le Comité de la rue Amelot, j'ai été 
engagé par David Rappoport qui avait besoin de monde pour le 
seconder. Le salaire était dérisoire, c'est vrai, mais ce que l'on 
attendait de nous c'était surtout du travail de militant. Si je suis 
venu à la rue Amelot, c'est surtout dans le but d'agir, au travers 
d'une structure organisationnelle plus ou moins légale. D'ailleurs, 
quand j'ai contacté Rappoport la première fois, c'était moins pour 
obtenir un poste que pour lui demander ce que l'on pouvait faire 
d'efficace. C'est grâce à lui que j'ai trouver ce travail et, à travers 
cela, que j'ai pu me livrer à de nombreuses activités dont la fabri- 
cation des faux papiers. 

Dans notre groupe clandestin qui se réunissait sous le couvert 
du Comité de la rue Amelot, nous avons pu organiser près de 
200 jeunes et nos réunions avaient lieu, rue Elzévir, dans les locaux 
d'une cantine. La confection de faux papiers jouait également un 
rôle très important car il ne suffisait pas de donner de l'argent à 
ceux qui se cachaient. Nous nous sommes procuré des cartes et des 
tampons de mairies, ce qui nous a permis de fabriquer des centaines 
de fausses pièces d'identité. 

Au travers de ce travail efficace, effectué rue Amelot, nous 
avons pu établir le contact avec d'autres militants, les communistes 



(9) Mouvement socialiste juif, antisioniste, dont les militants venus 
d'Europe centrale possédaient une solide expérience de la lutte clan- 
destine, politique et syndicale, acquise sous le régime tsariste ou dans 
la Pologne de Pilsudski. 

(10) Mouvement sioniste socialiste marxiste qui ne rejetait pas le 
concept de lutte de classe dans le projet de construction d'un Etat 
juif. Le Mouvement de jeunesse « Hashomer Hatzaïr » défendait même 
la conception que les ouvriers et socialistes juifs ne pouvaient lutter 
efficacement pour la révolution prolétarienne qu'en Palestine. 



356 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



en particulier. C'est ainsi que nous avons pu commencer un travail 
de sabotage contre les entreprises qui travaillaient pour l'occupant. 
Ensuite, nous avons créé des comités de quartiers en cherchant à 
développer toutes les formes d'action possibles, y compris la lutte 
armée. Au fur et à mesure, pourtant, les rafles décimaient nos rangs. 
Moi-même, j'ai été arrêté en novembre 1942 et interné à Drancy 
avant d'être déporté en juillet 1943. 

Nos structures se sont peu à peu effilochées et la plupart des 
camarades sionistes qui restaient à Paris ont dû rejoindre les maquis 
et les organisations de Résistance non juives. La répression avait été 
terrible et, à partir de 1943, s'il restait encore quelques institutions 
comme la rue Amelot, presque tous les militants étaient dispersés ou 
arrêtés. 

Lorsque l'UGIF a été créée, les dirigeants ont mis la main sur 
toutes les institutions juives. Un certain nombre de responsables et 
d'employés étaient restés en place et à qui il fut délivré une carte 
de légitimation. David Rappoport devait refuser tout net ce sauf- 
conduit : il nous expliqua qu'il comprenait fort bien que nous 
acceptions cette protection momentanée. Pour lui, il n'y avait 
d'autre solution que le refus. C'était une question morale. 

Mes camarades ont estimé que je devais prendre cette carte 
qui, en fin de compte, ne devait pas m'être d'une très grande utilité 
puisque je fus arrêté malgré tout. C'était une protection tellement 
aléatoire que je m'étais confectionné pour le soir, quand je devais 
sortir après 20 heures sans étoile, des faux papiers qui m'assuraient 
une bien meilleure sauvegarde. (Il s'agissait en fait de ma véritable 
carte d'identité sur laquelle j'avais effacé le tampon "juif" avec de 
l'eau de javel.) 

Un certain nombre d'incidents, comme celui de la rafle de 
l'Ecole du travail de la rue des Rosiers, ont modifié notre jugement 
et notre comportement à l'égard de l'UGIF. Puis, il y eut aussi des 
descentes de police rue Amelot, dans le but de rechercher des 
documents. Pourquoi ? A chaque fois que la Gestapo interceptait du 
courrier qui lui paraissait douteux, elle interrogeait des responsables 
de l'UGIF pour en savoir davantage. Un jour, à propos d'une corres- 
pondance qui mentionnait le prénom de David, des fonctionnaires de 
l'UGIF répondirent qu'il ne pouvait y avoir qu'un seul David mêlé 
à des menées clandestines : David Rappoport. Une fois de plus, la 
police est venue pour perquisitionner mais elle n'a rien trouvé et 
l'un des policiers, avant de partir, a murmuré quelque chose à 
Rappoport que je n'ai pas entendu clairement mais j'ai cru com- 
prendre qu'il lui disait : vous avez été dénoncé. 

Pour moi, il ne fait pas de doute qu'il y a des gens à l'UGIF 
qui voulaient faire du zèle et qui auraient été bien contents de 
pouvoir se débarrasser de ces gêneurs que nous étions et qui 
mettaient en danger leur conception légaliste du travail social. Dans 
bien des domaines, certains responsables de l'UGIF avaient une 
attitude ignoble. J'ai eu des échos de personnes envoyées par 
l'UGIF travailler dans des garages. Ces hommes étaient affectés à 
des travaux très pénibles, dans des conditions déplorables. Même 
quand ils étaient malades, l'UGIF exigeaient d'eux que le travail soit 
fait, faute de quoi, ils encouraient des sanctions. 



DES TEMOIGNAGES 



357 



C'est un nommé Katz (11) qui, à mon avis, a été l'un des 
responsables de la collaboration au sein de l'UGIF. Pour des 
individus comme lui, la collaboration était un choix conscient, 
même s'il ne savait pas encore ce qui se passait au bout du 
voyage. Il était conscient de faire un travail dégradant et il l'a fait. 

J'avais quelques amis qui travaillaient à l'UGIF et j'y suis 
monté une fois pour essayer de leur expliquer que cette entreprise de 
mouchardage était ignoble. Je me suis heurté à l'indifférence de 
beaucoup. J'ai vu là des gens qui me disaient tout bonnement : nous 
voulons sauver nos familles. Cela m'a mis dans une telle colère que 
je leur ai crié à haute voix dans le couloir : vous êtes ici une 
officine de la Gestapo ! 

Je pense que les activités clandestines de David Rappoport 
devaient être connues et l'UGIF cherchait, à l'évidence, à se débar- 
rasser de lui. Il devait en être de même pour moi, même si j'avais 
à leurs yeux moins d'importance. En effet, j'ai été arrêté peu de 
temps après et la possession de la carie de l'UGIF ne m'a été 
d'aucune utilité en cette circonstance et je n'ai pas été libéré. 

A Drancy, j'ai pris contact avec le commandant juif du camp 
qui m'a trouvé une planque. Je suis devenu secrélaire du chef des 
gendarmes et, à ce titre, je n'étais pas déportable, comme les autres 
cadres du camp. Or à différentes reprises, mon nom est apparu sur 
des listes de déportation. Le chef des gendarmes, Vexiau, au vu de 
mon nom sur des listes est intervenu pour le faire rayer. La seconde 
fois, on a refusé de me rayer et Vexiau m'a alors camouflé dans 
l'une des cellules du sous-sol où l'on mettait ceux que l'on appelait 
les terroristes et que l'on isolait. 

Un jour, Vexiau m'a dit : tu sais, je crois que tu es menacé 
mais je ne sais pas par qui. J'ai parlé de ton cas avec les gars de la 
police judiciaire mais ce n'est pas eux. Je lui ai répondu : je ne 
pense pas que ce soit la Gestapo, sans quoi ils m'auraient déjà 
conduit chez eux et passé à tabac. La seule explication que je 
trouvais c'était que quelques éléments de l'UGIF et des cadres du 
camp tenaient à se débarrasser de moi, sans doute à cause de mon 
comportement, hors et dans le camp. 

Ceux qui cherchaient à me faire déporter devaient travailler 
au bureau des effectifs du camp en liaison directe avec Katz. Cela 
concernait également le service social du camp qui recevait et aurait 
dû redistribuer des vêtements et du ravitaillement. En fait, une 
bonne partie de ce qui était envoyé par l'UGIF, comme par la rue 
Amelot, était utilisé pour des trafics au lieu d'être distribué aux 
internés. C'était notamment une des raisons pour lesquelles je me 
suis heurté à l'appareil intérieur du camp. 

Le commandant juif du camp, ancien colonel, était un homme 
très correct. Comme il avait appris que j'avais fait partie du Comité 
de la rue Amelot, il m'avait conseillé d'aller voir ce qui se passait 
au service social. Là, je n'ai rien trouvé. J'ai alors demandé au 



(11) Sans aucun doute Armand Katz qui, à l'époque, était secré- 
taire général de l'UGIF zone nord. Armand Katz sera à son tour 
arrêté en juillet 1943, interné à Drancy et déporté (Ndla). 



358 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



responsable ce que devenaient les couvertures, les vêtements et tout 
ce qui arrivait du dehors. Le responsable du service social a très 
mal pris mes questions. Le soir même, j'étais convoqué chez le 
commandant qui me confiait : j'ai l'impression que vous n'avez pas 
beaucoup d'atomes crochus avec certaines personnes et qu'ils vous 
en veulent particulièrement. Il faudrait que je vous cherche une 
autre affectation. 

En fait, j'ai été éliminé parce que je posais trop de questions 
sur ce que devenaient les colis dont il n'y avait pas la moindre trace. 
Tout disparaissait dans un trafic intérieur alors qu'une grande partie 
des collectes effectuées à l'extérieur avait pour but d'aider les 
internés de Drancy dont beaucoup étaient totalement démunis, sur- 
tout quand ils avaient été raflés dans la rue. 

Je ne veux pas m'étendre sur ces pratiques car tout cela, bien 
sûr, apparaît bénin en regard des crimes nazis. Cela dit, je suis 
parti en déportation avec l'intime conviction que s'il n'y avait pas 
quelques éléments, à FUG1F, qui avaient tenu à me voir déporté, 
j'y aurais peut-être échappé. 

L'UGIF était un des éléments de l'infrastructure mise en place 
par les nazis pour introduire en France une oppression visant à la 
"solution finale du problème juif". N'oublions pas, malgré tout, qu'il 
y avait au premier plan le gouvernement avec sa police et la milice. 
C'était un ensemble répressif et le travail était partagé entre les nazis 
et leurs auxiliaires français. 

Je pense que la seule circonstance atténuante que l'on pourrait 
invoquer pour les dirigeants juifs français de l'UGIF qui voyaient 
partir les Juifs étrangers, c'était qu'ils pensaient peut-être qu'on les 
renvoyait chez eux. Ils ne pouvaient imaginer le sort qui était réservé 
à ces Juifs étrangers trop voyants, qui parlaient mal le français et 
qui étaient si différents d'eux. Us imaginaient probablement qu'on 
les renvoyait chez eux pour travailler. 

Je n'ai aucune raison de croire que les gens qui se trouvaient 
à la tête de l'UGIF avaient la moindre idée du sort qui nous atten- 
dait (y compris les deux ou trois "salauds" que je pourrais nommer, 
Katz en premier). Cela n'atténue pas les "erreurs" qu'ils ont 
commises. Leur motivation était de sauver leurs familles et d'échap- 
per, dans les meilleures conditions possibles, à une situation qui était 
dramatique pour tous. En outre, je fais la distinction entre ceux de 
la zone nord et les responsables de zone sud qui ont constamment 
cherché le moyen de cacher les enfants et qui ont probablement 
réussi à en sauver un certain nombre. On ne peut pas mettre tout 
le monde dans le même sac. 

Je n'ai connu qu'un seul des hauts dirigeants de l'UGIF : 
André Baur. J'avais beaucoup d'estime pour lui. Je crois qu'il s'est 
fourvoyé à l'UGIF car on lui avait fait miroiter qu'il allait pouvoir 
faire œuvre utile en faveur des familles juives dans la misère. Je 
peux imaginer qu'à l'origine il ait été mû par un sentiment de 
volontariat dans ce sens. Par ailleurs, il y a certainement eu des 
pressions auxquelles on ne pouvait pas toujours se dérober. Ce 
n'était pas aussi simple que cela. Il a d'ailleurs été déporté. 

Si l'on m'avait démandé mon témoignage en 1945, je n'aurais 
trouvé aucune circonstance atténuante pour l'UGIF. Dans ma con- 



DES TEMOIGNAGES 



359 



viction intime, je n'ai pas tellement varié, c'est vrai. Mais à l'idée 
que des milliers de tortionnaires, d'assassins de la pire espèce ne 
sont pas jugés ou sont acquittés quand ils sont traduits en justice, il 
serait gênant de voir transformer des pantins plus ou moins respon- 
sables en coupables de premier plan. Nous vivons une période où 
l'on s'efforce de falsifier l'histoire, de nier les massacres et le génocide 
contre les Juifs. Dans ce sens, tout document sur cette époque doit 
être utilisé avec beaucoup de précaution pour que l'on n'oublie 
surtout pas qui furent les véritables et principaux coupables... s. 



CHAPITRE XII 



DOCUMENTS 

L'organisation de l'UGIF en France 
pendant l'occupation 

(Extraits d'un article de Zosa Szajkowski) 

Rares ont été les chercheurs et les historiens qui se soient 
particulièrement intéressés au phénomène qu'à représenté l'UGIF. 
Même les plus chauds défenseurs de cette organisation se sont bien 
gardés d'aller jusqu'au bout de leur tentative de plaidoyer. C'est 
donc avec la plus grande attention qu'il convient de lire les commen- 
taires de l'historien américain Zosa Szajkowski parus en juillet 1947 
fJewish Social Studie, volume 9, number 3), alors que les événe- 
ments qui nous intéressent étaient encore très récents et que de 
nombreux documents, aujourd'hui disparus pouvaient encore être 
consultés. Certains détracteurs de Szajkowski ont dit de lui qu'il 
était surtout à la recherche du sensationnel. Rien n'est moins sûr car 
ses affirmations sont le plus souvent étayées. De plus, Szajkowski est 
très prudent, laissant toujours planer le doute. Cela dit, quand il 
affirme que l'UGIF représentait un centre de résistance parfois 
active, il ne fournit jamais la preuve de cette affirmation. 



« ... L'appréciation du rôle des Conseils juifs constitue l'un des 
problèmes les plus importants pour les historiens de la dernière 
phase de l'histoire juive. C'est pourquoi l'activité de ces Conseils 
doit être étudiée avec le plus grand soin et le maximum d'objecti- 
vité. Le présent essai est conçu en vue de la présentation détaillée des 
différents points de vue qui opposaient les Juifs de France au mo- 
ment de la création des Conseils juifs dans ce pays. On appela cette 
organisation UGIF-Union générale des Israélites de France. Selon 
les uns, l'UGIF ne fit que se conformer aux directives de la Gestapo, 
selon les autres, elle fit œuvre honnête et estimable. 

A l'exposition juive de Paris, en 1947, un coin de salle était 
destiné à montrer "l'œuvre pernicieuse" de l'UGIF. Le leader 
sioniste, Marc Jarblum, exigeait immédiatement après la Libération 
que les chefs de l'UGIF fussent déférés aux tribunaux. Les auteurs 
de l'une des publications du Centre de Documentation juive contem- 
poraine, consacrée au rôle des organisations juives pendant l'occu- 
pation nazie, déclarent que l'UGIF ne peut, sous aucun prétexte, 
être considérée comme organisation juive, vu qu'elle avait été 
instituée par un décret de Vichy en accord avec les exigences 
Allemandes. En cherchant à retracer l'activité de l'UGIF, en toute 



362 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



objectivité, ces auteurs expriment néanmoins leurs doutes quant à 
savoir si les chefs de l'UGIF avaient réellement servi les Allemands. 
En étudiant l'activité en France des groupements juifs de Résistance, 
on rencontre constamment l'UGIF sous le couvert de laquelle 
fonctionnait un vaste réseau de Résistance illégale : aucun doute ne 
subsiste à ce sujet. 

Dès que les Allemands occupèrent la France, il devint évident 
pour tous qu'ils allaient former un Judenrat comme ils le firent 
partout ailleurs. Le chef SS Dannecker, chargé des affaires juives 
en France, voulait transformer en Conseil juif le Consistoire juif de 
France, l'organisation cultuelle officielle des Juifs français. Les chefs 
du Consistoire réussirent à se soustraire à cette obligation en 
invoquant la loi française qui interdisait à leur organisation toute 
activité autre que strictement religieuse. On a des preuves que des 
personnalités appartenant à la police française prodiguèrent au 
Consistoire des conseils en ce sens. Dannecker s'adressa alors au 
Préfet de police, l'invitant à décréter la création d'un Judenrat. 
Mais l'affaire traîna, le Préfet de police prétendant que c'était là 
une affaire qui devait être réglée par les Autorités d'occupation elles- 
mêmes. Dannecker déclara finalement que les Allemands procéde- 
raient à la proclamation du décret en question et ordonna qu'en 
attendant Marcel Sachs, président du Consistoire, se présente tous 
les jours chez lui pour recevoir ses ordres. 

Dans les milieux des organisations juives, on prévoyait égale- 
ment que quelques organisations centrales devraient être créées 
pour continuer l'œuvre de la bienfaisance. Dans une proclamation 
publiée par le Consistoire à Paris, le 24 novembre 1940, les juifs 
parisiens étaient invités à contribuer aux efforts des différents comités 
de secours et, prévenus en même temps, qu'ils auraient à se grouper 
au sein d'une organisation que, de même, en ce moment il allait 
falloir prier le gouvernement français d'instituer une taxe spéciale 
pour chaque Juif. 

Le 20 janvier 1941, le Consistoire fit la proposition concrète de 
créer un Comité de coordination pour toutes les organisations juives 
de bienfaisance afin de centraliser leurs activités. Un tel comité fut 
formé plus tard sous le titre de Comité de coordination des œuvres 
israélites de bienfaisance du Grand-Paris. Les organisations suivantes 
furent affiliées à ce Comité : le Comité de bienfaisance, l'OSE, les 
Asiles israélites, la Colonie scolaire. Au point de vue de la politique 
juive cette dernière était la plus importante. Sous couvert de cette 
organisation et dans les locaux de son siège au 36, de la rue Amelot, 
à Paris, fonctionnait à partir de 1940 un comité qui représentait les 
associations les plus importantes des Juifs immigrés. 

Parmi celles-ci on comptait, outre la Colonie scolaire, la Fédé- 
ration des associations juives et trois cantines populaires sous le 
couvert desquelles, le Bund, le Poalé Sion de gauche et les commu- 
nistes juifs poursuivaient leurs activités. Le groupe de la rue Amelot 
a été le premier à organiser des opérations illégales dès les premiers 
jours de l'occupation allemande. A la tête du Comité légal de la rue 
Amelot (qui dirigeait en même temps ces opérations illégales) se 
trouvaient des personnalités ayant une expérience des institutions 
culturelles juives, des œuvres de bienfaisance, des organisations 



DOCUMENTS 



363 



sionistes extrémistes, des groupements ouvriers d'avant-garde, formés 
par les juifs immigrés. 

Le Comité de la rue Amelot jouissait d'un grand prestige et 
d'une influence considérable et plusieurs organisations qui lui étaient 
affiliées jouèrent un rôle marquant dans la résistance générale 
française dès ses débuts. Nous savons, par exemple, que le Bund 
était très influent au sein de la SFIO qui, après la défaite se trouvait 
en état de complète désorganisation et désorientation. Les chefs du 
Bund aidèrent les socialistes français dans leurs premiers essais 
d'activité clandestine, dont ils n'avaient aucune expérience, dans la 
confection de leurs premières proclamations illégales. Il était donc 
tout naturel de la part du Comité de la rue Amelot de s'opposer 
résolument à la création d'un Judenrat en France, qui devrait fonc- 
tionner sous le contrôle des Allemands. D'âpres conflits surgirent 
au sein du Comité de coordination entre les représentants de ce 
groupement et d'autres chefs d'organisations qui étaient disposés 
davantage à céder aux exigences allemandes concernant la création 
d'un Judenrat. 

Les Allemands amenèrent en France deux Juifs d'Autriche, 
Israélowizç et Biberstein qui étaient destinés à prendre la direction 
du Comité de coordination. Il y avait aussi un certain nombre de 
Juifs parisiens prêts à se soumettre aux exigences allemandes. Mais 
la population juive de Paris, dans son ensemble, était défavorable 
à la création d'un Comité de coordination. Des preuves caractéris- 
tiques de cette attitude ont été trouvées dans les réponses des Juifs 
de Paris à l'appel du Comité de coordination qui les invitait, en 
août 1941, à verser leur contribution à son œuvre. Plusieurs réponses 
anonymes accusaient les membres du Comité de collaboration avec 
les Allemands en vue de l'institution d'un ghetto à Paris. D'autres 
réponses, venant de Juifs français, déclaraient ne rien avoir en 
commun avec un Comité de coordination qui leur imposait, à eux 
qui se considéraient comme Français et non pas comme des étran- 
gers, l'appartenance à une nation juive. En juillet 1941, des bruits 
accusaient le Comité d'avoir favorisé les arrestations des Juifs. Ces 
bruits suscitèrent des démonstrations violentes de femmes de Juifs 
arrêtés, devant le siège du Comité. 5 000 femmes prirent part à 
l'une de ces démonstrations. La police a dû être appelée et la 
Gestapo commença à s'intéresser à l'affaire dans son ensemble. 

En fin de compte, le groupe de la rue Amelot se retira du 
Comité de coordination. David Rappoport, qui se trouvait à la tête 
de ce groupe, cherchait à persuader les autres organisations que 
leur devoir était de quitter le Comité mais ses efforts n'eurent 
pas de succès. Les Allemands ne publièrent jamais de décret 
concernant la création d'un Judenrat. Il devenait de plus en plus 
évident qu'avant de se résoudre à promulguer un tel décret ils 
s'efforceraient de pousser les organisations juives à créer un tel 
conseil de par leur propre initiative. Si ces efforts ne devaient 
pas aboutir, même au travers du Comité de coordination, les 
Allemands préféraient que cet ordre fût donné par les Autorités 
françaises. 

Le 29 mars 1941, le gouvernement de Vichy créa le Commis- 
sariat général aux Questions juives. Les Juifs de France considéraient 



364 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



avec méfiance ce nouveau service du gouvernement français destiné 
à les combattre. Dans certains milieux, pourtant, comme le cercle 
des Israélowizc et Biberstein, cet acte fut jugé favorablement. Un 
rapport du Comité de coordination des 17-23 mars 1941, traitait 
les différents bruits de déportation vers les camps de simplement 
absurdes et saluait la création du Commissariat aux Questions juives 
comme un pas vers l'amélioration de la condition des Juifs. 

Le Commissariat pourrait déterminer les obligations et les 
droits de chaque individu et parviendrait peut-être à créer un orga- 
nisme susceptible d'amener un éclaircissement des problèmes d'inté- 
rêt général. Il apparaît évident qu'Israélowizc était un Juif pieux avec 
des aspirations nationales qui croyait sincèrement que la création 
d'un Judenrat pourrait servir à sauver par son entremise ce qui pou- 
vait être sauvé. En dehors de vagues suspicions, il n'existe aucune 
preuve d'accord avec la Gestapo, en ce qui concerne les défenseurs 
juifs de l'idée d'un Judenrat. Après la création d'un Commissariat 
aux Questions juives, il paraissait certain que le gouvernement de 
Vichy prendrait l'initiative de la création d'un Judenrat. Ce qui se 
produisit en réalité. Mais il n'est pas encore possible de déduire, 
d'après les documents existants, si cette initiative avait été prise par 
le gouvernement de Vichy de son propre gré ou si elle lui avait été 
imposée par un ordre direct des Autorités occupantes. 

Les historiens juifs continueront à discuter cette question long- 
temps encore. Il existe deux écoles à ce sujet. Les uns cherchent à 
démontrer que Vichy ne représentait pas la France réelle et attri- 
buent les mesures antijuives exclusivement à la volonté des Autorités 
occupantes. Les autres prétendent que l'antisémitisme français 
n'apparut pas soudainement au moment de l'occupation de Paris 
par les Allemands. Selon cette théorie, l'antisémitisme organisé 
était auparavant déjà très puissant en France. L'occupation lui 
servit d'occasion pour apparaître au grand jour. C'est pourquoi le 
peuple français porte une lourde responsabilité dans la persécution 
des Juifs. Peu importe de savoir lequel de ces deux points de vue 
correspond à la réalité. Le fait est que l'initiative directe et immé- 
diate de la création de l'UGIF revient à Xavier Vallat, commissaire 
français aux affaires juives. 

En zone occupée, Xavier Vallat négociait au sujet de la création 
de l'UGIF avec le Comité de coordination. A la tête de celui-ci se 
trouvait alors André Baur. Ici Vallat ne rencontra pas beaucoup de 
difficultés. André Baur présenta certaines objections mais Vallat 
était en mesure de lui donner satisfaction, les mesures antijuives en 
zone occupée se renforçaient de jour en jour. Les camps regorgeaient 
de détenus. Dans ces conditions, les chefs du Comité de coordina- 
tion se trouvaient obligés d'accepter la création de l'UGIF. Ils 
espéraient qu'à travers l'UGIF certains avantages pourraient être 
obtenus. 

Dans la zone non occupée, la situation étaient plus compliquée. 
Ici, les leaders juifs avaient gardé davantage le sens de la liberté et 
les propositions de Xavier Vallat se heurtèrent à une violente oppo- 
sition. Les organisations juives, à peu près toutes, avaient la possi- 
bilité en zone non occupée de poursuivre leur activité. En octobre 
1940, toutes les organisations de bienfaisance s'affilièrent à la 



DOCUMENTS 



365 



Commission centrale des organisations juives de bienfaisance. Celle- 
ci comprenait le Comité d'assistance aux réfugiés (CAR) organisé 
en 1933 et transféré à Marseille en août 1940, l'Entraide française 
Israélite créée au début de 1941 à Marseille pour venir en aide aux 
sociétés juives de France organisée en 1938 et comprenant exclusive- 
ment des Juifs immigrés et conduite par Marc Jarblum, la HICEM, 
l'ORT qui transféra ses activités en juillet 1940 à Vichy et en octobre 
1940 à Marseille, l'OSE, diverses organisations sionistes telles que 
le Fonds national, le Fonds de fondation palestinien, les Jeunesses 
sionistes et autres œuvres de bienfaisance. 

Le 24 septembre 1941 Raymond-Raoul Lambert était appelé à 
Vichy par Xavier Vallat. Trois jours plus tard, Vallat reçut Lambert 
et lui annonça que le gouvernement avait décidé de créer une 
communauté juive unifiée avec deux divisions, l'une pour la zone 
occupée, l'autre pour la zone libre. C'était la première indication 
officielle sur le rôle du gouvernement de Vichy concernant la créa- 
tion de l'UGIF en France. 

Le grand rabbin Isaïc Schwartz et Jacques Helbronner, vice- 
président du Consistoire central, qui résidaient à l'époque à Lyon, 
déclarèrent aussitôt qu'ils ne voulaient rien avoir de commun avec 
le plan en question ou avec les négociations menées par Lambert et 
Vallat. Le 3 décembre 1941, il fut décidé, lors d'une réunion du 
CAR de refuser la direction de l'UGIF. Après de longues discussions, 
on arriva à la conclusion qu'il fallait proposer au Commissaire 
Vallat, soit d'imposer par coercition aux chefs juifs la direction de 
l'UGIF, soit par une reconnaissance du bien-fondé de la législation 
antijuive, dans lequel cas les chefs juifs accepteraient volontairement 
la charge en question. En outre, l'UGIF ne devrait imposer aucune 
taxation aux Juifs et les fonds des organisations juifs ne devraient 
être versés à l'UGIF qu'à titre de contribution dues au gouverne- 
ment. 

Xavier Vallat aurait promis à Lambert que toutes les organisa- 
tions de bienfaisance importantes garderaient au sein de l'UGIF 
leur complète indépendance, qu'il accorderait au Consistoire la 
possibilité de poursuivre son activité dans le cadre de la loi de 1905, 
sans aucune relation avec l'UGIF. Que si les personnalités juives 
compétentes consentaient à coopérer, aucun administrateur aryen 
ne serait imposé aux organisations de bienfaisance. Deux adminis- 
trateurs séparés seraient désignés pour chacune des deux zones et 
que les dirigeants de l'UGIF auraient des facilités pour leurs contacts 
avec les organisations juives de bienfaisance se trouvant à l'étranger. 
L'UGIF disposerait des fonds gelés des organisations juives. Vallat 
refusa pourtant d'engager sa parole par une déclaration écrite et, 
d'ailleurs, en ce qui concernait la zone occupée, il n'était pas en 
mesure de le faire. 

Dans le projet de texte de loi, les leaders juifs de la zone libre 
étaient choqués par le terme "notamment" dans le passage concer- 
nant les buts de cet organisme. Ce terme pouvait être interprété 
dans un sens qui permettrait à l'UGIF d'étendre ces compétences 
à d'autres domaines que ceux de la bienfaisance. La plupart des 
dirigeants juifs craignaient que, dans l'avenir, on pourrait leur 
reprocher d'avoir admis la légalité des lois et des mesures antijuives 



366 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



en se basant sur la rédaction ambiguë de ce texte et que Le gouver- 
nement en profiterait pour leur imposer d'autres tâches que celles 
des œuvres de secours et d'entraide. 

Parmi les Juifs immigrés, l'opposition la plus rigoureuse à toute 
coopération avec l'UGIF était dirigée par Marc Jarblum, chef du 
parti Poalé Sion et président de la Fédération des sociétés juives de 
France. Jarblum jouissait également d'une grande influence dans 
les cercles du Consistoire et parmi les Juifs français. Pendant les 
conciliabules des dirigeants des organisations juives, il défendait 
avec vigueur son point de vue en exigeant qu'on obtienne des 
garanties de la part de Vallat concernant l'indépendance absolue de 
l'UGIF, non seulement en zone libre mais aussi en zone occupée. 
Jarblum parvint à gagner à ses vues les professeurs Oualid et Olmer 
du Consistoire. Plus tard, Jarblum réussit à faire prévaloir son 
opinion selon laquelle les réponses aux propositions que Vallat 
pouvait être amené à faire concernant les personnes chargées de la 
direction de l'UGIF devraient être faites non pas collectivement 
mais individuellement pour chaque candidat désigné. Il donna lui- 
même une réponse que Vallat ne pouvait admettre et de cette façon, 
il échappa à la nécessité d'occuper un poste à la direction de l'UGIF. 
Les professeurs Oualid et Olmer se soustrairent de la même façon et 
sauvèrent ainsi leur honneur. 

Après la Libération, Jarblum écrivit que ce qu'il souhaitait alors 
était une bataille pour les principes. Il cherchait à gagner du temps 
en "présentant des demandes et des exigences allant toujours plus 
loin afin que Vallat ne fut pas en mesure de les accepter". Il 
espérait que la lutte durerait assez longtemps pour que les véritables 
buts de Vallat et de Vichy apparaissent clairement et qu'un NON 
unanime mette fin à la dernière minute aux négociations, ce qui eût 
été le meilleur résultat possible. Ce but ne fut pas atteint mais des 
succès partiels purent être obtenus. Non seulement la Fédération 
mais les deux personnalités les plus importantes et des plus 
estimées, les professeurs Oualid et Olmer, ne firent pas partie de 
l'administration. Jarblum estime que son action constituait le début 
du mouvement de la Résistance des Juifs de France. 

Chez les Juifs français, il y avait, sans aucun doute, d'autres 
raisons de s'opposer à l'entrée dans l'UGIF, sans rapport aucun 
avec la Résistance aux Allemands ou à Vichy. La vieille animosité 
des cercles du Consistoire avec les Juifs immigrés était l'un de ces 
facteurs. Très certainement, la loi instituant l'UGIF ne faisait pas 
de discrimination entre Juifs français et immigrés et beaucoup de 
Juifs français ne voyaient pas d'un œil favorable un plan qui les 
obligeait d'appartenir à l'UGIF au même titre que les Juifs étrangers. 
Ces Juifs français gardaient l'illusion que les mesures antijuives 
n'étaient dirigées que contre les Juifs étrangers, exclusivement. En 
fin de compte, seuls les Juifs français furent admis à travailler à 
l'UGIF mais, au début, la Gestapo tenait à ce que les étrangers y 
fussent également admis au travail actif. Il n'est pas du tout impos- 
sible que les restrictions concernant l'entrée des Juifs étrangers dans 
l'administration de l'UGIF ne soient dues uniquement à l'initiative 
du Commissariat français aux Questions juives. 

Le professeur William Oualid et ses amis du Consistoire gar- 



DOCUMENTS 



367 



daient sans aucun doute beaucoup d'illusions quant à l'avenir des 
Juifs sous le régime de Vichy. Les Juifs français croyaient toujours 
que les lois antijuives promulguées avant la création de l'UGIF 
étaient dirigées en premier lieu contre les Juifs étrangers. Les Juifs 
français, pensaient-ils, auront toujours la possibilité de se protéger. 
Pour les membres du cercle dirigeant du Consistoire, la loi instaurant 
l'UGIF était la première indication sur les intentions de Vichy, 
dirigées en fait contre les Juifs étrangers aussi bien que français. 
Us comprirent que le fait d'avoir plusieurs générations d'ancêtres 
établis en France plutôt que d'être immigrés n'avait pas de valeur 
de protection. 

Sous ce rapport, il est intéressant de considérer la discussion 
concernant Forganisation de l'UGIF à Alger. Dans la communication 
du gouverneur général Châtel au grand rabbin Maurice Eisenbeth 
du 4 mars 1942, il est précisé que l'UGIF d'Alger aurait à s'occuper 
d'autres matières que le bien-être social, à savoir l'éducation, les 
problèmes de la jeunesse, etc. A la suite de quoi le grand rabbin 
Eisenbeth s'adressa au professeur Oualid pour lui demander son avis 
quant à la coopération avec l'UGIF. Dans sa réponse, le professeur 
défendait sa propre opposition à toute coopération avec l'UGIF 
en France mais conseillait le contraire aux Juifs d'Alger. Ce faisant, 
il se plaçait sur un terrain strictement juridique. 

La création de l'UGIF en France était, disait-il, le premier pas 
vers la mise hors la loi de la communauté des Juifs français et 
l'institution d'un régime d'exception pour toutes les organisations 
juives. C'est pourquoi l'organisation de l'UGIF était considérée par 
les Juifs de France, et en particulier par les Juifs français, ainsi que 
le soulignait le professeur Oualid, comme une préparation de ghetto. 
Ils refusaient pour cette raison toute coopération avec l'UGIF tant 
que des garanties sérieuses ne seraient pas données excluant pour 
l'UGIF tout autre activité en dehors de celle purement philanthro- 
pique. 

Les Juifs d'Alger, par contre, étaient déjà depuis longtemps 
placés dans un régime d'exception, exclus de la communauté géné- 
rale par la loi qui les privait de la citoyenneté française. Ils pouvaient 
donc, dans ces conditions, collaborer avec l'UGIF et assurer de cette 
façon une représentation juive auprès du gouvernement, ne fut-ce 
que dans les premières phases de son activité. Sinon, disait le profes- 
seur Oualid, cette organisation risque de tomber entre les mains 
d'éléments indésirables. 

Il est important de noter qu'à Alger il n'y avait que peu de 
Juifs étrangers. Selon le recensement de 1931, sur 116 000 Juifs 
d'Algérie, seuls 1 438 étaient étrangers, appartenant à 30 nations 
(à l'exclusion des Juifs tunisiens et marocains). C'est pour cela que 
les Juifs algériens ne pouvaient penser que les mesures antijuives 
n'étaient dirigées que contre les étrangers. En France, par contre, 
le nombre des Juifs immigrés et naturalisés était de beaucoup supé- 
rieur à celui des Juifs de vieille souche française et ce fait amena 
ces derniers à créer l'illusion de leur immunité. Les Juifs d'Alger 
acceptèrent la direction de l'UGIF non sans réticences mais il n'eut 
pas à fonctionner réellement grâce à la libération de l'Afrique du 
Nord qui eut lieu peu après. 



368 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



En France, pour les cercles du Consistoire, la participation à 
l'UGIF constituait la reconnaissance de l'existence d'une nation 
juive qui leur répugnait profondément. Le 1 er décembre 1941, Vallat 
recevait une délégation juive composée de Lambert, Joseph Millner 
et André Weill. Ce dernier lut une déclaration dans laquelle il 
refusait, au nom des dirigeants juifs, de siéger à l'UGIF en tant que 
"représentant du peuple juif". Le professeur Oualid déclara, au 
Commissaire, aussitôt après la promulgation du décret instituant 
l'UGIF que les membres juifs devaient considérer leur activité 
comme strictement philanthropique et insistait pour que seules les 
personnes ayant l'expérience des œuvres de secours social fussent 
admises à y travailler. 

Jarblum, après la Libération, écrivait que l'organisation de 
l'UGIF était considérée comme "la création qu'une agence repré- 
sentative juive constituant un groupe ethnique englobant tous les 
Juifs français et étrangers sans distinction". Beaucoup plus tard, 
le Consistoire central, lui aussi, réalisa que les Juifs français étaient 
autre chose que des Français de religion mosaïque. Pour la première 
fois dans l'histoire des Juifs français, il consentit à prendre part à 
l'activité du CRIF (Conseil représentatif des Juifs en France) orga- 
nisation clandestine créée en 1943 à laquelle étaient affiliées toutes 
les organisations juives importantes, celles des immigrés comme 
celles des Français, de caractère religieux, philanthropique, sioniste 
et socialiste. 

Parmi les défenseurs de l'UGIF, on trouvait ceux qui se 
basaient sur des considérations d'ordre idéologique, comme par 
exemple Israël Jefroykin, membre du groupe Jarblum, ancien mili- 
tant sioniste et territorialiste. Jarblum présente ainsi l'attitude de 
Jefroykin : "Nous autres, Juifs nationaux, nous avons toujours 
souhaité l'autonomie jujve et la création d'une Agence juive qui se 
chargerait de toutes nos affaires : économiques, sociales, culturelles, 
etc. Nous nous considérons comme formant un groupe national. Ce 
que nous n'avons pu faire de notre propre gré, on nous oblige 
maintenant à le faire sous la menace de la force. C'est de notre faute. 
Pourquoi refuserions-nous ? Certes, ce n'est pas l'autonomie que 
nous avons prêchée. C'est une manœuvre politique dirigée contre 
nous. Il dépend de nous seuls d'en faire une institution qui fonc- 
tionnera et se développera dans le sens voulu. Et si nous sommes 
empêchés dans l'accomplissement de cette tâche, nous pouvons à 
tout moment nous retirer..." 

Il y avait aussi des dirigeants juifs qui étaient prêts à coopérer 
avec l'UGIF pour des raisons purement pratiques. D'après eux, bien 
que les mobiles réels des Allemands et d,u Commissariat aux Ques- 
tions juives fussent parfaitement claires, il y avait quelque chose à 
tenter pour sauvegarder les traditions politiques et morales dans la 
communauté juive française, d'essayer de sauver dans le cadre de 
l'UGIF ce qui pouvait être sauvé de l'indépendance des organisations 
principales de bienfaisance, de leurs méthodes de travail et de leurs 
fonds. Si des personnalités juives responsables ne s'assuraient pas 
des leviers de commande de l'UGIF, le gouvernement de Vichy 
n'aurait que plus de facilités pour s'adresser aux canditats qui ne 
feraient qu'augmenter inutilement les duretés de la loi et couvri- 



DOCUMENTS 



369 



raient les Juifs de honte. Vallat avait dit à Lambert qu'il gardait en 
réserve de tels candidats prêts en cas de besoin. Cette opinion était 
défendue par les chefs du CAR, de l'ORT, de l'OSE, des E1F et de 
la HICEM. 

Après force avertissements et menaces de la part de Vallat, de 
discussions interminables et de conflits entre dirigeants juifs, il fut 
décidé que toutes les personnalités juives désignées par le Commis- 
saire répondraient individuellement avec les réserves nécessaires 
concernant le caractère uniquement philanthropique de leur future 
activité. Seuls Jarblum, Oualid et Oirner répondirent sur un ton 
si tranchant que Vallat ne put garder leurs noms sur la liste des 
dirigeants de l'UGIF. Joseph Millner accepta sans réserve sa nomi- 
nation. 

Le 12 décembre 1941 parut au Journal Officiel la loi datée 
du 29 novembre 1941 concernant la création de l'UGIF. Le 9 janvier 
1942 y parut celle du 8 nommant les personnes suivantes à la direc- 
tion de l'UGIF : Albert Lévy, président et chef de la section en zone 
non occupée, André Baur, vice-président et chef de la section en 
zone occupée (il fut plus tard tué par les Allemands), Raymond- 
Raoul Lambert et Marcel Stora (tous deux seront tués par les 
Allemands), administrateurs ; Marcel Wormser et Georges Edinger, 
trésoriers. Les autres membres du Conseil d'administration furent : 
Joseph Millner, Robert Gamzon, Wladimir Schah, Lucienne Scheid- 
Haas, Raphaël Spanien, Mme Robert Stern, Albert Weill, Laure 
Weil, ^ Benjamin Weill-Hallé, Alfred Morali, Fernand Musnik et 
André Lazard. Aux premières sessions de l'UGIF, ces personnalités 
continuaient à soumettre par télégrammes et lettres leurs protesta- 
tions et réserves au gouvernement de Vichy. 

Les discussions ne se calmaient pas et atteignirent même le 
stade du conflit aigu. Aux dernières sessions de la Commission cen- 
trale des Organisations juives de bienfaisance (16 mars-25 avril 
1942) qui fut dissoute quand l'UGIF centralisa l'activité de toutes 
les organisations, les dirigeants qui s'étaient auparavant opposés à 
toute coopération avec l'UGIF changèrent d'attitude sous réserve 
que cet organisme limite sa compétence au domaine philanthropique. 
Le Consistoire central décida le 18 janvier 1942 d'adresser ses 
félicitations à ceux qui refusèrent d'entrer à l'UGIF et déclara que 
ceux qui avaient accepté de le faire ne pouvaient en aucun cas être 
considérés comme représentants des Français de religion mosaïque, 
ni individuellement, ni collectivement. Albert Lévy, chef de l'UGIF 
en zone non occupée y vit un blâme à sa propre conduite. Il accusa 
le Consistoire de vouloir se blanchir devant les générations à venir 
tout en évitant, pour le moment, d'entrer en conflit avec le gouver- 
nement. Il insistait sur ce fait que huit membres sur neuf avaient 
accepté leur poste seulement après acceptation par Vallat de leurs 
conditions et réserves formulées télégraphiquement. Il se demandait 
qui ferait la besogne nécessaire si le devoir prescrivait le refus de 
toute coopération. Son opinion, depuis longtemps, était qu'on devait 
maintenir le contact avec le gouvernement si l'on voulait sauver 
quoi que ce soit. Lévy accusait Jarblum d'avoir été prêt à collaborer 
mais d'avoir entouré son acceptation de tant de réserves et de tant 
de conditions que sa nomination fût rendue impossible. Finalement, 



370 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



la rupture entre Lévy et le Consistoire ne put être évitée : le 
12 février 1943, Albert Lévy présenta sa démission pour raison de 
santé. 

Au sein même de FUG1F, les conflits sans fin persistaient. En 
particulier entre les membres des sections des deux zones. La diffé- 
rence entre les zones, telle qu'elle se reflétait dans l'UGIF, était d'un 
ordre non seulement géographique mais beaucoup plus profond. La 
structure des organisations intégrées à l'UGIF, les tempéraments 
des personnes responsables et leurs idéologies n'étaient pas les 
mêmes en zone sud et en zone nord et aucune des deux zones ne 
voulait recevoir des ordres de l'autre. En zone non occupée, l'UGIF 
était pratiquement une fédération des diverses organisations juives 
existantes depuis longtemps et les chefs de cette fédération s'effor- 
çaient de garder l'indépendance des organisations et de leur laisser 
tout latitude de travailler selon leurs propres convictions et méthodes 
sans pour cela demander l'assentiment de Vichy. 

En zone occupée, la situation était tout autre : Baur et ses 
collaborateurs considéraient l'organisation de l'UGIF de la zone sud 
comme trop lâche et faible. Au point de vue idéologique, la diffé- 
rence était profonde, surtout pour ce qui concernait le problème 
national du peuple juif et celui des Juifs étrangers. Les leaders du 
sud déclaraient ouvertement que ceux du nord étaient antisionistes 
et même un brin antisémites tandis qu'eux-mêmes étaient sionistes, 
xénophiles et prosémites. 

Quant aux chefs de la Résistance juive clandestine, ils tenaient 
l'UGIF pour un instrument des Allemands et du Commissariat aux 
Questions juives et l'utilisaient uniquement pour continuer sous son 
couvert leurs activités illégales. Ils étaient, pour cette raison, disposés 
d'aller même jusqu'à l'acceptation des postes au sein de l'UGIF. 

L'assistance illégale de la part de l' American Joint Distribu- 
tion Comittee fonctionnait par le canal de l'UGIF. Toute l'activité 
du CAR était confiée à la cinquième division de l'UGIF du sud et, 
à partir d'août 1942, cette division n'était qu'un paravent derrière 
lequel se poursuivait une vaste œuvre clandestine aux ramifications 
variées. Le sauvetage des enfants juifs s'accomplissait sous couvert 
de la division jeunesse de l'UGIF, par les soins des scouts E1F. 
Enfin, même l'activité clandestine du groupe de la rue Amelot de 
Paris fut camouflée en celle d'une division de l'UGIF. 

L'UGIF de la zone sud, aussi longtemps que cette zone ne fut 
pas occupée par les Allemands, n'avait jamais été forcée de s'occuper 
d'autre chose que de la bienfaisance. En zone occupée, ce n'était 
pas le cas. Dès la création de l'UGIF dans cette zone, elle fut 
chargée de lever la contribution du milliard de francs imposée aux 
Juifs par les Autorités occupantes. Les dirigeants étaient également 
placés devant le choix suivant : ou bien arrêter toute activité philan- 
thropique ou bien accepter des fonds provenant de la liquidation 
d'établissements juifs. N'ayant d'autres ressources, ils se virent 
obligés d'accepter les fonds en question, tout en ayant le sentiment 
de sanctionner moralement de ce fait le pillage de biens juifs. Aux 
dirigeants de la zone sud, ces affres furent épargnées. Disposant de 
l'aide considérable du Joint, ils n'étaient pas forcés d'alimenter 



DOCUMENTS 



371 



leur budget avec les sommes provenant de l'expropriation des établis- 
sements juifs. 

Les dirigeants de la zone nord se défendaient tant qu'ils pou- 
vaient et opposaient souvent un refus catégorique aux exigences 
des Allemands qui voulaient leur imposer des tâches d'ordre policier. 
Ainsi, ils refusèrent de satisfaire à l'exigence de Briinner, suivant 
laquelle l'UGIF devait ordonner aux Juifs recherchés par ses sbires 
de se présenter volontairement. Dans ce cas, ils seraient autorisés à 
emporter avec eux leurs biens au camp de concentration. Plus tard, 
l'UGIF refusa de pousser les membres des familles des Juifs arrêtés 
individuellement à se présenter aux camps pour partager leur capti- 
vité. 

De nombreux juifs furent libérés des camps grâce aux interven- 
tions de l'UGIF. Elle devait en intervenant présenter les motifs de 
son intervention. Dans la plupart des cas, ces motifs étaient les 
titres d'anciens combattants des appréhendés, l'état précaire de 
leur santé ou leur citoyenneté neutre ou française. Ainsi, dans une 
lettre au préfet du Maine et Loire, du 7 août 1942, l'UGIF protes- 
tait contre les arrestations de Juifs français. 

Dès que commencèrent les déportations vers les camps d'exter- 
mination, une conférence eut lieu au sein de l'UGIF qui considérait 
de son devoir de sauver les Victimes. Dans un rapport de la HICEM 
relatant cette conférence, nous trouvons la description détaillée de 
l'état d'esprit qui régnait en ce moment et de l'attitude adoptée par 
différentes personnalités. C'était encore l'époque où l'on pouvait 
croire que seul un nombre limité de Juifs serait déporté et que, par 
conséquent, tout ce qui pouvait être fait c'était de sauver quelques- 
uns en sacrifiant le reste. Il y en eut qui furent sauvés par cette 
politique, quant aux autres, les dirigeants de l'UGIF s'efforcèrent à 
rendre un peu moins pénible leur voyage vers la mort. 

Peu avant la libération de la France, les chefs des organisations 
juives clandestines exigèrent la dissolution de l'UGIF, au moins en 
zone sud. Ceux qui s'y opposaient prétendaient avec insistance que 
la dissolution n'aurait qu'une valeur purement symbolique au mo- 
ment où la tâche de l'UGIF, dans le domaine du secours social 
était très urgente et ne ferait que provoquer des représailles nouvelles 
de la part des Allemands. 

Les divergences d'opinion continuent de nos jours à dominer la 
littérature sur le sujet de l'UGIF. Qui avait raison ? Ceux qui se 
tenaient aux principes et refusaient de collaborer avec une institution 
contrôlée par les Allemands ou ceux qui choisirent la coopération 
en vue de sauver ce qui pouvait l'être. Quel est l'historien qui 
prendrait sur lui la responsabilité morale d'un jugement en cette 
matière... » 

Juillet 1947. 



372 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 

Faut-U dissoudre l'UGIF ? 



PROCÈS-VERBAL DES DISCUSSIONS 
DE LA COMMISSION MEISS, GRINBERG, ADAMITZ, 

GEISSMANN 

Au cours de son Assemblée générale de juillet 1944, le CRIF, 
en formation a été amené à examiner la question de la fermeture 
des bureaux de l'UGIF actuellement en cours de discussion entre 
les représentants du Comité général de défense et la direction de 
l'UGIF zone sud. Les entretiens entre les deux parties n'ayant pu 
aboutir à une solution satisfaisante, le CRIF groupant toutes les 
tendances des Juifs de France a estimé pouvoir retenir le problème 
pour confronter les thèses en présence et éviter un conflit préjudi- 
ciable aux intérêts en cause. 

Le CRIF, après un long échange de vue, décide de saisir de 
l'incident une commission restreinte, ayant pour mission de recher- 
cher contradictoirement avec le directeur général de l'UGIF zone 
sud, qui ferait partie de cette commission, les réalités de la fermeture 
de l'UGIF. La commission présidée par M. Meiss, président du 
CRIF et du Consistoire central, comprenant MM. Adamitz, Grin- 
berg et Geissmann, s'est réunie à plusieurs reprises dans la deuxième 
quinzaine de juillet et la première semaine d'août. Aucune des 
motions en présence n'ayant réuni l'unanimité, il a été décidé de 
dresser des différents exposés un procès-verbal qui serait renvoyé à 
l'assemblée générale du CRIF aux fins que celle-ci pourra juger 
utiles. 



Dans son intervention, M. Adamitz, membre du CGD remer- 
ciant ses interlocuteurs de l'occasion de discussion que présentent de 
telles conférences-contacts, met en évidence les arguments suivants : 

— L'UGIF est un organisme imposé aux Juifs par les Alle- 
mands et Vichy avec un but bien précis : aider les Allemands 
à encadrer des Juifs pour mieux les contrôler. 

— Les Juifs n'ont pas de confiance en l'UGIF et désapprouvent 
son activité. L'UGIF a contre elle la désapprobation générale sur 
le rôle que les Allemands lui font jouer. 

— Des centaines de Juifs sont tombés aux mains de la Gestapo 
dans les locaux de l'UGIF, et à cause des listes d'adresses des Juifs 
qui s'y trouvaient. 

— Des centaines d'enfants ont été enlevés des endroits où 
l'UGIF les gardaient. 

— Depuis son existence, l'UGIF n'a pu écarter ou prévenir 
les persécutions antijuives : rafles, arrestations, déportations. Elle 
n'est même pas arrivée à libérer ses propres employés, ni d'autres 
Juifs arrêtés. 

— Par son existence même, l'UGIF soutenait des illusions 
légalistes et celle d'une quasi-sécurité pour les Juifs français, ce qui 



DOCUMENTS 



373 



les détournait de la nécessité de se camoufler et de résister contre 
les répressions. 

— L'UGIF était mise dans de telles conditions, qu'indépen- 
damment de l'honnêteté et de la bonne volonté de certains de ses 
dirigeants, l'UGIF faisait un travail de collaboration avec les nazis. 
Le travail B. que certains ont dernièrement instauré ne change rien 
à la signification de l'UGIF et de son activité. 

— Elle pèse comme une tâche honteuse sur les Juifs de France. 

— Pour toutes ces raisons, M. Adamitz propose au nom du 
CGD la liquidation immédiate et définitive de l'UGIF aussi bien en 
zone sud qu'en zone nord, la liquidation commençant par la zone 
sud. S'il le faut, le CGD se chargera du travail de l'assistance des 
nécessiteux de l'UGIF. 

Pour les responsables de l'UGIF, il vaut mieux liquider 
l'UGIF tout de suite que d'attendre la honte d'être liquidée par un 
premier décret du gouvernement provisoire de la RF concernant les 
institutions créées par les occupants de Vichy. 



M. Grinberg, président du CGD tient à déclarer d'abord que 
l'attitude de ses amis envers l'UGIF n'implique nullement une 
critique à l'égard des personnes dirigeantes de cette institution, en 
particulier à l'égard du directeur général de zone sud. Il rend hom- 
mage à ce dernier et à ses collaborateurs pour le travail accompli 
dans des conditions difficiles et souvent dangereuses pour leur sécu- 
rité personnelle. 

Personnellement, M. Grinberg déclare également s'associer aux 
responsabilités que les dirigeants du judaïsme en France ont encou- 
rus en acceptant l'UGIF que le gouvernement de Vichy, à l'instiga- 
tion des occupants, avait imposée aux Juifs de ce pays. Cependant, la 
situation ayant évolué et l'UGIF étant devenue un danger permanent 
pour les assistés, M. Grinberg et ses amis estiment que la fermeture 
des bureaux de zone sud doit être effectuée sans délai. Quant à la 
zone nord, des mesures doivent être prises immédiatement en vue 
de la liquidation la plus prompte et de manière à limiter le plus 
possible les répercussions éventuelles de cette liquidation sur la 
situation des Juifs en zone nord. M. Grinberg insiste de plus sur les 
raisons d'ordre moral et politiques qui militent en faveur de la 
liquidation de l'UGIF, cette institution s'étant avérée comme organe 
de subordination à l'ennemi sinon de collaboration involontaire avec 
lui. Il est d'importance capitale que les Juifs eux-mêmes suppriment 
cette tache du judaïsme avant que les libérateurs du pays s'en char- 
gent. 

M. Geissmann, directeur général de l'UGIF zone sud entend 
avant de présenter sa position en face des conclusions conformes de 
MM. Grinberg et Adamitz, répondre point à point à leur argumen- 
tation en raison de l'exceptionnelle gravité de certaines affirmations. 
S'adressant plus particulièrement M. Adamitz, le directeur général 
exprime, comme son interlocuteur, le sentiment d'ailleurs unanime 
et si souvent développé que l'UGIF a été créée à la demande de 
l'occupant dans le cadre de ses intentions antisémites. C'est là un 



374 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



fait historique, mais c'est un fait historique aussi que l'action cons- 
tante des dirigeants de l'UGIF consciente du rôle à jouer quand ils 
ont consenti d'y suivre leurs œuvres incorporées, a été précisément 
d'empêcher que sur ce point, au moins, le but de l'ennemi ne soit 
atteint. 

M. Geissmann n'en veut pour démonstration que la reconnais- 
sance par le CGQJ, lui-même, dans un échange récent de correspon- 
dance, du caractère exclusif d'assistance et de prévoyance sociale 
aux Juifs nécessiteux de cette UGIF, qui devait, dans l'esprit de 
ses créateurs, constituer la représentation des Juifs de France placés 
par une loi d'exception hors de la communauté nationale. Ainsi, 
grâce à ses dirigeants, l'UGIF, non celle qui a été créée mais celle 
qui a fonctionné Tellement, parvient à être, au lieu de cet office 
d'encadrement des Juifs dont il ne peut être question qu'en théorie 
un amalgame d'œuvres sociales sachant se suffire à leurs besoins et 
conserver, sous le paravent officiel, leur autonomie profonde. 

Les Juifs n'ont pas confiance en l'UGIF et désapprouvent son 
activité, dit M. Adamitz. Aujourd'hui encore, où la volonté de ses 
dirigeants a isolé le dernier carré restant de l'UGIF du public, où 
les bureaux sont fermés, les fermes closes, les écoles dissoutes, où 
se tend entre les assistés et la centrale officielle l'écran protecteur 
des agents clandestins de l'UGIF, aujourd'hui encore abondent les 
marques de confiance, les remerciements, les témoignages de gratitu- 
de, plus touchants les uns que les autres. Il serait aisé d'en faire 
l'émouvante démonstration aux honorables interlocuteurs. 

Plus loin dans le passé, au cours de ces trois années d'effort 
sociaux, de distribution de fonds, de démarches et d'interventions 
incessantes à tous les échelons de l'Autorité, l'UGIF, alors en plein 
épanouissement de son institution, n'a-t-elle pas vu se réclamer 
d'elle ceux qui comptaient socialement dans le judaïsme : dirigeants 
d'œuvres éprouvées, lourdes d'un passé de traditions généreuses, 
présidents de communautés, participants bénévoles, ministres du 
culte, unis au-delà des principes, dans la nécessité et l'impitoyable 
urgence du travail pratique. Et ce qui est vrai des assistants l'est 
des assistés. Et quoi de plus naturel d'ailleurs ? Les Juifs ne s'y sont 
pas trompés qui n'ont jamais vu dans la pléiade des collaborateurs 
de l'UGIF, que les représentants, demeurés à leur poste, pour les 
besoins de la cause, des anciennes œuvres autonomes. 

Est-ce qu'à Périgueux Mlle Laure Weill, membre du Conseil et 
Mlle Fanny Schwab n'étaient pas les fondatrices de l'aide sociale 
aux Alsaciens-Lorrains ? Devaient-ils se méfier de Mme Camille 
Meyer, du rabbin Deutsch, de M. Spielman à Limoges, de M. Bol- 
lack, des anciens de la Fédération, plus tard des frères Goldschmidt, 
de M. Marcel Lévy, du président Eugène Weill à Lyon, du président 
Herskowitza à Pau ? Ne retrouvaient-ils pas à Montauban, Auch, 
Albi, Lons-le-Saulnier, Saint-Amand, Brive, Carcassonne, etc., les 
assistants sociaux qu'ils avaient toujours connus et auxquels ils 
s'étaient toujours confiés ? Sans compter qu'à Marseille, dans les 
« centrales » se camouflaient sous l'appellation de directions, les 
anciennes œuvres : CAR, FEDE, EIF, HICEM, avec leurs états- 
majors, leurs budgets et leurs techniques autonomes et derrière 
elles, pour les financer, le Joint américain dont certains dirigeants 



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375 



étaient « inspecteurs sociaux » de l'UGIF. Sans compter les maisons 
d'enfants qui étaient celles de l'OSE, les foyers d'apprentissage et 
les domaines agricoles qui étaient ceux de FORT et des Eclaireurs 
israélites. 

Non, personne ne s'y trompait et il a fallu une propagande insi- 
dieuse pour confondre sciemment et de façon constante ce que l'on 
peut appeler l'UGIF « théorique » et qui n'a jamais existé que sur 
le papier et dans l'esprit de ses créateurs et l'UGIF « activité,) telle 
que l'ont façonnée ceux qui ont accepté de la prendre en main. 
Cette même confusion, sans doute, a permis à l'honorable interlo- 
cuteur de dire que les Allemands faisaient jouer un rôle à l'UGIF. 
Là encore, contre la volonté de l'adversaire, pour autant d'ailleurs 
que cette volonté se soit exprimée clairement, et l'activité réelle des 
dirigeants de l'UGIF, a trouvé place toute leur faculté de résistance. 
L'action menée jusqu'ici par les directeurs généraux et leurs collabo- 
rateurs permet de montrer facilement l'inanité d'une telle affirmation. 
Et s'il en était autrement, les Allemands auraient-ils toléré la ferme- 
ture du 31 mai dernier, des 16 bureaux encore ouverts en zone sud, 
fermeture voulue et organisée par la seule initiative de la DG zone 
sud. Auraient-ils lors des opérations de police menées dans diverses 
régions (Brive, Périgueux, Toulouse...) frappé systématiquement et 
en premier lieu les dirigeants locaux de l'UGIF, ayant ainsi l'impres- 
sion de décapiter l'opposition juive ? 

Quant aux « centaines » de coreligionnaires qui auraient été 
arrêtés par la Gestapo dans les locaux de l'UGIF, M. Geissmann 
précise qu'en zone sud leur nombre ne doit pas atteindre 150. Il 
suffit sans autre commentaire, de mettre ce chiffre en parallèle avec 
celui des 95 000 coreligionnaires arrêtés depuis trois ans dans la 
rue, les magasins, à leur domicile, au café, etc. Ne serait-il pas plus 
simple, plus juste aussi, de dire que nous avons traversé, que nous 
achevons de traverser une période effroyable qui a laissé souvent 
les plus sages et les plus avisés d'entre nous pantelants ? Ne serait-il 
pas plus équitable d'avouer entre frères de souffrance que nous avons 
été singulièrement dépassés par les événements ? Aujourd'hui déjà 
avec le léger recul de ces trois années de travail, il est permis de dire 
qu'il est absolument impossible, tant que durera leur persécution, 
d'assister les Juifs sans faire courir un certain danger tant aux 
assistants qu'aux assistés. 

A l'heure où il fait son exposé, ses 25 bureaux fermés, son 
service officiel devenu une façade comptable, sans liaison avec un 
public servi clandestinement de ses allocations, le directeur général 
continue à penser que la présence d'un assisté cinq minutes par mois 
dans un bureau d'assistance aux Juifs (il emploie à dessein cette 
étiquette très générale car la chose est tout à fait indépendante du 
facteur UGIF, nouveau bouc émissaire, et le problème eût été le 
même si les bureaux de la FEDE, du CAR, de l'EIF avaient pu 
continuer après le 29 novembre 1941 à exister avec leur étiquette) 
présente une somme de risques guère supérieure que la mention du 
nom et de l'adresse de l'assisté sur une liste transportée même pour 
un court instant, par un assistant social plus ou moins bien couvert 
et susceptible d'être arrêté à tout instant. Il serait plaisant de vouloir 
reconnaître humblement que toute forme de travail a ses incon- 



376 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



vénients, que tous les modes d'assistance ont eu leurs revers et 
qu'au surplus nos malheureux coreligionnaires s'adressant à des 
œuvres spécifiques s'y sont parfois fait prendre dans les bureaux, 
les vestiaires, les réfectoires. Quant aux listes qui auraient été 
saisies dans les bureaux de l'UGIF, il s'agit d'un argument maintes 
fois répété en dépit des apaisements donnés à chaque reprise : 
ces listes étant longtemps avant leur suppression d'une inocuité 
absolue, soigneusement voulue, soigneusement organisée. Ce ne 
sont pas des papiers saisis à l'Union mais la compilation des 
recensements faits un peu partout dans les administrations publiques 
qui ont permis la constitution du fichier du CGQJ et aussi celui de 
Drancy (1). 

Passant à l'argument tiré du sort fait aux enfants, M. Geissmann 
ne saurait l'accepter en ce qui concerne la zone sud. Mais puisqu'il 
est question d'eux, M. Geissmann croit devoir rappeler dans quelles 
conditions, au cours de l'hiver et du printemps 1944, FOSE, l'ORT, 
les Eclaireurs israélites ont pu organiser leur retraite, fermer leurs 
maisons et leurs ateliers, évacuer leurs enfants, placer leurs jeunes 
gens et les orienter vers le devoir patriotique, le tout derrière le 
paravent maintenu par la direction générale de zone sud, à des 
risques et périls partagés et en plein et entier accord avec la 
direction générale. 

M. Geissmann s'étonne ensuite d'entendre M. Adamitz repro- 
cher à l'UGIF de n'avoir pu « prévenir ou faire cesser les persécu- 
tions antijuives ». Sans s'appesantir sur ce que ce reproche a de 
paradoxal à l'égard d'un organisme « placé en état de subordination 
vis-à-vis des Allemands », il reconnaît avec un vif regret que l'Union 
est arrivée à peu de choses en cette matière, en dépit de ses efforts, 
de démarches dont la dernière faite à Vichy sur un plan général a 
coûté par sa particulière hardiesse la liberté de Raymond-Raoul 
Lambert, celle de sa femme et de ses quatre enfants. Mais qu'ont 
pu obtenir et réaliser, dans le cataclysme général, et dans une ques- 
tion qui dépasse tellement le plan d'une œuvre de bienfaisance, 
qu'ont pu faire les interventions du Saint-Siège, celles d'Etats belli- 
gérants ou neutres, et même, plus près de nous, qu'ont pu obtenir 
par leurs protestations nos coreligionnaires à quelque groupement 
spirituel ou temporel qu'ils appartiennent ? Non, l'Union n'a pas 
pu faire cesser les persécutions et ses propres employés, comme 
M. Adamitz veut bien le souligner, ont subi le sort de tant de mili- 
tants de la cause juive. Il convient de rendre hommage au courage et 
à l'abnégation de ces camarades qui se trouvaient en quelque sorte 
en première ligne de combat : dans le martyrologe des Juifs de 
France, l'Union peut, hélas, compter beaucoup des siens ; non 
seulement ceux qui ont été arrêtés et déportés mais aussi ceux qui 
ont été exécutés et sur l'action desquels leur chef se réserve de 
donner en temps opportun tous éclaircissements utiles. 



(1) Raymond Geissmann devait ignorer qu'à l'heure même où il 
tenait ces propos, son président général Georges Edinger faisait parvenir 
régulièrement au CGQJ des listes de Juifs installés en zone sud, dépar- 
tement par département. 



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377 



M. Adamitz estime aussi que la présence de l'UGIF soutient 
des « illusions légalistes » chez nos coreligionnaires. Là encore, il 
paraît difficile de concilier la méfiance et la désapprobation qu'on 
prête aux Juifs à l'égard de l'UGIF, avec le sentiment de confiante 
sécurité que son existence ferait naître en eux. On semble chercher 
assez loin aussi quand on essaye de faire jouer à l'UGIF un rôle 
s'agissant du tonus de résistance des masses juives, quand on songe 
à l'ensemble de femmes, de vieillards, dont l'UGIF a à s'occuper 
normalement. 

Quoi qu'il en soit, c'est un fait social latent que dans une 
Sorte proportion, les Israélites et plus particulièrement les Israélites 
français ont été peu désireux de vivre dans l'illégalité. Quelle qu'ait 
eié à cet égard Faction de l'UGIF, en dépit de conseils qui ont été 
prodigués aux gens dans chaque cas d'espèce, quelle qu'ait pu être 
sans_ doute Faction du Consistoire central qui, pour les Juifs en 
généra], a joué le rôle de conseiller moral naturel, 80 % des Juifs 
assistés, une forte proportion des Juifs non assistés n'ont pas aban- 
donné leur existence officielle ou, plus correctement, ont souvent 
pesé les risques, essayé de cumuler les deux et sont restés, en dépit 
de tout, sous leur vraie identité. Au surplus, il ne paraît pas devoir 
être discuté dans le présent cadre des avantages ou des inconvénients 
de Faspécilication, de ces difficultés pour les hommes en général, de 
son impossibilité pratique pour certaines couches de la population 
de la propension pour chaque famille à suivre indépendamment de 
tout conseil la voie qu'instinctivement l'on croyait la meilleure. Ce 
sont des problèmes que l'Union a connus et traités de près. 

Répondant plus particulièrement à M. Grinberg, dans la mesure 
où ce dernier reproche à l'UGIF de constituer un « danger perma- 
nent >> pour les assistés, le directeur général entend par un long 
exposé rappeler dans leurs détails les mesures qui, au cours des mois 
qui viennent de s'écouler, furent prises « à chaud », face à l'adver- 
saire. L'ensemble des dispositions prises concourt à rendre l'activité 
de l'UGIF sans danger pour nos coreligionnaires. Réaffirmant de la 
façon la plus formelle, que le but poursuivi est entièrement atteint, 
le directeur général estime que l'argument de M. Grinberg se trouve, 
dans les conditions actuelles, dépourvu de fondement. Enfin, m' 
Grinberg s'attache à l'argument invoqué par l'un et l'autre de ses 
interlocuteurs et tiré d'une soi-disant « subordination à l'ennemi » 
ou « collaboration involontaire » avec lui. 

Si soucieux que soient les interlocuteurs de l'équité en ména- 
geant les personnes en cause, si sérieusement tempéré que soit le 
terme par l'adjonction du qualificatif « involontaire », l'emploi du 
mot odieux entre tous apparaît comme inadmissible à M. Geissmann. 
Il regrette bien vivement que ses interlocuteurs et plus particulière- 
ment M. Adamitz, peu au courant du travail réel de l'UGIF, ne 
connaissent pas l'atmosphère dans laquelle se déroulent des contacts 
qu'il y avait peut-être un certain courage à prendre, peut-être un 
certain courage à maintenir, en faisant face, en dépit d'incidents 
graves, avec des camarades pris de toutes parts. Il suffira au directeur 
général de déclarer ce qui suit : 

Si collaborer est, comme on peut le penser, participer au travail 
de l'ennemi et faciliter en quelque manière que ce soit sa tâche, les 



378 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



dirigeants de l'UGIF peuvent arriver au jour de la victoire la lete 
haute et les mains nettes. Si collaborer est se présenter en Juif 
ennemi à la place d'autres dont on couvre la fuite ; si collaborer est 
demander les libérations denfants, de vieillards, de femmes ou 
renouveler ces demandes qu'on est seul à faire, dans une France où 
Vichy se tait, au cours du douloureux processus des arrestations, en 
dépit des refus brutaux ou des réponses cauteleuses ou évasives, 
obtenir de temps en temps quelques succès représentant autant de 
malheureux arrachés à la déportation ; si collaborer est assurer, 
par-delà le mur des prisons, le ravitaillement en linge et en nourriture 
des internés ; si collaborer est servir de tampon entre la police 
Allemande et la population pour éviter des mesures générales graves 
ou entre la police et le Consistoire pour assurer une certaine tran- 
quillité au culte ; si collaborer, enfin, est être là, pour ruser l'adver- 
saire, jouer au responsable, couvrir la marchandise, couvrir les 
démissions dé ceux qui vont organiser le travail ailleurs, servir de 
façade et d'alibi général à ce qui se fait socialement à l'insu de 
l'ennemi, alors oui, l'UGIF zone sud aura collaboré. 

On conçoit dès lors que le directeur général de l'Union ne 
saurait suivre ses interlocuteurs lorsqu'après une argumentation très 
générale qui a été examinée point par point, MM. Grinberg et 
Adamitz concluent à la disparition immédiate des bureaux de zone 
sud, comme prélude à la disparition de ceux de zone nord, l'UGIF 
en particulier et les Juifs en général, doivent avoir l'honneur 
d'effacer avant que ne survienne la « honte » du décret de dissolu- 
tion. M. Geissmann oppose à cette façon de voir deux considéra- 
tions : 

1) De toute façon, un décret ou plus exactement une loi de 
dissolution est nécessaire et partant souhaitable. L'évanouissement 
des bureaux de la zone sud, fût-ce en simultanéité avec l'évanouis- 
sement des institutions de la zone nord, tout cela n'empêchera pas 
que sur le plan juridique une loi devra intervenir pour défaire ce 
qu'une loi a créé. 

2) Et il n'y aura à cela — et c'est la deuxième considération — 
aucune honte. En vérité, d'où peut venir la tache ? Où peut être la 
honte ? Tout au plus, chez ceux qui auront imposé une loi ignoble 
et non chez ceux qui se seront ingéniés à lui résister. Où sera îa 
honte du commerçant qui se retrouvera à la tête de ses affaires ; 
celle du magistrat réinstallé dans son fauteuil ; celle du professeur 
réoccupant sa chaire ; où sera la honte des dirigeants des œuvres qui, 
pendant trois ans, se sont vus obligés d'utiliser pour leur travail le 
masque de l'UGIF et qui n'ont accepté de passer par-là que pour 
sauver leur patrimoine et assurer les intérêts supérieurs de la défense 
et de l'assistance sociale ? Quelle sera la honte d'être libéré en 
retrouvant leur autonomie ? 

De la sorte, le directeur général de l'UGIF, achevant de préciser 
sa position est amené à dire à ses interlocuteurs : 

a) Ou bien, ainsi que MM. Grinberg et Adamitz semblent le 
faire par le choix des arguments qui appuient leurs conclusions et 
par les termes qu'ils emploient pour formuler ces dernières, la 
disparition immédiate de l'UGIF zone sud sera une sorte de « ra- 
chat » pour l'UGIF. Le directeur général estime qu'une fermeture 



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379 



qui aurait lieu dans une telle atmosphère prendrait l'aspect injurieux 
d'une dérobade de la dernière heure, alors que l'honneur et la 
justiiication des dirigeants de l'UGIF est dans la constance de leurs 
efforts et dans la continuité d'un travail social de trois années. 

b) Ou bien, dans l'atmosphère de franche camaraderie qui doit 
régner entre combattants de la même cause, on demande au direc- 
teur général de l'UGIF zone sud avant de la demander aux dirigeants 
de l'UGIF zone nord, une sorte de geste symbolique pour la « gloire 
de l'histoire » en couronnement d'une activité de résistance au sein 
de FUGIF et comme signe précurseur de l'émancipation juridique 
future. C'est ce que le directeur général avait cru comprendre au 
cours des amicales conversations qu'il avait tenues avec les repré- 
sentants du CGD, cependant que se déroulait, étape par étape, le 
décrochage des institutions de zone sud. C'est ce qu'il croit com- 
prendre encore en relisant les phrases qu'avant sa conclusion M. 
Grinberg veut bien consacrer à l'activité du directeur général. Dans 
une telle atmosphère, on admet que le directeur général en est 
arrivé au dernier carré retardateur. Le travail B. est organisé. La 
mission retardatrice qui a permis tant de décrochages et d'organisa- 
tions aujourd'hui stables est considérée comme terminée. On jette 
le masque à la figure de l'ennemi. M. Geissmann et son équipe s'en 
vont travailler ailleurs. 

S'agissant du « saut final » ainsi compris et sous la réserve 
expresse qu'il ne subsistera aucune équivoque, le directeur général 
suivra volontiers les représentants du CGD le jour où ne seront plus 
à redouter en suite d'un geste symbolique mais sans efficacité réelle, 
trois faisceaux d'inconvénients graves concernant respectivement la 
protection du travail, la sécurité des institutions de zone nord pour 
autant qu'elles subsistent et doivent subsister provisoirement, les 
représailles à craindre à l'égard de la population juive tant de zone 
sud, contre celles de Lyon et de Marseille. Or, à l'heure où le 
directeur général prend la présente position, ces inconvénients sont 
certains et des plus sérieux ; ils ont été résumés avec force dans une 
délibération unanime du Conseil d'administration de zone nord en 
date du 13 juillet 1944 (délibération jointe à la présente). 

Regrettant que ses interlocuteurs n'aient même pas cru devoir 
examiner l'éventualité de ces inconvénients, le directeur général 
n'entend pas, dans les circonstances actuelles, supporter la respon- 
sabilité morale de leur réalisation éventuelle et, faisant sienne, les 
conclusions de la délibération parisienne, se refuse à faire du pana- 
che au détriment de la sécurité de ses coreligionnaires. Il constate 
que l'unanimité n'a pu se faire en zone sud, puisque le Consistoire 
central, Autorité morale du judaïsme en France, avec le bienveillant 
appui duquel le directeur général se flatte d'avoir jusqu'ici constam- 
ment travaillé, s'est exprimé à plusieurs reprises et de la façon la 
plus ferme, pour le maintien provisoire de la façade UGIF en zone 
sud. 

L^évolution des circonstances pouvant faire que les inconvénients 
attachés au geste demandé ne soient plus à craindre, le directeur 
général s'impose, dans un souci d'entente, de scruter constamment 
la conjoncture en liaison, d'une part avec ses collègues et d'autre 
part avec le Consistoire central. Dans le même souci, et quelle que 



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DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



soit sa position personnelle, il s'inclinera devant la majorité et 
s'efforcera d'en faire admettre la décision par ses collègues, le jour 
où le Consistoire central estimera devoir modifier son attitude et 
se joindre au CGD pour demander la fermeture des bureaux de 
zone sud. A ce moment, le délai nécessaire à l'achèvement des 
opérations de décrochage pourra être utilement débattu. 



M. Meiss, président du Consistoire central des Israélites de 
France et du Conseil représentatif des Juifs de France, qui préside 
la séance, rappelle la mission de la commission qui n'a été désignée 
que pour étudier les modalités de la fermeture de l'UGIF. I! expose 
que le CC ayant pris une fois pour toutes positions à l'égard de 
l'UGIF, il ne saurait être question d'adopter à l'occasion du présent 
incident, une position différente. Mais, dit-il, il ne s'agit pas actuelle- 
ment de juger l'institution telle qu'elle a fonctionné depuis 1941 ; il 
faut séparer l'institution condamnable des hommes qui l'ont animée et 
dirigée et rechercher si, à l'heure présente, son maintien peut encore 
être valablement réclamé. Il évoque le travail accompli par 
Raymond-Raoul Lambert et André Baur qui ont payé de leur liberté 
et de celle de leur famille, leur indépendance et leur énergie mises 
au service d'une cause difficile entre toutes. Il rend hommage à 
M. Geissmann qui n'a accepté les fonctions de directeur général 
de la zone sud qu'après avoir pris l'avis conforme du bureau du 
CC. A ce moment déjà, alors que la dislocation de l'UGIF sud 
pouvait être laissée à l'arbitraire de fonctionnaires désignés sans 
son appui par le CGQJ, et que l'action sociale toujours nécessaire 
en l'absence d'une organisation latérale suffisante devait être accep- 
tée par celui qui, en qualité de directeur de l'EFI d'abord, de 
directeur régional de Lyon ensuite, avait fait ses preuves. Il assure 
M. Geissmann et ses collaborateurs immédiats de l'entière confiance 
du CC et les remercie d'avoir en une heure difficile, accepté avec 
courage des fonctions injustement décriées et éminemment utiles. 

L'UGIF, déclare l'orateur, ne mérite ni toutes les critiques 
portées avec parfois tant de véhémence contre l'institution, ni des 
louanges excessives dont chacun ressentirait l'inopportunité. Sur le 
principe même de la fermeture, les arguments sérieux ont été 
développés et il serait puéril de les minimiser ou de les négliger : 
l'UGIF souricière, l'UGIF danger pour les assistés du fait de la 
présence de listes même opportunément corrigées, l'UGIF sym- 
bole de la persécution juive, tous ces griefs quoique trop outrés 
dans leur présentation sont partiellement fondés et justifieraient la 
fermeture de l'organisme créé par nos ennemis dans le but de nous 
enfermer dans un ghetto moral, en attendant les ghettos de Silésie, 
antichambre de la mort et de l'extermination. 

En examinant la portée de ces arguments, le président est 
amené à les comparer à ceux invoqués en faveur du maintien de 
l'UGIF et il les résume en trois propositions dont chacune fait l'objet 
d'un développement critique : 



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/• — Le travail d'assistance 

Grâce à Geissmann et à ceux qui l'ont précédé, l'UGIF a pu 
maintenir l'indépendance des œuvres anciennes auxquelles nous 
sommes tous demeurés attachés. C'est là un mérite de l'UGIF qui, 
loin de revendiquer la représentation du judaïsme qui était reconnue 
par la loi, s'est confinée avec tact dans son rôle social. 

A Geissmann revient le mérite d'avoir compris que ie travail 
d'assistance Officiel devait aller de pair avec le travail officieux B et 
d'avoir permis à l'OSE, aux Eclaireurs, à la FEDE, etc., de se 
détacher de l'institution officielle pour s'organiser d'une façon 
presque entièrement indépendante à l'abri des poursuites systéma- 
tiques ou, tout au moins, en en réduisant le risque. Ce « détache- 
ment » n'a été possible que grâce à la façade de l'UGIF qui a réduit 
son personnel de plus de cinq cents à douze, au fur et à mesure de 
l'organisation du travail B. Il n'en reste pas moins que même 
réduite, l'UGIF administre encore seize à dix-huit mille assistés. 
il donne acte aux représentants du CGD de leur offre de prendre 
en charge ses assistés et déclare qu'il convient dès à présent et à 
toutes fins d'examiner le passage de ceux-ci de l'une à l'autre des 
organisations. 

Bien qu'à l'heure actuelle ce travail de reprise ne soit pas chose 
faite, le président souligne que rien ne s'opposerait donc à la dispa- 
rition du dernier grand service de l'UGIF en faisant remarquer 
toutefois que l'administration de seize mille nouveaux assistés sans 
façade légale impliquerait des risques nouveaux de la part de nos 
persécutants. Ceux-ci traquaient déjà l'institution légale et on ne 
peut mesurer ce que serait la persécution après la découverte de 
l'organisation clandestine. 



//. — Les liens entre la zone nord et la zone sud 

L'UGIF forme un tout et on comprend mal pourquoi la dispa- 
rition de l'UGIF zone sud effacerait la « tache » si complaisamment 
étalée et réparerait le fait historique mis en relief par les porte- 
parole du CGD. La dissolution de l'UGIF zone nord a été à peine 
envisagée. Rien de grand n'a encore été fait et à part des entretiens 
entre les représentants du CGD et la direction de l'UGIF, nous ne 
sommes encore qu'au début de la liquidation qui a pris six mois en 
zone sud. 

Si nous nous demandons comment se présentera cette liquida- 
tion, nous sommes arrêtés par le rôle de la zone nord. Nous savons 
que celle-ci administre des camps, des cantines, des centres d'enfants 
bloqués. Ces derniers sont intouchables, les cantines éminemment 
utiles mais que dire des camps dont le plus important, Drancy, est 
presque entièrement à la charge de l'UGIF. Pouvons-nous sacrifier 
nos malheureux frères ? Vous me répondez que l'administration aura 
à cœur de ne pas passer pour inférieure à celle des français qui 
avaient géré Drancy scandaleusement. Hypothèse gratuite qui impli- 
que pour nos coreligionnaires un risque que, pour ma part, je n'en- 
tends pas assumer. Il faut donc aligner la liquidation du nord avec 
celle du sud et, tant que l'une ne sera pas réalisable, l'autre ne 
s'imposera pas. 



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DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



///. — Réaction des Autorités d'occupation 

Vous me dites que la persécution a déjà été poussée à son point 
extrême et qu'il n'est guère possible d'en prévoir une plus grande 
extension. Vous oubliez qu'il y a à Paris plus de dix mille porteurs 
d'une étoile qui, sans être déshonorante pour nous, désigne nos 
coreligionnaires à des représailles allant de l'arrestation à l'exécution. 
Vous oubliez qu'en zone sud il y a encore des communautés juives, 
présidées par des rabbins et des ministres officiant telles Périgueux, 
Pau, Châteauroux et j'en passe. Vous le regrettez parce qu'il y a là 
d'autres victimes offertes à la soif sanguinaire de nos persécuteurs. 
Pour ma part, du seul point de vue religieux qui est le mien, je 
salue ce courage, même s'il est aveugle. Autre réaction possible : la 
fermeture de la seule zone sud entraînera des représailles sur FUGIF 
de la zone nord, représailles dont je ne voudrais pas assumer le 
risque. 

Le président conclut : il faut fermer l'UGIF. Si nous sommes 
d'accord sur ce point, nous ne pouvons en arrêter la date. Je vous 
propose de demander, dès à présent, à M. Geissmann de se mettre en 
rapport et avec son propre conseil d'administration et avec le prési- 
dent général zone nord pour étudier avec eux l'état de la dissolution. 
Dès que celle-ci sera mûre, dès que les réactions auront perdu de 
leur virulence, le CC adhérera à vos propositions et la fermeture 
pourra se faire sans heurt, sans menaces, sans revolvers et sans 
bombes ainsi qu'il convient de l'envisager entre frères unis dans le 
malheur. 

Lyon, juillet à 13 août 1944. 
(CDJC-CDXXX, 38) 



DÉLIBÉRATION SECRÈTE 

DU CONSEIL D'ADMINISTRATION DE L'UGIF 

ZONE NORD DU 13 JUILLET 1944 



Le conseil zone nord après en avoir délibéré avec le directeur 
général zone sud 

I — Rappelle avant tout que son premier acte a consisté en 
une protestation officielle adressée au gouvernement contre la 
création de l'UGIF et que tous ses membres n'y ont participé que 
dans le seul désir de défendre et d'assister les Juifs de France. 

Pour ses membres présents ou disparus à leurs postes, la sup- 
pression de l'UGIF et le retour aux activités libres apparaissent 
comme l'un des signes de l'émancipation, elle sera en temps voulu 
le couronnement et la récompense de quatre ans d'efforts de défense 
nationale. 

II — Constate les efforts accomplis en zone sud dans un esprit 
commun aux deux zones pour l'organisation d'un travail social qui 
ne puisse apporter que des avantages et aucun inconvénient aux 
assistés. 



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III — Affirme que la façade zone sud amenée par la volonté 
de ses dirigeants à sa plus simple expression se présente comme un 
élément indispensable à la couverture, partant à l'efficacité du travail 
social sous toutes ses formes. 

IV — Prend conscience de ce qu'une défaillance de l'UGIF 
en zone sud, sous forme de fermeture de la direction générale 
à Lyon, entraînera en représailles les conséquences les plus graves 
pour la population juive tant en zone nord qu'en zone sud. Se 
refuse, en conséquence, d'accepter la responsabilité morale d'un tel 
geste, responsabilité d'autant plus lourde que les chances de salut 
pour cette population paraissent plus proches. 

V — Exprime de la façon la plus expresse l'unité de l'UGIF 
et la solidarité entre les deux zones. Du fait de cette solidarité, la 
fermeture volontaire des bureaux de Lyon entraînerait celle, obligée, 
de ceux de Paris, alors que le caractère actuellement indispensable 
à l'activité zone nord est reconnue par tous. 

VI — - Considère en conséquence le maintien de l'UGIF zone 
sud comme indispensable à l'heure actuelle et demande aux diri- 
geants de cette zone de rester à leur poste. 

VII — Se déclare prêt à examiner avec des éléments qualiiiés. 
des solutions concrètes et précises qui permettraient en temps 
opportun l'évanouissement total d'une forme d'établissement que 
les dirigeants d'œuvre ont été amenés à subir. 

Le tout à l'unanimité des présents, 7 membres siégeant sur 9. 

Fait à Paris les 12 et 13 juillet 1944. 

Signé : Georges Edinger, président général de l'UGIF 

Marcel Lévy, secrétaire général de l'UGIF zone nord ; 

membre du conseil 

Professeur Weill-Hallé, membre du conseil 

Juliette Stern, membre du conseil 

Dr Didier Hesse, membre du conseil 

(CDJC-CDXXX 38). 



Note sur l'Union générale des Israélites de France 



Cette note qui est un texte commentaire sur le fonctionnement 
de l'UGIF, depuis sa création jusqu'en août 1944, traite essentiel- 
lement de l'organisation administrative et des difficultés financières 
de l'organisation. Ce document a été rédigé, semble-t-il, au début 
du mois de septembre 1944, par le liquidateur du Commissariat 
général aux Questions juives. 

« L'Union générale des Israélites de France a été créée par la 
loi du 29 novembre 1941 dans le but d'aider les Juifs indigents 
et de représenter la Communauté juive de France auprès des 



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DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Pouvoirs publies, notamment pour les questions d'assistance, de 
prévoyance et de reclassement social. 

La loi, bien qu'elle prescrivît en son article 2 que tous les Juifs 
résidant en France seraient, de droit, affiliés à l'UGlF, ne faisait 
cependant pas de cet organisme le représentant officiel des Israélites 
pris individuellement pour tous les rapports qu'ils étaient suscep- 
tibles d'avoir avec la puissance publique. 

Le texte portait encore dissolution de toutes les associations 
juives existantes, à l'exception des associations cultuelles et dévo- 
lution de leurs biens à l'Union générale des Israélites de France. Il 
fixait en outre la nature juridique de l'UGIF, son statut adminis- 
tratif, ses ressources financières. 

Ces différents points ont été successivement examinés en tenant 
compte pour chacun d'eux, de ce qui a pu être fait pendant ces 
deux années et demie de son fonctionnement d'après les renseigne- 
ments recueillis. 

1) Nature juridique 

L'UGIF recevait, lors de sa constitution, la qualité d'établisse- 
ment public autonome doté de la personnalité civile. C'est-à-dire 
une capacité juridique complète, réduite seulement par la nécessité 
d'observer les règles de la tutelle administrative applicable à tous 
les établissements publics, telles qu'elles sont édictées par le droit 
public français. 

L'article 5 de la loi du 29 novembre 1941 confiait par suite au 
Commissaire général aux Questions juives, le contrôle administratif 
financier de l'établissement. Ce contrôle était, comme pour tous les 
établissements publics, exercé "a posteriori" et il portait sur les 
délibérations et décisions administratives de l'Union. 

Le contrôle de l'UGIF fut confié par arrêté du 1 er mai 1942 au 
directeur adjoint des services administratifs et financiers, le 20 juin 
1942 était créé le service de contrôle de l'UGIF, rattaché à la 
direction du cabinet. 

Le commissaire général aux Questions juives se voyait par 
ailleurs expressément octroyé par l'article 5 de la loi du 29 novem- 
bre 1941, le droit d'annuler par arrêté les délibérations du Conseil 
d'administration. Cette prérogative ne fut utilisée que deux fois à 
rencontre de deux délibérations de la fraction de zone sud du 
Conseil (2) relatives d'une part à l'arrêté du 11 mai 1943 sur les 
ressources de l'Union, d'autre part au licenciement du personnel 
étranger. 

D'autre part, un agent comptable fut placé auprès de l'établis- 
sement public après accord avec les services du ministère des finan- 
ces. On ajoute que les dépenses de l'UGIF étaient engagées sur 
l'initiative du Conseil d'administration ordonnateur et soldées par 
l'intermédiaire de régisseurs d'avance dont les conditions de nomi- 
nation furent fixées par l'arrêté interministériel du 18 mars 1942. 



(2) Il est intéressant de noter que le CGQJ ne s'est jamais servi 
de cet article 5 pour annuler quelque délibération que ce soit du Conseil 
d'administration de l'UGIF de la zone nord. A Paris, on était souple 
et le CGQJ avait toujours, semble-t-il, satisfaction. 



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385 



2) Organisation administrative 

En application de l'article 7 du texte constitutif, le Conseil 
d'administration de 18 membres, choisis parmi les personnalités 
dirigeantes des œuvres juives qui voulurent bien accepter cette mis- 
sion, fut nommé par arrêté du Commissaire général aux Questions 
juives en date du 8 janvier J942 et 5 niai 1942 et, en raison des 
difficultés de communication, divisé en deux sections, l'une pour la 
zone non occupée, l'autre pour la zone occupée. 

Cette séparation et aussi la différence des situations faite aux 
Juifs à ce moment dans l'une et l'autre zone devaient avoir pour 
résultat de conférer aux deux sections des caractères différents. 

En zone nord, en raison de l'interdiction de fonctionner faite 
aux associations juives autres que le Comité de coordination des 
Œuvres juives de bienfaisance, par les Autorités allemandes, les 
services se trouvèrent à l'origine centralisés à Paris. Ce n'est qu'au 
cours du second semestre 1942 que furent créées des délégations 
régionales à Amiens, Bayonne, Besançon, Bordeaux, Epinal, Le 
Mans, Poitiers, Rouen, Troyes et Versailles. 

Au fur et à mesure de leur développement, les services centraux 
étaient classés dans sept grands groupes : services généraux, services 
administratifs et financiers, activités sociales, jeunesse et reclassement 
professionnel, maisons d'enfants et dispensaires, cantines et ravi- 
taillement. 

En zone sud, par contre, en raison de la grande dispersion de 
la population juive et aussi parce que les associations juives y avaient 
repris leurs activités entières après repliement, fut mise sur pied une 
organisation plus souple comprenant une direction générale à Mar- 
seille et sept directions techniques (famille, travail, santé, jeunesse, 
assistance, émigration, établissements scolaires) dont le siège était 
situé dans différentes villes et qui ne faisaient que reprendre les 
tâches des grandes œuvres juives dissoutes par la loi (Entraide fran- 
çaise Israélite, ORT, OSE, Ecïaireurs israélites, Comité d'assistance 
aux réfugiés, HICEM, Alliance israélite universelle et Ecole normale 
israélite orientale). 

Cette organisation fut conservée jusqu'au 25 octobre 1943, date 
à laquelle, à la suite de l'internement par les Allemands de plusieurs 
membres du Conseil et de la démission du président, la section de 
zone sud fut constituée sur le même modèle que celle de zone nord 
et rattachée par des liens plus étroits à cette dernière ; les deux 
sections fonctionnant sous la direction d'un président général siégeant 
à Paris. 

Un arrêté du 16 décembre 1943 complétait le Conseil d'admi- 
nistration de zone sud à la suite de la démission de trois de ses 
membres. Enfin, en avril 1944, les trois membres du Conseil de zone 
sud internés par les Autorités d'occupation furent remplacés provi- 
soirement par trois chefs de service. 

3) Activités de l'Union générale des Israélites de France 

Il n'entre pas dans le cadre de la présente note d'examiner les 
diligences faites par cet établissement au point de vue assistance ou 
entraide de toute nature, ni les tâches qui lui furent imposées par 
les Autorités allemandes. 



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DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Restent également en dehors de la note : 

4) La composition du personnel. 

5) Les dépenses. 

6) Ressources financières. 

La loi du 29 novembre 1941 fixait à l'UGIF trois catégories de 
ressources : 

a) Les biens des associations juives dissoutes 

Toutes les associations juives ayant été dissoutes par la loi, le 
Service du Contrôle rechercha les associations qui possédaient un 
patrimoine et les biens de 65 d'entre elles furent dévolus à l'UGIF 
par une série d'arrêtés qui s'échelonnent sur les trois années de 
fonctionnement. L'UGIF entra ainsi en possession d'immeubles, 
d'espèces et d'un important portefeuille de titres français et étran- 
gers. 

b) Le produit d'une cotisation qui devait être établie en tenant 
compte de la situation personnelle des Juifs et qui devait être payée 
par tous les Juifs résidant en France. 

c-) Des prélèvements sur le fonds de solidarité institué par la 
loi du 22 juillet 1942. 

Ce dernier texte prescrivait un prélèvement de 10 % au profit 
du Commissariat général aux Questions juives sur le produit des 
réalisations de biens juifs au moment du dépôt des sommes à la 
Caisse des dépôts et consignations. 

Les sommes ainsi dégagées devaient servir à payer les adminis- 
trateurs provisoires d'entreprises déficitaires et, subsidiairement, à la 
diligence du Commissariat aux Questions juives, être mises à la 
disposition de l'UGIF au profit des Juifs indigents. 

C'est cette troisième catégorie de ressources qui a fourni la plus 
grande partie des disponibilités de l'Union, tout au moins à la section 
nord ; la section de zone sud s'étant, paraît-il, toujours refusée à 
accepter de tels prélèvements, sa caisse se trouvant alimentée par 
des dons importants en espèces effectués de la main à la main et 
remis par le président à l'agent comptable. 

Cependant, les réalisations de biens juifs n'étant pas assez nom- 
breuses et rapides pour alimenter les dépenses de l'Union qui ne 
faisaient qu'augmenter, le Service de Contrôle rechercha le moyen 
de fournir à l'UGIF, d'une autre manière, une partie des sommes 
nécessaires à son fonctionnement régulier. 

Une loi du 21 mars 1942 avait donné à l'Union générale le 
droit d'exercer, après accord du Commissariat général aux Ques- 
tions juives, des prélèvements sur diverses catégories de biens juifs 
qu'elle énumérait. Des négociations furent menées durant plusieurs 
mois avec les services du ministère des finances, aboutirent à 
l'arrêté du 11 mai 1943 qui créait au profit de l'Union les nou- 
velles catégories de ressources suivantes : 

a) les dons en espèces à l'Union par les Juifs sur les dispo- 
nibilités de leurs comptes bloqués dans les banques étaient autorisés. 

b) une taxation forfaitaire de 120 francs en zone nord et de 
360 en zone sud était mise à la charge de tous les Juifs de plus de 
18 ans, sauf exonération pour raison valable. 



DOCUMENTS 



387 



c) un prélèvement de 5 % devait être effectué par tous les 
dépositaires de biens juifs sur tous les retraits effectués au profit du 
titulaire personnellement. 

Ces mesures se trouvèrent insuffisantes. En effet, pour l'année 
1943 les résultats furent les suivants : 

en zone nord 

cotisations 3 907 770 francs 

prélèvements de 5 % 1 347 239,50 francs 

Les résultats de zone sud ne sont pas connus. 

Plusieurs milliers d'exonérations de la cotisation avaient dû être 
accordées dans les deux zones en raison du très grand nombre 
d'indigents juifs. On dut alors avoir recours à des expédients pour 
alimenter le budget de l'Union générale au cours du second semes- 
tre de 1943 et au début de 1944. 

D'assez grosses quantités de titres ayant appartenu précédem- 
ment aux associations juives dissoutes furent vendus pour une valeur 
globale d'environ 31 500 000 francs dont la plus grande partie fut 
mise à la disposition de la zone sud, les dons en espèces n'étant 
plus suffisants pour assurer la vie régulière de cette section. 

Par ailleurs, l'UGIF demandait au Trésor, durant les premiers 
mois de 1944, une avance de 45 millions de francs sur lesquels 
30 millions furent accordés. Mais ces expédients ne faisaient que 
reculer dans le temps la solution du problème, ils ne le résolvaient 
pas. Finalement, après accord avec les services du ministère des 
finances fut présenté à la signature un texte qui devint la loi du 
23 mars 1944. Cette loi portait sur l'avenir à 20 % les prélèvements 
effectués sur le produit des réalisations des biens juifs, en application 
de l'arrêté 22 de la loi du 22 juillet 1942 et prescrivait en outre 
d'effectuer, rétrospectivement, un nouveau prélèvement de 10 % sur 
toutes les consignations effectuées avant sa publication. 

La mise en vigueur de ces mesures faisaient espérer le déga- 
gement d'environ 150 à 200 millions de francs. La Caisse des dépôts 
et consignations avait, en août 1944, déjà commencé sous les direc- 
tives du CGQJ à effectuer les prélèvements, suivant les nouvelles 
stipulations de la loi en question mais aucun prélèvement rétroactif 
n'avait encore été effectué, les modalités d'application faisait encore, 
sur ce point, l'objet de discussions avec cette administration... » 

(CDJC-XXVIII, a). 



CHAPITRE XIII 



PUISQU'IL FAUT CONCLURE... 



Après avoir constitué ce dossier qui a pu prendre parfois 
J 'aspect d'un réquisitoire, nous devons à notre tour réfuter deux 
types d'attaques qui ne manqueront pas de se produire : c'est 
la règle. Certains nous accuserons d'avoir contribué à véhiculer 
cette thèse usée jusqu'à la corde et selon laquelle il y aurait eu 
une véritable connivence entre les victimes et les bourreaux. Il 
suffit de lire les documents cités pour bien comprendre qu'en 
France les masses juives ont été tout à la fois les victimes des 
nazis et des « élites » juives mises en place par les nazis. Quant 
à l'autre accusation, que nous attendons de pied ferme, c'est 
celle de faire la litière de l'antisémitisme renaissant. 



Bien sûr, ce voyage que nous avons effectué dans un passé, 
somme toute relativement récent, n'incite guère à l'optimisme. 
L'homme traqué réagit souvent de façon inattendue quand la 
menace se précise et qu'il n'y a pas de refuge. Mais cela n'ex- 
plique pas tout. Surtout quand se dressent entre les victimes et 
les bourreaux ceux qui se veulent la bonne conscience d'une 
masse qui ne les a pas délégués à cet effet. N'oublions pas non 
plus que tous les événements relatés ici sont censés se dérouler 
sous le signe de la charité. 

La « coopération » des notables juifs français avec leurs 
bourreaux n'a pas été un phénomène isolé, nous l'avons déjà 
noté. Dans la plupart des pays d'Europe occupés par les nazis, 
les représentants officiels des communautés juives ont « coo- 
péré ». Il y a sur ce sujet une littérature abondante et de si 
nombreux témoignages que personne ne songerait à nier ce 
qu'à notre tour nous affirmons ici. Bien souvent, le rabbinat 
est arrivé à la rescousse en expliquant au troupeau des fidèles 
que tous ces événements et leur cortège de misère ne pouvait 



390 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



être que l'expression de la volonté de Dieu. Qu'il fallait subir 
sans erainte car seul Dieu doit être craint... 

Dans tous les ghettos des pays de l'Est, cette « coopé- 
ration » aura lieu et les notables élus ou mis en place par les 
nazis se déshonoreront. Devant leur bonne volonté évidente, 
la tâche des bourreaux sera simplifiée : tous les témoignages en 
font foi. Dans les ghettos d'Europe de l'Est, le principal ennemi 
des dirigeants, ce ne sont pas forcément les nazis mais ceux qui 
s'opposent à la coopération. C'est bien normal d'ailleurs car les 
notables ou les parvenus qui se sont institués les dictateurs des 
ghettos sont des hommes d'ordre. Il faut avant tout faire res- 
pecter la loi, c'est la seule chance de survie. Le docteur Marc 
Dvorjetski, survivant du ghetto de Vilno pose parfaitement le 
problème dans son livre La victoire du ghetto. Ainsi quand le 
dictateur du ghetto de Vilno, Jacob Genns, se présente en sau- 
veur des Juifs : 

« ... Moi, Genns, je tiens la comptabilité du sang 
juif et non de l'honneur juif. Lorsqu'on demande mille 
Juifs, je les livre car autrement les Allemands viendraient 
se servir eux-mêmes et ce n'est pas mille qu'ils prendraient 
mais des milliers et des milliers. En accordant cent Juifs, 
j'en sauve mille... » 



Alors que la situation des Juifs en France, tout au moins 
en zone sud, était relativement moins angoissante que dans les 
pays de l'est de l'Europe, les mêmes causes produisant les 
mêmes effets, il se trouvera également de bons apôtres pour 
estimer nécessaire d'être les représentants de la masse de ceux 
qui vivaient dans la crainte. Les bons apôtres expliquaient qu'il 
n'y avait rien à craindre si l'on baissait la tête pour laisser passer 
l'orage. Le problème n'est pas de savoir s'il y avait eu inten- 
tion de nuire dans la démarche des notables. Pourtant, dès 
l'instant où nombre de ceux-ci se sentirent investis d'un cer- 
tain pouvoir, le démon de l'ordre eut raison d'eux. Il fallait 
obéir aux Autorités, se faire connaître, se déclarer comme 
Juif, ne pas passer outre aux ordonnances nazies et, surtout, ne 
pas faire de vagues. Les résultats dépassèrent l'espérance des 
bourreaux. 

A l'examen, on pourrait conclure hâtivement (ce que firent 
certains) que les Juifs s'étaient conduits comme des moutons 
que l'on menait à l'abattoir. C'est un raisonnement facile, sans 
le moindre fondement. Il faut avoir vécu cette période, en avoir 



PUISQUIL FAUT CONCLURE... 



391 



souffert dans sa chair, pour bien comprendre les mécanismes 
qui permirent aux nazis d'exterminer plus de 75 000 Juifs 
vivant en France (la plupart originaire de l'Europe centrale) 
sans qu'il y ait de trop vives réactions. 

Bon nombre de ces déracinés avaient déjà vécu dans des 
pays où la haine raciale ne le cédait en rien, parfois, aux pires 
déchaînements des nazis. La France avait représenté pour eux 
un havre de paix, la fin du voyage. Ils ignoraient, pourtant, 
dans les débuts de l'occupation, que les persécutions qui ne 
manqueraient pas de se déchaîner contre eux rencontreraient 
une telle indifférence de la masse des Français. Us ignoraient sur- 
tout que les arrestations et les camps d'internement installés en 
France dans un premier temps, n'étaient que le prélude à la 
déportation et à l'extermination. (Tout au long de l'occupation 
et même quand, dès 1943, il sera évident que les camps de 
l'Est ne sont que des usines d'extermination massive, les diri- 
geants de l'UGIF pourtant bien informés se garderont de mettre 
cette situation en évidence (1). Bien au contraire, on expliquera 
qu'il ne s'agit que d'aller travailler, d'aller coloniser les terres 
incultes de l'Europe centrale.) 

Il est vrai que la responsabilité des « élites » ne gomme pas 
entièrement le fatalisme de la masse de ceux qui acceptèrent 
de se laisser arrêter puis assassiner. Il faut pourtant atténuer 
un tel raisonnement. En effet, les bons apôtres expliquent qu'il 
fallait fuir, rejoindre la Résistance, etc. C'est méconnaître la 
situation que de formuler de tels propos. Mettons entre paren- 
thèses ceux pour qui le problème d'argent n'était pas un pro- 
blème. Bien que de nombreux nantis soient restés en France, 
surtout en zone sud, d'autres avaient pu se réfugier outre Atlan- 
tique. Mais la masse des autres, ceux qui dès 1941 ne pouvaient 



(1) Le 25 août 1942, les dirigeants du Consistoire, replié à Lyon 
(qui ont toujours conservé des contacts étroits avec l'UGIF, tout au 
moins en zone sud), écrivent au chef du gouvernement, Pierre Laval : 
« ... Le programme d'extermination a été méthodiquement appliqué en 
Allemagne et dans les pays occupés par elle puisqu'il a été établi par 
des informations précises et concordantes que plusieurs centaines de 
milliers d'Israélites ont été massacrés en Europe orientale ou y sont 
morts après d'atroces souffrances, à la suite de mauvais traitements 
subis. Enfin, le fait que les personnes livrées par le gouvernement fran- 
çais ont été rassemblées sans aucune discrimination quant à leur aptitude 
physique, que parmi elles figurent des malades, des vieillards, des 
femmes, des enfants, confirme que ce n'est pas en vue d'utiliser les 
déportés comme main-d'œuvre que le gouvernement allemand les 
réclame mais dans l'intention bien arrêtée de les exterminer impitoya- 
blement et méthodiquement... » (CDJC-CCXIII 15). 



392 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



plus exercer leur activité professionnelle, ceux qui craignaient 
de se faire arrêter s'ils ne se déclaraient pas comme Juifs, ceux 
qui craignaient de se faire interner comme oisifs même s'ils 
n'avaient plus le droit de travailler, ceux qui craignaient la 
police française tout autant que les hordes nazies, ceux qui 
n'avaient pratiquement plus les moyens de subsister et qui 
voyaient autour d'eux une population indifférente sinon hostile. 
Que pouvaient-ils faire ? 

Où était la Résistance française en 1940, en 1941 et même 
en 1942 ? Quand l'opposition au régime fasciste instauré en 
France par les nazis, et Pétain/Laval à Vichy, commence à se 
structurer en 1943 et il est déjà trop tard pour les Juifs. Tout 
est déjà consommé. Les grandes rafles de 1941, juillet 1942 et 
janvier 1943 ont fait leur œuvre. Il ne reste plus qu'une masse 
apeurée, qui n'a ni les moyens ni la force morale de se battre 
ou même plus simplement de se cacher. 

Les militants juifs qui n'avaient pas accepté cette situation 
et dont les petites structures (comme celles qu'abritait le Comité 
de la rue Amelot par exemple) avaient été rapidement déci- 
mées, rejoindront, pour la plupart, la Résistance française enfin 
organisée. Il ne s'agit là pourtant que d'une petite minorité 
d'hommes et de femmes décidés, stigmatisés jusqu'au bout par 
les dirigeants de l'UGIF, quand ils ne seront pas dénoncés pure- 
ment et simplement aux nazis comme ce fut sans doute le cas 
en certaines occasions. 

Quand les moutons suivent le boucher, ils n'éprouvent pas 
de sentiment de détresse, ils ne font que suivre. Le raisonnement 
n'a pas sa place dans le parcours sans histoire qui mène des 
pâturages à l'abattoir. Les hommes, eux, ne vont jamais à la 
mort le cœur léger même quand leur détresse semble avoir atteint 
les limites du désespoir. Jusqu'au bout, la masse des Juifs vivant 
en France a ignoré, puis a voulu ignorer le sort que les nazis 
avaient choisi pour eux. Les assassins hitlériens et leurs auxi- 
liaires des pays occupés ont surtout bénéficié de ce fatalisme 
façonné par des siècles de persécutions ainsi que d'un manque 
de perspective de leurs victimes. De génération en génération, 
on courbait l'échiné et on laissait passer l'orage. Pourtant, dès 
1933, avec l'avènement du régime nazi, il devenait évident que 
les pogroms d'antan n'étaient que d'aimables passe-temps pour 
antisémites attardés et que la persécution antijuive avait enfin 
trouvé des théoriciens et des praticiens capables de mener très 
loin la répression. 

En France, la grande responsabilité des notables juifs aura 



puisqu'il faut conclure... 



393 



surtout résidé, nous l'avons souligné à maintes reprises, dans 
leur incrédulité face au danger car les persécutions ne pouvaient 
concerner, à leurs yeux, que les métèques. C'est ce raisonnement 
qui devait conduire les notables à pratiquer la politique du 
moindre mal. Alors, c'est presque allègrement que l'on avait 
accepté de mettre le doigt dans l'engrenage, dès lors que le 
danger ne menaçait pas directement ceux qui étaient bardés de 
Légions d'honneur et de croix de guerre et dont la qualité de 
Français « authentiques » devait être la meilleure protection. 
Pourtant, la folie meurtrière des nazis ne faisait pas de subtiles 
différences entre un Juif français et un Juif polonais. Quand les 
dirigeants de l'UGIF en prirent conscience, il était trop tard. 
Eux-mêmes faisaient déjà partie des victimes. Les dirigeants 
survivants avaient-ils seulement l'intention de réagir quand il 
s'avéra que la farce était jouée ? Tout ce que nous avons évoqué 
ici ne fait que prouver le contraire. 



Abordons maintenant l'accusation d'antisémitisme que les 
notables de 1980 ne manqueront pas d'évoquer. Une simple 
mise au point suffira ! Tout naturellement, la bourgeoisie juive 
a toujours tenu à se situer dans le sillage de l'idéologie domi- 
nante. Par intérêt politique, tout autant que par souci de mani- 
fester sa volonté de s'intégrer pleinement au système capitaliste. 
Ceci plus particulièrement depuis le début du xix e siècle. (Bien 
entendu, il en ira tout autrement du prolétariat juif qui, essai- 
mant ses militants depuis l'Europe centrale, fournira de nom- 
breux cadres aux partis révolutionnaires et aux syndicats). 

Dans quelque pays que ce soit, le patronat juif se conduit 
avec la même férocité que ses homologues non juifs. Il n'y a 
d'ailleurs aucune raison fondamentale pour qu'il se conduise 
différemment même avec des travailleurs qu'il pourrait consi- 
dérer comme des coreligionnaires. (Ce n'est pas parce qu'un 
patron catholique fréquente la même église que ses salariés que 
sa fibre sociale s'en trouve plus développée.) Il est donc bien 
clair que l'appartenance à une même paroisse ne favorise pas 
de sentiments particuliers entre les individus, surtout quand leurs 
intérêts économiques divergent. Les grands bourgeois français, 
catholiques ou protestants ne s'attristeront pas particulièrement 
de la situation dramatique que connaissent des centaines de 
milliers de travailleurs du fait du chômage grandissant mais 
ils seront plein de compassion pour leurs coreligionnaires du 



394 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



Biafra, en son temps, ou du Viêt-Nam actuellement. Il en a tou- 
jours été ainsi : loin des yeux, près du cœur ! Pourquoi la bour- 
geoisie juive aurait-elle une attitude différente ? 

Pourtant, le comportement du patronat juif et des possé- 
dants juifs en général sera, le cas échéant, encore plus incisif. 
Presque caricatural même car il est nécessaire de faire la preuve 
que l'on sait se conduire comme il convient dans le pays d'ac- 
cueil. Alors, la bourgeoisie juive solidement installée dans le 
système économique français sera successivement bonapartiste 
sous Napoléon III, versaillaise sous Thiers. Elle sera prudem- 
ment dreyfusarde quand il faudra s'engager sans grand risque. 
Ensuite, elle est nationaliste à toute épreuve lors de la première 
guerre mondiale (en France comme en Allemagne), vaguement 
radicale entre les deux guerres et tout naturellement pétainiste 
en 1940. Vingt ans plus tard, elle sera gaulliste puis pompido- 
lienne. Peut-être giscardienne actuellement. 

Ce n'est pas par hasard si dans un quartier dit « juif » de 
Paris, le X e arrondissement, on trouve un député juif représen- 
tant le RPR (chacun sait que ces gens-là ne sont pas racistes). 
Et à chaque consultation électorale, les bonnes âmes du Consis- 
toire font savoir plus ou moins discrètement que même si l'on 
ne partage pas les options politiques du candidat il serait tout 
de même bon que « notre coreligionnaire Marcus soit réélu ». 
Cette attitude qui n'est pas nouvelle illustre bien la volonté de 
la bourgeoisie juive de naviguer au plus serré, près des coulisses 
du pouvoir {2). Les exemples significatifs ne manquent pas. 
Ainsi, avant la seconde guerre mondiale, lors des élections légis- 
latives d'avril-mai 1936, à Paris, il s'agissait d'élire un député 
dans le quartier Saint-Paul. Il y avait, au second tour, deux 
candidats en présence : un représentant de la gauche et un can- 
didat de droite (un peu extrême), qui était Juif. Il faut voter 
pour le Juif, s'écrièrent les bonnes âmes. Et le nommé Edmond 
Bloch, fondateur de l'Union patriotique des Israélites de France 
et lui-même proche des Croix-de-feu du colonel de La Rocque, 
faillit être élu. 



(2) En septembre 1978, lors d'une élection partielle au Conseil 
de Paris, les électeurs juifs ou supposés tels du 15 e arrondissement de 
Paris, recevront une lettre de Claude-Gérard Marcus, député du 
10 e arrondissement, les incitant à voter pour son compagnon Christian 
de La Malène (bras droit de Chirac au Conseil de Paris et connu pour 
être le grand inspirateur de la spéculation foncière dans la capitale). En 
adressant un pressant appel à ses « chers coreligionnaires » pour voter 
à droite, le nommé Marcus oubliait qu'il vendait la mèche. En effet, 
d'où venait le fichier qui avait servi à cette utile prospection ? 



puisqu'il faut conclure... 



395 



Où il n'y a pas d'intérêt économique commun, il ne peut 
y avoir d'intérêt politique commun. Ce serait une naïveté que 
de prétendre le contraire. Les liens de la religion, quand ils 
existent, ne mettent en cause que des projets concernant l'au- 
delà. C'est bien suffisant. Alors quand les antisémites bon teint 
développent des théories fumeuses sur la solidarité de fait 
existant entre les Juifs de toutes conditions sociales, il ne font 
que reproduire des clichés usés. 

C'est donc un travail de salubrité que de contribuer à la 
réfutation de cette légende qui voudrait qu'au sein du judaïsme 
(ou ce qu'on définit comme tel) la solidarité soit totale entre les 
fortunés et les plus démunis. Entre ceux qui se proclament Juifs 
et ceux que cette origine indiffère. (Si cette fameuse solidarité 
existait en Israël, par exemple, il n'y aurait pas dans ce pays 
le phénomène classique de la lutte des classes. Pourtant, cela 
va bien plus loin car si dans ce pays, qui pour l'essentiel ne 
regroupe que des Juifs, il y a une bourgeoisie et une classe 
ouvrière, il y a aussi des parias représentés par des Juifs origi- 
naires des pays d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient.) 

Refermons cette parenthèse qui nous permet de noter au 
passage que le cri lancé par le révolutionnaire Karl Liebknecht 
au Parlement allemand en 1914 : « ... L'ennemi est dans notre 
propre pays ! » reste toujours valable : en Israël comme ailleurs. 
Dès lors, est-ce un sacrilège que de faire descendre cette for- 
mule au niveau d'une communauté quand elle existe ou quand 
certains tentent de la recréer artificiellement comme ce fut le 
cas en France de 1940 à 1944 ? Durant cette période, la ten- 
tative de regroupement des Juifs fut loin d'être un succès malgré 
l'appoint apporté par le rabbinat, et la résistance à cette opéra- 
tion tenait tout autant de la méfiance naturelle à cette politique 
que du manque d'enthousiasme du prolétariat juif à fréquenter 
les mêmes associations que les bourgeois. 

Nous constatons, avec la constitution du Comité de coor- 
dination en 1941 et de l'UGIF en 1942, la volonté de la part 
des nazis de créer en France occupée un ghetto informel pour 
mieux contrôler les Juifs. Et ce n'est pas un hasard si la plupart 
des dirigeants de ces deux associations font partie de la bour- 
geoisie juive qui trouve tout naturel de se voir confier ce rôle 
de leader. Même si cela ne traduit pas une volonté de colla- 
borer activement avec les nazis, il n'en reste pas moins vrai que 
les « élites » juives n'ont pas refusé les responsabilités qui leur 



396 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



étaient offertes. Pourquoi ? Essentiellement parce que s'il devait 
y avoir des interlocuteurs, ceux-ci ne pouvaient être que des 
« gens de bien » et non pas des responsables improvisés (s'il 
s'en était trouvé) issus des classes laborieuses et dont les réac- 
tions auraient peut-être été à rencontre des intérêts immédiats 
des possédants. Tout naturellement, les nazis qui s'y connais- 
saient en hommes avaient chargé leurs auxiliaires de Vichy 
d'opérer le recrutement des leaders de l'UGIF au sein de la 
bourgeoisie juive. Il s'agissait à leurs yeux des meilleurs inter- 
locuteurs possibles et les résultats furent à la hauteur des espé- 
rances. 

Ce n'est pas un hasard si les dirigeants de l'UGIF sauront 
se conduire comme des patrons de combat tout au long de 
l'occupation nazie. Pas une entreprise, pas une administration 
française ne saura faire respecter la discipline dans le travail 
avec autant de réussite. D'autant plus qu'aux rapports de subor- 
dination s'ajoutera la menace de la déportation en cas de licen- 
ciement. En fait, c'est un peu la terreur qui régnera pendant 
trente mois dans les bureaux de l'UGIF et les hommes comme les 
femmes qui entretiendront ce climat le feront tout naturellement, 
sans avoir à forcer leurs effets. Un tel comportement avec le 
personnel, s'il dénotait des dispositions évidentes n'avait rien 
d'extraordinaire en soi et il n'était donc pas étonnant non plus 
que la communauté à qui il fallait venir en aide fût traitée de 
la même façon. 

Bien entendu, ces représentants de la bourgeoisie juive mis 
en place par le régime de Vichy sont non seulement traditiona- 
listes mais, le plus souvent, ils sont également pratiquants. La 
plupart d'entre eux sont sionistes. Ils sont aussi Juifs qu'on peut 
l'être dès lors que les problèmes d'intérêts ne sont pas en cause. 
Tout est donc réuni : le respect de la religion, des bonnes mœurs, 
de l'ordre établi, des élites. Le petit peuple, quant à lui, s'est 
singulièrement dissipé dans les années qui ont immédiatement 
précédé la guerre et l'occupation : on délaisse les offices à la 
synagogue, on oublie peu à peu le rituel et si l'on mange encore 
« kacher » c'est bien plus pour le folklore que pour respecter 
les édits des docteurs de la foi. Le petit peuple s'est émancipé, 
son niveau de vie s'est amélioré et il trouve sa nourriture spiri- 
tuelle hors des sentiers battus qu'on lui a appris à fréquenter 
dans le passé. Cela n'est guère tolérable mais qu'y faire ? 

C'est précisément à cette époque que, pour la première fois 
en France, les « élites » juives ont la possibilité d'exercer un 
certain pouvoir sur leurs « coreligionnaires >. Comment, dès 



puisqu'il faut conclure... 



397 



iors, une réaction de classe ne se manifesterait-elle pas ? Se 
considérant comme des leaders naturels, les dirigeants de l'UGIF 
se comporteront en maîtres face à leurs employés et en tyrans 
pour les dizaines de milliers de ressortissants qui se trouveront 
dans la nécessité de solliciter un secours. Bien sûr, on dispensera 
quelques subsides et l'on distribuera des hardes aux « malheu- 
reux * mais l'on s'activera surtout à faire respecter les ordon- 
nances nazies, faute de quoi il n'y aurait plus de place possible 
pour une organisation comme l'UGIF. En fait, ce qui compte 
avant tout ce n'est pas tant la sauvegarde des individus que 
celle de l'organisation. Le bureau est devenu l'objet indispen- 
sable et l'on fera tout pour le protéger. Tout réellement : les 
documents produits ici en font foi. 



Tout au long des recherches qui ont précédé la rédaction 
de ce travail, puis plus tard, auprès de certains interlocuteurs, 
la même réaction s'est manifestée : il y a des relents d'antisé- 
mitisme dans cet ouvrage ! Rien que cela. Il est vrai que cette 
accusation émanait le plus souvent de sympathisants sionistes. 
Il est plus étonnant, par contre, de constater que la réaction 
a été parfois identique dans certains milieux d'extrême gauche. 
Est-ce le désir de respecter le consensus face à un problème 
dont certains souhaiteraient qu'il ne soit pas évoqué de crainte 
que les antisémites ne s'en emparent ? Ce n'est pas sérieux. La 
démarche entreprise ici est exactement inverse. Ce qui est en 
cause, ce n'est pas la qualité de Juifs des protagonistes, c'est 
bien évident, mais leur rôle social et le poids de leur intervention. 

Si l'on cherche à nier le rôle de classe joué par les diri- 
geants de l'UGIF, il faut également expliquer pourquoi il n'y 
avait pas parmi eux d'ouvriers ou de petits artisans. Cette 
constatation faite, nous en revenons toujours à la même inter- 
rogation : est-ce faire de l'antisémitisme que de juger des hom- 
mes en tant que grands bourgeois coupables d'avoir coopéré 
avec le pouvoir de Vichy et parfois même avec les nazis, avant 
que d'envisager leur appartenance à une hypothétique commu- 
nauté ? Répondre oui à cette question, c'est alors tout accepter, 
c'est justifier les pires méfaits, c'est mettre en théorie un racisme 
à rebours. La véritable question est ailleurs : les faits établis 
ici sont-ils authentiques ou non ? Si ce dossier avait été réalisé 
à partir d'éléments faux, s'il avait été fabriqué de toutes pièces 
dans le but de nuire à la mémoire des anciens dirigeants de 



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DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



J'UGIF, alors peut-être pourrait-on parler d'antisémitisme. 
D'un côté nous trouvons des hommes et des femmes mis en 
place par le régime de Vichy pour le compte des nazis et de 
l'autre des documents qui ne font que prouver leurs errements. 
Soyons sérieux et ne parlons d'antisémitisme qu'à bon 
escient. L'auteur, victime à l'âge de quatorze ans de la barbarie 
nazie et de la servilité de la police française, est bien placé pour 
savoir ce que peut être l'antisémitisme banal ou actif, selon les 
cas. Comme le veut la sagesse populaire, il s'est simplement 
contenté de balayer devant sa porte... 



Janvier 1980. 



CHRONOLOGIE 1940-1944 



Les événements relatés dans ce livre se sont déroulés pendant 
cinquante mois et ont été ponctués de nombreux textes officiels, lois, 
décrets et ordonnances. Ces textes émanent tout autant des Autorités 
d'occupation que du gouvernement « légal » de Vichy. Pourtant, à 
chaque étape, ce seront des lois françaises qui ouvriront la voie aux 
ordonnances nazies. Entre deux décrets ou ordonnances, c'est la 
répression qui s'acharne contre la masse des Juifs mais tout autant 
envers les dirigeants de FUGIF. On peut même souligner une cons- 
tatation importante : plus les dirigeants de l'UGIF seront souples, 
plus la répression sera féroce. 

1940 



• 14 juin : Entrée des nazis à Paris. 

• 17 juin : Démission de Paul Reynaud. Philippe Pétain constitue 
le gouvernement. 

• 16 juillet : Loi française relative à la procédure de déchéance de 
la qualité de français (JO du 17-7-1940). 

• 17 juillet : Loi française modifiant les possibilités d'accès aux 
emplois dans les administrations publiques (JO du 18-7-1940). 

• 16 août : Loi française réglementant les professions médicales et 
paramédicales (JO du 19-8-1940). Cette loi, comme les deux pré- 
cédentes, ne fait que préparer l'opinion publique à admettre que 
les Juifs doivent être mis au ban du pays. 

• 10 septembre : Loi française réglementant l'accès au barreau 
(JO du 11-9-1940). La législation de base est mise en place. Il 
suffit désormais de préparer le terrain à la répression proprement 
dite. 

• 27 septembre : l re ordonnance allemande interdisant aux Juifs 
de revenir de la zone non occupée à la zone occupée. 

— Les entreprises juives doivent être désignées par une affiche 
spéciale « entreprise juive », rédigée en français et en allemand. 

— Définition de la notion de Juif d'après l'appartenance reli- 
gieuse des grands-parents ou par celle des individus. 

— Obligation pour les Juifs de la zone occupée de se faire 
recenser. 

• 3 octobre : Loi française portant statut des Juifs et particulière- 
ment consacrée aux interdictions professionnelles (JO du 18-10- 
1940). 



400 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



• 4 octobre : Loi française sur les Juifs étrangers (JO du 18-10- 
1940). 

• 7 octobre : Abrogation de la loi Crémieux de 1870 qui conférait 
la nationalité française aux Juifs d'Algérie (JO du 18-10-1940). 

• 18 octobre : 2 e ordonnance allemande sur la définition des entre- 
prises juives et l'obligation faite à ces entreprises de se déclarer. 
Possibilités de nomination de commissaires administrateurs. 

• 21 octobre : Circulaire du secrétariat d'Etat à l'instruction publi- 
que du gouvernement de Vichy, relative aux Juifs membres du 
corps enseignant. 

• 24 octobre : Décret du ministère de la guerre du gouvernement 
de Vichy interdisant aux Juifs de s'engager dans l'armée française 
s'ils ne sont pas français d'origine. 

• 12 décembre : Avis des Autorités allemandes ayant pour objet la 
nomination par les préfets, de commissaires gérants, pour les entre- 
prises juives. 



1941 

• 31 janvier : Création du Comité de coordination des Œuvres de 
bienfaisance juives du Grand-Paris. 

• 29 mars : Décret français portant création d'un Commissariat 
général aux Questions juives (CGQJ). Premier titulaire du poste • 
Xavier Vallat. 

• 26 avril : 3 e ordonnance allemande fixant les normes selon les- 
quelles^ un individu peut être considéré comme Juif : « ... Est 
considérée comme Juive tout personne qui a au moins trois grands 
parents de pure race juive... » 

Interdiction du fonctionnement des entreprises juives pour 
lesquelles un commissaire gérant n'a pas été désigné. Interdiction 
pour les Juifs d'exercer certaines activités économiques. Interdiction 
d'employer des Juifs dans les entreprises non juives. 

• 14 mai : Arrestation dans la région parisienne de quatre mille 
Juifs polonais et Roumains. (Internement dans les camps de Pithi- 
viers et de Beaune-la-Rolande) (1) opération menée par la police 
française. 

• 28 mai : 4 e ordonnance allemande sur l'organisation du commerce 
juif. 

• 2 juin : Loi française prescrivant le recensement des Juifs (JO 
du 14-6-1941). 



(1) Depuis le mois de septembre 1940, plusieurs dizaines de 
milliers de Juifs sont déjà internés en zone non occupée. (Henri Amou- 
roux avance le chiffre de 50 000 dans La Vie des Français sous l'occu- 
pation.) Pour ces Juifs étrangers il y a de nombreux camps dont certains 
avaient été inaugurés sous Daladier pour y enfermer les révolutionnaires 
espagnols : Gurs, Vernet, Noé, Recébedou, Rivesaltes, Les Mille, Poi- 
tiers. Presque tous les Juifs internés dans ces camps seront livrés aux 
nazis. 



CHRONOLOGIE 1940-1944 



401 



• 21 juin : Loi française réglementant les conditions d'accès des 
étudiants juifs dans les établissements d'enseignement supérieur (JO 
du 26-6-1941). 

• 22 juin : Les armées allemandes envahissent l'Union soviétique. 

• 1 er juillet : Rapport du SS Dannecker sur « La Question juive 
en France et son traitement ». 

• 22 juillet : Début des manifestations des femmes d'internés au 
siège du Comité de coordination. Ces manifestations, de plus en 
plus violentes se poursuivront les 23, 24, 25 juillet. 

• 20 août : La police française encercle un secteur du 11 e arrondis- 
sement de Paris et rafle 4 300 Juifs étrangers qui seront les premiers 
hôtes de Drancy. 

• 13 août : Ordonnance allemande portant confiscation des postes 
de TSF appartenant aux Juifs. 

• 5 septembre : Inauguration, au Palais Berlitz à Paris, de l'expo- 
sition Le Juif et la France. 

• 28 septembre : 5 e ordonnance allemande relative aux biens juifs. 

• 29 novembre : Loi française instituant l'Union générale des Israé- 
lites de France (JO du 2-12-1941). 

• 2 décembre : Rafle par la police française de près d'un millier 
de notables juifs naturalisés français (médecins, avocats, universi- 
taires, etc.). Internement au camp de Drancy. 

• 17 décembre : Ordonnance allemande concernant l'amende de 
1 milliard de francs imposée aux Juifs de la zone occupée. 



1942 



• 2 janvier : Directive du ministère de l'intérieur de Vichy ordon- 
nant un recensement des Juifs établis en France depuis 1936. 

• 8 janvier : Désignation par le gouvernement de Vichy des mem- 
bres du Conseil d'administration de l'UGIF (JO du 9-1-1942). 

• 7 février : 6 e ordonnance allemande portant sur : 

— limitation des heures de sortie des Juifs (autorisation de 
sortie uniquement entre 6 heures et 20 heures), 

— interdiction du changement de résidence. 

• 10 février : Loi française interdisant aux Juifs de changer de 
nom. 

• 14 février : Décret du gouvernement de Vichy portant création 
de l'Union générale des Juifs d'Algérie. 

• 21 mars : Décret du gouvernement de Vichy autorisant l'UGIF 
à prélever un pourcentage sur les biens juifs bloqués. 

• 24 mars : 7 e ordonnance allemande sur la définition de l'appar- 
tenance à la race juive. 

• 27 mars : Départ, depuis Drancy, du premier convoi de déportés 
à destination des camps de concentration de l'Est. 

• 6 mai : Décret du gouvernement de Vichy nommant Darquier de 
Pellepoix commissaire général aux Questions juives en remplacement 
de Xavier Vallat. 

• 29 mai : 8 e ordonnance allemande portant obligation aux Juifs 



402 



DES JUIFS DANS LA COLLABORATION 



de la zone occupée âgés de plus de six ans à porter l'étoile jaune 
(entrée en vigueur le 7 juin). 

• 7 juin : Ordonnance allemande interdisant aux Juifs l'accès à 
certains wagons du métro parisien (seul le wagon de queue était 
autorisé). 

• 10 juin : Par voie de règlement, l'administration française renforce 
l'ordonnance allemande sur le métro. 

• 8 juillet : 9 e ordonnance allemande portant sur : 

— interdiction de fréquenter des établissements de spectacle 
et autres établissements ouverts au public (cinémas, piscines, squares 
etc.), 

— restriction pour les heures d'achat des Juifs dans les 
magasins (exclusivement entre 15 et 16 heures — quand les 
magasins sont fermés), 

— interdiction de stationner dans les avenues des bois de 
Boulogne et de Vincennes. 

• 16 juillet : Grande rafle des Juifs à Paris et en banlieue opérée 
par la police française (environ 13 000 arrestations). 

• 27 novembre. Les troupes allemandes occupent la zone sud de la 
France. 

• 2 décembre : Ordonnance allemande portant sur la dévolution au 
Reich des biens des Juifs allemands séjournant en France et ayant, 
de ce fait, perdu leur nationalité. 

• 11 décembre : Loi française relative à l'apposition de la mention 
« Juif » sur la carte d'identité des Juifs français et étrangers. 



1943 



• 16 janvier : Arrêté du gouvernement de Vichy portant nomination 
de Joseph Antignac comme secrétaire général du Commissariat aux 
Questions juives. 

• 1 er mars : Raymond-Raoul Lambert succède, à titre provisoire à 
à la présidence de l'UGIF, en remplacement d'Albert Lévy démis- 
sionnaire. 

• 31 mars : Licenciement du personnel étranger de l'UGIF dans 
les deux zones (certains ont déjà été arrêtés depuis le 19 mars). 

• 6 mai : Rafle à Marseille de plusieurs milliers de Juifs étrangers. 
Opération menée par la police française. 

• 8 mai : Fin de la résistance organisée du ghetto de Varsovie. 

• 11 mai : Arrêté du gouvernement de Vichy fixant le montant de 
la cotisation obligatoire que les Juifs de plus de 18 ans doivent 
verser à l'UGIF. (120 francs par mois en zone occupée et 360 francs 
en zone non occupée). 

• 21 juillet : Arrestation et internement à Drancy d'André Baur, 
vice-président de l'UGIF. 

• 29 juillet : Arrestation et internement à Drancy de Léo Israélo- 
wiez, chef du service de liaison de l'UGIF avec la Gestapo. 

• 21 août : Arrestation en zone non occupée de Raymond- Raoul 
Lambert, président provisoire de l'UGIF. 



CHRONOLOGIE 1940-1944 



403 



• 15 septembre : Ordonnance allemande concernant la dévolution 
au Reich des biens ayant appartenu aux Juifs de nationalités polo- 
naise et tchèque. 

• 23 octobre : Arrestation en zone non occupée de Jacques Helbron- 
ner, président du Consistoire replié à Lyon. 



1944 



• 26 février : Décret de Vichy portant nomination de Du Paty de 
Clam comme commissaire général aux Questions juives. 

• 24 avril : Georges Edinger est nommé président général de 
l'UGIF, à titre provisoire. 

• 6 juin : Débarquement des armées alliées en Normandie. 

• 13 juillet : Malgré les recommandations du CRIF, du Consistoire 
et du Comité central de défense, les dirigeants de l'UGIF refusent 
de dissoudre l'organisation. 

• 11 août : Le président de l'UGIF fait encore parvenir au CGQJ 
des listes de recensement concernant les Juifs installés en zone sud. 

• 19 août : Début des combats pour la libération de Paris. 

• 20 août : Libération du camp de Drancy par un détachement de 
partisans juifs. 

• 21 août : Arrestation, par des résistants juifs, et internement à 
Drancy, de Georges Edinger. 

• 25 août : Reddition de Von Choltitz à Paris. 

• 12 septembre : Dissolution de l'UGIF. 



TABLES DES MATIERES 

Préface — La corde et le pendu — par Pierre Vidal- 

Naquet 9 

Index des sigles cités 25 

Préambule — Les Juifs de France en 1939 27 

Avertissement 37 

Chapitre I. — L'Alibi de la Bienfaisance 43 

Chapitre II. — Les Notables sont prêts à coopérer . . 63 

Chapitre III. — Vers la création de l'UGIF 85 

Chapitre IV. — L'UGIF, Etablissement public 117 

Chapitre V. — La vie quotidienne à l'UGIF 143 

Chapitre VI. — Dans les camps de travailleurs agri- 
coles des Ardennes 209 

Chapitre VU. — L'UGIF et les enfants 231 

Chapitre VIII. — Le service de liaison de l'UGIF 265 

Chapitre IX. — La presse juive durant l'occupation 

nazie 285 

Chapitre X. — Etaient-ils des résistants ? 305 

Chapitre XI. — Des témoignages 333 

Chapitre XII. — Documents 361 

Chapitre XIII. — Puisqu'il faut conclure 389 

Chronologie 1940-1944 399